‹ Heures de travailChapitre 33 sur 34 · LA REPUBLIQUE DE VENISE · texte numérisé non relu

LA REPUBLIQUE DE VENISE

Voilà un beau livre , pensé noblement et fait comme il a été pensé. L'auteur ne serait pas des nôtres, que nous lui parlerions avec la même franchise ; mais aussi , sans vouloir diminuer son mérite , quel magnifique sujet il avait à traiter !

Il y a sur cet impasse de la mer qu'on appelle l'Adriatique, une ville à part dans le monde, et mieux qu'une ville, toute une gloire du passé. Trafiquée et vendue au commencement du siècle, tour à tour autrichienne ou française , au caprice de la diplomatie , elle avait cessé de compter. Mais à la révolution de février, soulevée tout à coup du tombeau par la secousse électrique de l'Europe , elle veut reprendre sa place dans l'histoire. Sans autre force que son patriotisme , elle chasse la garnison autrichienne et proclame son indépendance. Cette ville est Venise.

Et d'abord admirons ici l'ironie profonde de la Providence :

Il a plu un jour à la coalilion armée contre Napoléon de dénaturer l'Italie et de lui dire : Tu seras rAutrichc. Que la géographie, la race, la langue, la tradition, protestent ou non contre cette métamorphose, peu nous importe. Nous l'avons dit, cela sera.

Et l'Autriche a occupé ce jour-là une partie de l'Italie, et, pour la déshabituer de tout sentiment de nationalité, elle lui a mesuré la pensée et retiré la parole. L'Italie a baissé la tête et gardé le silence. Un cimetière n'est pas plus tranquille que cela : on entendrait l'herbe frémir.

Tout est fini maintenant. Le problème d'un peuple gouverné en langue étrangère, derrière le rideau, est enfin résolu au soleil de l'histoire. Tout est fini ! Attendez cependant une minute, j'ai à parler à ce gouvernement. J'ai à lui dire : As-tu bien rédigé ton traité avec l'avenir? As-tu bien marqué l'étroit sentier où ce peuple doit marcher?

Tu as garni d'artillerie la place de ce palais. Tu as sagement fait. J'approuve ta prudence, et bien que le comte de Pallfv ait lâché un jour ce propos : A quoi bon le canon avec le jjeuple italien? le bûton suffit, — le canon vaut mieux que le bAton, sois-en certain.

Tu as décrété la censure. Tu as eu raison. Je t'approuve encore. La parole est communicativc comme l'électricité. Lorsqu'elle passe dans l'air, l'Ame humaine vibre partout à l'unisson. Dans un pays démonétisé par la ( onquéte, ou ne doit entendre que le son des cloches et que le pas des patrouilles.

Tu as livré au jésuitisme l'éducation de la jeunesse. Tu as merveilleusement choisi l'iristiluteur. J'admire la pré-

voyance. L'obscurantisme a la main exercée à pratiquer les eunuques de l'esprit. Il parviendra peut-être , par de savants calculs, à décapiter l'homme — de sa pensée seulement, — et à faire du monde entier quelque chose comme le Paraguay.

Tu as supprimé toute occasion de gloire en supprimant toute publicité. Tu as prouvé une fois de plus ta sagesse. Tu as mis ainsi l'impréMi dans ta dépendance. La gloire est une popularité , la popularité est une puissance , une puissance est une menace, et de la menace à l'événement, il n'y a souvent que la distance du hasard.

Tu as tout prévu pour la sécurité de ta domination au delà du Tyrol. Tu peux dormir en paix sur ta conquête. Tu es maître de l'éternité. L'œuvre de ton génie est consommée. L'Italie, inscrite sur la carte de l'Autriche, est dispensée désormais de croire à son existence.

Mais as-tu prévu l'élection de Pie IX au prochain conclave ? As-tu songé à ce mot de Pio nono qui pourrait courir d'un bout à l'autre de l'Italie comme le mot d'ordre d'une révolution ? Non, n'est-ce pas? tu ne t'attendais pas à trouver un jour ton danger sous la tiare. Tu as tout prévu, excepté ce que tu devais prévoir : tu as élevé forteresse sur forteresse contre la parole et contre l'idée. Tu n'as rien fait encore. Tu as oublié de former l'atmosphère pour empêcher ce mot de Pio nono de pénétrer dans tes États.

As-tu prévu le chemin de fer de Venise à Milan? Un chemin de fer en pays conquis ! avec l'argent de ce pays ! mais cela suppose une compagnie d'actionnaires, mais une compagnie suppose un droit de réunion, mais cette réunion, partout ailleurs la chose la plus simple et la plus indifférente, sera immédiatement sur cette terre de soupirs une révolu-

lion préparatoire , une Convention à mots couverts. On viendra se reconnaître ici et se toucher le coude, de tous les horizons et de tous les vents de l'Italie. Cette assemblée de capitalistes sera , n'en doute pas , une allégorie ingénieuse destinée à cacher une autre intention. Esope ressuscitera autant de fois sous une forme différente qu'il aura à combattre l'oppression. Tu veux marcher aussi au souffle de la vapeur. Tu veux avoir ta part des progrès de la civilisation. Prends garde, la civilisation te réserve peut-être quelque perfidie.

As-tu prévu dans ta loi de censure la parole du barreau? Tu supprimes le journal, et tu pormots à un journal vivant en quelque sorte, à l'avocat, daller partout où il y a un intérêt convoqué et une discussion ouverte porter dans chaque question le mot incidont , tu nio comprends, qui est tout le discours. Le mécontentement a l'oreille fine pour saisir au passage la moindre allusion. L'éloquence à mi-mot est l'éloquence la plus dangereuse à certains moments. Tu as laissé à quelqu'un la parole, et voici venir Manin. Un homme est désigné. 11 est le juste en Israél. Son nom est un fri do ralliement. Tu souris d'abord au sourd bourdonnement de ce nom dans la multitude. Je tourne la page du Destin. Je souris à mon tour de ta confiance.

Je puis me tromper, et alors que ma parole passe ; mais il me semble que par elle-même la conquête est impuissante à régner. Elle soupire d'un amour adultère pour l'impossible. Elle croit tenir le peuple enlacé dans son embrasscment. Elle ne tient qu'un manteau. La réalité lui échappe toujours. f)n occupe* un pavseton apjx'llc cela lo gouvernor. On a dans l;i main , en clTcl, l'c-pt'-r et la clef du Sjiiclbcrg; on veille, on survoille partout, l'n souffle passe dans l'air, un mol, un nom . un refrain, le bruit d'inic (bute là-bas

dans le lointain , de l'autre côté de la montagne ; le pied d'une dynastie vient de glisser sar le pavé de Paris ; on défiait le sort et on tombe le défi sur la lèvre, sans qu'on puisse savoir ni pourquoi ni comment.

Quand un pouvoir a contre lui la volonté nationale , il est condamné à mourir, il est mort déjà. L'opinion va toujours se fortifiant de plus en plus contre lui , tandis qu'il va sans cesse s'affaiblissant de plus en plus par une invincible logique. L'opinion l'attend au premier moment de faiblesse ; alors elle le frappe, — parla main d'un ennemi sans doute? elle est plus habile dramaturge que cela , — par la main de Royer-Collard quand il est Charles X, par la main de M. Thiers quand il est Louis-Philippe. Et puis, les gens courts d'idées viennent dire : La révolution a tué cette dynastie ; et non , mes amis , la dynastie était tuée depuis longtemps. La révolution a été tout au plus une dernière formalité destinée à constater sans réplique le décès.

Enfin Venise avait proclamé son indépendance. Le drapeau tricolore flottait sur le Lido. Le comte Pallfy fuyait vers Trieste sur un bateau à vapeur. Il avait cependant une nombreuse artillerie à son service. Trouvait-il maintenant que le bâton suffisait avec l'Italie ? La république était proclamée. Vive Saint-Marc ! L'Europe entendit ce cri , et le vent le porta de l'autre côté de l'Océan. Mais ce n'est pas tout de proclamer son indépendance, il faut encore savoir la défendre au besoin.

Venise met courageusement la main à l'œuvre , elle improvise une armée , une garde nationale , une flottille , une artillerie, un armement des côtes, et, ce qui est plus difficile encore, un système d'impôts. Elle prévoit tout, elle pourvoit à tout avec un infatigable enthousiasme et un infatigable dévouement. Dcms un temps d'admiration , elle trouve le

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moyen d'être admirée la première. Le pape la bénit ; son patriarche, car dans ce pays un évêque est un patriarche, la bénit après le pape, et à la suite du patriarche, l'archevêque de Paris la bénit encore. Jamais , de mémoire d'hommes, république naissante n'eut à son baptême tant d'évêques à la fois. Je me trompe, j'oubliais le baptême de la dernière république française. Il y avait là pour le moins dix évoques. J'y étais, je les ai comptés.

Maintenant l'Autriche peut venir, elle trouvera Venise bénie à outrance , et, ce qui vaut bien autant, prête à combattre jusqu'à la dernière cartouche. L'Autriche viendra bicntnt, hélas ! car après avoir battu l'armée piémontaise , repris Milan , tout fusillé et tout incendié sur son passage, elle a hâte de rebrousser chemin sur le sol encore chaud et fumant de la Lombardie , pour aller frapper dans Venise la révolution italionnr toujours debout. C'était tout au plus une affaire d'avanl-garde. Une heure devait suffire à Radetzky pour remettre en place la ville échappée de la veille à la servitude. Radetzky le croyait, et pour en être plus sur, il le disait. Pardon, monsieur le maréchal, vous faites orreur : vous avez compté sans l'esprit di' liberté v[ sans un homme du nom de Maniii.

L'Italie est vaincue. Venise est seule désormais. Elle tient la dernière, sur la p.itrii! cncon; une fois dénationalisée, le drapeau de l'indéjiendance. Elle a comj)ris ({u'elle fermait la marche de la révolution ; elle a voulu que la révolution ( ommencée par l'héroïsme finit dans l'héroïsme , afin que dans le drame sublime qu'elle était appelée à jouer, le dénoùnieut fût à la hauteur du jirologuc. Et ainsi enveloppée du Uni d<' rAdrialirpie comme de son linceul, elle .-ilteiid.nl riieiire de inniinr, d'un <')rur plus grand que sa destinée, (omme une c.uise qui sait qu'elle

est éternelle, et qui passe par-dessus le temps pour aller demander refuge à son éternité.

Nul secours, nul espoir de secours. La flotte napolitaine a paru un instant et disparu. La flotte sarde est venue la remplacer et a levé l'ancre aussitôt, car il fallait que dans son martyre Venise connût jusqu'au plus cruel supplice, le supplice du naufragé, le spectacle de la voile évanouie à l'horizon. Bien plus, la France entr'ouvre sur le front de la cité mourante un pli du drapeau tricolore, et sous le pli même de ce drapeau l'Autriche vient pointer son canon, comme pour mettre la France dans sa complicité. Une ville contre un empire! la défaite est certaine. N'importe, Venise en a pris son parti ; elle a promis de résister quand même; elle tiendra parole. Qui donc a dit que le monde moderne avait perdu l'esprit du sacrifice? Il a menti, celuilà! Je le jure par l'exemple de Venise.

Il est ^Tai que Manin est là. Qu'est-ce donc que Manin? Un homme de la foule, un avocat tout au plus. Il est humble, il est pauvre, il est inconnu, condamné par sa naissance à la vie sévère du travail. La terre du bruit l'ignore, et il s'ignore lui-même le premier. Il rêve bien parfois à quelque chose de vague comme le lointain, mais son rêve meurt en silence avec la lampe allumée à son chevet. Un jour cependant il entend un appel mystérieux : Lève-toi, j'ai mis sur toi une intention. Il reconnaît la voix du siècle vivant, il obéit à cette parole, et la force de l'infini descend dans son esprit.

Il marche oi^i l'appelle le destin. Le sol tremble à chaque pas sous son pied pour l'engloutir ; n'importe, il marche sur l'abîme. Il va criant le long des rues la douleur de Venise ; partout où il y a une chance pour une protestation, Manin est debout, la tête au vent, la main levée. On finit

par surprendre le tribun ; on le jette en prison. A quelque temps de là une sourde rumeur passe sur la lagune : Venise demandait par cinquante raille voix à la fois la liberté du prisonnier. La révolution était consommée. A partir de ce moment, apôtre, soldat, orateur, dictateur, chargé de gouverner, d'approvisionner, d'exalter et contenir une population assiégée, Manin a pleinement suffi, pleinement satisfait à cette œuvre, à force de se multiplier et de se métamorphoser en autant de génies différents qu'il avait de tâches à remplir, et cela sans attenter à un droit, sans violenter une conscience, sans flatter une passion , sans trahir une liberté. Homme de liberté sous le costume de la dictature, il a voulu au jour de sa chute retomber tout entier sur son principe. Mon principe est immortel, a-t-il dit, et il me relèvera. Voilà un homme, enfin.

Qu'avons-nous dit, un homme? nous aurions dû dire un héros, mais un héros comme nous les aimons, sans emphase et sans tapage, simple et modeste, austère et bon, quelquf chose comme Franklin et comme Washington, mais Washington et Franklin poétisés et réchaulTés par la sympathie et par la flamme de l'Italie. Quand j'ai vu .Manin, je n'envie le grand homme d'aucun parti, et jtour faire ici toute ma confession, j'avoue franchement qu'après avoir lu le livre de .M. «le Laforge et y avoir étudié de près la figure de Manin dans sa majestueuse bonhomie , j'ai conru meilleure opinion de l'humanité et repris confiance dans l'avenir. Non, l'idée qui a trempé un grand caractère pour en décorer l'histoire, n'est jias destinée à mourir. Aussi je relirai cr livre toutes les fois que, dans une heure de défaillance, je viendrai encore à douter.

Kt à celte heure même, j'ai encore le frisson de l'avoir lu; oui, le frisson, «-t vous allez me comprciKln'. Venise

est bloquée de toute part et enveloppée d'un cercle de mitraille et de fumée. Autriche et Italie ne pouvant se rejoindre sur la terre, se rejoignent dans le ciel, sur une arche de flamme, pour se dire un dernier adieu. La mort va et vient de chaque côté, mais avec quelle différence 1 Ici, on meurt pour vaincre et avec la certitude de vaincre; ici, au contraire , on meurt avec la conviction de la défaite et uniquement pour immortaliser la défaite, et cependant pas un murmure, pas un découragement dans ce peuple héroïque, décidé à sombrer jusqu'au dernier homme sous le flot de l'Adriatique, son pavillon sur la poitrine.

Aucune poésie ne devait manquer à la ville martyre. La faim, la peste, l'incendie de la bombe, tous les fléaux de l'homme viennent la visiter à la fois. Ce que le boulet épargne, le choléra le tue, car le choléra est en ce moment l'allié de l'Autriche. Le pain va manquer. On a encore du blé, il est vrai : on n'a plus de moulin. Le besoin rend industrieux. On transforme chaque locomotive du chemin de fer en machine à vapeur. Alors Venise est sauvée, pour un jour du moins, et ainsi de jour en jour jusqu'au moment fatal marqué sur le cadran. Tant que le peuple aura un morceau de pain , il pourra tenir le fusil ; tant qu'il pourra tenir le fusil, il pourra vendre chèrement sa dernière heure de liberté. Ah! si nous vivions au temps d'Homère, l'histoire de Venise serait déjà une épopée.

Mais un homme a parlé de capitulation. Sa part forcée d'héroïsme commence à lui peser; peut-être a-t-il, lui aussi, le remords de la liberté. Peut-être trouve-t-il que de temps à autre un obus indiscret visite de trop près son palais. Quoi qu'il en soit, il demande seul à rentrer en grâce avec l'Autriche. Quel est cet homme? Celui-là même qui avait béni la révolution, le patriarche, ou si vous aimez

mieux, l'archevêque. Cela nous remet en mémoire certain épisode de naufrage. Un navire espagnol échoua un jour sur nous ne savons plus quel banc d'Amérique. Il y avait à bord un évéque, et comme l'équipage allait périr, ce saint homme plia le genou et fil à haute voix la prière que voici : De crainte de fatiguer votre miséricorde. Seigneur, je vous prie de me sauver tout seul du danger. Ne rions pas de la naïveté, car au fond la prière de cet évéque est la prière de chaque parti.

Mais loin d'écouter ce vieillard ctTrayé d'être trop courageux et trop illustré en commun, Manin continua de résister tant qu'il y eut, bumainemont parlant, possibilité de résistance. Mais le jour où il n'eut plus un écu, et ce jour-là seulement, plus un sac de blé, plus une charge de canon, alors il rendit Venise à l'Autriche et il prit le chemin de l'exil. On a ]>u le blilmer depuis d'avoir prolongé sans nécessité une lutte sans espérance. Nous le féliciterons au contraire d'avoir résisté pour résister. Il a prouvé ainsi au monde jusqu'où peut aller la force d'une idée. 11 .'. donné le bon exemple. Il a enseigné à l'Italie à mourir. Un [>euple qui sait mourir est déjà libre. La liberté de fait n'est plus pour lui qu'une (juestion de temps, el qu'est-ce qu'une (piestion de tein|is aujourd'bui?

Voilà le fait. M. Anatole de Laforge l'a dignement raconté. La prise de l'arsenal, l'expulsion de l'armée autrichienne, la levée en masse de l'Italie, l'anarcbie des gouvernements, riiésilalion de Cbarles-Albert, l.i déroute de la révolution, ratt.ique de Vieence, le sa<' de Brescia, l'investissement de Venise, le bombardement du fort Malgbern, la fermeli'' et l'inlrépiditi'' du géni'r.i! Pepe, du général Ulloa, de l'anin'e véiiitieiMie, enliii toute eette série d'épisodes prr'eipilés les uns sur les .lutres ( (»mme les coups

de canon d'une bataille, toute cette longue péripétie de la lutte épique d'une poignée d'hommes libres contre les forces réunies d'un empire est là, dans ce livre, vivante et pathétique comme dans la réahté. M. de Laforge a vécu, par l'enthousiasme, de la vie de ses héros. Il a le feu sacré, et, par le feu sacré, je n'entends pas seulement le bonheur du style, mais bien l'amour de la démocratie. Son livre est d'un bout à l'autre un acte de foi à la liberté. On dirait le dernier cri de Venise mourante recueilli pour la prochaine génération. Ainsi autrefois en Grèce, et à pareille occasion, le dernier survivant du combat, dressé sur la pointe des pieds, écrivit pour le regard immortel de l'histoire : Passant, va dire à Sparte, etc. Vous savez le reste.

Cependant, je dois faire ici, en mon âme et conscience, une réserve. L'auteur dit quelque part qu'un poëte ne saurait être un homme d'Etat. Et vous aussi, mon ami, vous jetez la pierre au poëte, vous poëte le premier, car à chaque instant je vous prendrais, si je le voulais, en flagrant délit de poésie : rappelez-vous seulement ce que vous avez dit de ce funèbre clair de lune au moment du bombardement. Ce n'est pas bien, car le poëte n'a pas le droit de crier au poëte pour détourner le soupçon et apaiser un préjugé. Rendez votre âme à elle-même, et elle vous dira que celuilà seul a en lui l'étoffe d'un homme d'État, qui a en même temps l'étoffe d'un poëte. Et par poëte, je ne comprends pas le versificateur : la définition serait trop misérable ; je comprends l'esprit vibrant de la passion humaine tout entière, l'esprit lyrique, l'esprit sympathique, l'esprit prophétique, l'esprit complet enfin, et porté par l'enthousiasme à sa suprême puissance.

Attendez un instant, et vous allez voir si je dis un para-

cloxe. Pour agir grandement, il faut sentir grandement d'abord. Tout grand acte ici-bas a commencé par être un grand sentiment. Or, qu'est-ce que le sentiment sinon la poésie en action? Aussi, la supériorité de l'homme sur les autres hommes est juste en raison de la somme de poésie qu'il porte en lui, ou, si vous aimez mieux, de sympathie, ou, si vous aimez mieux, d'imagination, ou, si vous aimez mieux, d'aspiration, ou, si vous aimez mieux, d'exaltation, ou, si vous aimez mieux, d'inspiration, car tout cela, au fond, est la même chose sous un coté différent. Alexandre était un poète, le Christ était un poète, Jeanne d'Arc était un poète. Napoléon lui-même, à ses bons moments, était un poète, et si je ne craignais de vous offenser à bout portant, je vous dirais que vous-même, vous avez un grain de cette folie.

Voyons, entre nous, Dante valait bien le gran cane; Milton valait bien Jacques; Canning valait bien George; et ainsi de suite pour peu que vous teniez à continuer la série. Quant à moi, mon ami, je vous l'avoue franchement, et si je me trompe, ({ue (cllc [larcjlc rcloiiibc >\iv moi seul de tout le poids de son erreur, je n'eslime en j)olilique qu'un l)Oele, c'est-à-dire un homme d'idée et de sentiment à la fois, de réflexion et d'imagination. Quoi! le poëte connaît mieux que personne l'Ame humaine, la manie mieux que personne, la captive et la magnétise mieux que personne, et par je ne sais quelle nidignité native, quelle excommunication tacite, il n'aurait, politi(piement ]iarlant, aucun «Iroit d'intervenir tians les destinées de l'humanité! Dites donc plutôt (ju'on juge un homme en [lolilitpie au timbre poétique qu'il rend à chacjue loup de l,-i vie sur ^on esprit. Si tu n'es pas poêle ou homme de sentiment, tout cela est T. I. 20

synonyme, que me veux-tu? Tu n'es pas une intelligence de calibre, passe ton chemin.

Moi je suis un esprit positif, moi je suis l'homme du fait avant tout, et nullement l'homme du système ou l'homme de l'idée. Quand vous entendrez cela, mon ami, sauvez-vous : vous avez devant vous un ennemi. J'ai fait vingt fois cette expérience dans ma vie, et pour mon malheur elle m'a toujours réussi. Aussi, lorsque quelqu'un me dit : Je suis l'homme du fait, — pour moi il est jugé. Qu'est-ce qu'un fait, deux faits, trois faits, quatre faits, mille faits, des faits à l'infini, tant que vous voudrez, sans le fait des faits qui les reUe tous entre eux, c'est-à-dire sans l'idée? Le fait, en définitive, n'a de valeur que par l'idée qui le classe, qui le juge, qui le caractérise, qui le fait ce qu'il est pour notre esprit, qui le fait un fait, en un mot, comme nous le comprenons. Prenez garde du fait pris isolément comme d'une mauvaise rencontre. Le fait est le sarcasme brutal de la médiocrité contre le talent.

CmiLIA mANZN.

Il y a bientôt cinq ans, un exilé débarquait à Marseille, avec sa femme et ses deux enfants. Il venait de loin chercher, au soleil couchant d'une autre république, un dernier rayon de liberté. Mais h peine avait-il louché le riva^ïe que le sol dévorait tout à eoup la meilleure part de son existence. Sa femme mourait. Il l'ensevelit au bord du flot qui l'avait apportée. Il jeta un dernier regard sur la mer du côté de la patrio disparue dans la tempiMe, et il reprit le cours de son exil. .\h ! la \'w est pcriidc ! A chaque pas que nous faisons elle nous force à semer iiti lambeau de notre âme le long du chemin.

.Maiiin arriva ainsi à l*aris. Kl lui, hier encore le dernier Komain, le héros de toute Ame bien j)lacée, le rri d'enthousiasme universel de la démocralie, l'homme aussi grand que l'homme peut être grand à la lumière du siècle, car il faut mesurer la grandeur à l'idée et non à la patrie, pauvre désormais, isolé, battu de la tenqxHe, réihiil à donner des leçons pour vivre, il serrait sur son cœur, avec une sorte

d'effroi, les derniers débris vivants de son foyer. Il n'avait plus confiance dans la destinée. La destinée, hélas! ne devait que trop tôt l'éprouver encore. De ces deux gages chéris qu'il avait gardés du bonheur passé, pour tromper l'amertume de la proscription, un seul lui reste maintenant. Sa fille est morte ; un cortège de pieux amis la conduisait hier au champ du repos.

Emilia iManin a passé sur la terre pour souffrir. Sa vie n'a été qu'un acte de douleur et qu'un long sanglot. Dieu lui avait donné une âme tro]> forte pour un corps trop faible, et en voulant la marquer au front du signe d'élection, il l'avait foudroyée dans sa chair dès sa naissance. Elle avait, ainsi que Pascal, ce don fatal du génie précoce que la nature jalouse reprend toujours d'un autre côté par une affliction. Elle jouait avec le problème le plus difficile de mathématiques, et lorsqu'elle parlait, sa parole montait d'elle-même sans effort à la poésie du lyrisme. Elle prophétisait comme la sibylle prise du tremblement sacré , figure douloureuse de sa patrie, agitée, elle aussi, d'un perpétuel frémissement de liberté.

Elle vivait uniquement pour aimer, prier, pleurer et gémir, comme si, en dehors de cela, elle n'avait aucune part sur la terre des vivants. Evanouie dans sa fleur, elle n'a connu ni la joie ni la jeunesse. Au delà d'une étroite intimité, personne ne la voyait, elle ne voyait personne. Elle n'a rien su, rien voulu savoir de ce grand tumulte qu'on nomme Paris. Absente du sol oii elle a posé le pied pour la dernière fois, ensevelie en elle-même, sombre et rêveuse, elle poursuivait nuit et jour le monologue intérieur que sur une autre rive, en ce moment , elle poursuit peut-être encore. On eût dit qu'impatiente d'un monde meilleur, elle avait commencé ici-bas sa vie d'immortalité.

L'air épais de ce climat pesait à sa paupière baignée dès le berceau de la lumière de Venise. Elle soulTrait de la neige, du froid, du vent et du brouillard. Elle redemandait sans cesse le soleil, et, lorsque le printemps était revenu, elle ouvrait sa fenêtre au premier rayon comme à l'hôte mystique de son espérance ; et là, perdue, des heures entières, dans la délicieuse contemplation du sourire de Dieu sur la nature, elle envoyait du regard de muettes confidences à l'hirondelle, sœur aimée de l'exil. Puis elle allait répandre sa pauvre ûme trop pleine devant l'image de sa patrie crucifiée suspendue à son chevet, et, prosternée une partie de la soirée, elle fondait en larmes et en gémissements. Jeanne d'Arc impuissante, patrie en une femme comme la glorieuse bergère, elle porta la désolation d'un peuple entier. Jamais sous le saule du fleuve, au temps de la Bible, plainte plus pathétique n'a frémi sur la lèvre de la Juive captive.

Un jour, ce fut assez. Elle avait épuisé, jusqu'à la lie du poison, l'ingratitude du destin. Tout ce que la femme peut porter d'agonies et se relever ensuite, de morts et se relever encore, elle l'av.iit porté, ù Dieu bon (|ui l'as vue et qui ne l'as pas plus tôt tlélivn'c! Il n'y avait pas (>n elle une fibre, une seule, qui n'eût été mille fois brisée et broyée dans son perpétuel supplice par l'invisible bourreau. Enfin, la vie «Mit honte de son œuvre; et une nuit, la silencieuse martyre tourna la tête sur l'oreiller et prit sa jtremière heure de sommeil. Oh î dors, pauvre enfant ! Tu as payé assez cher le droit au repds. Son Ame, toute vibrante encore de la longue secousse de l'ins.ili.ible lorliirc, est remontée à Dieu pour lui jioser face à face la «iouloureuse question de toute »»()ri exisicni*' : Oue m'is-lii envoyc- faire sur la terre?

Ah! c'est ici ou jamais que l'immortalité est prouvée. Si Dieu ne relevait pas à notre mort l'autre plateau de la balance, où serait sa justice? Pourquoi serait-il, et qu'aurions-nous besoin de le nommer ? En vérité, ce serait à lui rejeter là haut la vie inutile qu'il nous aurait donnée, comme le convive las d'orgie rejette la coupe vidée au plafond. Eh quoi! les bons ne passeraient sur cette vallée que pour avoir, dans leur bonté même, le bénéfice de souffrir davantage? Eh quoi! les riches d'affection, les pères, les mères, qui dépensent le plus leur àme en dévouement sur des têtes bénies, n'aimeraient ainsi jusqu'à Timmolation d'eux-mêmes que pour donner au destin plus de prise pour les frapper ! Et il n'y aurait pas quelque part une rectification de ce contre-sens moral, qui met la récompense où est le crime et la peine où est le mérite ! Qui a dit cela?

Oui, nous le croyons profondément, Emilia Manin est entrée en pleine possession d'elle-même, et après s'être si longtemps cherchée, elle se connaît enfin. Dans les derniers temps de cette agonie prolongée qui fut toute sa vie, elle invoquait le soleil plus éperdument que jamais. Le soleil était pour elle le phare du port lointain. La douce lumière de son rêve a brillé sur son convoi, comme la parole tenue de la Providence. Nous en avons pris acte, nous ses derniers témoins, non par un caprice de superstition, mais dans un profond sentiment de piété. Et maintenant la sainte fille, rentrée en grâce avec la vie, a touché son salaire. Elle a beaucoup reçu, elle a dû beaucoup recevoir ; car aucun de nous ne sait le compte de ses vertus. Elle en a tant dépensé en silence! Vous seule le savez, après son père et avec son frère, ô pieuse femme! — Il y a donc encore des parfums dans Galaad, — qui êtes des-

cendue des hauteurs de la richesse et de la vie facile pour être la mère adoptive de relie douce victime, pour la veiller et pour la consoler, qui l'avez endormie en Dieu, qui l'avez couchée dans son suaire !

Elle aimait le bien de toute façon; elle aimait à le faire, à le voir faire, à le dire, à le penser. Le bien était pour elle une sorte de refuge, de Paraclet mystérieux où, après la nuit d'orage, elle reposait doucement sa tête brisée. Par la pensée du bien toujours présente à son esprit, elle croyait payer la rançon de sa patrie. 0 Italie ! je t'ai parfois calomniée, et maintenant je t'envie; voilà comment tes enfants savent l'aimer. La malheureuse exilée allait mourir; elle ne pouvait plus déjà parler; clic lit signe qu'elle voulait écrire. On lui apporta une feuille de papier, et, d'une main glacée et d'un regard voilé, elle traça au hasard ce dernier adieu à son berceau : 0 Venise! je ne te verrai plus!

Tu te trompes, pauvre enfant, lu la reverras au contraire, ressuscitée comme lues ressuscitée. Le désaccord du monde moral et du monde pliysicpic ne peut jias en conscience éternellement durer. Il ne sera jias dit (|u il n'y aura de démenti ici-bas que pour les héros qui auront écrit sur leur vie les deux i)Ius beaux mois de loule langue humaine, la liberlf' el ta patrie. ,\li 1 nous aimons a croire que toi, l.i plus soulfranle, lu es partie |;i première pour piailler là-haut la cause île tous les souffrants; ipie loi, la plus ('priMivi'e p.ir l'exil, lu es allée demander à Dieu le retour de tous les exilés. Un jour, écoule : la lempiMe nnigissait, le vaisseau allait sondjrer; le capitaine prit un enfant sur le pou! et l'élevant dans ses bras cnlre l,i \.i|.;ue et le tonnerre, il dit : O Dieu bon, sau\e le n.ivire jtar la vertu de cet enlant ! Et nous aussi à notre lour, élevanl au

ciel sur notre .pensée cette ombre bénie, nous disons : 0 Seigneur, par la vertu de cette sainte à qui tu dois tant de réparation dans ta justice, mets sa main sur le cœur des puissants de la terre pour y verser quelque chose de toi, et rends à la mère tous ses enfants!

Le service funèbre d'Emilia Manin a été simple comme cette humble vie écoulée dans l'ombre de la solitude; elle a eu dans la mort la part du pauvre qu'elle eût choisie elle-même de préférence : la nef étroite , la chapelle écartée, la messe basse, la prière courte, sans pompe et sans draperie. Involontairement toutefois on regardait autour de soi dans cette église, et faisant un retour sur le passé, on y cherchait de la pensée celui qui avait béni autrefois la défense de Venise. Il semblait que sa place était là, à lui aussi. Avait-il donc oublié le nom de Manin?

Ils étaient tous au funèbre rendez-vous, ceux qui comptent par le cœur et par le patriotisme. Déranger était malade, Lamennais était mourant ; mais les autres y étaient, rangés derrière le corbillard dans un profond recueillement ; oui, tous, les Italiens les premiers, Montanelli, cet homme de la trempe du Dante ; UUoa, ce général plus grand que la victoire elle-même, par la défense de la Malghera ; tous les nôtres aussi; nous les connaissons. Manin avait voulu conduire le deuil, et il marchait appuyé sur son fils, tète fragile chargée seule désormais et déjà digne de porter le poids d'un si grand nom. Nous l'avons vu, cet homme héroïque entre tous, qui n'a jamais baissé le front de sa vie, ni pâli un instant lorsqu'un ciel de feu croulait sur Venise, courbé sous la pensée de sa patrie morte, de sa femme morte, de sa fille morte, et pâle de ces trois morts répandues en funèbres reflets sur sa figure, l'œil éteint dans son affliction, chercher à travers ses larmes son chemin. Quels coups,

grand Dieu! la mort doit frapper pour faire remonter les larmes d'un cœur si profond !

C'est qu'il aimait sa fille d'une tendresse éperdue, comme il en était aiinë; qu'il l'aimait pour tout ce que la vie lui avait donné, pour tout ce que la vie lui avait refusé, pour tout ce qu'elle avait souffert, pour tout ce qu'il avait souffert lui-même en la voyant toujours en lutte avec l'ange de la douleur. L'affection contractée dans la souffrance commune a je ne sais quelle puissance pénétrante et terrible que ni la joie ni le bonheur no peuvent connaître. Elle est comme cette larme sanglante du Christ qui tomba un jour du haut de la croix sur l'hysopc du Calvaire et qui contenait Inul un monde d'amour.

Un homme qui est à la fois un grand cœur et un grand talent, Ary Schoiïer, et par conséquent au niveau de toute grandeur de sentiment ou d'idée, a offert provisoirement pour la pauvre délivrée l'hospitalité d'un tombeau de famille. Ah ! ce sera une bénédiction de plus pour ce tombeau. Elle reposera, ombre de passage, dans cette demeure de passage jusqu'à ce (pi'elle puisse rentrer dans sa patrie ; car cllf y rentrera, nous l'espérons. Ou.ukI un peuple a été grapd et n'est pas libre, il n'est pas paye; le destin lui doit toujours une dette sacrée. Aussi, un jour elle aura sa tombe au bord du flot rêveur de l'.Vdriatiqiie. Un seul mot y sera écrit : A la fillr du libérateur; cl les jeunes compagnes de son enfance, devenues mères, iront, leurs enfants dans les bras, y semer des fleurs et y faire leurs prières.

.Maintenant, tciul est dit. Les forh (iril (litniK- -i j.i pitié humaine ce qu'ils dev.iieiil (Iniincr. I,.i vie est ainsi faite. Il faut bien cii |»retidre son parti h'.iiiIrcN lombes seront ouvertes demain. Nous les rcferiiieronN encore. Ne |»er-

dons pas courage pour cela. Notre consigne est de lutter. Reprenons d'un cœur ferme notre consigne. Rappelons-nous que nous vivons les pieds sur des générations finies, pour travailler, ouvriers d'un jour, à une œuvre qui ne doit plus passer. Pour l'homme vraiment religieux, le bruit de ce qui tombe dans la fosse ne doit être qu'un rappel à l'immortalité. Or, il n'y a d'immortalité ici-bas que l'idée éternelle que nous servons et qui nous emporte à notre heure dans son éternité.

S'il n'y avait pas, en effet, cette idée éternelle et commune partout à tout cœur haut placé, chaîne électrique de l'âme avec l'âme à travers l'espace, ou plutôt âme des âmes, qui fait de Manin le compatriote de toute grande aspiration, notre compatriote, pourquoi donc viendrions-nous aujourd'hui prendre la parole sur le cercueil de sa fille? Nous ne la connaissions pas, et, en dehors de la foi commune, nous n'avions aucun droit sur son cercueil. Mais un rayon de la démocratie l'a frappée au front en passant. Cela suffit. Elle nous appartenait désormais par la sympathie. La douleur de son père est notre douleur. Les cours portent le deuil des leurs, portons aussi le deuil des nôtres. Les reines ont, à leur mort, des oraisons funèbres; faisons aussi des oraisons funèbres pour les filles de nos idées. Nous verrons bien ensuite, au son de nos cœurs, à qui Dieu envoie les meilleures inspirations.

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