LIVRE XÎV
M. *** avait traversé, jeune homme, les grandes phases révolutionnaires. Tour à tour muscadin, merveilleux, incroyable, il était allé en Italie à l'époque où mon grandpère y était envoyé lui-même. Jeunes tous deux, allant à la conquête d'une moderne toison d'or, ils s'étaient souvent rencontrés dans les cercles du monde Les mêmes beautés à la mode les avaient charmés. Les mêmes banquets joyeux les avaient réunis. Il ne leur avait manqué, pour devenir amis, que de traverser ensemble un jour d'orage ; mais M. *** était si insouciant, mon grand-père si heureux, qu'ils étaient demeurés comme étrangers l'un à l'autre, faute d'un nuage dans leur ciel, faute d'une éclipse de soleil dans leur vîe.
C'était en l'an de gloire de Marengo que s'était nouée et dénouée cette indifférente intimité, comme le monde en fait tant éclore. Pendant la durée de l'Empire, de la Restauration, du météore des Cent-Jours et des premières années de la monarchie de 1830, aucun événement n'avait rapproché les vis-à-vis des quadrilles conquérants de Florence et de Turin, quand un nom, jeté par madame*'* à l'oreille de M. ***, réveilla tout à coup les huit à neuf lustres de souvenirs éteints qui recouvraient de leur poussière un dernier souvenir, lui-même plus qu'à demi mort.
Était-il possible que la petite-fille du beau Collard, de Collard le riche, l'aimable, le bon, le sémillant, souffrit seule sans qu'il la consolât, s'attristât seule sans qu'il s'attristât avec elle?
Plume à la main et parti pris... la première lettre de
M. *** fat excellente, la seconde parfaite. À la troisième, il m'appelait sa fille, et, si la quatrième n'arriva pas, c'est que le père improvisé arrivait lui-même pour faire connaissance avec son enfant.
On sait quelle consigne impitoyable présidait alors au tir de mes verrous. Des parents, des alliés, s'étaient vu refuser ma porte. Lord Standish, pair d'Angleterre, hôte de ma famille à Villers-Uellon, n'avait pu obtenir du préfet le droit de me serrer la main. Ce fut mon oncle qui eut sa visite, et dont il fit son interprète pour me porter ses nobles paroles de sympathique intérêt.
Je n'espérais donc pas voir M. *", et grande fut ma surprise quand il apparut dans ma cellule : « Conquérant d'âge, disait-il, de cette exception inattendue. » Aïeul, père, despote, ami.
Oh ! que je m'arrête quelques minutes en face de ce beau vieillard, contemporain d'années de mon grand-père, et, de pensées, de sentiments, de caractère, contemporain de Montaigne, d'Àlceste et de Chrysale ! Que je lui consacre quelques lignes sur ces humbles pages, annales sacrées de ma reconnaissance, rayonnements de mes plus chers souvenirs, mémorial fidèle de ce que j'ai souffert et de ce qui m'a consolé 1 ! !
De tous les hommes que je me souviens d'avoir vus, M. *** est le seul qui ne ressemble à personne. De lui à eux, il y a la différence de la pièce de monnaie ayant cours à la pièce de monnaie médaille. C'est une existence sur laquelle la société n'a jamais pu imprimer de date, une individualité mal encadrée dans l'heure présente, parce qu'elle appartient à un type dont le moule est brisé.
La physionomie de l'homme moderne a quelque chose