LIVRE III
porte et m'a dit : « Il n'y a pas de mal, madame. C'est une lettre mangée... A recommencer. »
Oh! non, ces angoisses, ces craintes lâches, je ne les subirais pas une seconde fois! Je ne veux pas sentir mon cœur trembler et mon front rougir ! Je ne veux pas acclimater mon âme à cette atmosphère de contrainte et de ruse ! Je ne m'étendrai pas sur ce lit de Procuste que la loi dresse à ses esclaves pour les égaliser tous sous le niveau de la peur! Non! mes chaînes ne riveront pas ma pensée; ma conscience ne fléchira pas sous le joug. Je ne ramperai pas, parce qu'ici tout rampe; je ne mentirai pas, parce qu'ici tout ment... Les géants, fils de la Terre, étaient invincibles dans les combats tant qu'ils pouvaient s'appuyer sur le sein de leur mère. Pourquoi l'homme fils du ciel, a-t-il donc appris à trembler?... Athlète immortel des combats de la vie, n'a-t-il pas, pour retremper ses forces, l'amour d'un Dieu et la croix d'un Sauveur?
J'ai vu un moment le directeur. Il pense que le courrier de demain apportera la réponse ministérielle.
Oh ! mes chers miens ! Je pourrai donc enfin les recevoir seuls! Je pourrai les voir chaque semaine, une, deux, peut-être même trois fois ! Le jour où je resterai seule ne sera que le lendemain du jour où je les aurai vus et la veille du matin où je les reverrai. Ma pauvre vie d'outretombe s'éclairera des mille reflets de leur vie paisible et libre... Je pourrai commencer avec Adèle quelque long ouvrage de broderie. Je pourrai lire avec elle quelque livre de prédilection et de choix. Je la ferai remonter avec moi vers ce passé qui a pour cadre Villers-Ilellon et pour âme
la vision bénie de mon grand-père. Je lui apprendrai à partager mes regrets et à revêtir mes deuils, à pleurer mes morts et à aimer ceux qui m'aiment peut-être encore, mais qui, hélas! ne me le disent plus... Ressuscilée par le cœur, je reprendrai courage. Je m'imposerai des devoirs. J'acquerrai une instruction vraie. J'userai le reste de ma vie, je ne la perdrai plus...
Il y a loin d'aujourd'hui à demain... L'attente me fait mal, et cependant j'ose attendre avec un sentiment d'espoir... Est-il possible, mon Dieu! que je sache encore espérer?