Heures de travail
Nous avons iiilitulé ce livre ainsi, parce que, dans noire ju'iist'e, le inonde est un inniiense atelier, et le rapport d<> I lionnne avec l'iioinnie, à travers l'espace, un perpétuel rrjwinjie de lra\ail.
Voyez plutôt : un écrivain est assis à sa table pour l'aire acte public de science et de littérature ; eli bien ! dans «etle rapide wiiiuitc où il jette au dehors sa pensée au courant de la jtluuie, il a autour <!'• lui, >^^r Imilr la pj.inèt»', •rul mille ouvriers inconnus enrôlés à son service.
Kt d'abord, a\ant (ju'une parole puisse voler d.ui> l<- >ent,sur le papier, il a lallu (pi'un premier travaillemapporlAlà l'écrivain la pa^e bl.uiclii' a remplir, el < elte pa^e blanche, un autre travailleur a d\\ la créer, et pour la créer, semer le < hanvre dans le sillon , le broyer, le Hier, le tisser, le recueillir ensuite parmi le^ < hilVuns, le piler, le pétrir, le \ei'ser sur le tamis, l'enleNcr, li- x'-cher, le coller, le plier, l'emballer, le transporter, le (h'-lailler, jusipi'à ce (pi'enlin, de manipulation en m.inipulation et de mélamorpho-" en métamorphose, |e ehaii\re soil devenu le papier. I. I. I
Miiis la parole (juc récrisaiii \\v\\\ de li'iici-i' dans sa solitude n'est, en quelque sorte, ({u'une eoiitidenee intime de son intelligenee ù son regard. Pour rayonner au dehors, pour aller frapper à distance les esprits, elle a besoin d'un autre travail, elle demande un autre eoUaborateur, qui la sème par grains de fonte sur un châssis, la place sous le balancier de la vapeur, l'imprime à des milliers d'exemplaires, l'arrache humide encore à la machine, la plie, l'expédie, la mette sous bande, la lance sur les chemins de toute la vitesse de la vapeur, jusqu'à ce qu'enfin, de maind'œuvre en main-d'œuvre et d'opération en opération , le simple manuscrit soit devenu un livre ou un journal.
Mais l'écrivain n'est pas une abstraction uniquement destinée à produire des paroles; il est un èlre vivant, et comme tout être vivant, il a ses conditions matérielles d'existence. Pendant que, la tète penchée sur son travail, il dort au monde extérieur, dans le magnétisme de son inspiration, le travailleur des mains doit encore le vêtir, et, }tour le vêtir, paître le mouton dans la vallée, en couiter la laine au printemps, la laver, la peser, la carder, la tisser, la fouler, la teindre, la porter au marchand, du marchand au tailleur, du tailleur à l'établi, de l'établi à la coulure, jusqu'à ce qu'enlin, d'atelier en atelier et de transformation en transformation, le ballot de laine soit devenu un habit.
Mais le travail manuel ne doit [)as seulement vêtir la [»ensée, il doit encore la loger, et, pour la loger, arracher ta pierre des entrailles du sol, l'élever, assise par assise, en muraille; percer cette muraille de fenêtres, la recouvrir de charpentes; la diviser par étages, [)ar compartiments; la repasser du maçon au plâtrier, du plâtrier au menuisier, du njiMiuisier au serrurier, du serrurier au fumiste du
lumislL' iiu l;i|ii>sitr, jusqu'à ce qu'eiilin re carié de iii.içonncrio, renne, cliautré , éclairé, décuré, meublé, soil devenu en (juelque sorte le second habit de la pensée.
Mais le travail manuel ne doit pas seulement loger la pensée, il doit encore la chauiïer, et, pour la chaulFer, il doit, d.ins la prévision des heures d'hiver, pendant Tabdicatioii du soleil, descendre dans les galeries pluloniennes des houillères, en extraire par parcelles les siècles en charbons, les monter, les entasser en collines, les mesurer, les charrier, les charger, les acheminer à traveis les écluses des canaux, les jeter dans la circulation des villes, jusqu'à ce qu'enfin, de l'abîme à la surface, et de cette vallée à cette autre vallée, le tison rallumé d'un catacIvsnK! soit d('\('iin le S(tleil cellnlairi' de l'intelligence.
Mais le travail manuel ne doit pas seulement chaull'er la pensée, il doit encore la nourrir, d(^ pain sans doute, i c (jui suppose un rji.inip labouré, ensemencé, sarclé, moissonné; une moisson haltiie siu- l'aire, vaniu-e. \en<liie ,ni marché, portée au moulin, |»élrie et jetée à l;i roiniiée. Oui, la nourrir de pain, mais d(! vin aussi; ce (pii suppose encore un sol défoncé, remui-, bèclu' ; inie vigne jilanti'e, éclialass(''e, émond(''e, ciïeuillée, vendangée; une vendange portée , ni pressoir, foulée, versée, abandoiniée au courani des rivières, jusqu'à lequ'enlin, di' cidture en culture el de laboratoire en laboratoire, ce |)ain el ce Nin, ces deux substances sacrées de la vie humaine, soieiil devenus la chair et le sang de la pensée.
.Mais ni la moutinc du fronieiil, ni la grajip ■ pres^rt» ne suflisenl aux Ix'soins de l'intelligence. Dans cette mvsléricusc nlchimii' de la noinriture destini'e à perfectionner snns cesse nos faruUés, Dieu a voulu pi'Irir avec du sang n<ilre esprit II lui a donut' la cliaic à de\oier, à conveiijr
on inédilation. Il a dit ù celui-ci : tu iras chercher pour celuilà le troupeau de la prairie, tu l'amèneras par longues caravanes à la porte de nos cités, tu attacheras le bœuf de labour à l'anneau de fer scellé dans la dalle, tu frapperas au front ce compagnon de ton travail, tu l'égorgeras, tu l'ouvriras, les bras plongés jusqu'aux coudes dans ses entrailles, tu le dépèceras en morceaux, tu le suspendras au gibet des marchés, car la pensée humaine, pour conserver toute l'élasticité de son ressort, a besoin d'avoir autour d'elle des hécatombes palpitantes dans le sang des abattoirs.
Mais hi pensée ne se repaît pas seulement de la chair et de la graisse des holocaustes; elle ne se contente [)as de capitaliser les existences, par tombereaux, dans l'insatiable trésor de son existence; elle demande encore aux larmes de la rosée, distillées par le soleil des Antilles, des filtres nouveaux qui remplacent les vapeurs de la sibylle. Et pour lui apporter ces songes d'Orient couvés dans l'écorce, ces épices destinées à parfumer le charnier des festins, le travail manuel doit sans cesse aller, venir, marcher pieds nus sur un sol ardent, dans la perpétuelle étuve de l'atmosphère, pour planter, bêcher, émonder, greffer, cueillir, écorcer, bluter le café, le poivre, le gingembre, la cannelle, la vanille, jusqu'à ce que cet arôme sympathique à l'inspiration et chargé de fluides soit devenu la libre humaine plus électrique et plus frémissante, qui reçoit et répercute avec plus d'intensité la vibration de la pensée.
Mais pour verser à flots l'électricité dans la coupe de l'intelligence, le travail manuel ne doit pas seulement cueillir la sève de feu qui bouillonne dans le creuset des tropiques, il doit encore aller la chercher, à des milliers et à des milliers de lieues, derrière nos couchers de soleil ; et, pour l'aller chercher, il doit abattre la futaie, la sciei', ré((uarrir.
In rnholor, la roiirhor on forme do iinvirt- d'après les sa- VHiitfs foinbiiiaisnns «le la g<''nmi'lrio, et, le navire aciiové, le recouvrir, lo calfculror, le mâler, le couronner do voilures, le lancer dans les solitudes infinies de l'Océan, à travers les maladies, les bourrasques, les naufrages, les épidémies, chemin mobile, flottant, couvert de voyageurs alertes, actifs, toujours suspendus sur la mort, trempés dans réeumc, bercés sur la hune dans la tempête, juscju'à ce (pi'onfin, de vague on vague et d'étoile en étoile, le vaisseau ait rapporté dans lo creux de son sillage le dictame qui doit donner une pulsation de plus à l'intelligence.
Ainsi , pondant que ce brahmane de la plume, isolé entre les quatre murs de son cabinet, médite peut-être la rédemption du travailleur, il fait à son insu une épouvantable consommation de travail. Il est logé, v(Mm, nourri, pétri, jusque dans la fibre la plus intime, de toutes lessouffrariios du manteuvre. Il n'y a pas une bouchée de ses repas qui n'ait été une corvée. Il n'y a pas une goutte de ses veines (pii n'ait été la contribution de plusieurs continents, il n'y a jias une molécule arraohéi! vivante de l.i plare où elle vivait |)Our être onjiloutio dans le goullVe de son existence, pas une |)Oussit're nutritive en lui , autour de lui , sur sa lal)le, qin' ne crie à chaque instant : Je suis |c travail (\o la sor\i- Imle iii.iniielle, et qnicoinpic me porte d.iiis sa ih.iir poi le une voix do la sorNilude poiu* crier dans sa conscienoo.
(iepen<lant la pensée n'a-t-ollo prélevé- que celte incalculable redevance de labeurs sur cette domesticité universelle cpii travaillr» à son service dans toutes les ((intré'es? \(M1. Dieu a voulu metti-o l'intolli^onct; à de plus haulo>< onolières. Il a voulu (jue |)our(()Uununiquer à un enfant le loisir somptuaire de la mc-tlitation, une ijé'né'alogie dan<élros née do 1,1 i^jébo du >il|(>n. lra\aill;U pendani do< .'i<;es d'hislujre.
brisât la terre, reiniiàl la neige, défiiit la eanicule, versât (les neuves de vie sur l'éternel champ de bataille de la nature, mît chaque jour une parcelle impondérable de côté, comptât les miettes h sa faim, acrunnilàt lentement dans les larmes l'opulence cachée de ses économies; qu'elle monnayât ses privations, pour former ainsi, globule par globule, à des périodes de distance, sous ses pieds, là-bas, bien loin, dans la nuit future de la postérité, la rançon intellectuelle d'un arrière-neveu.
Trente générations d'hommes ont ainsi été englouties, ensevelies dans les fondements d'une seule destinée; et maintenant, quand nous passerons devant le front sanctifié par la réflexion, saluons avec respect les âges passés, car il y a sur ce front deux mille ans de sacrifices. Et la pensée n'a pas seulement exigé la coopération échelonnée, constante, patiente, résignée, de tous les aïeux qui l'ont libérée de la servitude par le capital, qui n'est que le rachat du travail présent ])ar le travail antérieur, et qu'un échange de services à travers les temps, comme le commerce n'est qu'un échange de services à travei-s les espaces; elle exige encore le concours de tous les siècles pensants; car, pour être, pour agir, pour nommer, pour formuler la moindre véri!é , il a fallu qu'une innombrable dynastie de penseurs invente tour à tour, développe, perfectionne, combine la langue, l'alphabet, le signe, la grannuaire, la philosophie, la mathématique, la logique, l'astronomie, la dynamique; et amoncelle enfin des moissons de découvertes que nous consommons, que nous nous assimilons, cjue nous convertissons en notre ])ropro substance; si bien que l'humanité pensante, superposée en nous par couches de connaissances, revit tout entière , palpite et respire dans chacune de nos idées.
Voilà le tarif do la pensée. Pour la créer, pour l'asseoir sur I'' Irépieil, il a l'allu le Iravail surrossil" des ancêtres f|tii, par la révcrsibiliti' de l'cp.'ir^Mie stn' une tiMe brnie, lui uni l'onqiiis l;i snliliinr (ti>i\<'(('' de la iii(''tjii,iti()ii. Il ,i l'.dlii It- ^énio < (illectirde riinnianil*'-, fpii a donné à son Ame de iKtiiveaiix' organes |)onr p('nélr<'r les nivslrns de la création ; et eidin le ïnarlyroloirc de ( es innoiidnalilcs ret rues d'es- ( laves, roiiil.iiiiiK'cs à n tMi'c (pic dis nioiivcMicnls , des instincts, des rêves d'iioinnies, iniirpienient pour préparer tclte soinptuciiNC ho^pil.ilité ;i l,i Providence cicliée dans notre raison.
Celle pensée toutefois, ainsi libérée de l'étreinte des besoins, assistée, servie, protégée par le travail manuel des générations, n'a-l-elle souscrit ancini marché avec le travail? Ci'smullilmles léiiéhrcnst's, (pii oïd vécu, qui ont souffert, (pji ont pass('', ne lui (»iil-elles apporté le loisir au prix de lanl de misères, que pour le loisir ; et la possession des secrets de Dieu, que |iour la béatitude de («Mie ))Ossessioii?
Nous re|KHiss(>ns une |iareille injure à celle invincible législalidU de iiiiilii.ilile (jiii iclie à Irasers les siècles et à li'aversles lieux, les bduimes ,iii\ lidUMiies et les ukhN aii\ vivants. La penséM," ne s'.ipp.irlieni ]i;is à elle-même, elle appartient au monde entier. Mlle a tout i-ecu de lui; elle lui doit , sous iMie nulle forme , ce (pi'elle a reen ; e|, si elle nublie un jour ce (((Mirai lacile (pi'elle .-i >ign('' d'av;ince avec ses millions de ciM-ainicrs anciens ou actuels, connu»* ou disparus, (pn depuis l'origine des choses l'ftnt noinrie, velue, cbaull'ée, instruite, elle pr(''vari(|ue à s.i destinée : elle est 1,1 ban(pie|(Mlle df rrs|)ril.
Ouic(>n(|ue a lire un nuuien» passible à la loterie des existences, et trouve- dans son berceau ini talisman coiUre l/i misère, doit se dire, au contraire : Par cette f.neur (pii
m'a été faite, par re sourire de Dieu tombé sur mon inlelligf'iico, je promets de me mAlei', dans la mesure de mes forces, à la parole de vie, de marcher courageusement derrière les éclaireurs de l'humanité, me corrigeant sans cesse par l'étude, m'élevant sans cesse par l'aspiration, sentant tout ce qu'il est en moi de sentir, donnant tout ce qu'il est en moi de donner, pour qu'au jour où je serai congédié du banquet de cette terre vers d'autres convives, je puisse murmurer jusque sous les plis du linceul : Je n'ai pas volé ma part du festin.
Nous venons, quani à nous, remplir cette promesse. Car nous sentons que nous avons, nous aussi, notre dette à payer. Ce n'est pas de l'orgueil, cela : car nous savons trop })ien qu'à notre époque, surtout, la parole n'est que le suffrage universel de la pensée, et que dans cet incommensurable scrutin de la publicité, chaque bulletin n'a de valeur que par la série des autres bulletins.
La pensée n'est qu'une immense gravitation où nous pesons tous, celui-ci du poids d'un grain de sable, celui-là du poids d'une montagne. Nous avons tous notre part de travail dans cette collaboration universelle de l'esprit. Nous agissons tous les uns sur les autres, par la prédication ou par l'exemple : un jour apôtres, un autre jour disciples. Il n'est pas un de nous qui n'ait son auditoire, ne fût-ce que d'nn enfant ; pas un de nous qui n'ait le droit de s'écrier comme ce grand génie de l'Allemagne :
Nous sommes tous unis dans les liens d'une invincible réciprocité. Qui que tu sois, toi qui portes sur ta figure l'effigie effacée ou rayonnante de la raison, qui vis dans le fond des espaces ou qui ne vis pas encore, je ne te connais pas, tu ne me connais pas, et cependant la complication infinie de la vie, — après des siècles, s'il le faut, qu'impor-
teni los si^'clcs? — nnnsjoliora un jdiir sur le fliomin l'un lit' l'aulro; tu nie parleras, jeté parlerai, nous échangeron> ensemble nos croyances, et aussi srirement que nous sommes destinés à être bons et à devenir meilleurs, je t'enlraînerai dans la sphère de mes idées, tu me ramèneras à ton tour dans ton courant de sympathies. Je serai ton bienfaiteur, payé avec d'autres bienfaits, jusqu'au jour où, de proche en proche, tout homme ayant fraternisé avec tout homme, l'humanité aura enfin réalisé son harmonie.
(^est donc pour acquitter dans notre mesure tous les travaux faits pour nous de toutes partsque nous publions les Heures Je travail. Pendant plusieurs années nous avons tenu, d'abord dans un journal et ensuite dans un autre, l'état civil de la littérature en France et de la philosophie, et l'oreille inclinée au vent, nous avons soigneusement enregistré jour par jour tout ce que Paris, génie vivant de l'Europe, a dit ou pensé. On a reproché souvent à notre critique de n'être pas une critique, c'est-à-dire une analyse plus ou moins exacte d'un ouvrage, et une appréciation ]»lus ou moins raisonnée de son mi< ril(;. Nous avouons franchement notre tort à cet égard. Serviteur avant tout de l'idée de démocratie, nous ne voyons dans un livre, quel qu'il soit, (ju'une nouvelle occasion de justifier cette idée et (le Irailec à notre tour, au point de vue de noire cr(»y,uice, la question que l'auteur avait traitée. Nous avons cru mieux servir par là la cause sacrée du progrès. Avonsnous bien ou mal l'ait en faisant ain*;i? Nous aurions mauvaise grà<'e à xonloir juger n(lU>^-nll'•Ill(■ notre procès, (le livre nous jugera.