LIVRE PREMIER
— Non, mon bon Duval, non ; mais si un autre prisonnier, plus malheureux que coupable, vient habiter cette cellule après moi, sa solitude s'animera des souvenirs que je lui lègue, et yous lui raconterez mon histoire, comme vous m'avez raconté celle de l'infortuné Gapel.
— Je le ferai pour vous obéir, madame; mais Dieu veuille que je n'en voie plus souffrir qui vous ressemblent!
Trop émue pour répondre, j'ai mis une main dans celle du brave Duval, et j'ai tendu l'autre au concierge, à sa femme et à ses enfants, accourus pour me dire adieu.
Gomme je montais en voiture, Clémentine m'a montré les détenus pour dettes qui agitaient leurs mouchoirs aux grilles de la prison en me souhaitant bon voyage et Ion* gue vie.
Longue vie! Pauvres gens! Ils ne comprennent pas ce qu'il y a de cruel dans un pareil souhait, formé à pareil moment.
La voiture a traversé d'abord le quartier haut de la ville, habité par les ouvriers de la manufacture d'armes* La plupart étaient sur le seuil de leurs ateliers : ils attendaient mon passage pour m'encourager d'un mot énergique ou naïf, comme ils avaient coutume de le faire chaque fois que j'allais subir une nouvelle épreuve devant mes juges.
Arrivée sur la promenade qui longe la Gorrèze, j'y ai trouvé échelonnés tous ceux qui> sans me connaître, aimaient mon malheur et m'entouraient à Tulle de leurs sympathies. Hors d'état de rendre à chacun d'entre eux son salut et son souhait* j'ai relevé mon voile pour qu'ils vissent au moins que je pleurais en les quittant»
Les dernières maisons du faubourg dépassées, le postil-
Ion a mis ses chevaux au pas pour gravir la montée. Je suis descendue, et j'ai pu encore une fois m'appuyer librement sur le bras de quelques-uns de mes plus chers amis qui étaient venus m'attendre au pied de la côte comme au rendez-vous des adieux.
Restés un peu en arrière de la voiture et recueillis dans notre douleur, nous marchions lentement, sans parler, comprenant que chacun de nos pas avançait l'heure de la séparation, et cependant forcés de marcher toujours... Nous n'osions nous regarder de peur qu'une larme échappée à l'un de nous ne fît arriver les larmes à tous nos yeux... Nous allions, nous tendant la main et nous la serrant en silence, nous reposant un moment, tantôt sur le bord d'un fossé, tantôt sur la saillie d'une roche, pour admirer un moment ensemble ces sites regrettés, qu'ensemble r hélas î nous ne devions plus revoir.
Tout à coup M. Ventejou s'est arrêté : c'était, disait-il, pour donner à Clémentine ses dernières instructions sur les éventualités du voyage. Nous avons continué à marcher sans lui; mais à un détour du chemin je l'ai aperçu qui agitait son mouchoir.
— Faut-il l'attendre? ai-je dit au commandant.
— Non. Poursuivons vite, au contraire. 11 veut vous épargner son adieu.
M. C... disait vrai. La voix du bon docteur nous a appelés encore... Je ne l'ai plus vu revenir.
Bientôt un second ami a été forcé de remonter en voiture; il était anéanti et ne pouvait plus marcher.
— Vous le consolerez, ai-jc dit à celui qui avait le courage de rester.
— Non.
— Pourquoi?
— L'absence qui fait peur a l'oubli pour lendemain.