LIVRE IV <J
Quand il a fallu faire le lit, les chaises manquaient. On en a apporté de dehors pour les reprendre ensuite. J'étais à demi vêtue. La religieuse a été chercher dans la pièce voisine ma mante de flanelle. Elle m'a rendu aussi un petit miroir de poche, mes brosses, mes peignes, mon savon. Cependant, comme ces derniers objets sont des objets de luxe, elle m'a recommandé de les cacher aussitôt que je m'en serais servie.
Mon lit fait et ma cellule balayée, Basson est sortie, tandis que sœur Philomène se tenait arrêtée sur le seuil de la porte de l'air d'une personne qui attend.
— Excusez-moi, madame, m'a-t-elle dit après un moment. J'ai Tordre de vous enlever votre mante. Je la rapporterai ce soir, et je la laisserai toute la nuit.
Quelques larmes me sont montées aux yeux; mais j'ai pu les cacher à la sœur.
Demeurée seule, j'ai rapproché de mon chevet l'unique et grossière chaise qui est restée dans ma chambre. J'y ai posé encre, papier et plume. Puis, j'ai commencé d'écrire à mon oncle.
« Mon cher oncle, si c'est folie de résister à la force quand on est renversé, de combattre encore quand on est vaincu, de protester contre l'injustice quand nul ne l'entendra ; si c'est folie de vouloir mourir debout, quand pour mesure d'une vie il ne reste, hélas! que la longueur d'une chaîne, plaignez-moi, mon oncle, je suis folle.
« J'ai passé toute la soirée d'hier et toute cette nuit à familiariser mon cœur et ma conscience avec le joug nouveau qu'on leur impose. Il est trop lourd : mon cœur et ma conscience se révoltent. J'accepterai de la loi les rigueurs qui pourront me tuer plus vite. Je n'en accepterai pas les humiliations qui n'ont qu'un but : me dégrader et m'avilir.
« Ecoutez-moi, mon bon oncle, et, croyez-le, ce n'est pas devant la douleur que je recule.
« De mon lit à ma cheminée, il y a seize de mes pas, — de la porte à la fenêlre, il y en a neuf. Je les ai comptés : —ma cellule est vide. Entre ses quatre murs froids et nus, entre son pavé de grès et son plafond de lattes, il reste un lit de fer et un tabouret de bois...
« Je vivrai là.
« Du dimanche où vous serez venu au dimanche où vous reviendrez, il y aura six jours de souffrances soli- ' taire3 pour une heure de souffrances partagées. « Je vivrai ces six jours.
« Mais porter les insignes du crime, sentir se débattre ma conscience sous cette fatale robe de Nessus , qui ne s'attache pas au corps seulement*... qui brûle et tache l'âme !
« Jamais!..<
« Je vous entends me dire que c'est l'humilité qui fait les martyrs et les saints.
« L'humilité, mon oncle, je la comprends dans les héros; je l'adore dans le Christ!... Mais je ne donne pas ce nom à l'asservissement de la volonté, à la violence, au sacrifice forcé, au renoncement de la peur. L'humilité, c'est la vertu du Calvaire, c'est l'amour des abaissements , c'est le miracle de la foi.... Je m'honorerais d'être vraiment humble; mais je rougirais de le paraître si je ne l'étais qu'à demi.
« Or, mon oncle, laissez-moi vous le dire. A cette heure, je ne suis pas assez forte pour m'élever si haut. J'ai des défauts, d«s préjugés, des faiblesses. Hier encore enfant du monde, je n'ai pas dépouillé toutes ses idées ; je n'ai pas désappris toutes ses maximes. Je me préoccupe de l'opinion des hommes plus que je ne le devrais peut-être.