LIVRE IV
votre oncle viendra demain, m'a dit sœur Philomène en revenant sur ses pas.
— Mon oncle! El ma cousine, et ma tante, ne viendrontelles pas aussi ?
— Je Tignore.
— Mais, ma sœur, dites-moi du moins ce que vous avez lu sur ie visage d'Adèle. Était-elle triste ou gaie? Vous a-t-elle souri pour moi?
— Mademoiselle Adèle pleurait.
Adèle pleurait!... Et moi qui disposais de demain !
J'attendais avec anxiété la venue de M. Pourché pour avoir des nouvelles. La visite a sonné, il n'est pas monté. J'espérais voir le directeur, il n'a point paru... Enfin, à trois heures, mon oncle est entré. Il m'a tendu les bras, et je m'y suis jetée en criant : '
— Encore, mon oncle !
— Oui, mon enfant, encore.
J'ai compris... et mes larmes se sont arrêtées. Un long frisson a couru dans mes veines. Je me suis laissée tomber sur une chaise, et mon oncle, debout devant moi, m'a longtemps regardée d'un air qui semblait prier.
— Ma chère fille, m'a-t-il dit enfin en balbutiant et cherchant ses mots, bien moins pour exprimer sa pensée que pour la voiler, ma chère fille, avez-vous reçu ce que je vous ai envoyé hier?
— Limitation?... les portraits?... Mon grand-père!... Dieu!... Ah! c'est donc bien terrible ce que vous avez à m'apprendre !
— Hélas! ma fille, toute coupe d'angoisse a sa lie. Il
vous reste une dernière épreuve à subir. Avant de vous l'annoncer, j'ai voulu vous armer de la force qui vient de Dieu et du courage qui vient du cœur.
— La réponse du ministre est arrivée sans doute?
— Elle est arrivée.
— Depuis quand?
— Depuis hier.
— Et la permission de me voir vous a été refusée?
— Pas tout à fait. Nous nous verrons une fois la semaine... le dimanche... une heure... en présence d'une sœur.
— D'une sœur! Vous vous trompez, mon oncle. La charité ne se met pas en tiers entre le désespoir d'une fille et les consolations d'un père. Si nous sommes gardés, ce sera par un témoin, par un espion, par des yeux toujours ouverts pour guetter nos regards qui pourraient se parler, par des oreilles toujours tendues pour saisir des secrets qui pourraient échapper à nos lèvres... On veut plus que nous séparer, mon oncle, on veut nous désunir... Eh bien! ne pouvant faire connaissance pour nous aimer, nous nous aimerons sans nous connaître. Nos pensées, captives ici-bas, sauront bien se rencontrer au ciel... Dans cette triste lettre ministérielle, que vous avez lue sans doute, il n'est pas dit, n'est-ce pas, qu'on me mesurera la foi comme on m'a mesuré l'air de la vie?
— Marie, ma fille, vous m'aviez promis d'être calme.
— C'est vrai. Continuez, bon oncle, car vos regards me disent que ce n'est pas tout encore.
— Dans les temps où nous vivons, ma chère enfant, vous savez que la presse est une puissance. Il paraît que les journaux de l'opposition ont établi de fâcheux parallèles entre votre position ici et celle des condamnés politiques au mont Saint-Michel. Le gouvernement s'en est préoccupé,
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et, pour éviter une politique hostile, il a cru devoir vous retirer les meubles qui vous avaient été accordés d'abord.
— Mes meubles ! Ah ! mon oncle, si on me les enlève pour donner satisfaction à ceux qui souffrent, qu'on les prenne, je dirai merci.
— Très-bien. Ces nobles paroles me donnent le courage d'achever.
— D'achever? Quoi ! ce n'est pas fini?
— Non! ma fille... Mais ce qui pèserait comme un remords à la femme coupable, ne sera autre chose pour vous qu'un mérite de plus dans vos souffrances, qu'un dernier pas dans cette route épineuse dont un Dieu nous a frayé la route.. «. Qu'importe la robe?
D'un regard j'ai arrêté mon oncle* Je n'avais pas tant souffert depuis ma condamnation.*; Presque au même instant une religieuse est venue lui dire que le directeur l'attendait dans son cabinet.
— Ma fille ! s'est écrié mon oncle tout ému, me laisserez-vous sortir sans un mot de consolation pour ma femme, malade de ma triste mission ; pour la pauvre Clémentine, qui se désole ;.i. pour ma fille, qui depuis hier pleure sur vous ? Ne pourrai-je pas dire au directeur que votre force a grandi en proportion de votre épreuve ?
— Vous voulez parler de moi au directeur? Eh bien î dites-lui, mon oncle, que je souffrirai tout... tout, entendez-vous bien ? mais que je ne revêtirai jamais la livrée du crime, que je n'ai pas mérité de porter.
— Les ordres sont formels , ma pauvre Marie. Votre refus ne pourrait qu'entraîner des mesures rigoureuses, qu'il faut éviter à tout prix, et vous ne les éviterez que par une résignation digne et chrétienne... Que feriez- vous, ma fille, si ce soir même on vous enlevait la robe que vous portez?
— Si ce soir on m'enlève ma robe, demain je ne me lèverai pas.
— Et si c'est une mesure définitive ?
— Je ne me lèverai plus.
— Ne plus vous lever ! ce serait aller au-devant de la j mort. !
— Dieu en décidera... Et, maintenant, un seul mot encore, mon vénéré oncle. Pardonnez-moi le mal que je vous j fais... Ne me quittez pas peiné de ma résolution ou froissé
de mon refus... Ma tête est en feu. Je cherche une idée, elle m'échappe; j'interroge ma conscience, et c'est mon cœur qui répond. Demain, peut-être, je serai plus calme, demain je vous écrirai, et ce que je ne peux pas vous dire en ce moment, ma lettre vous le dira... Seulement mou devoir est de vous l'avouer, mon oncle. Demain comme ce i soir, demain comme toujours, il est une question pour laquelle je n'aurai qu'une même réponse, et vous pouvez la transmettre à M. Chappus. Je ne mettrai pas le costume.
Ce matin, avant même qu'il fît jour, on est entré dans ma chambre pour tout enlever. J'ai vu reparaître peu à peu les murs, les angles, les pierres, le vide...
Les prisonnières qui avaient monté mes meubles se sont refusées à les descendre.
Pauvres femmes, merci î
Basson, que je n'espérais pas revoir, est arrivée à son heure ordinaire. Elle pleurait. Je lui ai tendu la main. C'était la remercier de ses larmes.