T. I. SS
l'homme. Au physique cela n'est pas douteux, car ia femme attire l'homme et a par cela même sur lui l'avantage de la beauté. Car c'est une loi de dynamique amoureuse qu'il faut être plus beau que son voisin d'existence pour exercer sur son regard la puissance d'attraction. Mais au moral, la supériorité de la femme est-elle aussi rigoureusement constatée? Je dirais oui et non, si je ne craignais d'encourir la disgrâce de M. Toussenel. Et encore, non. Toute réflexion faite , je dirai oui. Je répéterai hardiment avec le philosophe du Monde des oiseaux : La femme est supérieure à l'homme aussi bien par l'âme que par la beauté. Je suis las de rintelhgence. Quand je pense que pour le sexe barbu, le génie de la guerre est le génie le plus honoré, et que le plus grand homme est le plus grand guerrier, je céderais volontiers mon droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Voila un homme, on appelle cela un héros, et en effet il est souvent un héros quand il est Hoche ou Dugommier. Il part pour la frontière à la tête de cent mille autres héros, le fusil sous le bras, la gamelle sur l'épaule. Il cherche de côté et d'autre un endroit convenable pour un magnifique massacre dans les règles, un massacre à frapper tous les gens de l'art d'admiration. Quand il l'a trouvé, il place une batterie ici, un corps de cavalerie là, une redoute plus loin, un carré d'infanterie ailleurs ; l'ennemi paraît, on met le feu aux poudres ; un voile de mort couvre l'horizon, on n'entend plus dans cette nuit funèbre que la cadence éperdue de l'artillerie. Les hommes tombent, puis encore d'autres hommes, quand ce ne sont pas des chevaux, et il en tombe ainsi pendant des heures et des heures. Puis la voix irrégulière de la fusillade s'éloigne et s'éteint peu à peu à l'horizon, emportant avec elle le nuage flottant du champ de bataille. Et le soleil dégagé de la fumée
montre enfin dans tous ses détails l'œuvre du génie. Ici c'est une mare de sang, là c'est une cervelle fracassée, à côté c'est un ventre ouvert par un obus, derrière c'est un monceau de bras el de jambes coupés et amoncelés à la façon d'un bûcher devant la porte de l'ambulance ; tout près enfin c'est un infirmier, le tablier de toile couvert de taches rouges, qui balaie devant lui des lambeaux de chair et de doigts amputés, d'os sciés ou trépanés. Tout cela pourrit sur le sol ])endant deux mois, et remplit h deux lieues à la ronde l'atmosphère d'infection. Oui, mais le lendemain on dresse une statue au génie qui a réalisé ce chef-dVeuvro, et la population entière, à commencer par cette jeune fille qui a eu son frère tué lu, et par cet invahde qui danse de joie sur sa béquille d'avoir perdu sa jambe là, tresse à l'envj la palme et le laurier pour en couronner le front du vainqueur.
Je resjie» te l'armée pour sa rude besogne , mais la guerre pour la guerre est une abomination. Et puisque, loin d'abolir la guerre, l'homme, exclusivement investi du [)OUvoir, l'a toujours rcrhenhéo au contraire cl a toujours regardé la gluinj de la bataille fîagnée comme la première gloire de l'humanité, je dis qu'il est inférieur à la femme en intelligence, car la sagesse consiste à vivre et à faire vivre, et non pas à tuer ou à <^tretué.
H y a plus de gloire véritable dans la moindre vertu que dans la plus haute conception de stratégie, La femme a donc plus de grandeur que l'homme, parce qu'elle a plus de svmpalhie. Voyez rette jeune tuère passer humble et inajterçue à travers la foule en tenant par la main son entant. Elle est |)etite entre les jielits, et sur sa (i^'ure calme et grave, doucement éclairée du sourire intérieur de l.i bonté, le regard du passant ne saurait mettre le nom d'aiicnne illustration,
et pourtant cette femme est autant comptée devant mon Dieu, qui n'est pas, je le dis bien haut, le Dieu des Te Deum, que n'importe quelle renommée, car chaque heure de son temps est une perpétuelle occasion d'aimer et d'offrir sa vie en immolation, une perpétuelle poésie vivante, une sublime diplomatie tantôt pour apaiser, tantôt pour réjouir les enfants confiés à sa garde par la Providence. A la voir nuit et jour penchée sur les siens, comme la plante sous le poids de ses fleurs, pour écarter de leur front jusqu'à l'ombre de la douleur, et pour verser son cœur tout entier dans leur âme comme le second lait de son amour, on prend involontairement je ne sais quelle idée plus grande de l'humanité, et rien qu'à ce spectacle, on devient meilleur. Ah 1 si, comme on le dit, le ciel est présent sur cette terre par je ne sais quelle électricité animée, quelle phalange invisible qui erre autour de notre sommeil et répand sur notre rêve comme le frémissement d'ailes de la colombe, il est là surtout, ce message du ciel, ce souffle de Dieu, là autour du chevet de cette femme endormie dans la majesté paisible et la gloire modeste de sa vertu. Et lorsque son heure sera venue, lorsqu'une brise en passant aura cueilli cette grâce vivante de la terre, alors Dieu lui-même se lèvera de son trône pour la recevoir dans sa propre immortalité, et l'innombrable hiérarchie des esprits supérieurs redira son nom d'étoile en étoile.
Ce livre est bon. Je sais gré à l'auteur de l'avoir écrit. Sous une forme et sur une matière en apparence étrangère à la politique, il consolera plus d'un cœur meurtri par plus d'une idée. Je ne connaîtrais pas l'auteur, que je lui dirais ce que je viens de lui dire avec la même efi'usion. Mais il est mon ami, et à ce titre je revendique hautement une part de complicité dans sa croyance. Lui et moi nous avons
porté ensemble le poids du jour; nous avons rompu ensemble le pain de vérité; nous avons alternativement éprouvé dans notre foi la bonne et la mauvaise fortune. Enlln nous avons connu le démenti du fait à l'idée ; mais ni lui ni moi, sous le coup de ce démenti, n'avons douté un instant de la promesse de l'avenir; nous avons le secret de notre génération.
Mais j'entends encore la voix de la satanite. Voix de la tempête, pourquoi me poursuis-tu ainsi? Crie donc, puisque tu veux crier! Que m'importe après tout ton bon ou ton mauvais présage? J'ai au fond du cœur une prophétie j)lus siireque ta prédiction. Le vent peut souffler conmie il lui plaira ; la vague peut rouler le débris qu'elle voudra sur l'algue de i'écueil. Je sais qu'après la tourmente, un doux soleil brillera sur l'humanité.