‹ Heures de TurinChapitre 6 sur 19 · LES . TRÈS BELLES HEURES » DU DUC DE BERRY · texte numérisé non relu

LES . TRÈS BELLES HEURES » DU DUC DE BERRY

Dans son étude publiée en 1884 par la Galette des Beaux-Arts, M. Delisle n’a guère consacré que quelques lignes aux Heures de Turin. « Je ne connais, dit-il, ce manuscrit que par un très bref article du catalogue de Pasini et par des notes qu’ont bien voulu me communiquer M. Paul Meyer et M. Castan, et par des photographies dues à l’obligeance de M. Vayra(i). »

Il signale ensuite, « parmi les peintures, qui sont évidemment de plusieurs mains », une miniature qui « doit être un de ces portraits

(i) Le manuscrit ayant figuré en 1880 à. l’exposition nationale des Beaux-Arts à Turin, une de ses pages {notre planche 36) a été reproduite par les soins de M. Vayra dans la somptueuse publi-

cation : Larte antica alla /F® esposi^ione nationale de Belle Arti in Torino, nel 1880, tav. LXI. Le texte explicatif de cette image est d’une extrême brièveté.

du duc Jean que les artistes employés par ce prince aimaient tant à insérer dans leurs ouvrages (i) ».

La première question qui se pose est celle de l’identité du volume. Cette question n’a pas été abordée jusqu’ici.

M. Delisle, cependant, bien que n’ayant pas vu par lui-même le volume de Turin, semble avoir eu jusqu’à un certain point la prescience de la vérité. Au cours de son étude de 1884, passant en revue les livres de prières venant du duc Jean, il range immédiatement après les Heures de Turin un manuscrit des Belles Heures du DUC DE Berry (2) appartenant à M. le baron Adolphe de Rothschild, « qui offre, dit-il, certains rapports avec le précédent ».

Puis, il inscrit aussitôt après, sur sa liste, des découpures d’un livre d’Heures du duc de Berry (5), en s’exprimant dans ces termes à leur égard : « Un livre d’heures tout à fait analogue à celui de M. le baron Adolphe de Rothschild a dû subir le même sort que les célèbres Heures d’Étienne Chevalier. Des mains barbares l’ont dépecé de telle façon qu’il en subsiste à peine quelques feuillets, aujourd’hui dispersés dans différentes collections. Nous en connaissons cinq par des chromolithographies insérées dans les Évangiles de Curmer... Le premier de ces feuillets avait été communiqué à Curmer par de Falloux, et les quatre autres par M. Schnetz, directeur de l’Académie de France à Rome (4). »

11 faut pousser les choses beaucoup plus loin. Si ces divers morceaux présentent ces ressemblances matérielles qui ont frappé M. Delisle, c’est que, en réalité, ils proviennent tous d’un seul et même volume, dont la décoration avait été commencée pour le duc

(1) Depuis la publication du travail de M. Delisle, Dehaisnes a donné, en trois pages, une description du manuscrit de Turin et de l’ensemble de ses miniatures, d’après des notes qui semblent avoir été prises un peu rapidement (Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, t. XV, année i8gi, p. 101-104).

(2) N" V de la liste de M. Delisle.

(3) N® VI de la liste de M. Delisle.

(4) M. Delisle ajoute qu’il serait assez enclin à rapporter au même manuscrit une miniature que M. de Bastard avait projeté de reproduire, et qui représente un seigneur partant en voyage [ci.Les Collections de Bastard d’Estang,p. 229, n'’ 20). Pour trancher la question, il faudrait pouvoir retrouver l’original même de cette page.

de Berry, et qui, bien qu’inachevé en grande partie sous le rapport de l’illustration, excitait déjà l’admiration par sa splendeur et méritait d’être qualifié de « très belles heures », lorsque Robinet d’Estampes, garde des joyaux du duc de Berry, dressait son inventaire en 1415.

L’article de l’inventaire de Robinet d’Estampes où il est question de ce volume est conçu en ces termes ; « Item, d’unes très belles heures de Nostre Dame, escriptes de grosse lettre de fourme, declairées ou if xliif fueillet du livre des diz comptes precedens, est deschargié et acquittié le dit Robinet d’Estampes des dictes heures... pour les causes contenues en la correction faitte sur la partie des dictes heures (i) .»

« Il résulte de cet article, explique M. Delisle, qu’un très beau livre d’heures, mentionné dans un ancien inventaire, était régulièrement sorti du trésor du duc de Berry avant l’année 141^. »

Ce livre d’heures est précisément celui qui nous occupe, et un autre article de l’inventaire de 1415, qui renvoie au même feuillet des comptes précédents (2), indique que, si le livre était sorti des mains du duc de Berry, c’est que celui-ci l’avait échangé avec Robinet d’Estampes contre un autre manuscrit.

La qualification de « très belles heures » donnée au volume passé ainsi, par voie d’échange, du duc de Berry à Robinet d’Estampes, était amplement justifiée. C’est cette désignation qu’il convient d’attacher désormais à la totalité de ce manuscrit, qui est, hélas! depuis longtemps fragmenté, et dont les Heures de Turin représentent deux des morceaux de la partie centrale.

En effet, les « Très belles Heures du duc de Berry », prises dans leur ensemble, devaient former, telles qu’elles avaient été conçues à

(i) L. Delisle, Les Livres d’heures du duc de Berrjr, ii° XXVII du tableau des extraits d’inventaires; Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, t. III, p. 17g, n» io3. Cf. J. Guiffrey, Inventaires de Jean duc de Berry

(Paris, 1894-1896), t. I, p. 243, article A 931.

[2) Les Livres d’heur es du duc de Berry, n° XXX du tableau des extraits d’inventaires des manuscrits, t. III, p. 179, n° 106; J. Guiffrey, op. cit., t. I, p. 266, article A 997.

l’origine, un volume d’une somptuosité exceptionnelle. Le texte en avait été transcrit, sur des feuillets mesurant plus de 28 centimètres de haut et plus de 20 centimètres de large, en caractères de grande dimension, ou, comme disent les inventaires, « en grosse lettre de fourme » (i), avec 20 lignes seulement à la page, se réduisant à 4, ou même à 5 lignes, quand la page avait à être illustrée. 11 est certain que le nombre des feuillets était d’au moins 525, avec un minimum de 89 pages destinées à recevoir des peintures. Sur chaque page à peintures, le plan arrêté consistait à réserver la partie supérieure pour un grand tableau compris entre des moyennes de i ^ à 14 centimètres de haut sur 10 à 12 centimètres de large. Au-dessous du tableau, la grande lettre par laquelle s’ouvrait le texte devait recevoir un second sujet. Enfin, une troisième composition était appelée à se dérouler au bas du texte comme une sorte de frise. Le tout devait être entouré d’une riche ornementation en or et en couleurs, dans le style des beaux manuscrits français de la seconde moitié du xiv' siècle (2).

L’illustration aurait donc compris, d’après ce plan d’ensemble, au minimum, 267 sujets différents, dont un tiers de grands tableaux.

En tête du volume, se trouvait un calendrier, qui n’a jamais reçu de décoration, mais où le duc de Berry avait fait inscrire, à côté des noms des saints, une série d’indications d’anniversaires se rapportant à différents membres de sa famille. A l’aide de ces indications, M. Delisle a constaté que le calendrier n’avait pu être écrit avant 1404 {}). D’autre part, des inventaires nous apprennent que le livre d’heures avait été donné par le duc Jean à Robinet d’Estampes avant

(1) Dans les parties liturgiques, il y a, suivant les cas, deux grosseurs différentes d’écritures, l’une plus petite que l’autre. De nombreuses rubriques sont tracées à l’encre rouge.

(2) Dans celles des pages qui ont été peintes entièrement dès l’époque du duc de Berry, cette ornementation est accompagnée de figurines

d’anges, le plus souvent jouant de la musique, disposées sur les marges.

{Z) Les Livres d’heures du duc de Berry; description des Belles Heures appartenant à M. le baron Adolphe de Rothschild, n” V de la liste des manuscrits connus.

1413- On a donc des limites de temps relativement très précises pour dater la partie des peintures remontant jusqu’à l’époque de la possession du livre par le duc de Berry.

Quant au texte, du moins pour toute la partie qui doit nous occuper, il consistait en une série de morceaux : heures variées, suffrages des saints, oraisons diverses, qui présentent ce caractère général de se retrouver tous, identiques, dans un autre livre d’heures fait aussi pour le duc de Berry, le délicieux volume des « Petites Heures » (i), aujourdhui ms. latin 18014 In Bibliothèque Nationale. On pourrait croire que l’un des volumes a été copié sur l’autre; mais peut-être serait-il plus vrai de supposer que tous deux dérivent, plus ou moins directement, d’un même prototype, qui aurait été un livre d’heures fait, antérieurement, pour l’usage d’un roi de France. En effet, on retrouve également dans le ms. latin 18014 (2), et dans les « Très belles Heures » (3), quoique les deux volumes aient appartenu dès leur origine au duc de Berry, une prière qui est rédigée comme devant être dite par un roi de France (4).

Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, c’est que le texte des « Très belles Heures » n’est qu’une réplique d’une rédaction qu'on peut lire aussi ailleurs. L’étude de ce texte n’offre donc aucun intérêt spécial en elle-même, sinon quelle permet, par une collation avec le ms. latin 18014, de reconstituer l’ordre primitif des feuillets, en faisant ressortir les lacunes qui restent à combler.

Cet ordre primitif des pages des « Très belles Heures » du duc de Berry a été, et depuis fort longtemps, à ce qu’il semble, gravement troublé.

A l’heure actuelle, ce que nous connaissons du splendide livre se répartit en quatre groupes :

A. Le début du manuscrit, depuis le calendrier qui l’ouvre jus-

{ i) N” IX de la liste des Livres d’heures du duc (4) Le texte de cette prière a été publié, d’après de Berry. l’exemplaire du manuscrit de Turin, par M. De-

(2) Ms. latin 18014, f® 121 v“. Les Livres d'heures du duc de Berry, IV

(3) Heures de Turin, f® 77 v®. de la liste des manuscrits connus.

qu'au cours des Suffrages des saints, et plus exactement jusqu'au Suffrage des anges compris. Cette partie, dont la décoration avait été entièrement achevée dès le temps du duc de Berry, paraît être restée pendant plusieurs générations en la possession des descendants directs de Robinet d’Estampes. Elle constitue aujourd’hui le volume conservé dans la collection de M. le baron Adolphe de Rothschild (n° 111 de la liste de M. Delisle, dans ses articles de la Galette de 1884).

B. Les Heures de Turin, qui, comme on le dira plus loin, comprennent, entre autres morceaux, la suite des Suffrages des saints, se raccordant immédiatement à la dernière page du volume de la collection Rothschild (n° IV de la liste de M. Delisle).

C. Les fragments de Curmer, maintenant au Musée du Louvre, qui viennent combler quatre lacunes existant dans les Heures de Turin et doivent être forcément étudiés en même temps que le volume de Turin (n° V de la liste de M. Delisle).

D. Le reste des « Très belles Heures », ou du moins la plus grande partie, volume ignoré jusqu’ici de tous ceux qui ont parlé du duc de Berry, et qu’un érudit à la critique singulièrement pénétrante et avisée, notre excellent ami et collègue M. Jean-J. Marquet de Vasselot, des Musées nationaux, a retrouvé et a bien voulu nous signaler dans la bibliothèque du prince Trivulzio, à Milan.

Cette liste n’est pas close. Il manque des feuillets qui ont certainement été jadis dans le manuscrit, par exemple quatre feuillets avec peintures appartenant au groupe A . On peut donc encore espérer un supplément de découvertes; mais, dès maintenant, les grandes lignes sont tracées. Les « Très belles Heures » du duc de Berry émergent, en quelque sorte, triomphalement, des diverses collections qui en ont recueilli les membra disiecta.

Page 1