SCENE I
MARTON, MADAME LISBAN.
MADAME LISBAN.
Mon mari soupe-t-il aujourd'liui chez Dormène ?
MARTON
Oui, Madame, et de plus, malgré votre migraine, Il prétend, m'a-t-il dit, vous y donner la main.
MADAME LISBAN.
Il le prétend, Marton ? Il le prétend en vain. Cette femme m'ennuie et je n'ai pas, ma chère, Pour plaire à mon mari la force nécessaire D'essuyer tous les jours le stérile entretien De cette extravagante. Elle lui plaît : eh bien I
Heureuseme7it
Qu'il y passe son temps et me laisse tranquille. Mais laissons ce propos qui m'échauffe la bile Et parlons d'autre chose.
M ART ON
Oui, du petit Cousin.
MADAME LISBAN.
Eh ! mais, qu'est devenu ce petit libertin ? Qu'aura-t-il fait, Marton ? N'es-iupas étonnée Q.ue nous n'ayons pas vu Lindor de la journée ?
MARTON
Non... Il s'amuse ailleurs.
MADAME LISBAN.
Marton, l'aimable enfant ! Toujours dansant, chantant, sautant, gesticulant, Rêvant, imaginant cent tours d'espièglerie ; Riant, riant sans cesse à vous faire envie ; Parlant sans raisonner, mais déraisonnant bien ; Disant avec esprit une fadaise, un rien. Ah ! Marton, à seize ans, et doué sans partage Des agrémens divins, qui parent ce bel âge ; Que tout cela sied bien !... Oh ! je rafolle, moi, De ce petit fripon.
MARTON
Moi de même, ma foi.
Mais, pour ma sûreté, lorsque je l'envisage. Je voudrois lui trouver un air un peu plus sage.
HeuTeusevient
MADAME LISBAN.
Cela le gâteroit : il est charmant, Martcn.
MARTON
Il ne le sçait que trop, le dangereux fripon.
MADAME LISBAN.
J'en conviens : mais il mêle à cet enfantillage Dessentimens si tiers d'honneur et de courage, Que tout cela, Marton, le rend intéressant.
MARTON
C'est un vrai polisson, un polisson charmant. Il s'aime, il se contemple ; il court dans une glace Admirer de son port l'élégance et l'audace ; Il nous fait remarquer sa jambe, son mollet: « S'ils étoient emportés^ dit-il, par un boulet, « Là, sérieusement, ce seroit bien dommage. « Eh bien! j'aurois la Croix; oui, laCroix, àmonâge. — La Croix pour une jambe ! — Ah ! de bon cœur,
[ma foi, « Je les sacrifierois toutes deux pour le Roi. » Il tire son épée ; et, bravant nos allarmes : « Une, deux, trois ; à vous et rendez-moi les
[armes », Nous dit-il. Un fusil vient à frapper ses yeux ; Il le met sur l'épaule et fait le merveilleux, Enfonce fièrement son chapeau sur la tète, Va de droite et de gauche, avance un pas, arrête,
Nous ajuste, fait feu, s'amuse de nos cris,
Et vole dans nos bras pour calmer nos esprits.