‹ Heures de prisonChapitre 42 sur 150 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

— N'ayez pas peur. Méfiance engendre ruse. L'esprit pousse vite ici.

— Et si la sœur revenait avant ma lettre achevée?...

Basson est restée muette quelques instants... Puis, frappant dans ses deux mains, elle m'a entraînée vers la fenêtre, et m'a montré à gauche une cour où quelques prisonnières étaient occupées à laver. -

— Vous voyez bien ce bassin, madame : c'est là où l'on fait la lessive. Ces femmes qui ont le fichu jaune, ce sont des courbatières comme moi. Elles ne me trahiraient pas. Ce gros chien qui tourne et retourne à côté d'elles, c'est Tépagneul de l'inspecteur. Il est gourmand, nous en ferons notre contrebandier.

— Comment cela? il ne connaît pas le chemin de ma chambre, et d'ailleurs la porte est fermée.

— La porte est fermée, oui bien ; mais la croisée ne l'est pas. Voici... à midi, l'heure du dîner des sœurs, vous viendrez vous mettre là où vous êtes, et moi j'irai là-bas, au bassin, recurer ma gamelle. Le chien y sera. Je ferai comme qui joue avec lui, et vous ferez comme qui regarde. Vous lancerez un morceau de pain, il le croquera; vous en jetterez un second, puis un troisième. Enfin le qua. trième, qui sera un croûton renfermant le billet, vous le laisserez glisser tout contre le mur; je le saisirai, et, une fois dans ma poche, bien rusé celui qui viendra me Tôter.

Avant même que j'aie pu répondre à Basson, sœur Philoméne était revenue à son poste; et, une heure après, j'écrivais à ma Clé un pauvre petit billet qui renfermait moins de mots que de larmes. Qu'importe? la chère ignorante au cœur savant a toujours mieux compris mes larmes que ma pensée. Là où ses yeux ne trouveront rien à lire, ses lèvres trouveront à glaner.

Ai-je besoin d'ajouter que, tout le reste de la matinée»

les minutes m'ont paru des siècles? J'étais agitée, tremblante; j'allais, je venais, je tournais, jusqu'à ce que, l'angelus ayant sonné midi, j'aie pu voir Basson accroupie près du lavoir et le chien debout à ses côtés. A peine Bas* son m'a-t-elle aperçue qu'elle m'a fait un signe. J'ai compris que personne ne pouvait me voir, et j'ai lancé une première bouchée de pain que le chien a croquée. J'en ai lancé une seconde, puis une troisième dont il s'est saisi encore, avec un air d'intelligence et de mystère très- propre à me donner la plus favorable opinion de son appétit et de son esprit. Je me suis décidée alors à jeter le quatrième morceau; mais, comme il tombait dans la cour, une sœur s'est approchée de Basson, déjà prête à le ramasser... et maître Barbet, profitant de cette diversion, l'a happé traîtreusement, et s'est enfui hors de portée pour le dévorer au soleil.

Quel supplice! Pendant un quart d'heure, j'ai vu le malheureux chien, tantôt saisir mon pauvre croûton entre ses pattes pour le grignoter à belles dents, tantôt le porter triomphalement à sa gueule, le rejeter, le secouer de droite et de gauche, le poser, le reprendre, s'éloigner, revenir, tomber en arrêt, et, trouvant sans doute la bouchée trop coriace, grogner, aboyer follement contre son ombre et contre sa proie.

Qu'allait-il arriver? Mon billet serait-il mangé ou lu?... Me serai-je exposée par ma faute à une humiliation, ou seulement à une verte censure ? Aurai-je donné le droit à quelqu'un de s'armer du règlement contre moi?

Fort inquiète, je me suis assise au pied de mon lit, aussi peureuse d'apprendre qu'impatiente de savoir. Tout à coup j'ai entendu monter précipitamment l'escalier. C'était Basson, qui a collé ses lèvres à la serrure de ma

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