‹ Heures de prisonChapitre 3 sur 150 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

posera sur ma main, pour y sentir les derniers battements de ma vie!... Ce sera son regard qui rencontrera mon dernier regard 1 .... Ge sera son oreille qui recevra mon dernier cri au monde!... et le monde ne m'entendra pas!!!

Et si je survis, ô mon Dieu ! dans quel abtme irai-je tomber?... Je n'ai plus de patrie! je n'ai plus de foyer! Mon nom n'est plus un titre! Ma vie n'est plus un droit!... Pitié! mon Dieu, pitié ! Laissez moi mourir ici, parmi les miens...

Mon tuteur est venu me voir avec le docteur Ventejou. Celui-ci est sorti sur-le-champ, emmené par M. Lachaud. Je crois qu'ils sont allés à la préfecture.

La figure sérieuse de M. Lacombe est plus sérieuse encore que de coutume. Pour se dispenser de parler, il a pris je ne sais quel petit objet sur ma table de travail, et il l'a examiné avec une attention fiévreuse.

— Gardez-le, lui ai-je dit en posant doucement ma main sur son bras; gardez-le, en souvenir de votre pauvre pupille. Vous êtes de mes amis celui que Dieu m'a donné le plus tard. Promettez-moi d'être celui qui m'aimerez le plus longtemps.

— Ge n'est pas un reproche, au moins?

— Oh ! non, c'est une prière, un adieu.

11 y a dans l'amitié que m'a si fidèlement vouée M. Lacombe une suite de particularités qui me la fout bénir, à titre d'amitié providentielle.

M. Lacombe, notaire à Tulle, est un des hommes les plus estimés du pays. Il était, depuis de longues années, en relation d'affaires avec la famille Lafarge, et même en relation de politesse intime avec quelques-uns de ses mem-

bres. À l'époque de mon procès, son étude se trouvait ainsi un des centres de réunion de mes plus cruels adversaires. II assista donc à toutes les péripéties du drame terrible qui se nouait à l'ombre contre moi , pour aller se dénouer, contre moi encore, au grand jour de la cour d'assises.

D'abord gagné à la cause de la calomnie et me croyant coupable, M. Lacombe usait de son influence pour m'aliéner l'opinion publique et l'intéresser aux espérances hai- j

neuses de mes ennemis. S'il ne cachait pas ses répulsions contre l'accusée, il cachait encore moins ses sympathies pour la famille accusatrice. I

Mais il arriva un jour où l'honnête homme se trouva de !

trop dans ces mystérieuses collusions de colères intéressées I

et de rancunes vénales; où l'homme de cœur s'indigna !

des tortures infligées à Emma Ponthier, la pieuse enfant i

qui osait me défendre de toute sa conscience et m'aimer de tous ses souvenirs; où l'homme de grand sens se révolta des cris d'une mère et d'une sœur, plus soucieuses d'escompter la mort que de la pleurer, plus jalouses d'hériter d'un crime que de sauver leur nom d'un déshonneur... 11 arriva un jour où les pensées de M. Lacombe se troublèrent; où, voulant examiner, approfondir les faits, il fut conquis à la cause de mon innocence, et, d'ami des oppresseurs, devint l'ami de l'opprimée.

Revenir d'une prévention secrète est chose difficile et '

rare; mais abjurer hautement une prévention hautement avouée, défendre ouvertement ce qu'on avait ouvertement attaqué, oser respecter le lendemain ce qu'on avait flétri la veille, c'est d'une conscience ferme, d'un esprit droit... c'est surtout d'un grand cœur.

mon courageux ami , ô mon cher tuteur ! je vais partir, pour ne plus vous revoir peut-être!... Gardez mon souvenir. Je vous le lègue comme le souvenir d'une bonne action.

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