‹ Heures du soir: livre des femmesChapitre 2 sur 14 · LE ROMAN D'UNB VIEILLE FEMME. — SI · texte numérisé non relu

LE ROMAN D'UNB VIEILLE FEMME. — SI

UD lien qu'il me serait doux encore de former. Eclairée par Texpérience , le calme naturel de votre caractère , en opposition avec ma sensibilité trop vive , me fait redouter les suites de notre union : j'aurais la faiblesse d'en souffrir^ aurais-je la prudence de ne pas m'en plaindre?.. Je sens qu'il faut une digue au torrent qui m'entraînerait. Ridicule à mes propres yeux , je craindrais plus que la mort de le devenir aux vôtres : tremblant également d'être plainte si vous découvriez la cause de mes chagrins^ ou de rester un objet d'indiflTérence si vous rignoriez; ce serait un supplice auquel tout mon courage ne pourrait suffire ; j'j succomberais* Voilà ce que me dicte le guide austère dont on n'écoute la voix qu'avec peine ^ mais dont on ne se repent jamais d'avoir suivi les sages conseils.

— Est-ce bien lui seul qui vous inspire , reprit M. d'Etanges^ vivement piqué de ce mélange de raison et de sensibilité ;

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et ne serait-ce pas aussi la crainte de renoncer à d'autres hommages qui peutêtre vous paraîtraient préférables ?

' — D'où vous vient le soupçon qu'il en soit au monde que j'eusse l'intention d'accepter?

— Je ne veux pas feindre d'ignorer ce qu'un hasard singulier m'a fait découvrir :

on vous aime , madame ; j'étais derrière ce paravent lorsque vous vous êtes avancée pour recevoir M. Delasalle. Empressé de me retirer , je m'étais trompé de direction, et je me suis trouvé dans la fâcheuse alternative d'être indiscret , ou de me laisser découvrir : pardonnez-moi de n'avoir pas hésité. Les discours de votre neveu m'ont appris que j'ai deux rivaux ; eh ! qui sait si je n'en ai pas d'autres encore?... Je ne puis douter que madame de Yéran saura plaire toute sa vie ; mais , en aimant aussi bien qu'elle sait le dire , que ne met-elle autant de candeur dans sa conduite que dans ses paroles? que ne rend-elle la liberté à deux

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hommes qu'elle estime et qui lui sont chers, en faisant le bonheur d'un troisième? Cet hymen détruirait des espérances que sa délicatesse ne lui permet pas d'entretenir.

— Mon cher, d'Ëtanges , reprit madame de Véran en souriant , vous m'af^fermissez dans mon refus. Je démêle à pré* sent la cause de vos instances : le prix que d'autres semblent mettre au bien que vous avez dédaigné , vous fait supposer qu'il a une valeur au-^dessus de celle que vous lui reconnaissez. Je tiens votre secret que vous, ignoriez peut-être vous -^ même; je n'en abuserai pas. Allez vous reposer , et surtout dormez bien : à notre âge une mauvaise nuit dérange l'équilibre pour longtemps.

Madame de Véran ne se trompait pas : le lendemain elle était pâle et souffrante.

Elle apprit que, dès le matin, son hôte avait quitté le logis , et sa respiration devint plqs libre ; « Désormais , se disait-elle , je

verrai Ghsrles moins sonyeni;; et je résiste* rai mieux.»

Cependant ses idées l'eslritfnaieot vers un but tant âiSéreuiî de celai qu'elle se proposait , et j^us d'une fois elle se surprit bâtissant des châteaux et Espagne. Hon^ teuse de ce qu'elle jugeait être une foEe > au lieu de continuer h se parer comme elle Tenait de l'essayer , elle voulut se punir d'une telle faiblesse , et mit dans sa toilette une simplicité qui tenait de la négligence^ Renoncer à la parure quand on n'est pas encore dcpouryu«e de grâces, à quarante-cinq ans; ne point dissimuler lés outrages de ce monstre bien plus redoutable pour les belles personne» que pour celles qui ne le sont pas, c'est vraiment un effort dont les femmes seule» apprécieront tout le mérite : il en est même qui pourraient le croire impossible.

Aussitôt que M. d'Ëtanges eut fait son apparition citez le ministre, dont il reçut un accueil très-favorable , sa première visite

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fut pour son ancienne amie : il vint ht retrouver vers deux heures ^ et lui rendit compte de la marche que prenaient ses affaires*

— Serefc-vou8 assez bonnes lui dit-il/pour m'accompagner chez madame de Mézy ?

-^ Je ferai volontiers ce qui peut voua être agréable ; mais je ne me sens pas trè&* bien : voulez^vou^ remettre cette visite à demain ?

— Demain je voudrais partir pour Mar^ seille; mais^ continua^-t-il en appuyant vi-^ veinent sur la cfernière partie de saphi^ase^ je n'y resterai que le temps nécessaire pour régler des ûitéfêts majeurs , et je revien* d^ai m'établir à Paris avec mes deux filles:

voilà ce qu'il est important pour moi d'ac^ complir le plus promptement possible.

— En ce cas , reprit madame de Véran , allons chez ma sœur.

Us montèrent ensemble en voiture pour s'y rendre. Le maintien d'Amélie oflfi^ait Ti-

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mage du calme et de la dignité que le temps imprime aux objets frappés de son aile sacrée. M. d'Ëtanges aurait voulu , chemin faisant , ramener la conversation sur le sujet de la veille ; mais il ne pouvait plus ressentir cette chaleur d'imagination y ces mouvemens presque passionnés qui l'avaient agité la soirée précédente :

et , quoiqu'il retrouvât dans la même per-^ sonne , les mêmes traits et la même bonté, il y cherchait en vain cette vivacité qui l'animait vingt-quatre heures plus tôt : sa phy^ sionoiuie sérieuse semblait lui donner dix années de plus«

Le trajet n'était pas long ; en moins de dix minutes on arriva chez madame de Mézy. Toutes les figures y portaient l'empreinte de la tristesse , excepté celle d' Al^^ fred qui paraissait rayonnante de joie : il venait de recevoir un brevet de sous-lieu-tenant. Madame de Yéran ne put dissimu- 1er une véritable inquiétude : nouveau

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