TOUSSENEL
L E M 0 \ D F. DES OIS E A l \ .
Depuis que j'ai la ce livre, j'ai dans l'oreille le rri de la satanite; j'ai beau vouloir ronjurer ce cri, il me poursuit toujours. Voix de la nuit sombre, que me veux-tu ? Crie donc puisque tu te plais à crier, et puisse la main de Dieu écarter ton présage!
Le Monde des oiseaux! comprenez-vous tout ce que ce titre promet? Le Monde des oiseaux, c'est-h-dire l'air, l'espace, la mer, l'infini, le royaume des esprits invisibles, des sylphes, des anges, des étoiles, des songes, des hymnes, des regards et des soupirs d'amour ! Le livre tient la promesse du titre, comme nous verrons. La pensée df l'auteur, portée sur l'aile de l'imagination, — et pourquoi ne dirions-nous pas aussi de la science? — plane continuellement au-dessus do la terre, pour l'embrasser et la mesurer du H'gard, elle et riiinouibrablc faniillc des êtres qu'elle porte sur son sein et h'm li.iuU'e.aver une i\i\\r <!<■ iiirrc, à la chaleur du soleil.
Cn livre est écrit à la gloire de la femme, pour montrer la supériorité d'Eve sur Adam en toutes choses et dans toutes les espèces, végétales ou animales, essaimées à travers la mappemonde, dans la rose aussi bien que dans le lis, chez l'abeille aussi bien que chez le papillon, chez la génisse aussi bien que chez le léopard, chez la tourterelle aussi bien que chez le vautour. Par cette raison, le Monde des oiseaux est dédié à une femme, et si nous ne devions respecter le mystère, ce premier charme de la première créature, nous dirions à une femme inspirée et savante, sibylle rêveuse et modeste de la nouvelle humanité.
Cette dédicace est comme une première avance de la théorie de M. Toussenel. Cette théorie est la loi d'harmonie. Il pense que l'homme étant le dernier progrès de la série ascendante de la création, est par cela même le moi universel de la nature.
Il contient et il reproduit dans sa substance, comme dans une encyclopédie, les autres êtres de la terre, tous classés par ordre et tous élevés en lui à leur suprême puissance. Le monde pris en détail est donc ù proprement parler l'homme décomposé à l'état d'analyse, et dans ce monde chaque espèce chargée d'un rôle dans le drame de la vie, depuis l'hysope jusqu'à l'hirondelle, est en quelque sorte une heure passée, une péripétie préparatoire de l'homme en voie de formation, extérieure désormais, et cependant rattachée à l'homme par le lien d'une secrète analogie. La nature, dans cet ordre d'idées, est la symbolique universelle de l'humanité, l'humanité visible et racontée en caractères vivants à la surface de la planète. Pas un fait, pas un caractère dans la société qui n'ait sa symétrie ou sa traduction dans la plante ou dans l'animal. Du moment que la création sur la terre n'est plus que la contre-preuve de
l'homme briséR en mille fragments, la science doit de toute nécessité, pour connaître la nature, étudier d'abord l'humanité et conclure ensuite de l'humanité à la nature. Aussi à ce point de vue écrire l'histoire naturelle, c'est en réalité reconstituer l'homme au dehors, brin d'herbe par brin d'herbe, et molécule par molécule.
Voilà ce que M. Toussenel appelle la méthode d'analogie. D'après cette méthode, l'élu de la planète est en relation continuelle d'intimité avec le reste de la fourmilière. Tout homme né de la femme peut dire avec raison : J'ai partout, autour de moi, un mime de mon existence, un Sosie déguisé sous la fleur ou la feuille, sous la plume ou sous la fourrure. C'est toi, c'est moi, c'est ma chair, c'est mon sang. Le coq est un coq sans doute, à ne juger que l'apparence, mais creusez plus profondément, vous verrez que le coq est encore un homme sous une autre espèce. Quel homme? Vous ^tes bien curieux. Lisez le livre do M. Toussenel si vous tenez à le savoir.
Franchement, je ne croyais pas le coq si mauvais diable que cela. J'avais, je l'avoue à ma honte, meilleure opinion de son caractèro. Mais do]niis que je sais par voie d'analogie quel genre d'hommes il cache sous sa crête, je trouve volontiers avec M. Toussenel que la répu])lique a eu tort de le mettre sur son drapeau. Le coq nous a j)orté malheur. Cependant je ne puis eonsentir à supposer par la même occasion, malgré ma déférence pour l'auteur de ce livre, que le chapon est le coq h l'état parfait. Singulière apothéose que voilà pour le héros du poulailler! .Vi' vis esse porfrcttis, dil rKrrilure. Cette théorie pourrait bien ressembler à certain prArje do l'nltbc' L.ieordaire, que j'ai oneoro vaguement dans l'esprit. Or, ni M Toussenel ni moi no ohorchons notre snlnl p.ir le tnènie fliriiiio (pie le n'vi'ivnd abbé. Du
coq à l'aigle il n'y a que la main. Mais l'aigle est le roi des airs, comme dit Buffon. Si, par hasard, il allait nous entendre ! Attendu que je tiens à n'avoir de querelle en ce monde avec aucune espèce de roi, tenez, approchez votre oreille, voici ce que Franklin dit de l'aigle ; il est vrai que c'est de l'aigle d'Amérique. Avez-vous entendu? C'est bien ; faites passer. De l'aigle je retombe au dindon. Je demande pardon de la chute. Et maintenant ôtez votre chapeau et saluez respectueusement, vous avez devant vous Turcaret.
Comment ! cela est possible ! Ce petit juif qui arrivait hier tout crotté des bords de la Garonne ou de tout autre fleuve aussi retors, et qui à force de glouglouter en public et de gratter le fumier, a fini par y trouver un million, est tout simplement, dans le parallélisme savant de la nature, ce grossier personnage de basse-cour qui fait la roue et porte jabot d'un air important ? Et nous avons pu encore manger le dinde après cela, en toute sûreté de conscience ! Nous y mettrons dorénavant plus de modestie. Nous craindrons les suites du repas. Mais nous tenons, pour la gloire de l'homme, à en finir avec le coq et le dindon, ces acteurs chargés des mauvais rôles de l'humanité, et à trouver un oiseau qui fasse quelque peu honneur à notre espèce. Cet oiseau existe, Dieu merci ! Il porte le nom de combattant. Le Combattant est un véritable paladin. M. Toussenel nous raconte à son sujet tout un roman de chevalerie. Du combattant il passe à la biographie de la bécassine, et de la bécassine à la poésie funèbre de la satanite. Voix de la nuit sombre, que me veux-tu? Crie donc puisque tu te plais à crier, et puisse la main de Dieu écarter ton présage !
Mais ce n'est pas tout de raconter les oiseaux. 11 faut encore les classer. Ce fut autrefois , parmi le corps des savants, un étrange embarras lorsqu'il fallut hiérarchiser
— :381 — l'innombrable cohue qui porte tour à tour sur l'épaule, à la grâce de Dieu, l'aile ou l'aileron. Où loger, en etFet, l'oiseau manchot, moitié chair, moitié poisson, qui pourrait aussi bien endosser pour livrée l'écaillé que la plume et la plume que l'écaillé ? A quel groupe ramener l'oiseau coureur taillé sur le patron du chameau, chameau à deux pattes, en quelque sorte appelé à arpenter le désert, comme son homonyme de figure ? Cuvier hésita devant l'immensité du problème , et vaille que vaille, il reprit l'ancienne classification. A l'exemple de Buffon ou à peu près , il partagea son monde en quatre bandes, mettez-en cinq si vous voulez. Il appela l'une gallinacé, l'autre rapace , l'autre passereau, l'autre échassier, l'autre.... je ne sais quoi encore. Mais pourquoi donner à toute une famille de l'ornithologie le nom de gallinacé? Gallinacé vient de yallus. Or, gallus est un coq en latin ; et j)0ur <Mre en latin, le coq n'en est pas moins un sabreur de son métier, toujours prêt à dégainer pour la première poule venue, et, qui pis est, pour la satisfaction de la galerie. Et puis, d'ailleurs, (juel type réveille dans l'esprit ce nom de famille? quel signe caractéristique auquel on puisse reconnaître qu'un oiseau appartient au genre gallinacé? Pourquoi le moineau, |)arce qu'il a pris un jour dans la Bible le titre nobiliaire de passereau, iniposerail-il son parchemin au pigeon, par exemple, plutôt que le pigeon n'imposerait sa qualification personnelle au passereau? De quel droit M. Flourens repasserait-il à toute l'espèce le sobriquet d'un individu, j>.ir autorité de l'Académie des sciences? Quelle parenté, d'ailleurs, le regard , ce juge en première instance, peut-il admettre entre lo moineau qui n'est pas plus gros «pie cela, et le ramitrcjui a, sans le flatter, la taille requise <lu rôti ?
Du moment que vous prenez lo moineau pour type, tout
ce que vous appelez genre moineau doit plus ou moins ressembler au moineau , sinon le type est menteur. Ce que voyant, un naturaliste bien intentionné essaya de numéroter les oiseaux d'après leur mode de nourriture. La méthode était excellente, seulement elle était impraticable. Comment, en efTet, demander à un oiseau empaillé, fraîchement arrivé de Sumatra, le plat qu'il a mangé à son dernier repas? Pour résoudre la difficulté, un nouveau nomenclateur choisit la forme de l'aile comme base d'opération. L'aile, sans doute , est un excellent morceau , mais pour tout autre usage que pour un classement. Il arriva pour l'aile ce qui était déjà arrivé pour la nourriture. Il fallut encore à l'épreuve abandonner cette méthode.
La science en était là lorsque M. Toussenel est venu la tirer d'embarras. Pour classer logiquement les oiseaux, a-t-il dit, il faut d'abord constater leur genre de vie, puis le miheu où ils vivent, ensuite la date de ce milieu, et enfin l'organe particulièrement affecté à ce milieu. A l'origine, la terre était encore inondée de l'eau du déluge. L'oiseau aquatique a donc comparu le premier. Or, pour vivre dans l'eau, l'oiseau a besoin de savoir nager. Pour nager, il doit avoir de toute nécessité un appareil de natation. Quel est cet appareil ? Vous l'avez déjà nommé : la patte déployée en forme de nageoire.
Cependant , le déluge commence son mouvement de retraite. La terre sort de l'écume du flot comme Vénus. Ce n'est encore qu'une couche molle encore en détrempe. Une nuée innombrable de vers soulève en tout sens la vase du limon. Alors l'heure de l'oiseau barboteur est sonnée. Il fait son entrée sur ce sol flasque avec ses longues bottes ; il fouille du bout de son pic les germes vivants à l'état de reptiles dont les miasmes pourraient un jour empoisonner l'at-
mosphère. Mais pour marcher sur la tourbe spongieuse de la fondrière, il faut un mode de (.haussure proportionné d'avance à la dilTicultù de la promenade. Eh bien ! par oii l'oiseau est-il chauSsé? Par la patte probablement.
Maintenant Vénus a séché au soleil son corps ruisselant d'écume ; plus prosaïquement, la terre a pris l'assiette solide que nous lui voyons. A la première nouvelle de ce plancher, mille oiseaux inconnus, encore dans l'attente, mettent la tête hors des limbes de la genèse et sentent frémir dans leurs fibres une ambition démesurée de prendre leur course, et les voilà tous il courir les uns dans les steppes, les autres dans les pampas. Depuis lors , ils courent toujours ; mais il faut du jarret pour celte partie de plaisir. Or, un oiseau ne peut avoir du jarret qu'à la patte. Demandez plutôt à M. de la Palisse.
Mais la terre une fois débarrassée de l'océan et abandonnée à son inspiration, émet de son sein fécond d'inépuisables forêts. Elle étend, sur le sommeil des êtres éclos do son amour, les gracieuses tentin-es des arbres et des lianes. La décoration à peine achevée, une foule d'épicuriens do l'air, tenus en réserve, ont rompu leur ban et voltigent en h.ihil de cour à travers les plis lloltants de vcndure pour en (iicillii- les (iiiits el les parfums : c't'-lait le perroquel, «'élait le colibri, r'('l;iil Ii; Imiol, ('(''l.iil le bouNrciiil. (jCS gens vivaient, perchaient, nuit el jour, dans l'arbre, sous la fouillée. Mais pour deiinurer et dormir au roulis du V(MiI sur la houif capricicnst' «le la futaie, il tant à l'oiseau pereheur un écrou naturel pour le lixer au rameau. El où peui-il porter cet écrou, si ce n'est au point d'ap|iui, c'est-à-dire a la jiall»'?
Du moment (pi'il > a eu t\v> oi^ijinx boii> a mander, il est venu imniédiaUMuenl d'autres oiseaux pour les manger.
Ceux-là , on les appelle les rois de l'air. Cachés derrière le rideau, dans l'invisible atelier de la genèse , ils attendaient l'occasion de montrer leur talent de royauté. A peine ontils connu le trot de la perdrix dans l'herbe, qu'ils ont monté dans le ciel pour la voir de plus haut, et plongeant ensuite sur elle de toute l'ouverture de leur immense envergure et couvrant d'une ombre de mort un arpent de la prairie , ils ont enlevé leur proie avec un cri de triomphe. Mais pour enlever la proie, il faut une griffe faite au métier, aiguisée, aiguë comme une lame d'épée. Or, à quelle poignée peut tenir la griffe d'un oiseau de proie , si ce n'est encore à la patte ?
Mais si c'est par la patte que l'oiseau vit, agit, fonctionne le plus généralement, et distingue son être de l'être voisin, si c'est avec la patte qu'il nage, avec la patte qu'il barbote, avec la patte qu'il court, avec la patte qu'il perche, avec la patte qu'il empoigne ; si la patte, en un mot, est la forme caractéristique de l'oiseau, sa marque, sa signature, son armoirie, alors la solution du problème est trouvée : vous classerez chaque individu prédestiné à porter plume, d'après la forme de sa patte, ou bien dans le clan du nageur, ou bien dans le clan du barboteur, ou bien dans le clan du percheur, ou bien dans le clan du planeur. A la seule inspection de la patte, vous pourrez affirmer s'il est ceci ou cela, s'il vit sur la grève sans cesse attristée par le flot pleureur, ou sur la crête de la montagne, dans la flamme de l'éclair. Montre-moi ta patte, demanderai-je à l'oiseau, et je te dirai qui tu es, fusses-tu venu du fond de l'Océanie me proposer l'énigme de ta destinée.
Voilà l'importante découverte scientifique de M. Toussenel. J'ai dit découverte, et je ne retire pas l'expression. Ce n'est qu'une méthode de classification, répondra-t-oa
pput-(Mre. Mais de Jussieu n'a pas l'ait plus que cela au siècle dernit'i'. — Elle était facile à trouver avec un peu de réflexion. — Facile, je le veux, mais pourquoi donc Cuvier, ce grand génie, et Geofîroy-Saint-Hilaire, ce plus grand génie, ne l'ont-ils pas trouvée les premiers? M. Toussenel a un tort à notre avis. Il est à la fois un homme d'esprit et un homme de pensée. Or, quand il a une idée à émettre , comme il tient à occuper tout le monde dans son ûme, il émet son idée, souvent profonde, sous une forme spirituelle. Le public en conclut que la forme emporte le fond, et que l'idée est une plaisanterie. Le mérite chez un écrivain n'a pas d'ennemi plus intraitable qu'un second mérite.
Mais j'entends encore le cri de la salanite. Voix de la tempête, que viens-tu m'annoncer? M'apporles-tu un bon ou un mauvais présage ? Crie donc, puisque tu veux crier, et soulève de ton aile l'écume de la vague, pour répandre au loin la rosée amère, comme la libation funèbre de l'abîme. Mais si un soleil de nialédiction doit encore se lever, (jur Dit.'U du moins ait jtitié des siens dans la tourmente.
Ajirès avoir classé les oiseaux, M. Toussenel fait cette demande ; Le radie dans la nature est-il supérieur à la femelle? Vaut-il mieux, par exemple, avoir une reine qu'un roi pour gouverner un État ? Il vaut mieux avoir une reine, disait autrefois un Machiavel de salon, parce que sous un roi c'est la maîtresse (pii {.gouverne, et que sous une reine c'est l'amant. On ifvicrit ainsi, p.ir un ilicniiti d*- ( ucuil, nu point de di-parl ; on a l'air d'abord d'.UKUUienler contre riiommc pour (dM( liMf (■n>uit(' m >.i j.ivrur. M. Toussenel conçoit autrement la (|U(">,lion.
Il soutient neltenu ni (pu- l.i Irniiiic est supérieure à