‹ Heures perdues; poésiesChapitre 39 sur 45 · LE PETIT HOMME · texte numérisé non relu

LE PETIT HOMME

SON regard est plein de sourires.

Ses lèvres pleines de pourquois Qui souvent provoquent nos rires Ou mettent la mère aux abois.

Son intelligence qui s'ouvre Comme la fleur s'épanouit, Chaque jour maintenant découvre Un astre nouveau dans sa nuit.

Surpris de tout ce qui l'entoure, Du sol fécond, des cieux cléments, En quelque coin du pré qu'il coure.

Il revient plein d'étonnements.

O quelle naïve faconde !

On dirait que, nouveau Colomb, Il vient de découvrir un monde Sous les fenêtres du salon !

Encore essoufflé de sa course, Il nous dit— récit fabuleux — Que dans Teau claire de la source Il a plongé son pied frileux !

Que pour saisir les demoiselles Et leurs amis les papillons, Bien trop rapides sont leurs ailes, Ses petits bras pas assez longs î

Plus de robe ! Ça le transporte.

Il faut voir de quelle façon Chevaleresque et crâne il porte Son premier habit de garçon.

Il se promène, il s'examine, Il se palpe et dit : Est-ce moi ?

Il se trouve drôle de mine Et met tout le monde en émoi.

Il pose son poing sur sa hanche D'un geste absolument vainqueur, Mais Ton sent sous sa veste blanche Battre plus fort son petit cœur !

Il a six ans, c'est presqu'un homme.

Il fait la moue, il prend des airs ; Et quand par mégarde on le nomme Bébé, son œil a des éclairs.

Et si parfois il me demande Pourquoi je suis si grisonnant, Avec douceur je le gourmande Et je lui dis : « Rien d'étonnant,

Car tes défauts sont les complices Des jours que le ciel m*a repris, Et chacune de tes malices Met sur ma tête un cheveu gris !

Cest pour cela que tu vois poindre Ces cheveux que tu n'aimes pas. »

Alors, ému, je le vois joindre Ses petites mains, et tout bas,

Penchant sur moi son frais visage,

Il me dit, pour me radoucir :

« Petit papa, si je suis sage,

Tes cheveux blancs vont-ils noircir ? »

Octobre 1890.

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