Heures effeuillées
Le poète est marqué au front d’un sceau distinct, et la langue qu’il parle est la langue des dieux. Celui qui porte en soi les signes du destin ne saurait échapper aux lois inéluctables qui commandent sa vie.
Et le poète naît avec une âme ardente, sensible et généreuse. Dès sa petite enfance il s’émut aux spectacles qu'offre à ses yeux avides la nature toujours neuve. Il regarde et comprend, admire et s’attendrit.
Le lever du soleil le transporte de joie: son sang monte en ses veines ainsi qu’un vin nouveau. Îl est heureux de vivre.
Le plein jour éblouit ses regards et son coeur s’ébat dans sa poitrine comme un aiglon en cage. Il cherche la liberté.
Le crépuscule enchante ses ardeurs juvéniles; son esprit s’abandonne aux caprices du rêve. Il a besoin d’aimer.
Et si, dans l’insomnie qui déchire ses nuits, il veut percer les enveloppes du silence, on perçoit des sanglots si poignants de douleur qu’on sent grandir en soi l’auguste sympathie. Rien n’est sublime que les larmes du génie....
Ainsi vont les poètes, par le même chemin, dans les cadres étroits de l’existence humaine. (Ceux qui les voient passer d’un oeil indifférent ne leur demandent rien. Et ceux qui les devinent peuvent bien simuler la haine ou le dédain: au fond, ils les envient.
Car, quels que soient le rythme ou la forme de ses chants, le poète interprète les sentiments profonds,
intimes et souverains de notre humanité. (C’est par lui que s'expriment nos plus secrets pensers, notre soif de conquête, nos désirs d’infini, nos idéals révés, nos cruels désespoirs.
C'est pourquoi, à travers tous les temps et les peuples, la Poésie demeure l’éternelle prêtresse vers qui toutes les âmes hautes ont tendu. ‘Ceux qui n’ont point parlé sa langue ont écouté sa voix et l’ont aimée. Ils l’ont aimé à cause de la douceur des baumes qu’elle a mis sur leurs plaies. Ils l’ont aimée pour les beautés universelles qu’elle a révélées. Ils l’ont aimée aussi pour le charme et la joie de ses incantations.
Car les heures de paix, d’extase et de gaîté qu’enchante la divine et pure Poésie, n’ont rien de comparable ici-bas pour le coeur dont la soif ne s’étanche aqu’aux flots d’ambroisie.
Ce sont ces heures-la que les poètes chantent. D’harmonieux symboles ils les ont habillées.... La vie humaine est comme un arbre ou comme un livre. Les heures qui s’effeuillent sont tendres ou cruelles, claires ou nuageuses, gaies ou tristes, roses ou grises.
On n’a beau n'être encor qu’au printemps de sa vie, dans les Heures effeuillées s’il en est de vermeilles, quelques-unes sont graves et d’autres agitées. Et toutes ont en elles l’image de notre âme, de nos réres attendris, de nos déceptions.
La jeune poétesse, dont les pensers s’effeuillent dans les pages que voici, a goûté bien des heures de délicieux rêve, d’affectueux émoi et de pieuse ardeur.