‹ Heures de prisonChapitre 69 sur 150 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Je remarque un singulier changement dans la manière d'être des religieuses envers moi. Elles m'étudient à distance. Plus mes paroles sont simples, plus elles cherchent à les approfondir.

Il semble que le monde, le monde qu'elles ne doivent pas connaître, se soit personnifié en moi. Je suis devenue pour elles quelque chose comme le fruit défendu, comme

une embûche, comme une pierre d'achoppement. Elles rêvent en face de moi, dans ma pauvre cellule, à je ne sais quelles pompes mondaines que je dois pleurer. On dirait qu'elles s'attendent à me voir transformer en Madeleine.

Ah ! mes sœurs, si les fumées du monde m'ont étourdi la tête, elles ne m'ont pas gâté le cœur... Je n'ai pas le moindre petit bijou à sacrifier, pas de mauvais livres à jeter au feu, pas de mea culpa publics à frapper trois fois sur ma poitrine.

Pauvres filles ! elles croient que le bonheur de la vie est d'autant plus dangereux qu'il a été plus brillant; elles se figurent le monde émaillé de roses depuis l'heure joyeuse du premier jour jusqu'à l'heure funèbre du dernier.

Détrompez- vous, mes sœurs. Le monde, c'est le grand Calvaire que chacun gravit à son tour en portant sa croix. Le monde, c'est la vie, pour tous avec ses exigences, ses déceptions et ses douleurs; c'est cette chose qui, à la minute où j'écris, n'est déjà plus ce qu'elle a été, qui ne sera jamais ce qu'elle devait être : c'est le lendemain désenchanté du désir, ou la veille tourmentée de l'attente; c'est le réveil du rêve ; c'est le désespoir de l'espérance.

11 n'y a plus de paradis. terrestre, mes sœurs; demandez-le à l'orgueil. Si vous gagnez beaucoup en vous dévouant aux souffrances de vos frères, vous avez gagné encore plus en abdiquant les pompes du siècle. Croyez-le, ce sont de pauvres joies que les joies qui ne sont pas les vôtres ; c'est un pauvre monde que ce bas monde ; c'est une grande misère que tout cet appareil dont on éblouit les yeux pour tromper les cœurs.

Voyez, mes sœurs, et ne vous plaignez pas.

Cette nuit, j'ai lu alternativement l'Évangile et Y Imita*

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