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PARIS

SOCIÉTÉ FRANÇAISE DLMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE /5, Rue de Cluny, i5

PQ Jfù3

Rochon de ^babannes

SA VIE ET SES ŒUVRES (l)

Rochon de Ch.ibannes^ dont le nom est aujourd'hui tombé dans l'oubli, fut cependant un des auteurs dramatiques les plus applaudis de son temps. On accueillit favorablement la plupart de ses œuvres, et V une d'elles, celle que nous publions, lui valut une place parmi les

(i) Pour écrire cette notice, on a consulté les ouvrages suivants : les différentes éditions des œuvres de Rochon de Chabannes ; Le Nouveau Théâtre de la, Foire (Paris, Duchesne, 1765, 4 vol. in-8°), où se trouvent les textes de La Coupe enchantée, de L'Ecole des Tuteurs et dt La Péruvienne; Marc-Antoine Rochon de Chabannes et sa correspondance avec M. de Gérard. Documents inédits des Archives municipales de Strasbourg, publiés et annotés par R. Reuss ; Les Anecdotes dra7natiques [Paris, Duchesne, 1775, 2 vol. in-i6) ; Léris, Dictionnaire portatif des Théâtres Paris, Bauche, 1763) ; les comptes rendus du Mercure de France ; Fleury, Métnoires Paris, Dupont, 1835, 6 vol. in-8°) ; La Harpe, Cours de littérature (Paris 1838, 18 vol.); F. Masson, Le Département des Affaires étrangères pendant la Révolution, ij8y-i8o^. (Paris, Pion, 1877); C. Dejoh, Les Fe7nmes dans la Comédie française et italienne au XVIII^ siècle. (Paris, Fontemoing 1899) ; A. Joannidès, La Comédie française. Dictionnaire général des pièces et des auteurs (Paris, Pion, igoi).

Notice

poètes comiques de second ordre aux côtés de Boissy, de Destouches et de Fagan.

Marc-Antoine-Jacques Rochon de Chabannes naquit à Paris le 2") janvier ij'^o et mourut dans la même ville le 2^ floréal an VIII (mai 1800) (i). Il était le second fils d'im procureur au Parlement, que la chicane avait enrichi. Maître Rochon y voulant sans doute que ses fils pussent (( se mêler de porter Vépée )), leur donna des noms de terre : il appela l'aîné Rochon de la Valette et le cadet Rochon de Chabannes. Nous ignorons où ce dernier fit ses classes. Après avoir terminé ses humanitéSj il dut étudier en droit., mais très probablement le jeune homme montra peu de goût pour Cujas et Barthole : de bonne heure ^ le démon du théâtre lavait mordu.

Dès l'âge de vingt-trois ans^ il apportait aux comédiens de la Foire Saint-Laurent un opéra-comique en un acte., La Coupe enchantée. Cette pièce^ que Rochon de Chabannes avait écrite en collaboratioti avec son frère., était tirée du conte de La Fontaine qui porte le même titre. Représentée le 19 juillet ij^j et fort bien interprétée par La Ruette, Mlle Villiers et MlleRozaline^ elle eut un honorable succès (2).

(i) Cf. Masson, op. cit., p. 47 ; il nous a été impossible de retrouver l'acte de naissance de Rochon de Chabannes.

{2) Cf. Léris, op. cit. Le texte de La Coupe enchantée se trouve dans le tome I du Nouveau Théâtre de la Foire. Les rôles secondaires de cet opéra-comique étaient tenus par les Sieurs Deschamps, Le -Moine, d'Athemère, Morisaul et Dourdet.

Notice

L'année suivante i le ^ février^ Rochon de la Valette donnait à l'opéra-comique de la Foire Saint-Germain une Ecole des Tuteurs. L'auteur c/'Heureusement avait sans doute travaillé à cet ouvrage, dont le sujet était également emprunté à un conte de La Fontaine^ au Cocu battu et content. Malgré le talent des acteurs et quelques couplets adroitement tournés^ cette pièce ne réussit pas (i).

Il en fut de mêîne pour La Péruvienne, opéra-comique en un acte, que Rochon de Chabannes faisait jouer au même théâtre un mois plus tard, le 2y mars (2). La Péruvienne mettait en scène une aventure de « V aimable et naïve Zilia », l'héroïne de Madame de Graffigny (y).

Le Deuil anglais (deux actes en vers. Comédie italienne, 12 mars ij^j) ne fut guère mieux reçu (^).

(i) Cf. A7iecdotes dramatiques, et Léris, op. cit. Le texte de L'Ecole des Tuteurs se trouve dans le tome IV du Nouveau Théâtre de la Foire. Les rôles de cet opéra-comique étaient tenus par les Sieurs d'Hautemert, Deschamps, Parent et par les Demoiselles Rozaline et Villiers. L'Ecole des Tuteurs est la dernière pièce que Rochon de Chabannes écrivit en collaboration avec son frère. Rochon delà Valette mourut en 1755.

(2) Cf. Atiecdotes dramatiques et Léris, op. cit. Le texte de La Péruvienne se trouve dans le tome II du Nouveau Théâtre de la Foire. Cet opéra-comique fut créé par les Sieurs Le Moine, La Ruette, Parent, et par les Demoiselles Le -Moine, Villiers, de Lorme et Prudhomme.

(3) Le roman de Madame de Graffigny avait déjà inspiré à Boissy une comédie en cinq actes et en vers intitulée La Péruvienne. Représentée sans succès le 5 juin 1748, cette pièce ne fut pas imprimée. (Cf. Léris, op. cit.)

(4) Cette pièce était tirée de l'anglais. (Cf. Léris, op. cit.).

A'otice

Découragé par ces échecs, Rochon ne donna rien pendant cinq années. U ailleurs les théâtres de genre ne lui suffisaient plus : il amhitioiinait de se faire applaudir à la Comédie-Française . Mais alors ^ coinme aujourd'hui^ il n'était pas aisé pour un jeune d'en forcer les portes.

Ce fut Mlle Dangeville qui les lui ouvrit. La célèbre soubrette^ à laquelle Rochon avait été présenté^ fit rece^ voir Heureusement par ses camarades. La pièce fut jouée à ravir : Mlle Hus sut retidre les nuances délicates du rôle de la jeune femme ; Dangeville prêta à Marton Vautorité et la franchise de son jeu ; Mole, l'inimitable talon-rouge.1 fut un Lindor étincelant de verve, d'élégance et de légèreté ; enfin Préville eut l'art de voiler ses yeux pétillants de malice et fit de M. Lisban une des plus amusantes ganaches du répertoire. Le parterre et les loges acclamèrent avec enthousiasme l'auteur^ dont le talent était désormais consacré ; le temps ne devait pas démentir ce brillant succès : représenté en 1^62, Heureusement ne disparut de Vajfîche quen 1820 (i).

Rochon remercia Mlle Dangeville.^ dont l'amitié lui

avait été d'un si précieux secours et lui adressa les vers

suivants :

Un autre auteur que moi, charmante Dangeville, Te loueroit sur ton Jeu naturel et facile.

(i) De 1762 à 1820 Heureusement i\ii joué tous les ans, sauf en 1785, 1786, 1787, 1792, 1793. 1802, 1804, 1817, 1818 et 1819. (Cf. Joannidès : op. cit.)

Notice

Te représenteroit dans le sacré Vallon Couronnant de lauriers les Enfans d'Apollon, Donnant à leur ouvrage une immortelle vie ; Mais j'aime mieux louer ton cœur que ton génie. Au sein de ta maison ouverte à l'amitié, Où le talent se cache et n'est pas oublié, Voilà quelle est la scène, où loin de l'œil du monde, Tu m'as su pénétrer d'une estime profonde. Là j'ai vu tous les cœurs se ranger sous ta loi. On t'admire au Spectacle, on t'adore chez toi (i).

Mile Dangeville fit plus encore pour son protégé: elle le recommand2 au Duc de Praslin^ qui attacha Rochon aux Affaires étrangères comme « rédacteur d'ouvrages politiques » (2). Cette place, sans être une sinécure, n était pas assez absorbante pour obliger le nouveau « commis » à renoncer au théâtre ; aussi, dès l'année ij6y^/aisait-il représenter aux Français La Manie des arts ou La Matinée à la mode. On accueillit fort bien cette amusante satire d'un Mécène ignorant^ qui badigeo7ine des tableaux et compose des opéras.

En ly^jy Rochon^ qui peut-être avait fréquenté plus assidûment les coulisses de la Comédie que les bureaux dit Ministère, tombait en disgrâce et perdait son emploi ; il conservait toutefois un traitement de deux mille livres f 3 j.

(i) Vers à Mlle Dangeville jouant le rôle de Marton dans Heureusement. (Cf. Théâtre de Rochon de Chabannes, éd. de 1786,

(2) Cf. Masson, op. cit., p. ^5.

(3) Cf. Ibid, p. 4-

Notice

Lafinée d'après^ le jeudi gras. Préville ^ Mole, Bonneval et Mlle Fanier faisaient applaudir une farce de Rochon, Les Valets maîtres de maison ou Le Tour de Carnaval. Hilas et Silvie, pastorale en un acte (lo décembre ijôSjffut 7noiîis bien reçue, malgré « les talents réunis des plus aimables actrices » et la délicieuse partition de Gossec. La pièce offrait à peu près les mêmes tableaux que L'Oracle (i). Les Grâces (2), Amour pour amour (^) et L'Ile déserte (4); or ces situations si connues n étaient pas rajeunies « par le style .et le choix des détails » ( ^). L'auteur dédia son œuvre à Mlle Dangeville. « L'Europe, lui écrivait-il^ vous a nommée sa première actrice, des gens de lettres vous ont reconnue pour leur juge , et ceux qui ont le bonheur de vous connaître vous regardent comme la femme la plus aimable et Vamie la plus intéressante. y>

Ces éloges étaient sincères, et Rochon, qui devait déjà beaucoup à l'amitié de Mlle Dangeville allait lui devoir encore davantage.

Un soir, quelques sociétaires^ Saint-Foix^ Lemière^ Dorât, Saint-Aubin et Rochon se trouvaient réunis à

(i) Comédie en un acte et en prose de Saint-Foix (1740).

(2) Comédie en un acte et en prose de Saint-Foix (1744).

(3) Comédie en trois actes et en vers de La Chaussée (1742).

(4) Comédie en un acte et en vers de Collet (1758). (5; Cf. Mercure de France, janvier 176g.

Xotici

la table de l'illustre Marton. Lekain se leva pour faire l'éloge de la maîtresse de maison.

« Pas de flatteries au moins, interrompit Vhôtesse^ ou je vous le rendrai.

— -Von, répondit Orosmane^ la vérité, la vérité toute pure. ., Il y avait une fois. . .

— Mais c'est un conte !

— fai tant de merveilles à raconter que cela pourrait en avoir l'air. » Et le tragédien^ jetant les yeux sur un portrait de Mlle Dangeville, qui ornait la salle à manger., poursuivit : « // y avait une fois une fée... »

Les convives applaudirent avec fureur .

« Je ne veux plus de ça, fit la charmante comédienne. Vous êtes de vilaines gens. Je m'en irai. »

Lekaiîi accusa Rochon de lui avoir soufflé le conte.

<t Ah ! cest lui le coupable ! Un ancien ami ! Comme je n aime pas les courtisans, j'exile M. Rochon de Chabannes en Saxe.

' — Vous me faites peur., s écria ce dernier.

— Puisque vous me donnez une puissance de fée, je vous fais chargé d'affaires de Sa Majesté très chrétienne à la Cour de Dresde.

— Est-il possible !

— Oui^ ambitieux., que vous êtes. J'ai réclamé contre votre réforme. Le Ministre vous hausse d^un cran ; vous irez le remercier demain. Messieurs, ajouta Mlle Dangeville en riant., M. Lemière m'a dit que les Grecs fai-

A'otice

Soient de leurs cojnédiens des ambassadeurs ; vous voyez qu'en Fraîice il n'y a pas à se plaindre: une actrice y fait des plénipotentiaires (i). »

A vrai dire^ Rochon n avait été nommé que secrétaire de légation. Oest par intérim qu'il remplit pendant deux ans le poste de chargé d'affaires. Il revint en France en ijj4 (2).

Notre diplomate rapporta d'Allemagne une adaptation de Minna von Barnhelmm/z7zJee Les Amans généreux. Non content d'alléger la pièce allemande de ses longueurs^ il avait modifié le caractère de l'héroïne^ dotit l'amour expansif eut sans doute étoîiné un public habitué à la réserve décente des Henriettes et des Sylvias. Rochon fit de Minna une jeune veuve et rendit plus discrète sa passion pour le beau Tellheim. Les Amans généreux représentés le ly octobre 1JJ4 et merveilleusement joués par Préville, Mole et Mlle d'Oligny réunirent tous les suffrages. Le critique du Mercure ne ménagea pas ses louanges à V auteur^ dont on pouvait a beaucoup espérer pour le comique^ qui allie la gaîté avec le sentiment )) (3).

(i) Cf. Fleury : Mémoires^ I, 1 5 5 et suiv.

(2) Rochon remplit le poste de chargé d'affaires de 1770 à 1772; il avait six mille livres de traitement. A son retour en France, il conserva la moitié de ses appointements, qui, à partir de l'année 1788, lui furent payés sur le Trésor royal. (Cf. Masson, op. cit , p. 47.)

(3) Cf. Mercure de France, novembre 1774. C'est sans doute

Notice

A^ous ne dirons rien de L'Amour français (un acte en vers, ij avril ijyg), dont l'intrigue insignifiante était à peine compensée par le mérite du style et du dialogue (i). Le livret du Seigneur bienfaisant n offre guère plus d'intérêt. Dans la préface de cet ouvrage, Rochon se fait gloire d'avoir introduit le premier sur notre scène lyrique « le drame, ce genre si naturel... qui ne nous occupe que des peines et des malheurs de nos semblables ^^ . Aux héros., aux fées, aux palais enchantés, il a substitué « des tableaux de la vie humaine parlant au cœur » ; cependant, comme un opéra ne saurait se passer de spectacle, il a placé l'actioji de sa pièce en Béarn au temps d'Henri /F, « parce que le costume de ce siècle lui a paru plus théàtrah^ que les habillements moderjies. Cette innovatiofi ne fut pas goûtée. On critiqua le <.<■ poètne » de Rochon, mais 07i applaudit la partition de Floquet et les excellents artistes, qui l'interprétèrent (2).

aussi pendant son séjour à Dresde que Rochon écrivit Le Duel, comédie en un acte et en prose imitée de l'allemand. Cette pièce, dont le sujet était, à peu de chose près, le même que celui du Philosophe sans le savoir, ne fut jamais représentée.

(i L'Amour français était joué par Préville, Mole, Mme Préville et Mlle d'Oligny.

(2) Larrivée, Lainez, Legros et Mme Saint-Huberty. Les ballets étaient de Dauber\-al, de Noverre et de Gardel rainé. Floquet dédia sa partition « à Son Excellence le Baron de Choiseul, Ambassadeur de S. M. très chrétienne près de S. M. Sarde ». La partition du Seigneur bienfaisant gravée par G. Magnian se trou-

Notice

Au mois d'août ijSi^ M. de Gérard, prêteur royal^ priait Vauteur c/'Heureusement de composer un « àpropos )) pour les réjouissances, que la ville de Strasbourcr allait donner à l'occasion du centenaire de sa réunion à la France. A l'exemple de Voltaire, Rochon ne dédaigna pas d'être « im poète de province )) et bâtit en quelques semaines un petit acte intitulé La Tribu. Un des vingt mariages, que les corporations ou tribus d'art de Strasbourg célébrèrent à l'occasion de la fête séculaire en dotant les couples aux frais de la cité, avait fourni le sujet de la pièce. Le rideau tombait sur un tableau, que Greuze aurait signé : un vieillard^ le Père Louvois, ai7îsi nommé parce quil était né le jour même de Ventrée de Louvois dans Strasbourg^ bénissait les fiancés tandis que l'assistance chantait des couplets en l" honneur duRoi .h,aTnhu, précédée d'un opéra,h,Qsdcux comtesses (i)^ fut jouée le i^^ octobre dans la salle ^ qui s'élevait sur la place du Marché-aux-chevaux (2). Son Altesse Royale la Princesse Christine de Saxe^ plusieurs autres « Princesses étrangères » et « toutes les personnes de distinction et notables de la Ville » assistèrent à la représejitation, dont le succès ne fut pas aussi

vait à Paris chez Bouin, marchand de musique, rue Saint- Honoré, près Saint-Roch, au Gagne-Petit (un vol. in-40y.

(i) Nous ignorons de qui sont les paroles et la musique de cet opéra.

(2) Aujourd'hui place de Bruglie.

Notice XV

complet quon aurait pu l'espérer ( i). « Toutes les scènes de Louvois ont fait une grande impression^ écrivit M. de Gérard à Rochon. Le Public a saisi avec sagacité un grand nombre de traits, les tins ingénieux, les autres naïfs, et ceux qui peignent les caractères nationaux n'ont pas été moins sentis. Comme je vous dois néafimoins la vérité et afin que ces éloges ne soient suspects., je ne dois pas vous dissimuler que... la béjiédiction qui termine la pièce a eu... moins de succès; il m'a paru que notre public n'a pas regardé une bénédiction comme un objet théâtral. Cette sensation n'a pas empêché que la représentation nait été suivie des plus grands applaudissements ; la pièce a été parfaitement jouée, tous les acteurs ont montré le plus grand zèle, et j'ose dire qu'en oubliant quelques talents supérieurs de la capitale, vous eîi eussiez été vous-même content (2). » Trois ans plus tard, le 1 1 mars ijSjj., Rochon donnait à la Comédie-Française., ou plus exactement au Théâtre de la Nation, une comédie en cinq actes et en vers, Le Jaloux, qui faillit tomber le premier soir. Elle

(i)Cf. Relation des réjouissances ordonnées et faites par la Ville de Strasbourg dans les derniers jours du mois de septembre lySi ., à l'occasion de V époque séculaire de la soumission de cette ville à la France en 1681. Strasbourg. De l'imprimerie de Simon Kiirsner, rue du Savoir, p. 11.

!2) Cf. Lettre de -M. de Gérard à Rochon, Paris, 17 octobre 1781. (Cf. M.-A. Rochon de Chabannes et sa correspoiidance avec M. de Gérard, op. cit., p. 17.)

Notice

se souhait grâce à Mole et eut mêtne l'honneur d'être jouée à Ix Cour en présence du Roi de Suède.

Nous 71 avons plus à mentionner qu'un seul ouvrage de Rochon^ Les Prétendus, cojnédie lyrique (partition de Le Moine) représentée le 2 juin i'j8(^ à V Académie royale de musique ( i).

Telles sont les œuvres dramatiques de Rochon de Chabannes (2). 0?i voit que, somme toute., il fut un auteur heureux. On applaudit la plupart de ses pièces ; il obtint avec Heureusement un succès éclatant; il ne connut jamais les sifflets de la cabale.^ et les talents de ses interprètes épargnèrent à ses productions les plus faibles le déshonneur delà chute. La critique lui fut toujours clémente^ et seul La Harpe, qui n'était pas de ses amisy le traita rigoureusement : « // ny a peut-être pas une page de soîi théâtre, écrivit Vimplacable Zoïle, oii Von ne rencontre des fautes grossières, des fautes de sens., d'e.xpression, de convenance., tout ce qui prouve à la fois le

(i) Cet ouvrage fut créé par les Sieurs Adrien, Rousseau, Laïs et par les Demoiselles Maillard, Gavaudan cadette et Rousselois. La partition de Le Moine dédiée à Mme de La Ferté et gravée par Huget, musicien de la Comédie italienne, se trouvait à Paris chez l'auteur, rue N.-D.-des- Victoires, et chez M. Korwer, facteur de piano-forte, rue Neuve Saint-Eustache (un vol, in-4«). On a parfois attribué à Rochon le livret du Portrait ou la Divinité sauvage. Les paroles de cet opéra sont de Saulnier.

(2) En plus de ses pièces, Rochon avait encore publié: La Noblesse oisive (1755. in-8° , opuscule écrit à propos de La Noblesse covimerçante de l'abbé Coyer et Observations sur la nécessité d'un second théâtre /rinçais (1780, in- 12;.

Notice

défaut d'esprit et de jugement (i). » // serait plus exact et plus juste de dire que si Rochon inanquait d'invention^ s'il négligeait trop son style ^ il avait du naturel^ de l'esprit, savait bâtir une pièce et entendait fort bien l'art du dialogue.

Le sujet ^'Heureusement est tiré d'un conte moral de Marmontel^ dont la conclusion peut ainsi se résumer : les honnêtes femmes ne doivent souvent leur « innocence » quà un hasard heureux.

La Marquise de Lisban^ mariée à un homme fat et prétentieux.^ na pas repoussé les avances du Chevalier de Luzel^ jeime blanc-poudré., dont la grâce et l'esprit nont d'égal que la légèreté. Le Chevalier est sur le point de vaincre les derniers scrupules de la Marquise, quand le mari survient. L'amant se réfugie dans un cabinet de toilette; mais lorsqu'on va pour le délivrer^ le volage a passé dans une chambre voisine. A travers la cloison.^ Madame de Lisban l'entend déclarer à sa camériste Louison l'amour le plus brûlant. L'imprudente Marquise, à jamais corrigée, congédie la soubrette et fait consigner sa porte au séducteur. La vertu conjugale Va échappé belle !

(i) Cf. La Harpe, op. cit., XI, 677 et suiv.

Notice

Avec habileté et sans blesser les bienséances difficiles à cojiserver en un tel sujets Rochon a su donner à ce conte une forme dramatique. MaiSy à vraidire^ il ne doit guère à Marmontel que Vidée générale de sa pièce et le rôle du mari ( i). Les caractères des autres personnages

(i) Marmontel avait joliment campé le personnage du mari: «... C'était une de ces figures froidement belles, qui vous disent : Me voilà ; c'était une de ces vanités gauches, qui manquent sans cesse leur coup. Il se piquait de tout et n'était bon à rien ; il prenait la parole, demandait silence, suspendait l'attention et disait une platitude; il riait avant de conter, et personne ne riait de ses contes ; il visait souvent à être fin et il tournait si bien ce qu'il voulait dire, qu'il ne savait plus ce qu'il disait. Quand il ennuyait les femmes, il croyait les rendre rêveuses; quand elles s'amusaient de ses ridicules il prenait cela pour des agaceries. » On retrouve plusieurs des ces traits dans le portrait que Marton trace de xM. Lisban à la scène I.

A la scène XIII, dans les couplets commençant par ces mots: (( Tu ne rougis donc pas d'adorer ton époux }

(( Ainsi Cléon, Dorval, cette folle jeunesse...

(( Je les plains s'ils n'ont pas de meilleure fortune. » Rochon n'a fait que mettre en vers la prose de Marmontel : « Tu ne rougis donc pas d'aimer ton marir Sais-tu bien que cela est ridicule et que l'on dit dans le monde qu'il faut nous ensevelir ensemble, ou m'exiler auprès de toi ; que tu n'es bonne à rien depuis que tu es ma femme; que tu désoles tous tes amans ; et que cela crie vengeance? — Moi, Monsieur, je ne désole personne. Ne me connaissez-vous pas r Je suis la meilleure femme du monde. — Quel air ingénu ! On l'en croirait. Ainsi, par exemple, Palmène doit trouver bon que tu n'aies fait avec lui que le rôle d'une coquette? Le chevalier doit être content qu'on lui préfère un mari ? Et quel mari encore ! Un ennuyeux, un maussade, qui n'a pas le sens commun, n'est-ce pas ? Quelle comparaison avec l'élégant cheval-er ! — Assurément je n'en fais

Notice

sont heureusement modifiés et développés. De la Marquise de Lisban, coquette expérimentée., Rochon a fait une toute jeune femme foncièrement honnête^ qui sent s'éveiller en son âme encore vierge l'amour, qu'elle ignorait., et coîitre lequel, en dépit de son cœur, le devoir Voblige à lutter- Le Chevalier de Luzel, dont Marmontel avait à peine indiqué la silhouette., est devenu dans la pièce un charmant étourdi, effronté avec Marton, plus réservé devant sa cousine, mais tout aussi dangereux, et qui, dans V ardeur de ses seize ans, brûle de

Joindre aux lauriers de Mars les myrthes de l'amour (i).

Enfin Rochon a dénoué sa comédie d'une manière fort amusante. Le mari pénètre lui-même dans le salon, oit Lindor est caché; Madame Lisban frémit, mais se rassure bientôt en voyant son époux revenir la figure épanouie : il a trouvé Lindor aux genoux de Marton et se félicite d'être arrivé à temps pour sauver la soubrette. La situation est d'un comique excellent. Beaumarchais y placera plus tard la Comtesse Almaviva entre leComte, Suzanne et Chérubin (2).

aucune. — Le chevalier a de l'esprit, de la légèreté, des grâces. Que sais-je r il a peut-être le don des larmes. A-t-il jamais pleuré à tes genoux r Tu rougis ; c'est presque un aveu; achève, contemoi cela. >» (Cf. Marmontel, Œuvres complètes, Paris, Belin, 1819, II, 90.)

(i) Cf. Heureusement, se. IX.

(2) Disons même, en passant, que Beaumarchais a imité Rochon

Notti

Nous avons dit le succès que l.i pièce de Rochon obtint à Paris. On l" accueillit aussi bien à V étranger. On la traduisit en plusieurs langues^ mais ce fut sur" tout en Aitemagne qiion la joua le plus souvent. Dès l'antiée ij6y il y parut une traduction ^'Heureusement, dont l'auteur n^était autre que le Prince Frédéric de Braunschz::eig (i).

Chose curieuse., ce fut également en Allemagne qu'une suite ^'Heureusement yi^^ écrite et représentée. Il parut à un acteur français de la Troupe électorale palatine., au Sieur Ajitoine Taîné, que V œuvre de Rochofi laissait « désirer au spectateur une fin plus étendue des actions et du sort du jeune Lindor ». Pour « combler cette lacune », Antoine composa et fit jouer à Mannheim Le Retour de Lindor ou le Nouvel Heureusement (2).

Après avoir inoissonné des lauriers sur les champs de bataille de Franconie, Lindor revient à Paris et y trouve

jusque dans le détail. Les conseils et les « pronostics » de Figaro à Chérubin ;I, loj sont évidemment inspirés par la tirade de M art on :

« C'est un vrai polisson, un polisson charmant ». Se. i.) (i) Glûdclicherzveise. Lustspiel von Herrn Rochon de Çhabannes. Aus dem Franzôsischen libersetzt. Braunschweig. Fùrstl. Waysenhausbuchhandlung, 1763.

{2) Nous avons publié Le Retour de Lindor à l'appendice de nos Comédiens français dans les Cours d'Allemagne, Première série : La Cour palatine (Société française d'Imprimerie et de Librairie, Paris, 1901 . Le manuscrit de la Comédie d'Antoine l'aîné, qui n'avait pas encore été imprimée, se trouve à la Hofund Staatsbibliothek de Munich Cod. Gall. 430;.

Notice

Madame Lisban fraîchement veuve. Co7nment apprendra-t-il la chose ? Comme?it accepter a-t-il « de laisser le meilleur motif pour le bon motif » ? Comment passerat-il « d\in léger désappointement à Vidée de se résigner à un pis-aller encore attrayant? Voilà le sujet. Antoine ne la pas traité, mais il a tourné autour avec agrément et souplesse » f i). Les jolis vers ne manquent pas dans Le Retour de Lindor, et r auteur y a. semé d'ingénieuses flatteries à F adresse de soji public. A la scène /F, pour ne citer qu'un exemple , le jeune officier raille « les mœurs tudesques » ;

Auriez-vous souhaité qu'un homme tel que moi,

Courant à peine après sa dix-huitième année,

Adoptât les façons, la mode surannée,

L'immuable sens froid de Messieurs les Germains ?

Qu'une pipe à la bouche, une gazette en mains,

Ayant à mes côtés un grand verre de bière.

J'eusse appris à passer une journée entière

De cette façon-là r Voilà pourtant le train

Qu'aurait pu contracter votre petit cousin.

Ah ! non ! j'honore fort l'esprit, les moeurs tudesques,

Mais... mais dans un Français elles sont trop burlesques.

Marton approuve, mais sa maîtresse défaire aussitôt

cette restriction :

Tu penses mal, Marton. L'on convient aujourd'hui Qu'avec tout cet esprit et cette pétulance, Dont en notre faveur nous chargeons la balance, Le Français ferait bien, recherchant le bon sens,

(il Cf. E. Faguet, La Semaine dramatique. Journal des Débats, lundi 29 septembre 1902.

Notice

D'acheter à grands frais celui des Allemands. Le portrait que Lindor vient ici de nous faire Ne saurait regarder que l'ordre populaire : Enclin au ridicule, il en a cent pour un. Mais les gens d'un état au-dessus du commun Peuvent être un modèle à qui veut dans la vie Consulter la raison et fuir l'étourderie.

Et toute I2 salle foù, bien entendu^ ne se trouvaient que des gens « d'un état au-dessus du commun ))J, ravie d''être offerte en modèle, applaudissait le poète-courtisan.

On voit quelle heureuse fortune eut la pièce de Rochon de Chabannes. Jouée pendant près de soixante ans à la, Comédie-Française^ elle fut également applaudie hors de France. Si l'on excepte les œuvres de Marivaux et de Beaumarchais ^ il y eut peu de comédies au XVIIl^ siècle dont la carrière fut aussi brillante. Aujourd'hui on ne connaît plus guère Heureusement. Cette aimable bluette^ qui peut-être plairait encore à un public de lettrés., n a jamais été reprise. On ne la lit pas^ car les éditions en sont devenues assez rares. Elle inéri' tait donc d'être réimprimée. Puisse-t-elle retrouver son succès d'antan auprès des lecteurs curieux de l'histoire du théâtre !

Il 710US reste à signaler les différentes éditions û^'Heureusement.

Notice

La première parut en 1^62 à Paris chez Sébastien Jorry^ « rue et vis-à-vis de la Comédie Françoise. Au grand Monarque et aux cigognes ». En tête de la brochure se trouvait une gravure de La Fosse d'après un dessin d'Eissen représentant la collation de la scène X ; au-dessous de l'estampe les armes du Prince de Condé (i).

En IJJ4, la veuve Duchesne (Paris^ rue Saint- Jacques, au-dessous de la Fontaine Saint-Benoît, au Temple du Goût) publiait une nouvelle édition i'Heureusement. V auteur^ nous apprend Véditeur, en avait lui-tnême revu et corrigé les épreuves. L'estampe de La Fosse ornait aussi cette édition.

Deux atis plus tard (ly/ô), Rochon réunissait ses œuvres dramatiques en un volume in-8° imprimé chez la veuve Duchesne, En plus ^^'Heureusement, ce volume contenait La Manie des arts, Les Valets maîtres, Hilas et Sylvie et Les Amans généreux.

Enfin en ijSô., toujours chez la veuve Duchesne, paraissait en deux volumes in-8° la seconde et dernière édition du Théâtre de Rochon. Le to?ne I contenait les mêmes pièces que V unique volume de l'édition précédente et L'Amour français. Dans le tome II se trouvaient Le Jaloux, Le Duel, La Tribu, Le Seigneur bienfaisant et quelques poésies fugitives.

(i) Nous donnons la reproduction de cette estampe en tête de notre édition.

^,'otice

Ajoutons ^z/'Heureusement .iiftst que Le Jaloux, La Manie des arts, Les Amans généreux et Les prétendus ont été réimprimés au commencement du XIX^ siècle dans le Répertoire général du Théâtre-Français (Paris^ Veuve Dabo, à la librairie stéréotype).

Le texte û^'Heureusement, que nous publions^ est celui de l édition de ij86 ; nous donnons en note les variantes des éditions de 1^62 et de 1-^4.

Jean-Jacques Olivier.

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M. LISBAN.

MADAME LISBAN.

LINDOR

MARTON

PASQUIN

M. Préville.

M^^' Hus.

M. Mole.

M^^^ Dangeville.

M, "Dubois.

La Scène est dans l appartement de Madame Lisban.

Comédie en un acte et en vers.

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