VIEILLE FEMME
Lb temps était froid , et la pluie , poussée par lesyeats impétueux de déœmbre, battait yiolenunent les fenêtres. Seule auprès de sou feu , madame de Yéran ra^ i^^euait sa peosée vers ses jeuoes années :
bdle, fraîche y aimaUe, tout lui souriait dbrs. Aujourd'hui, cpielle différehee'!..;
LE LIVRK Dtg l^BMMES. —
Son unique société se composait d'un chien reposant à ses pieds , et d'un perroquet endormi sur le haut de son bâton.
Ces deux animaux étaient pour elle un moyen de distraction , plutôt que l'objet d'un sentiment; elle avait trop d'esprit pour accorder à des êtres dépourvus de raison un empire que ses meilleurs amis n'avaient obtenu , qu'en lui inspirant une estime fondée sur les qualités de l'âme.
Le monde, qu'elle avait délaissé, l'avait oubliée. Veuve , et sans enfans , elle remplissait le vide des heures de la journée par des relations d'un nouveau genre : sa compagnie , peu exigeante et moins maligne que l'espèce humaine , savait supporter patiemment quelques momens d'humeur , et ne se permettait pas même d'en rire. La discrétion est une belle chose : voilà pourquoi certaines personnes préfèrent des animaux dont le langage manque de traducteurs »
à des êtres spirituels et bavards, qui révë-
— LE BOMAN d'une VISIIiLB FEMME. -- S
lent tout;, et ne respectent pas en autrui des défauts dont eux-mêmes ne sont pas <)xempts. Un tel choix annonce de la prudence : madame de Yëran n'en avait jamais manqué, et cependant que de motifs de regrets se présentaient en fouleàsaniémoire !
Une fois en sa vie elle avait aimé : certes^ ce n'est pas trop! je l'estimerais moins si, constamment froide et sévère , elle s'était entièrement affranchie de ce tribut des cœur& sensibles. « Que de bonheur j'ai perdu i se disait -elle; que de tounuens auxquels ma jçu^çsse a été livrée!... Le repos y succède maintenant ; oui , le repos, mais rien que cela. Une existence silencieuse, où les événemens n'apportent aucun trouble , aucune agitatioix, ne fait naître aucun espoir pour le lendemain : je n'attends personne; la sonnette de mon appartement ne< m'annonce que l'arrivée d'un importun, au lieu de la présence .d'un ami. Cç vide plonge L'âme dans un
(> — LE tiiTiiE Des femmes. —
état de fatigue insupportable. J^ai voulu Tâinement charmer les ennuis de ma solitude ; en demandant une de mes nièces à ma sœur, mère d'une nombreuse fe*mille. Elle veut, dit -elle, être seule maîtresse de ses enfans, et surveiller leur éducation. Je ne pourrais blâmer ce motif, s'il était sincère ; mais, comme tous ses marmots sont en pension , je ne saurais voir dans son refus , c(ue Tintention de me désobligea. Ah î Charles, sivousm'aviez aimée , qtie mes dernières années eussent été douces!... Je serais probablement entourée d'aimables enfans ; je les aurais instruits à prononcer votre nom avec respect^ ils nous prodigueraient leurs soins et leur tendresse : votis sériez heureux , et je partagerais vôtre bonheur... Vous ne Tavez pas voulu !»
Alors , madame de Véran , au lieu d'éloigner un souvenir pénible , recherchait au contraire tout ce qui contribuait à le
— LE EOMAN D UNB VISIIXB FBMMS. — 7
rendre plus vif. Il 7 avait trente 411s qu^elle n'avait rencontré Charles d'Etanges ^ et , chaque jour y sa mémoire fidèle lui représentait l'instant fatal où^ le regard fii^e et les lèvres tremblantes, il lui dit : Non j je ne vous aimai jamais! puis^ saisissant avec violence son portrait et les cheveux qu'elle lui rendait^ il les jeta dans la petite rivière qui coulait sous ses fenêtres^ et s'éloigna sans tourner les jeux vers elle.
Ce tableau lui semblait présent; elle se le retraçait encore , sans que la moindre nuance en fût adoucie. Eh! pourquoi, dira-t-on,. madame de Yéran ^ douée de qualités aimables et d'un extérieur se-* duisant^ ne sut-elle pas fixer le seul homme qui l'intéressât? Ah! pourquoi ?•«• Peuton , messieurs , rendre compte de vos bir zarreries ? Pourquoi la laideron qui pos^ sède l'art de vous enchaîner par des pré^ venances, obtient -elle parfois la préfé^ irence sur une femme belle et sensible ?.,,
s — LE LIVRE DES FEMMES. —
Malgré VOS dédains^ on sait ce que Ton vaut 7 plus une âme est tendre, plus elle est fière et rejette un retour arraché k la complaisance : c'est un sentiment profond qui, seul, peut la subjuguer.
Madame de "Véràn n'avait pas pris à la lettre les dernières paroles de Charles ; elle ne pouvait non plus le croire capable d'une perfidie dont l'âge qù'U avait alors n'autorisait pas même le soupçon : d'ailleurs, un premier amour, quel qu*en soit l'objet , laisse un souvenir que l'on voudrait conserver dans toute sa pureté; mais, malgré son indulgence , et le désir de trouver Charles moins coupable , madame de Véran ne pouvait raisonnablement se flatter de lui avoir inspiré un penchant invincible, puisque , dès le premier effort , il avait brisé sa chaîne. La seule vengeance qu'elle souhaitât vivement, eût été de trouver l'occasion de rendre un important service à Tingrat qui Favait si cruellement
>- LE HOMAN d'une VIBILLB FBMMK. — 9
abandonnée . Une fois , ce vœu secret avait paru sur le point de s'accomplir. Dans le cours de la révolution , Charles fut arrêté : madame de Véran entreprenait des démarches pour obtenir sa liberté y lorsque y devancée par des amis plus prompts , sans être plus zélés , elle fut obligée de se retirer en silence. Heureux dans toutes ses entreprises y dans ses affections y dans ses enfans, aucun motif de regret ne dut se présenter depuis à Charles d'Etanges.
Madame de Véran continuait à donner un libre cours à ses pensées , et les exprimait ainsi :
« Mon mariage y absolument de raison y au lieu de réveiller en lui les mouvemens d'un jaloux amour-^propre ; l'aura fait sourire , si toutefois il en a eu connaissance.
Monsieur de Véran avait plus du double de mon âge , et je me suis mariée tard.
Peut-être n'a-t-il vu dans cet hymen qu'un nœud formé par la nécessité , tandis que
10 — LE LIVAE 9Eê FEMME». —
raiiQable et brillant Eugène de Bervillei sQppliant à mes genoux , y sollicitât une espérance que j'ai dû lui refuser. Son choi^ç: pouyait me flatter ; mais , jeune et sus* ceptiUe d'éprouver ce que je désirais tant obtenir de Charles^ devais-je payer un sentiment vif et tendre par un froid calcul de Forgueil et de la vanité ?•*• Non, non ; j'ai bieû fait d'unir ma destinée à celui qui n'exigeait de moi qu'une amitié solide , et l'estime due à ses vertus. Je n'eus qu'un seul tort envers lui : c'est d'avoir gardé le dernier billet que Charles m'écrivit. Il y a long-temps que je ne l'ailu ; que me disait-il donc ?... Chère Amélie^ je crois, ..« Non , ce n'était pas cela. Il m'en coûtera peu d'aller le chercher. »
En disant ces mots y madame de Yéran voulût se lever légèrement : elle oubliait i{u'une douleur rhumatismale la retenait dépuis quelque temps dans son fauteuil.
Alors y s'appuyant sur les meubles rangés
— LE ROMAN D'OBIS VICILLS PBMMB. — Il
le long du mur ^ elle parvint y non sans peine y jusqu'à son secrétaire y i'ouyrit , en retira le billet si soigneusement conservé , revint près de la cheminée^ prit dans son sac de levantine une paire de lunettes dont elle frotta les verres ^ et relut le précieux ma* nuscrit.
«N'étes-*vous pas injuste , mon Amélie, de vous croire moins aimée parce que je sais maîtriser mes regards? Ne ôonnaissez-vouspas le monde? Ignorez-vous qu'il nous punit presque toujours parle ridicule, d'être heureux sans lui? Pourquoi craignez-vous les bals ef les réunions brillantes où vous êtes la plus aimable et la plus fêtée ; où , chaque fois que vous y paraissez, vous obtenez toujours un nouveau triomphe?... Gomment voulez-vous que rheureux mortel préféré par Amélie cherche à lii*e dans d'autres yeux que les siens des succès sans valeur , puisqu'ils seraient
sans but?... Ne vous plaignez donc plus de ma froideur, elle est une preuve de ma confiance. Si la jalousie pouvait une fois entrer dans mon cœur, elle n'y détruirait peut-être pas l'amour, mais bien certainement elle en exclurait l'estime » et dès ce moment toutes nos relations seraient rompues. C'est un sentiment doux et calme qui doit enchaîner Charles à son amie , et fixer le charme du lien qui va les unir.
Tout à vous pour la vie ,
Charles d'Et anges. »
Après cette lecture , madame de Yéran posa ses lunettes sur la chiffonnière en poussant un long soupir , et tomba dans une profonde rêverie. Elle s'endormit vers sept heures ; mais à peine avait-elle fermé les yeux qu'elle fut réveillée en sursaut par le bruit des portes de l'antichambre. Joseph , domestique de confiance de M. de
— LE ROMAN D'tJNK YIILLIS FHMMB. — 13
Sulac, ancienne connaissance de M. de Véran , venait lui présenter le billet suivant :
«Un de mes amis les plus chers , victime d'une injustice, a besoin d'une retraite pour se soustraire à toutes les recherches , et rédiger un mémoire où doivent être exposés les faits qui prouveront son innocence.
Connaissant votre penchant à obliger, j'ose, madame , vous demander cet asile secou«rable. Si vous pouvez l'accorder , dites un seul mot au porteur ; il vous apprendra le nom de la personne à qui nous rendrons cet important service* »
Questionné par madame de Yéran, Joseph lui nomma M. d'Ëtanges. On conçoit facilement la surprise de la pauvre Amélie ; mais on ne saurait se figurer Fémotion qu'elle s'efforça de cacher sous des dehors impassibles. Sa réponse au billet
14 — tfi LIVHB DUA FBlilIES. -^
da Si. de Sulac fut qu'elle attendait la personne dont on lui parlait.
Après plus de vingt-sept années révolues^ madame de Véran allait donc revoir l'objet dû ses pensées et de ses longs regrets !
Ils eussent été moins amers^ si , au lieu de ces mots :je ne vous aimai jamais , il lui avait dit : «Amélie , nous ne serions pas heureux ensemble ; votre caractère et le mien ne peuvent sympathiser : oublions Tamour , mais restons amis. y> Peut-être eùt^dle été moins agitée si elle se fût rappelé que , piquée du ton calme de Charles^ elle avait eu le dessein d'exciter en lui ces tempêtes de l'âme dont sa, raison avait su l'affranchir; elle aurait pu démêler une sensation pénible à travers cette fermeté d'apparat dont le souvenir la blessait encore y et n'aurait vu dans cet abandon qiui lui parut une barbarie^ que l'effort du courage luttant contre des impressions opposées. L'âpreté de cet adieu qu'elle ne pou-
— LE liOMAN D*UNB VIEILLE FEMME. — 15
vait bannir de sa mémoire , avait également froissé son cœur et sa fierté : il provenait sans doute de l'orteil qui dispose les hommes^à humilier tout ce qui les subjugue; mais trop inexpérimentée et trop sincère , la jeune Amélie n'avait alors rien aperçu. Huà tard , mélancolique et fuyant le monde , elle conservait cette première candeur , charme du jeune âge , qui prête encore des grâces à la vieillesse , et c'est d'elle qu'on aurait pu dire avec justesse que son cœur faisait tort à son esprit. Un regard expressif, un sourire plein de finesse et de naïveté; produisaient dans Tensemble de sa physionomie un charme tout particulier. On ne sait jamais ce que Ton possède en ce genre-là ; une impulsion trop fugitive met en jeu les muscles du visage , et leur donne la fkculté de rendre visibles lès plus légères modifications de l'esprit où du sentiment. Madame de Yéràn n'était pas en état de s'apprécier ^e^wéme z hu-
miliée d*un abandon non mérité , elle se croyait peu faite pour plaire , et n'attribuait qu'à la politesse du monde les éloges qu'elle en avait reçus.
Pour la première fois depuis plusieurs années , elle éprouva sur l'elTet qu'elle devait produire une inquiétude assez vive.
Celle que lui causait la situation alarmante de M. d'Etanges ne l'empêcha pas de penser qu'il allait la trouver horriblement vieillie. Elle prit sa boîte à ouvrage , l'ou^ vrit^ et , se mirant dans la glace du dessus, elle ramenait symétriquement sur son front les boucles de son tour de cheveux ^ avançait le nœud de sa coiffure ; en replaçait les brides au travers de son menton pour en cacher les rides naissantes ; enfin , elle regretta de n'avoir point de rouge chez elle. Cette dernière idée la fit sourire. Honteuse des soins qu'elle venait de se donner , une réflexion l'arrêta : elle pensa que M. d'Etanges ignorait le nom qu'elle de-
— Le roman B*UNE VIBILUe rEMM£. ~- 17
vait à son mariage ,■ et qu'au lieu de chercher à se faire reconnaître > il était plus convenable d'éloigner la lampe et de la recouvrir de son voile de gaze. Il est rare qu'une fenmie ^ trompe sur ce qui peut donner du prix à un service : c'est sans le vouloir , pour ainsi dire , qu'elle fait tout ce qu'il j a de mieux dans les circonstances difficiles ; elle agit alors par inspiration , et le calcul ne ferait pas rencontrer aussi bien.
Lorsque Joseph revint avec M. d'Ëtanges^ à peine madame de Yéran osa- 1- elle dire quelques mots. Dès qu'il fut entré , die passa dans l'antichambre, sous le prétexte d'éloigner ses gens , à l'exception de sa femme de chambre ^ bonne fille assez discrète; elle congédia le domestique de M. de Sulac , donna quelques ordres , et revint auprès de son nouvel hôte. Mais malgré toutes ces précautions , le son de sa voix, de Cette voix dont les douces in-^
iH — I.C LIYRK DBS FBMHES. —
flexion» aYaiènt. ému plus d'un cœur , réveilla àaxïi celui de M. d'Ëtanges Timpression trague d'un souvenir que Taspect des beaux traits d'Amélie acheva de confir^ mer. «Ociel! s'écria-t-il , Amélie de Bois* sj ! Est-ce bien chez elle que je dois accepter uù refuge ?
-— Elle estheureuse de vous l*offrii% -H- Vous , à qui je n'aurais dû faire partager que mes jours heui^eux!
— Grojez-vous donc qu'il me soit impossU>le d'être de moitié dans vos peines ?
— Cette offre est généreuse ; une autre ni'accablerait de soii ressentiment.
-^ Une offense si loin de nous ne doit laisser aucune trace^
— Peut-être y dans le principe, n'ef* fleui».<'t^elle qu'à peine votre cœur ?
— Vous me rappelez une époque qu'il est mieux d'oublier.
-— Que vous me soulagez , madame !.. * Ldng-^-temps je me crus coupable d'iAgrati-
— LK ROMiM« D'UN» VI>II.IJt tCMME. — 19
tude ; malgré moi cette pensée revenait souvent ^ et ne me laissait pas jeter sans regrets un coup d'œil sur le passé : main-' tenant , je vois que ce que j'exprimai le premier, était la conséquence d'une disposition réciproque.»
Ces dernières paroles prononcées d'un ton qui frappa madame de Vèran , ne lui permirent pas d:e douter que M, d'Etanges sacrifiait encore à son amour-propre, et conservait dans Tâge mûr un reste de cette fatuité dont toutes ses bonnes qualités forent obscurcies. Elle sourit légèrement , et ramena la conversation sur les dangers qui le menaçaient. Il expliqua sa position; son innocence était facile à démontrer : c'était pour y parvenir qu'il arrivait à Paris.
M. de Sulac , auquel il venait demander l'hospitalité , se trouvant à la veille dé partir pour un long voyage , avait jugé convenable de l'adresser à son amie, dont il connaissait le caractère sôr et Texcel-
lent cœur# Jalouse de justifier la confiance d'un homme estimable^ elle s'empressait de faire préparer un appartement situé sur le )ardin, où Von pouvait également tra^ Tailler sans distraction , ou se livrer au repos. Tandis qu'elle allait s'assurer que rien n'y manquât , M. d'Ëtanges ^ resté seul; songeait à la bizarrerie de sa situation auprès d'une femme qu'il croyait ne jamais revoir; ses doigts roulaient machinalement un papier laissé sur la chiffonnière : ce pa-* pier portait des traces de son écriture , et , par suite de sa ^éoccupation , il le mit dans sa poche. Madame de Vérân ne tarda pas à revenir lui proposer de passer dans le local prêt à le recevoir : il la suivit en silence , ne sachant quelle formule employer pour la remercier d'une obligeance dont il apprédait tout le mérite.
Le premier «oin dont s'occupa M. d'E-* tanges fut de mettre en ordre les papiers qu'il retira de ses poches et de sa valise.
-— LB ROMAN D*tJNB TIBILLE rSMMB. — 31
Parmi les premiers , il remarqua Tancienneté de la date d'une lettre qu'il lut et relut sans pouvoir comprendre comment elle se trouvait entre ses mains : enfin , la distraction qui Pavait mis involontairement en possession de ce papier^ lui revint à Tesr prit. Il fallait bien que Ton j eût attaché quelque prix^ pour l'avoir conservé silongtemps : cette preuve hii paraissait plus décisive que tous les discours du monde , et, pour la première fois , il se sentit pénétré de la conviction d^avoir un véritable tort à se reprocher.
« Quoi ! disait-il , les grices et l^esprit de cette femme dont la jeunesse fut si brillante , n'étaient que d'agréables accessoires ! et son cœur , atteint d'un sentiment profond , aurait pu pardonner un outrage !
J'aurais été l'objet de ses regrets!... mais peut-être aujourd'hui , malgré mes cheveux gris , suis-je encore dupe comme au temps de l'inexpérience. Madame de Vé-
?2 — LS LIVAE DKS FEMMK8. —
ran m'attendaif; : elle a su placer Adroite* méat cet écrit près de moi , et me laisser seul, . . • saus doute pour me laucer un reproche iodirect* I^e trait n'est pas délicat: je suis un vieux fou de m'ea occuper. « * • Ge*» pendant n'est-^ce rien que d'avoir gardé ce billet depuis tant d'années ?•». Àh ! madan^e de Yéran y vous êtes bien femiae y et moi bien.,, N'achievons pas ^ je ne veux penser qu'à la recQnn(assànce du service que je vous dois. ^
Passé cinquante ans, (>n n'est plus guère en butte au pouvoir de ces fortes émotions qui ran^ènent impérieusement Vers l'idée, prédominante que Ton voudrait éloigner.
Aussi M. d'Ëtangesi » après quelques heures de tr^v^ I se couchart-il sans inquiétude »
dormit à merveille > et s'éveilla beaucoup plus tranquille que le jour précédent. U acheva sans peine le mémoire qu'il venait de tracer , où il prouvait par des faits irrécusables que, durant vingt antié^s d'ab-
— LE AOlfAN D'fJiMK VIBIIXB PSNMK. — 11
$enc^> et n'étant rentré que depuis cinq ans d^s sa patrie , il avait été constamment étranger à toutes les intri^es politiques. Veuf, et père de deux filles^ son séjour en ProVenft^e était justifié par la nécessité de recuemir une suceession ; enfin^ il démonstrait jusqu'à résidence qu'on ne pouvait $aos ip justice lui refuser la liberté de fixer &on séjour où ses intérêts l'exigeraient.
Dans la matinée , il revit madame de Yérau j et lui lut sa justification : elle la trouva, claire , précise , et voulut se charger de la présenter ellermémeaii ministre.
M^is M. d'Ëtanges jugea que, par pru*dence^ madame de Yéraane devait point paraître , et ', malgré le regret de ne pas faire tout ce que loi dictait son ancienne aitection , eUe céda y bien qu'avec peine y aux raisons alléguées par M. d'Ëtanges.
Il fut convenu que madame de Yéran inir ploreraiA le secours de sa sœur , madame de Mézj , qui depuis k>ng-*temps lui re*^
fusait de laisser près d'elle une de ses filles. Par une sorte de compensation ^ elle se montra zélée en cette circonstance. Enchantée de trouver une occasion d*exercer son activité naturelle y et de savoir les trois quarts d'un secret ( le séjour de M. d'Etanges n'était point de la confidence ) , madame de Mézj fitsilnen qu'en peu de temps elle obtint , par faveur , ce que Pon devait accorder par justice.
' Un matin elle arrive chez madame de Yéraii, ouvre les portes avec fracas, renverse; les chaises qui se trouvent sur son passage, parvient en un clin d'œil auprès de sa sœur, qu'une forte migraine retenait au lit plus tard qu'à l'ordinaire , et lui présente les papiers , signés du ministre , qui mettaient M. d'Etanges à l'abri de tout danger. La joie d'Amélie surpassa, peut' être, celle de madame de Mézy , quoiqu'elle fût moins démonstrative, et surtout moin^ bruyante : elle
— LE BOMAlf B'CNE VIEILLE FEMME. -— TlSf
sonna sa femme de chambre pour faire dire à Charles qu'il vint à Tinstant même.
« Quoi ! s'écrie madame de Mézy , il était ici!... et la médisance, ma. sœur/ vous n'y pensez donc pas?
— En vérité, répliqua madame de Véran , une semblable idée était loin de moi :
il me semble qu'à mon âge elle tombe d'elle-même.
— Non . pas , ma chère, détrompezvous, surtout quand elle frappe aussi juste qu'aujourd'hui : une ancienne inclination , un mariage manqué I Rappelez - tous , je vous prie, toutes ces circonstances, et vous verrez si j'ai tort.
— Songez donc , chère amie , qu'il y a plus d'un quart de siècle de tout cela ; les personnes qui en furent instruites sont mortes , ou loin d'ici , et ce triste événement est un secret pour les autres. N'en pariez pas, et personne ne s'en doutera :
Sulac lui-^méme , qui m'a adressé Charles ,
%l* ^ LE LIVRE DES FEMMES. --
igacH'e si nous nop$ somimes {amais yus.
— C'est égal, vou$ le aavez, xons, Amélie , et le respect bumaia exigeait. . «
— Que je laissasse sans asile un homme qui me fut cher !,., ou a*aurait tu <laas ce trait qu'une bas^e vepgôauce, et le mépris des hoopétes gcius eo eût été la suite. »
IU[a4ame de Yérau s'était animée pour répondre sur ce ton, et M, d'Ëtanges, lorsqu'il vint remercier la solliciteuse , put remarquber à loisir qu'une vie sage et -de»
moçurs douces laissent encore quelque fraîcheur et une noble expression à des traits embellis par une âme pure.
Heureuse d'avoir contribué au repos d'un ami,. Amélie, éprouvait une sorte <le bien -étire préférable à la santé même.
M« d'Ëtanges s'étoimait de la trouver si aim^Ua , et , sans le soupçon d'avoir ex* près exposé à ses regards une lettre qui lui rappelait des voeux qui ne furent point réalisés, il l'aurait jugée encore plus re-
•^ LE ROMAN d'une VIEILLE FEMME. — 37
dou table qu'au temps ou cet écrit fut tracé. De son côté, ma<lame de Véran éprouvait quelques distractions. Le souhait qu'elle avait formé de trouver l'occasion d'obliger Cbsu^les , était accompli y mais à une époque où l'on ne pouvait espérer de voir se ranimer une ardeur que ja,mais elle n'avait pu croire bien vive. « Taat mieux !
se disait -elle; un refus l'aurait encore blessé; n'éprouvant aucune contrariété dans ses désirs^ hien sûrement il restera mon ami: ç'e^t tout ce que je veux, c'est tout ce qu'il faut à mon cœur, n
Satisfaite de ses réflexions , elle vit avec plai^ s'approcher l'heure du diner qui ramena M* d'Ëtanges. Il parla long-temps avec abandon de sa situation et de ses projets. Dès le lendemain il voulait sortir de Paris I incognito > puis y rentrer dans upe cbaifie <ie poste prise au premier relais d^ environs > et se faire conduire à l'hôtel d^s Go'k>nies, rue de Richelieu , afin que
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son séjour chez madame de Yéran demeurât inconnu. Aussi ^ lorsqu'on vint annoncer le docteur Delassalle , il se leva vivement et disparut ; mais, dans sa précipitation^ il se trompa de côté , et se trouva derrière le paravent. Alors, comme il aurait fallu , pour regagner sa chambre , passer devant le médecin , il préféra s'asseoir dans un coin , d'où il entendit , malgré lui , une partie de ce que l'on disait. La voix faible et sourde du docteur ne permettait pas de bien saisir le sens de ses paroles; mais les réponses de madame de Yéran , aidaient à le deviner. Certains mois à* attachemenly de bonheur et à' espérance donnaient a penser que l'entretien roulait sur Pamour. M. d'Étanges en fut surpris ; cela lui parut bizarre et même ridicule ; mais comme M. Delassalle jouissait d'une belle fortune et d'une brillante réputation de savoir et d'amabilité ^ il n'était pas invraisemblable qu'il eût des projets d'hjmen
— LE ROMAN d'une VIEILLE PBMME. — 29
avec une femme digne d'inspirer une véritable affection.
En ce moment y un domestique vint annoncer Alfred de Mézy^ neyeu de madame de Véran. Le docteur prit congé d'elle, et lui baisa respectueusement la main. Ce baiser parut de trop à M. d'Etanges , et ' pour éviter de voir celui qui venait de le donner , autant que pour ne pas en être aperçu , il se renfonça derrière le dernier feuillet du paravent.
D^un coup d'œil rapide il avait, au passage d'Alfred de Mézy, remarqué dans son profil une frappante ressemblance avec madame de Véran au même âge. Alfred avait justement dix-huit ans; il était grand, brun , bien fait , plein de feu ; les accens doux et caressans de sa voix touchante n'offi*aient pas moins d'analogie avec ceux de sa tante que les traits de son visage. Le cœur de Charles en fut ému vivement, et
30 — LE LIVBH DM rKMMBS. —
son (Hreille attentive ne perdit pas un seul mot de leur entretien.
« Chère tante , vous avez été souffrante ^ m'a*t-on dit ; depuis cinq jours votre porte m'a été fermée impitoyablement: cet or-* dre rigoureux n*était-il donné que pour moi seul? .
-— Non, en vérité, il était général.
— Ne pouvais - je mériter une exception?
— Alfred , je n*en fais pour personne.
— Ah ! ne dites pas cela : M. Delassalle a ses grandes entrées.
— Un médecin !
— 11 vous aime.
— Son attachement m'est cher.
— Et vous le lui rendez.
— Quand ce ne serait que par reconnaissance!
— Oh ! je suis sûr que vous l'aimez véritablement , et dans peu vous l'épouserez.
— Lors même qu'il le désirerait, je di-
— LE RQMAN D'|JI«B VIBILLK FKMME. — 3(
riûs non , mon projet est de ne jamais me remarier.
— Pas même avec moi , chère tante?
— Alfred^ dîtes .tont ce que vous voulez ^ je parle sérieusement» ^>
Ici 9 madame de Yérao ne put retenir un éclat de rire, et son neveu ^ déconcerté, leontinua la conversation , d'abord en balbutiant ; puis , s'animant par degrés , il lui jurait que rien n*était aus^ aimable qu'elle. <i Et surtout aussi jeune , » ajouta-t-èllé.
— Vous n'aurez jamais d'âge, chère lànte ; l'esprit et la bonté n'en ont point.
-^ £t ces yeux à demi éraillés !
-^ Sont les interprètes fidèles d'une âme noble et franche.
•^ Et ce teint pâle et défait !
-r^ Ma tante , il est des roses blanches. ' - «^ :U en est aussi de jaunes.
— C'est la couleur de l'envie , vous ne la connûtes jamais. Mon Dieu ! que vous êtes injuste envers vous-même ! votre taiU^^^t
32 — LE UYBB DBS FBBfMBS. —
parfaite^ votre pied est charmant, et cette main fine et délicate appelle d'autres bai-^ sers que ceux du respect. »
En disant ces mots ^ Alfred s'était emparé d'une des mains de madame de Yéran^ dont le regard sut probablement réprimer les élans d'un transport indiscret.
« Mon ami , raisonnons y reprit-elle avec douceur : si pour la première fois tous me parliez sur ce ton , je me contenterais d'en rire ; malheureusement il y a long-temps que vous revenez sur le même sujet. Je crois bien que vous plaisantez , mais cette manière est déplacée : vous devez à mon âge et à ma conduite un respect dont je ne sou£Prirai jamais que l'on s''écarte. Al-^ fred y je vous le dis avec peiné y mais vous m^ forcez ; je ne serai jamais visible pour vous, si vous ne changez l'objet de nos conversations.
— Ah ! s'écrie Alfred avec tristesse , je le sais y je vous déplais !
— LV ROMAN d'une VIEILLE FEMME. — 33
— En vérité , on y parviendrait à moins.
— Chère tante ! si vous aviez une fille , me confieriez - vous le soin de son bonheur?
— Cela pourrait être , mais je n*en ai pas.
— Eh bien ! puisque vous m'accorderiez ce que vous auriez de plus cher, pourquoi. •••
— Alfred , ce serait une folie solennelle ; taisez-vous!
— Mais au moins permettez-moi de vous dire que je vous aime, rien que cela; je vous en prie à genoux !
— Vous êtes un cruel enfant; relevezvous, et laissez-moi tranquille. A-t-on jamais vu pareille chose à mon âge !
— Ttinon était moins jeune et moins aimable lorsqu'elle fut aimée avec fureur :
je ferai comme son fils , si vous me réduisez au désespoir.
— L*horreur qu'il eut de lui-même , et
tïoh l'amour, causa seule cet acte de dénience.
^^ Non , c'était Tamour, râmôui* seul :
l'impossibilité d'obtenir le retour qu-il ambitionûait lui fit mépriser la vie. Vous n'ayçz jamais aimé, si vous ne concevez pas ce que je vous dis.
— Alfred , une fois en ma vie , une seule fois, lorsque jWais votre âge, j'eus aussi le malheur d'aimer.
— Oh ! chère tante ! racontez-moi cela.
— J'y consens.
Madame de Véran pensait que rien n'était plus propre à détruire la fantaisie de son
neveu , que de le prendre pour confident
de ses anciennes amours, dont peut-être, sans se l'avouer, elle n'était pas fâchée d'avoir l'occasion de parler, et , sans hésiter, efle en commença le récit.
— Vous allez juger, dit -elle, si l'amour tient la millième partie de ce qu'il promet.
J'avais dix-huit ans , et ma mère , jeune en-
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core, maîâ d'utie safité :délicate^ voulut hâter mon établissement , afin qne son gendre et moi devinssûixns les appuis de ses autres enfans. Dans cette vue, il fallait que son choix se fixât sur un homme dont k caractère et l'état inspirassent la considération et la confiance. On lui présenta monsieur de Valbois , président au parlement de Paris. Cette excellente mère me consulta; s'étant assurée que je n'apportais aucune répugnance au mariage proposé , il ea fut parlé dans les deux familles; les CDouzitunications s'établirent entre elles.
Malheureusement M. de Valbois avait un nevicu plus âgé que moi de oinq ans : nos yeux «e rencontrèrent, et se dirent njille choses que les miens Gomppenaient pourra première fois. Le président, en onclt eispérimenté , sut j lire aussi bien que nous, et dès-^lors il dirigea pour le compte de ^M>p neveu les démarches qu'il avait d'abord «Atr^eprises pour ki-méme.
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Vous avez sans doute déjà deviné qu'il s'agissait de ce Charles qui m*a causé tant de chagrins. Gommé il était fort jeu ne , on ne voulut nous unir qu'après deux ans d'attente. Il fallait de la résignation : celle de Charles me parut trop froidement circonscrite dans les bornes de la raison , et pour l'en faire sortir, je me permis des agaceries y des attentions dont il n'était pas l'objet; j'encourageai des vœux que je dédaignais , afin d'exciter en lui quelque transport jaloux : il s'ensuivit entré nous une légère altercation. Ma mère partit pour la campagne; il y vint peu de jours après. De ma fenêtre , je le vis descendre de cheval , et je croyais le retrouver dans le salon.
Quelle fut ma surprise en apprenant qu'au lieu de m'attendre, il était à la promenade avec mes frères et mes sœurs ! J'en pleurai de dépit, ou plutôt je sentis combien il m'était cher, par la véritable affliction que j'éprouvai de son peu d'empressement à me
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revoir. Profondément blessée d'une telle marque . d'indifférence ^ je retournai dans ma chambre.
L'époque de notre union s'approchait :
on nous avait permis d'échanger nos portraits ; j'avais déjà, le sien ; ma mère lui dit d'aller me demander le mien qui venait d'être terminé. Charles se présenta chez moi y mais, au lieu de lui sourire comme de coutume , je détournai mes regards. Il me demanda négligemment mon portrait^ corn-* me si c'eût été la chose dont il se souciât le moins. « Tenez , voilà le iseul que vous méritez ; » luidis-je en luixemettantle sien/ avec les cheveux dont il était entouré. Dès qu'il l'eut reconnu , il le lança de toule sa force dans le ruisseau qui coulait sous mes fenêtres, et je le vis se briser contre la saillie d'une roche qui s'élevait au-des-* sus des flots. Ce résultat si contraire à celui que j^attendais me fit pousser un faible cri: je tombai presque évanouie sur un€^
phaîse^ où ma^zaëre me retrouva que^aea xooînens aptes. Qu'est dêvéaii Gbaries ?
me dit-elle.
•^ S^iln'esl pasaveo vous^ lut répoBdis-> je y il est parti*
-^ DesceDdons , reptit^elle ; saqs doute it va bientôt revenir.
^^ Oh l non y pins jaiàais ! m'écriai^je> en rersant un torrent de larmes.
Après cette seècie qtï'uii motivemetif d'bumeur irréfléchi m^avait r^ivae , Ment qae mon extrêihe jeunesse méritât peut^ être une indulgence que j'eus le malheur de ne pas obtenir^ je fus malade. Ma mère , pour me consoler^ me disait i « Il t'aînie^ il viendra.
— Non y ma mère , nfOii , jamais.
—Il reviendra, répétait-elle, et s'il ne revient pas , 3 ne te mérite point.
-^ C'est moi , disais^ je tout bas , c'est moi qui Texilai par une intolérance déplacée; c'est ma faute : il ne rerviendra plus. »
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{jOQg-tempsjie demeurai v^y?in<sat affligée , çt je refusas de. ipe iparier : çQpead^nt y ^près dix ans y il fallut céder au désir f)^ ma famille* J'avais yiAgt-Jiiait ai^s lorsque j'épousai M. de Yéran lilQaava^it soixaut^. Je voulais expier le tort d'un seul instant., çt rester fidèle ^ miÇj$ premiers. sermenSf
— Que vous fûtes boQjae , ma tapte ! repi*it Alfred; Charles seul ét^it coupable.
Oh ! que je nae serais conduit autrement 4 S2^ place! Votrp i^xère ftvait raisofl^ il ïj^. vous méritait pas..
— Je yeux, répliqua madamç de Viéran, vous montrer une 4^ ses lettrçs que j*îii conservée \ vous yerresç qi^dle ^ag^sse. dé' liçatç réglait se§ açtioij?.
(lii disf^nt ces naots^ el](ç allait chercher 4ans son ^crétaire la préici,eusç lefttre. Désolée de ne plus l'y retrouver , elle; se re^r soutint de l'en avoir rietir^ depuis peu :
alors , sa chiffonnière , sesi vases , ses c^r"
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toûs furent bouleversés de fond en comble^ sans lui restituer l'objet de ses perquisitions. Elle en exprimait tout haut son chag^n, lorsqu 'Alfred lui dit : «Ma tante/ TOUS donnez trop de regrets à ce misérable papier. Si vous me le permettiez^ je vous écrirais bien d'autres lettres: celles d'Abélard seraient de neige en comparaison. »
— Mon ami , reprit madame de Véran , vous perdez toute mesure , et vous abusez de la prédilection que j'ai toujours eue pour vous. Vous serez mon héritier, je l'ai résolu ; je vous traiterai comme mon propre enfant , et le respect qu'Hun fib doit a sa mère est tout ce que je réclame de vous.
— Eh bien l chère tante , voilà qui est injuste. Pourquoi voulez-vous m'accabler de vos dons , moi , fils de M. de Mézy , n'ayant besoin de rien au monde que de votre a£Pection; tandis qu'Auguste, ce pauvre enfant de votre malheureux frère, ruiné par des spéculations qu'il n'a point
— LB BOMAN D*IJNB YIBILI.E FEMME. — 4t
faites et dont il est la victime ^ attend tout de la générosité de sa famille ? Que mon père et ma mère négligent de pourvoir à ses besoins , cela se conçoit ; il est naturel qu'ils s'occupent exclusivement de leurs enfans. Mais vous , ma tante \ vous qui n'en avez point , ne devez-vous pas toute votre sollicitude au sort de mon cousin ?
-^ Mon ami , j'espère que son éducation le mettra à même de s'en créer un , et vous savez tout ce que je fais pour lui maintenante
— Ne vous abusez pas , chère tante ;
Auguste n'est pas favorisé du côté des
moyens phjsic[ues : c'est un aimable enfant
qui n'aura jamais la taille d'un homme. Se$
infirmités exigent de l'indulgence , et c'est
vous qui serez sa providence, n'est-ce pas?
— Je consens qu'à ma mort il partage mes biens avec vous ; c*est tout ce que je puis faire.
. -»-Que le ciel éloigne un tel malheur!
laaiç ai jamais j'en étais ie témoiii^ je dou-^ Hejrai$ aa part de la miesdie*
Ed didaQt ceci , les jeux d^Alfred étaient humides de pleuvs. Madame de Y éran s'ea aperçut^ et ne put s'empêche^ de lui dire :
T-v Vous êtes un excellent enfant , et sans doqte on me pardmmera la préférence que j'ai toujours été disposée à tous accorder > ^pi^ TOjant combien yotre âme la justifie.
M^ôs n'atte^kdez de moi que la tendresse d'une mèrej toute autre affection serait ridicule , et même condamnable* Dieu me préserve dé jamais profiler de Tefervescmc^ de votre jeunesse pour unir la mort h la vie* La décrépitude va commencer pour moii vous êtes à la fleur de Tâge , ^i c'est une épouse fraîche comme le pnn-r temps qu^il faut à mon Alfred. Si ce cher Auguste avait conservé sa sœur, j'aurais pris un extrême plaisir à développer en elle les qualités qui pouvaient assurer votre mutuelle félicité ; mais peut-être le sort ne
^ LE ROlLMir 9-VKm VIULLB. VBMMB. — 4^
loe 8eça-1r-iL pas toujoura déCatvaraUe : f ai un projet ; s'il réussit , vous receTree de* mes maies celle qui doit faire YOtre bonheur.
«^ Ah ! ce ne sera pas ifoos^ reprit AIv fred,
— Ce sera une autre moi-même , beau^ coup plus JQune et plus aimable : voiià la différence^
*-^ Je ne crois pas à ce demici* article ; mais s'il m'arritait d'éprouver auprès d'une autre la moitié du bien - être «pie je Te%sens prè$ dô tous > je ne balancerais pas à vous obéir.i
— Voilà qui devient raisomsable ^ je suu contente de vous. Allons^ mon cher Alfred, séparoQs-uous ; laissez -moi chercher ma lettre*
«^ Le motif est flatteur! . •• Non ^ vous ne sa,vez pas combien vous me faites de pmte.
N'ç$]pérç2 pas me convaincre par vos beaux raisonnemens. Je sors , mais je dé-
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teste votre M. d'Etaoges , et si je le rencontrais. ••
— Eh bien î qu'en arriverait-il?
— Que je lui demanderais raison de tout le mal qu*il vous a fait ^ et de celui qu'il me cause ; oui , j'aurais du plaisir à nous venger l'un et l'au tre . ; "
£n achevant ces mots , Alfred sortit ^ et laissa madame de Yéran embarrassée de sa position envers un jeune homme qu'elle aimait tendrement ^ mais dont la singulière fantaisie ne laissait pas de Tinquiéter. « Suis - je assez malheureuse ! disait - elle : je n'ai pas su plaire à celui qui disposait de toute mon âme, et je contrarie les premiers vœux de l'être qui m'intéresse le plus!
Quelque vieille femme sans délicatesse profanerait ce cœur vierge et candide, et je suis forcée de le livrer aux hasards de sa destinée î ... Je suis née vingt-cinq ans trop tôt. Ahi Charles, que n'avez-vous eu pour moi de pareils sentimens ! »
^ LE ROMAN d'une VIEILLE FEMME. — 40
. Ges dernières paroles prononcées à voix haute retentirent dans le cœur de M. d*Etanges qui ne savait comment sortir de son refuge ; sans donner à penser qu'il avait tout entendu. Heureusement pour lui^ madame de Véran, occupée à chercher sa lettre, passa dans la chambre à coucher. Pendant ce temps, Charles alla s'établir au coin du feu : madame de Véràn l'y retrouva plongé dans sa rêverie. Il s'étonnait d'un attachement si durable ; xK)n seulement il n'en avait jamais conçu l'idée, mais ces liaisons fugitives, auxquelles tant d'hommes se livrent en dépit d'eux-mêmes, étaient demeurées sans attraits pour lui. Depuis le malentendu qui l'avait séparé d'Amélie, entièrement livré à des occupations tout-àfait étrangères à l'amour , il avait vécu sagement^ et se retrouvait neuf pour toutes les émotions; mais si pour un moment il était sorti de son caractère , il ne pouvait éviter d'y rentrer par quelque endroit : les
:pilaisanterie8 de bon goAt sur les affections x^oûstantes lui revenaient à Tesprit; il penâaik <}ue la contrariété, plus que le sentiiment, avait agi sur Tâme de madame de Véran avec assez de force pour la soustraire aa pèuvoir de Tinconstanee. Cet injuste -soupçon , suggéré par Pamour-propre , lui donnait alors la consolation de supposer qu'une prudente résolution l'avait peut-être préservé d'tin piège. Toutefois , il se sentait sul[>jugué par la présence de son ancienne amie y dont les traits mobiles exprimaient l'inquiétude que lui causait l'inutilité de 5€É5 recherches infructueuses : il aurait bien voulu la tranquilliser^ sans lui dire qu^ii possédât la lettre qu'elle regrettait; cela •n'était pas aussi facile^qu'un simple aveu de la vérité : smais dans les circonstances où la franchise serait une maladresse , la dissimulation devient une preuve d'esprit et de jugemetut. M. d'Etanges ramena l'entretien surune^ëpoque dont les souvenirs se rarii-
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fttaient avec Tivacité. Amélie Tut vraie >et touchante dans l'expression de ses regrets , et Charles , en exagérant les siens y rendit la partie presque égale.
l/heure du triomphe allait sonner pour madame de Yéran ; plus elle conservait de calme, plus son ami faisait d'efforts pour Qhtetùr l'aveu d'un attachement si mal apprécié : des larmes répondirent seules à ses instances.— T Amélie !s'écria«t«-il, pui»-je es- .pérer un. pardon que je n*ai pas e&tière^ ment démérité , puisque dans le <?ours Àe ma vie je n'ai véritablement aimé qtie vous?
-^ 'Cet instant, répondit-^elley effîice toc» les pénibles sotrteniris du passe.
-^Mais il ne détruit pas ceiui d^un amour que je me reproche de n'avoir pas su re^ éommaifrë.
•^ J?en ai vécu long ^ temps, ^et jene nuirais' l'oublier.
'-^.SeréÈ-^v^ous complètement généreuse ^ mon»àmie^? En meipardonnant, consentinezs
VOUS qu'un lien plus intime me prouve toute la plénitude de votre indulgence ?
— Ah! Charles. •••
Les larmes d'Amélie ne lui permirent pas de s'expliquer. — Je sais , continua M. d'Etanges, que cette réunion tardive ne peut réparer la perte de lant d'années d'un bonheur dont je n'étais pas digne; mais; par un renversement de l'ordre naturel 9 je ferai de mon âge mûr le printemps de ma vie , et dès-lors je croirai n'avoir rien perdu.
Charles était pressant; il se ressentait moins des outrages du temps que la bonne Amélie. Interdite, tremblante, elle allait peut-être balbutier un consentement, lorsque ses lunettes , mal assujéties, torabèrent sur ses genoux. Ce signe palpable de la décadence de ses facultés apaisa son émotion, et lui parut un excellent texte pour sa réponse. — Mon ami , reprit-elle d'un ton calme , n'oublions pas le nombre de nos
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années.. .. N'oublions pas surtout combien il est important pour vous de reparaître demain à Paris , et de voir le ministre ; vous n'avez pas trop du resté de la soirée pour faire vos préparatifs : je répondrai plus tard aux questions que vous m'avez faites.
— Non ! s'écria M. d'Etanges , animé sans doute par les révélations qu'il ne devait qu'au hasard ; non , vous ne sauriez différer, de prononcer un mot qui pourrait me rendre heureux , ni me laisser un vague espoir qui ne se réaliserait pas. Amélie ! que je reconnaisse la noble franchise de vôtre caractère ; parlez , je vous en conjure !
M. d'Etanges insistait avec d'autant plus de vivacité qu'il se croyait sûr d'un consentenient. Madame de Yéi'an rougit ^ et se troubla de nouveau ; néanmoins ^ d'une voix faible et mal assurée, elle essaya de répondre.
-^Peut-être avais^je raison, dit-elle, en
vous priant d'attendre ce que la réflexion
aurait py mç dicter avec plus de mesure; mais comme le foud de ma pensée resterait le même , ne vous en prenez qii'à l'éniotLon dont je ne suis pa^ maîtresse y si mes discours vous blessaient en la moindre chose « Charles! laissez-inoi vous appeler encore de ce nom que je prononçai jadis avec tant de plaisir* Je ne veux plus reprendre le titre d'épouse , titre dont j'aurais fait toute ma gloire si je ne l'avais du qu'à votre amour « Je ne veux pas laisser au sentiment qui m'a rendue malheureuse le droit de me rendre ridicule f II est un ftge où la raison doit ex-» clusivement exercer son empire ; il en coûte pour $'y sionmettre ; sa loi peut paraître aussi sévère qu'au temps on Ton osait la lu'aver ; mais U ne re^te {dus d'excuse pour s'en dS^ franchir : ell^ m'ordonne de conserver un nom ?^spectal)lQ > celui d'un époux qui , je le sais y n'eut qu'une part de mes affections : il est donc juste qu'en expiation de œ tort invOlotntair^ , je sacrifie aux convenances