‹ Heures de prisonChapitre 6 sur 150 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

venez- vous de moi là-bas, madame... souvenez-Yous de moi, et... priez pour nous.

— Je prierai pour lui, en pensant à vous, pauvre mère.

— Le ciel vous le rende ! Mais laissez-moi suivre mon idée, laissez-moi sortir... le monde est le monde ; si vous me traitiez avec bonté devant lui, il blâmerait votre pitié... Il ne vous pardonnerait pas d'oublier, quand il se souvient... Adieu, madame... adieu!

Tauvre Mariette ! sa faute fut le crime d'un autre, et, depuis dix ans, elle l'expie sans plaintes et sans révoltes; depuis dix ans, elle vend toutes les sueurs de son front; elle verse toutes les larmes de son cœur pour se conserver le droit de gagner le pain de son enfant, pour se ménager la joie de prier au chevet de son berceau.

C'était la chambre de l'excellente fille que j'occupais pendant les débats de mon procès ; c'est sur son lit que j'étais étendue sans connaissance lorsqu'on vint me lire l'arrêt de ma condamnation; c'est à l'ombre des rideaux de sa petite alcôve qu'elle se glissa furtivement, un soir, pour me présenter son fils.

Rien de touchant comme la tendresse humble et craintive de ces deux êtres malheureux. Le pauvret, tout tremblant de sentir trembler sa jeune mère, se cachait sou? sa mante et nouait ses deux bras à son cou. Mariette, agitée, confuse, tantôt rassurait l'enfant par un sourire, tantôt me regardait en pleurant ; la douleur voilait sur son visage le rayonnement de l'amour maternel, et quand sa tête brune se penchait sur la tête blonde du pauvre petit qui l'appelait « ma sœur, » on eût dit deux oiselets éclos dans un même nid, deux fleurs épanouies sur une même tige, à un intervalle de quelques soleils. Pauvre Mariette!

H UfcL'KLS DE PRISON

Depuis L'heure de mon lever jusqu'à celle du départ» j'ai vu successivement tous mes bons, tous mes chers amis de Tulle : le docteur Ventejou m'a tâté vingt fois le pouls, et vingt fois m'a serré la main en pleurant. Madame Maurice m'a apporté son fils, bel enfant de deux ans, qui venait chaque jour dormir ou jouer au pied de mon lit ; en me voyant pleurer, le pauvre chéri a couvert mes yeux de ses petites mains pour empêcher mes larmes de couler» et» n'y parvenant pas, il s'est mis à crier en se cramponnant des deux bras à mon cou.

Oh I que j'ai souffert en quelques heures! c'est tout ce que je sais de ces moments cruels, et quand j'y reviens par la pensée, mon cœur bat si douloureusement et si vite, que je ne peux pas, que je ne veux pas me souvenir.

A quatre heures, le coup de fouet du postillon a sonné le glas des adieux... Je me suis levée... J'ai regardé une dernière fois ma chambre, et, m'approchant de la fenêtre, j'ai appuyé mon front brûlant sur un nom gravé dans la pierre vive.

6e nom, presque frère du mien, est celui d'un paysan des environs de Saint-Flour, qui , soixante ans auparavant, était sorti de cette même chambre pour monter sur l'échafaud, eu expiation d'un crime qu'il n'avait pas commie : son beau-père était le coupable, et , quand on l'apprit sur la terre, la victime était au ciel.

M. Duval m'attendait à la porte : je lui ai demandé un crayon, et j'ai mis mon nom sous celui du pauvre martyr*..

— Pourquoi signer votre passage ici, madame? m'a dit l'excellent homme d'un ton de reproche* Craignez-vous qu'on ne vous oublie?

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