‹ Heures de prisonChapitre 79 sur 150 · LIVRE VU l(5i · texte numérisé non relu

LIVRE VU l(5i

quelque chose d'instinctif qui me détache de tout ce qui est, en me rendant. tout antipathique et contraire.

— Avez-vous au moins essayé de combattre ces répugnances, et de lutter contre le mal?

— Je l'ai essayé, docteur, et toujours le mal m'a vaincue. Chaque fois que j'ai voulu prendre de force un des médicaments que vous ordonniez, il s'en est suivi des spasmes, des étouffements, qui persistaient jusqu'à ce que l'estomac eût rejeté le remède qu'on lui avait administré malgré lui... Ah! croyez-le, docteur, mon état est cruel; toutes les impressions extérieures me blessent, le contact de la vie, sous tous ses aspects et sous toutes ses formes, m'est un supplice atroce... La moindre clarté du jour me cause une douleur aiguë, et le plus léger bruit refoule avec tant de violence les battements de la vie dans mon cœur, que je ne peux plus le supporter sans me trouver mal* Ce désir impérieux de mourir, qui est en moi et malgré moi, n'est qu'un invincible besoin de repos..» le sommeil de la dernière heure m'a gagnée».. Plaignez-moi* monsieur, plaignez-moi.», car je n'ai pas vécu, et j'aurais voulu vivre, car c'est la vie encore que je cherche dans la mort I...

Un spasme violent m'a rejetée à demi évanouie sur mon oreiller* La sœur *** a aidé M. Pourché à me frotter d'éther la paume des mains et le front ; puis elle a dit : — Monsieur le docteur, ne craignez- vous pas que madame ne soit homicide d'elle-même?

— Je ne le crains pas, ma sœur, a répondu M. Pourché d'un ton sévère* et votre conscience peut être en repos. Madame Marie n'a pas besoin de recourir au suicide... la douleur la tue.

La douleur me tue! Merci, bon docteur; ces paroles me consolent;

Je comprends, à la physionomie sérieuse de ceux qui m'abordent, que je suis plus malade, et cependant je souffre moins... Il se passe des journées entières sans que je reprenne le sentiment de moi-même. Le silence m'engourdit; mais au moindre bruit mon cœur se distend et se gonfle. Il pèse sur ma poitrine, et Ton dirait qu'il va s'affranchir des liens de chair qui l'enserrent... Je marche à l'agonie.

Ilier, je me suis fait porter à la croisée. Le ciel, gris et bas, était encore sali par l'écume mouvante des nuages, que le vent chassait devant lui comme un troupeau de fantômes. Le mûrier de la cour tordait en frissonnant ses branches nues, marbrées de givre, et à la fenêtre d'une des pauvres maisons voisines, une vieille femme en haillons réchauffait sous son haleine les petites mains glacées de deux enfants en pleurs.

Quelle tristesse ! quel deuil !.., et cependant c'est là l'image que je cherchais ; c'est ainsi que je voulais revoir la terre pour la dernière fois... Si le printemps renaissait, si les rayons du môme soleil qui teint de bleu les pervenches revenaient se jouer sur le rebord des toits, si les oiseaux chantaient, si la brise en passant m'apportait ses caresses, peut-être retrouverais-je trop de force pour me sentir mourir?

Je suis restée quelques jours sans pouvoir écrire; je veux cependant que mes dernières pensées retournent à ceux que j'aime, comme le legs suprême de mon suprême adieu. Lorsque ma main défaillante ne pourra plus se traîner

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