‹ Heures de TurinChapitre 7 sur 19 · IJ · texte numérisé non relu

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Le fragment constituant le manuscrit dit des Heures de Turin, conservé à la Biblioteca Nazionale de Turin, coté anciennement D. VI. 23, et actuellement K. IV. 29, est un volume de 95 feuillets, y compris deux feuillets blancs, l’un non numéroté, avant le calendrier, l’autre numéroté, après le calendrier.

Les feuillets, qui ont été rognés à la reliure (i), mesurent encore 280”“ sur 190“”. Ils avaient reçu une première numérotation en chiffres arabes, à l’encre, au haut des rectos, allant de i à 91. C’est à cette numérotation que se réfèrent les renvois au manuscrit donnés jadis par M. Delisle et par Dehaisnes. Mais on avait sauté un feuillet entre le 41 et le 42 ; la direction actuelle de la Biblioteca Nazionale a remis les choses au point en inscrivant une nouvelle numérotation, au composteur, dans l’angle inférieur de droite des rectos. On suivra ici cette nouvelle numérotation, qui coïncide avec l’ancienne jusqu’au folio 41, pour être ensuite en avance sur elle d’un chiffre.

Le contenu du volume se présente ainsi :

Fol. 1-12. Calendrier, caractérisé par la prédominance de noms de saints vénérés particulièrement dans les contrées situées au nord de la France actuelle, le Hainaut et le pays de Liège (2).

Fol. 15, blanc.

Fol. 14-56. Prières à Dieu. — « Lamentationes Beate Marie

( I ) Cette reliure, du xvii* ou du xviii® siècle, est en maroquin rouge, avec d’élégants ornements dorés, de style français, mais sans aucune marque de provenance. On n’a pas pu nous dire, à Turin, comment le volume était arrivé à la Maison royale de Savoie, de qui il a passé, vers 1720, dans l’ancienne Bibliothèque de l’Université de Turin, lors du grand don de manuscrits fait par le roi Victor-Amédéa.

Le volume est très brièvement signalé dans le catalogue de Pasini, Codices mss. biblioth. regii TaurinensisAthenæi{i‘j^<^)^x.\{^'p.2>3^ n°CXIX.

{2) On y trouve, par exemple, les noms de sainte Aldegonde, de Maubeuge ; saint Ursmer et saint Landelin, de Lobbes en Hainaut; saint Maur, de Huy au pays de Liège; saint Servais, saint Lambert, saint Remacle, de Liège ou de Maastricht, etc.

Virginis in passione Jhesu Christi filii sui. » — Prière pour la messe, comprenant des prières pour la communion. — « Oroison de la croiz laquele fist saint Anselme. » — « Mémoire de saint Julien et de sainte Marthe pour ceuls qui ont à cheminer. »

Cette dernière portion correspond au texte transcrit sur les folios 144 v°à 182 des Petites Heures du duc de Berry, ms. latin 18014.

Fol. 57-91. Suite des Suffrages des saints (dont le début termine le volume de la collection Rothschild), s’ouvrant par le Suffrage de saint Jean-Baptiste. — Prière au nom d’un prince souverain. — Paraphrase du Pater. — Prière pour ceux qui sont en danger ou en peine. — Oraison et mémoire de saint Thomas. — Prières à Dieu pour demander d’être protégé par l’Ange gardien, au Christ, à la Vierge et à saint Jean l’Évangéliste. — Prière au nom du roi de France. — « Oroison de Nostre Dame. » — Psautier dit de saint Jérôme.

Cette portion correspond exactement au texte transcrit sur les folios 104 à 132 des Petites Heures, ms. latin 18014.

Fol. 92. Feuillet isolé contenant les derniers mots d’une prière liturgique.

Le volume a subi des pertes. L’une d’elles a été constatée au xviiP siècle par une note inscrite au haut du folio 38 : « Nel 1725, al mese d’agosto, hanno rubato una mignatura in mezzo a questi due fogli (i). » La collation avec le texte complet du ms. latin 18014 en révèle d’autres. 11 manque, au moins, un feuillet avec miniature {Louvre, I) entre les feuillets 14 à 15, un feuillet avec miniature {Louvre, II) entre les feuillets 48 et 39, un feuillet peint des deux côtés {Louvre, III) entre les feuillets 58 et 59, et deux feuillets, chacun avec miniatures (l’un non encore retrouvé (2), l’autre Louvre, IV) entre les feuillets 75 et 76.

(i) Ce feuillet enlevé en 1725 reste k retrouver. Il devait porter au recto, vers le bas, la rubrique : à compile ou ad completorium, et sur le verso une miniature, avec les mots : a Couverte nos, Deus salutaris noster,» etc. (Cf. ms. latin 1 8 014, fol. 166.)

(2) Le feuillet non retrouvé comportait une page peinte où était le début d’une oraison commençant par : a. Savoureus Jhesu Crist, débonnaires syres, se il est nul ne nulle qui mal me vueille, » etc. (Cf. ms. latin 18014, 119V®.)

De ces cinq derniers feuillets, quatre constituent précisément les fragments qui avaient été communiqués jadis à Curmer, pour sa publication des Évangiles, par le peintre Schnetz et par de Falloux. Ces feuillets sont arrivés à Paris; ils y ont été acquis par un amateur aussi éclairé que généreux, M. Jules Maciet, et celui-ci en a fait don au Musée du Louvre, où ils sont désormais à l’abri des vicissitudes du sort.

Les anciens fragments de Curmer, aujourd’hui fragments du Louvre, font virtuellement partie des Heures de Turin. Nous avons donc jugé indispensable de les comprendre dans la présente publication en les insérant dans la série des planches à leurs anciennes places par rapport au reste, et tout ce qui sera dit ci-après s’applique à eux aussi bien qu’au volume même de Turin.

L’étude comparative des Heures de Turin et du manuscrit de la collection Rothschild, d’une part, et du ms. latin 18014 d’autre part, démontre que, dans le volume de Turin, il y a eu interversion des deux portions principales.

Lorsque les « Très belles heures » du duc de Berry existaient dans leur entier, les feuillets cotés aujourd’hui 57 à 91 à Turin étaient certainement placés avant ceux cotés 14 à 56, avec une partie intermédiaire, qu’il faut actuellement aller chercher ailleurs. Quant au calendrier, avec son caractère local qui nous transporte dans d’autres provinces que celles où a vécu le duc Jean de Berry, ses douze feuillets apparaissent comme une addition postérieure au volume primitif.

Les pages peintes dans les Heures de Turin, en y comprenant les fragments du Louvre, mais en laissant de côté le calendrier ajouté, s’élèvent, d’après l’état actuel des découvertes, à 55. Les peintures qu’on y voit se divisent nettement en trois séries, exécutées successivement à des époques différentes. Ces trois séries s’entremêlent d’ailleurs sans cesse entre elles ; il y a telle page où le grand tableau appartient à une série, la lettrine historiée à une autre

série, la frise du bas à une autre encore. La table des sujets des planches que l’on trouvera plus loin montrera combien la variété est grande à cet égard.

Des trois séries de peintures, la première est celle qui a été exécutée du temps même du duc de Berry. Celle-ci est la moins nombreuse. Il n’y a même, dans les Heures de Turin, que deux pages (pl. XXII et XLII) ayant reçu au complet la décoration d’origine, que l’on voit au contraire régner d’un bout à l’autre dans la partie de tête des « Très belles Heures » conservée dans la collection Rothschild. Ailleurs, seuls, les grands tableaux trahissent la main des artistes du duc; lettres historiées et frises n’ont été complétées qu’après coup (pl. XIV, XXXI, XXXII, XXXIII, XXXIV, XXXV, XLIV et XLV).

Dans cette première série, il faut signaler deux portraits du duc de Berry (pl. XLII et XLIV), dont l’un d’une importance exceptionnelle. D’autre part, plusieurs de ces images peuvent se prêter à une intéressante comparaison avec les illustrations d’autres manuscrits célèbres venant aussi du duc de Berry, notamment ses Grandes Heures et son Psautier(mss. latins 919 et 15 091 de la Bibliothèque Nationale).

La seconde série comprend des peintures extrêmement remarquables, d’un art déjà beaucoup plus avancé, beaucoup plus libre, ne craignant pas, dans certains cas, d’aborder les plus délicats problèmes du rendu de la nature, du paysage et des jeux de lumière, conçus dans un sens tout moderne.

De cette série, la pièce capitale, digne d’être mise, comme œuvre d’art, sur la même ligne que tout ce que la miniature a jamais produit de plus beau dans tous les temps, est le grand tableau (pl. XXXVIII) qui illustre une prière à dire par un prince souverain (i).

(i) « Et tu, Deus meus, creator, redemptoret dirigas, ut sic transeamus per bona transsitoria protector meus, preces sanctorum tuorum et quod perveniamus féliciter ad eterna. Amen. » meas dignanter exaudias, et me, servum tuum, Cf. ms. latin 18014, fol. 106. ac cunctum populum michi commissum^ regas et

On y voit, s’avançant à cheval tout en adressant sa prière à Dieu, un des derniers princes de la Maison, de Bavière-Hainaut, qui paraît ne pouvoir être que Guillaume IV de Bavière, comte de Hainaut et de Hollande, propre neveu par alliance du duc Jean de Berry et beau-frère de Jean sans Peur, duc de Bourgogne. La présence d une telle miniature autorise à penser qu’à une certaine époque le manuscrit s’est trouvé entre les mains de ce Guillaume IV de Bavière-Hainaut, lequel est mort le ji mai 1417.

Parmi les peintures qui, sans sortir peut-être toutes de la même main, font cependant groupe avec celle dont nous venons de parler pour le style et les particularités d’exécution, une autre, celle qui illustre une prière à dire par un roi de France (pl. XLIII), est extrêmement curieuse en tant que document historique; il y transparaît une allusion évidente aux luttes politiques des dernières années du règne de Charles VI, car elle montre le roi de France comme placé sous la protection des drapeaux de la Maison de Bourgogne.

D autres pages, appartenant a cette même seconde série, sont de vraies merveilles d’art : le charmant tableau des Vierges, avec l’Adoration de l’Agneau mystique, dans le bas (pl. XXXVI); la « Pietà » et le Baiser de Judas au jardin des Oliviers, d’un sentiment si dramatique (pl. XXIX et XV); la « Marine », avec ses vagues SI bien observées, accompagnant la prière à sainte Marthe et à saint Julien (pl. XXX); l’image de Dieu le Père, dont notre reproduction en noir ne peut, malheureusement, rendre l’étincelant coloris (pl. XIII). Ces créations de premier ordre méritent de faire ranger les Heures DE Turin à côté des manuscrits les plus célèbres aujourd’hui pour la beauté exceptionnelle de leurs images.

La troisième série des illustrations, enfin, comprend des peintures sensiblement postérieures, en même temps que très inférieures aux autres. Ces peintures ressemblent tout à fait aux œuvres des miniaturistes de profession qui ont travaillé en Flandre et dans des

régions voisines, vers le troisième quart du xv'’ siècle, durant les vingt dernières années de la vie du duc de Bourgogne Philippe le Bon et pendant la domination de son fils, Charles le Téméraire.

A cette catégorie appartiennent spécialement lés peintures représentant les occupations des mois, qui sont placées en frise au has du calendrier. Or, nous avons dit que les noms de saints dans ce calendrier nous reportent également vers les mêmes régions voisines de la Flandre.

Évidemment, les peintures de la troisième série ne peuvent se comparer en aucune manière pour les qualités de l’art à celles des deux premières séries; mais elles abondent en amusants détails de mœurs et de costumes. La série du calendrier, entre autres, forme tout un tableau de la vie en Flandre entre 14^0 et 1475 environ (i).

On ne connaîtra vraisemblablement jamais dans le détail les destinées diverses de tous les fragments des « Très belles Heures » du duc de Berry; mais, d’après ce qui précède, nous pouvons supposer que la portion qui constitue les Heures de Turin a passé, au plus tard en 1417, au comte de Hainaut et de Hollande Guillaume IV de Bavière; puis, qu’après 1450 environ, les fragments sont arrivés à un atelier d’enluminure établi en Hainaut, ou du côté de Liège, et que la décoration a été achevée dans cet atelier. C’est alors probablement que furent transposées des portions du manuscrit, afin de dissimuler la lacune occasionnée, dans le texte, par l’ancienne coupure en deux de la partie contenant les Suffrages des saints. En tout cas, c’est

(1) Dans celle série, deux grands tableaux, illustrant les prières pour la communion (pl. XXVI et XXVII), nous montrent l’un et l’autre un même seigneur, vêtu d’une étoffe à grands ramages bleus et jaunes. « Les traits du chevalier, a dit M®*' Dehaisnes à propos de ce personnage, rappellent ceux que l’on remarque sur les portraits de Philippe le Bon » [Réunion des Soc. des Beaux-Arts des départements., t. XV, 1891, p. io3);maisilne paraîtpas qu’on doive chercher

à attacher à cette figure aucune signification précise. En effet, si quelqu’ un voulaittirer argument du costume, il pourrait arriver à cette constatation, de haute fantaisie, que le seigneur en question porte le même vêtement dont Memling a gratifié Ponce-Pilate dans le tableau des scènes de la Passion, du Musée de Turin. Ce n’est donc là vraisemblablement qu’une figure banale, amenée par le sujet, et dont il n’y a rien à conclure.

dans la même région qu’a été ajouté, pour donner au volume l’apparence d’un ensemble plus complet, un nouveau calendrier, avec les saints spécialement vénérés dans la contrée.

Je terminerai ces notions sommaires en donnant, comme table des planches, l’indication des sujets de chaque peinture, et en proposant leur répartition, sous le rapport du style, entre les trois grandes séries que nous venons de déterminer.

Mais, auparavant, il me reste l’agréable devoir d’exprimer toute la gratitude de nos deux Sociétés à la Biblioteca Nazionale de Turin, dans la personne de son éminent directeur, M. l’avocat Francesco Carta, qui a mis la plus parfaite obligeance et un véritable dévouement à seconder notre publication.

Nous devons également remercier M. l’ingénieur Gerardo Molfese de son ardeur à exécuter dans le plus bref délai possible, et avec tous ses soins, l’ensemble d’un travail de reproduction qui ne laissait pas d’offrir de sérieuses difficultés.

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