‹ Heures de travailChapitre 29 sur 34 · PIERRE VARIN · texte numérisé non relu

PIERRE VARIN

LA VÉRITÉ SIR LES ARNAin.

L'hisloirc est devenue une véritable opération de labour; elle met dessus ce qui était dessous , dessous ce qui était dessus. Jusqu'à présent nous avions dit , sur la foi tomniunc, (juo la famille des Arnaud ; Arnaud d'Andillv, Arnaud le Grand, ou plus niodesleuionl le grand docteur, Arnaud l'évéque d'Angers, dont ronji)re doniiaitdu fond de son tombeau de si bons dîners à M""^ de Sévigné , — que tous ces Arnaud-là , soit en tuontant, soit en descendant — à l'un ou à l'autre bout de la généalogie, pouvaient bieu avoir eu sur ceci ou sur cela, sur les quatre ou cinq espèces de grâces, des opinions (jiii linlaienl jdus ou moins l'hérésie, mais que malgré ce léger tintement qui flottait ^ur leur uiémuire, ils vivaient tous j>ieusemenl , dortement , anéantis au monde dans l'œuvre de l<'ur salut et du >alut de leur prochain. Nous les avions toujours tenus, hommes et femmes, i)oiir des Ames stoiques battues de

vents contraires, fleurs de solitude aux âpres parfums, perdues sur la montagne à moitié route du ciel et dans le souffle du Seigneur. Génie, vertu, persécution, exil, Bastille, dispersion, démolition, violation des tombeaux, nous trouvions toutes les gloires , même celles du vrai et du faux martyre, accumulées sur cette dynastie des Arnaud, qui gouvernait la conscience du siècle, du fond de son couvent, la tête sous le sac de cendres.

Nous nous étions trompé ; il nous faut beaucoup rabattre de nos admirations. Voici un savant bibliothécaire qui , en secouant les paperasses de l'Arsenal, a trouvé deux volumes d'accusation contre la famille des Arnaud. Ce sont les accusés qui ont écrit ici, et contre eux-mêmes, leur propre réquisitoire. C'est vraiment à décourager l'homme le mieux intentionné de laisser tomber une ligne de sa plume , et de jeter quoi que ce soit à la petite ou à la grande poste. Le moindre billet sera peut-être un crime dans deux cents ans.

Le premier Arnaud , dont M. Varin envoie la médaille à la refonte, est Arnaud d'Andilly. Il souffle la cendre du pénitent, et il retrouve quoi? le courtisan désabusé, qui n'a pu être ni conseiller d'Etat, ni précepteur du roi, et qui se jette dans la solitude, faute de mieux, moitié dévotion, moitié passion pour l'horticulture. S'il n'est pas le premier ministre du siècle , il en sera le premier jardinier. Mais il porte jusque sur ses espaliers les rigueurs du jansénisme. Il ne cultive pas de fleurs , parce que , selon la doctrine de saint Cyran , celles-ci passent trop tôt et ne donnent pas de fruits. Singulière raison. Comme si les fruits n'étaient pas plus inutiles que les fleurs, et comme si les fleurs passaient aussi vite que veut bien le croire le bon abbé. Il n'y a qu'un légiste , déguisé en poëte , qui ait pu dire que les roses ne vivaient que l'espace d'un matin. Les fleurs ne passent pas,

elles se renouvellent. Voilà tout. Quand les lilas ont consumé leurs brillantes girandoles, ils s'éteignent ; c'est alors aux ébéniers, aux aubépines à se rallumer, à semer leurs gerbes dans l'air et à s'évanouir. Décoration mobile toujours changeante, pour que l'atmosphère soit sans cesse traversée d'un reflet et d'un parfum; musique des yeux, dont la mélodie, éternellement variée, n'expire que dans une autre mélodie. Préférer les fruits aux fleurs ! c'est assez pour justifier toutes les accusations portées contre Arnaud d'Andilly. Nous n'avons plus besoin des preuves si longuement, si ingénieusement amassées par M. Varin. A notre avis, toutes les fautes sont contenues dans cette seule faute ; tous les vices découlent de ce premier péché.

Est-ce tout? Non. Le courtisan est désabusé, mais il n'est pas mort sous le cilice. Il envoie à la reine les plus belles monstruosités, qu'il arrache, à force de patience, à la longanimité de ses poiriers et de ses abricotiers. Il accompagne ses corbeilles d'épîtres rospectucuscment et galamment tournées. Non-seulement le courtisan survit, mais encore le diplomate. C'est lui qui est chargé ou plutôt qui s'est chargé des relations extérieures de Port-Royal, des conversions éclatantes et des recrues illustres, comme l'abbé de Hancé ou le maréchal de Fabert. Comment , le diplomate? L'homme lui-même n'est pas mort. Le feu mal éteint de la jeunesse couve encore dans les veines de l'ermite. C'était une dévotion, a dit ce malin Tallemanl, (jui aimait fort les belles j)ersonnes, et, parmi les belles personnes, la marquise de Sablé, cette pécheresse sur le retour, Madeleine dolente, douillette, faite comme quatre œufs, toujours friande et toujours délicatement servie au milieu de ses pénitences ; ne pouvant chasser le diable, elle l'avait enfermé

dans son bulfet.

T. i. ii

Gomment, diplomate? Il est parbleu bien tinancier aussi. C'est lui qui s'occupe de dorer le chemin du Salut, de diriger, de grossir le budget de Port-Royal , et d'infléchir la sévérité du jansénisme sur le cumul des bénéfices, pour en arrondir le trésor de la pénitence. Si Port-Royal est charitable , il est aussi prévoyant. S'il ouvre des écluses, il sait auparavant remplir des réservoirs. A cet endroit, M. Varin jette plus d'un soupçon dans notre esprit. Il nous parle de testaments faits la tête sur l'oreiller, un pied dans la châsse ; de choses vagues, nuageuses, indéterminées, qui prennent au regard comme des formes de captation, Il insinue, il ne précise pas ; mais il appuie ses insinuations du fait de la boîte à Perrotte. Qu'est-ce que sa boîte à Perrette? Tout le monde doit le savoir sans doute , mais nous ne le savons pas. M. Varin ne ménage pas assez notre ignorance, il nous renvoie, pour tout éclaircissement, à M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire à Pilate.

Mais Arnaud d'Andilly n'est pas seulement courtisan, amoureux, diplomate, financier; il est père, et père dans toute l'extension de la paternité , selon toute l'aigreur du di'oit romain. Sa famille lui paraît une propriété sur laquelle il a et se réserve toujours plein pouvoir. Il use et abuse de ses enfants ; il fait et défait leur vocation. A l'aîné, il retire adroitement son droit d'aînesse en lui faisant signer des actes de renonciation, et, après l'avoir dépossédé, ruiné, après lui avoir jeté sur les épaules le manteau court du petit abbé , après l'avoir rebuté, déraciné de ses affections , il ne se souvient de lui à son lit de mort, dans son testament , au milieu de tous les legs qu'il prodigue à ses autres enfants, que pour lui léguer son crucifix de bronze.

Du haut de sa dévotion, Arnaud d'Andilly se sentait élevé au-dessus de la nature. Il avait brise ce qu'il appelait

le lien de la chair. Un fils lui paraissait moins qu'un ami devant sa piétô: mais que voulez-vous? Ce bon ahW de Chaume, cet aîné démissionnaire pour moins qu'un plaide lentilles, semblait prendre plaisir à rebrousser les traditions de famille. 11 était vif, joyeux, bon compagnon de table surtout, menant la vie bon train , à quatre chevaux , poussant le carnaval jusqu'à l'autre bout du carôrae, aimant de toute son âme et d'une tendresse toute platonique cette bonne M*"^ do Sévigné , se souciant fort peu des querelles de théologie et signant des deux mains et à première vue, A crime des crimes I le formulaire , et cela sans restriction mOme mentale , sans distinction du point de droit et du point de fait : h savoir que les cinq propositions reprochées à Jansénius n'étaient pas dans le livre de Jansénius.

Ce pauvre abbé d<' Chaume si insouciant, si bon causeur, devait porter toutes les iniquités de la famille. Non content de l'avoir complètement exproprié, on lui voulait faire payer les dettes de tous les Arnaud. Le grand docteur avait pnMé quelques milliers de livres à son frère, l'év/^que d'Angers. Il en réclama le paiement h l'abbé de Chaume, sous prétexte que celui-ci dînait h la table de l'évéque.

Ce n'est pas uniquement le premier né de sa race que d'Andilly traite comme il traitait ses espaliers. Il b encore un autre fils à moitié aveugle, front mélancolique, marqué du sceau de la prédestination, qu'il envoie à l'armée, malgré le maréchal de Faberl, avec la certitude de l'y faire tuer; et, en effet, le malheureux meurt à la première campagne.

Le rude vieillarrl avait concentré toute sa tendresse sur la tète du second de ses fils, l'habile et conipl.iisant Simon do Pomjionnc. C'est \h l'os de ses os, la chair de sa chair : il le soigne du tous ses soins ; il on .surveille, il en dirige, il

en active l'ambitiou. 11 lui ouvre prudemment la porte qui conduit au cabinet de Versailles. Il le fait et il le voit ambassadeur, ministre, tombant et remontant de la disgrâce au ministère; mais à quel prix? Dieu le sait; au prix de renier le jansénisme et son père , de l'aveu de son père et du jansénisme.

Tel est Arnaud d'Andilly, tel du moins M. Varin l'a ressuscité du nombre des morts. Mais c'est celui-ci qui porte le poids le plus lourd de la justice rétrospective que le savant bibliothécaire répartit entre toute la famille. Que le docteur Arnaud, à son tour, vive et meure implacable dans sa haine contre les jésuites ; qu'il achète l'île de Nordstrand pour y transporter Port-Royal; que le saint évêque d'Angers distribue le bien des autres en aumônes ; que Simon de Pomponne pousse la prudence du serpent jusqu'à la dissimulation, la révérence pour son père jusqu'à la dureté pour l'abbé de Chaume, tout cela ne mérite guère la peine d'être relevé. M. Varin a beau enfler le titre des monitoires, crier à son de trompe : ici, jansénisme spéculateur; plus loin, jansénisme agioteur, jansénisme banqueroutier, jansénisme illuminé, jansénisme accusé d'assassinat; on en est pour ses frais de curiosité, l'étiquette surfait toujours la marchandise. La loyauté, la conscience de M. Varin se hâtent de démentir, devant les faits et par les faits, la criminalité de l'annonce; l'imputation n'est répandue qu'à la surface.

Cependant, il faut bien le dire, et le travail si longuement élaboré, si curieux, si instructif, si débordant de faits, de recherches et de révélations, nous en fait un devoir, nous ne pouvons accepter toutes les tendances, ni toutes les conclusions de ce livre. Certes, si nous avons un ennemi dans le monde, c'est le jansénisme, ou plutôt l'esprit qui a

créé le jansénisme, qui lui a survécu, qui lui survivra longtemps. Cela est honnête, cela est vertueux, cela est en fin de compte un fagot d'épines. Il n'est pas une fibre de notre <^tre, pas une aspiration, pas une poésie de notre temps qua nous ne sentions frémir contre cette intelligence sépulcrale qui brûlait à Port-Royal, comme une lampe dans un caveau. Il n'y a là ni sourire, ni amour, ni sympathie. Et j'aime mieux, pour ma part, le moindre sommeil du vent sur un lit d'aubépine, et la moindre ritournelle de fauvette sous la charmille, que toute la bibliothèque écrite par les Arnaud.

Eh bien ! cependant, je me sens saisi involontairement de respect pour cette famille, pour cette tribu, comme on disait alors. Que les Arnaud aient voulu glisser dans le monde une religion mitoyenne, entre le calvinisme et le catholicisme, je n'ai rien à voir là-dedans ; mais je ne puis m'emp('cher d'admirer tant de stoïcisme, de constance, de génie, d'héroisme même, dépensés, non pas, comme le croit Voltaire, pour une querelle de sacristie. Il y a quelque chose de plus au fond du jansénisme, lorsqu'on le retire des mains de la théologie ; il y a le premier exemple de résistance donné à l'oppression de la royauté. Grâce à eux, il n'y eut pas de prescription centenaire pour les droits de conscience. Je sais bien qu'ils réclamaient ces droits pour eux et seulement pour eux, mais c'était déjà quelque chose; ce fut beaucoup dans le xvm' siècle pour la contagion.

Et quand on se reporte à tout ce qu'ils ont soufTert pour une idée, quand on regarde encore, dans ce lointain de l'histoire, les portes de ce cloître enfoncées, ces religieuses enlevées de leur lit de mort par les soldats; ces pierres elles-mêmes des ( ellules dt'-molies et semées sur le

sol ces tombes recoin r-rli-s. (("i cli.K-i's brist'-o; soii>» les

pioches, ces reliques insultées, profanées aux regards, ces cadavres dépouillés de leur chemise et de leur hnceul par des fossoyeurs ivres, ou jetés aux chiens, et ensuite empilés pêle-mêle sur des tombereaux, ces membres brisés et rompus, ces crânes sanctifiés par l'étude et par la prière, semés en marchant le long des routes par le cahot des voitures, ensevelis çà et là ou délaissés par des charretiers, dans les fossés du chemin; alors, devant ces horreurs, en présence de ce lieutenant civil, de ce chevalier du guet, de ces exempts, de ces archers, je suis converti, je suis convaincu, je suis janséniste, et je dis aux Arnaud, aux pères, aux fils, aux frères, aux sœurs : Que pour tant d'abominations tous vos péchés vous soient remis. Allez, et soyez pardonnes.

Ensuite, il faut bien le dire, et M. Varin le reconnaît luimême, s'il y eut dans tout ceci la part du diable, il y eut bien aussi la part du Seigneur.

Les femmes suffiraient seules, dans cette innombrable lignée, pour couvrir de leur excédant de vertu les hommes issus de la même souche. S'il fallait chercher quelque part la sublimité du sacrifice, l'onction et la charité, on les trouverait partagées entre la mère Agnès et la mère Angélique de Saint- Jean. Ici, les proportions humaines sont dépassées. La nature y est morte, elle est toute piété, piété enfantine et gracieuse, qui a conservé encore la naïveté et la crédulité des légendes du moyen âge. Dans les situations critiques, elles adressaient d'ardentes suppliques à notre Seigneur, et mettaient leurs lettres à la poste sous la nappe de l'autel. Ce furent des saintes, moins la canonisation. Saintes par la vie sinon parla foi. N'est-ce pas une d'elles qui a dit du bienfaiteur : Qu'il était un Christ visible que nous devions parfumer d'affection. Eh bien! retournons-

leur celte belle pensée cl disons qu'ollos fiirenl les mndones visibles, et versons-leur les lis à pleines mains.

Quoi qu'il en soit, celte famille dos Arnaud fut une grande et forte race jetée dans un moule ,'i part pour une œuvre à part. Leur aïeul, Micbel Arnaud, vécut cent cinq ans, d'Andilly vécut quatre-vingt-cinq ans, l'évéque d'Anjjers quatre-vingt-quinze , le docteur qualre-vin^'t-trois , Pomponne quatre-vingts; mais, à l;i troisième gêné rat ion, la race dégénère , le fils do Pomponne no véeut que .soixante-quatorze ans. Le père de d'Andilly eut vingt enfants, d'.Vndilly n'en eut plus que quinze, le marquis de Poinjionno n'en cul que onze, et enfin, ù une génération au-dessous de Pomponne, la race des Arnaud, réduite à une jeune fille, passe dans la couche oubliée du marquis de Gamache. Elle s'arrête et s'éteint là. Son œuvre finis- .sait au xviii^ siècle, à la porte de la révolution.

La même progression descendante que nous avions remarquée, dans la durée de la vie, reparaît dans le nombre des enfants, tant il est vrai que retle robuste famille, au cœur de ehéne, semble avoir été multipliée, accumulée sur un seul |)oint du temps, entre deux ou trois générations, et semée partout, dans les conseils, dans les parlements, dans les camps, dans les guerres, avec un inc'branlable génie, avec une puissance générale d'élocution, pour combattre le grand combat de la parole. Elle est morte avec l'œuvre de son temps. Ne vidons pas les tombeaux une seconde fois. Etait-il donc dans sa destinée de ne jamais connaître le r('|Mis, même après sa mort?

Quan«l les tombes d(> Port-Hoyal furent l>ris<'('S et balayées, les reliques de toute la famille finent transportées à Pomponne. Elles attendirent pendant cinquante ans leur sépulture de la piété il'nti lils ou d'un |>elit-lils : elles no

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