SCÈNE XII
MADAME LISBAN. M. LISBAN.
MADAME LISBAN.
Ah ! vous voilà.
M. LISBAN.
Je viens te tenir compagnie.
Heureusevient ji
MADAME LISBAN.
[Haut :) (.4 part :)
Vous me faites plaisir... Je ne sçais quel parti Dans cette occasion prendre avec mon mari.
M. LISBAN.
La joie, à mon aspect, dans tes regards éclate. Tu ne m'attendois pas ?
xMADAME LISBAN.
Votre retour me flatte, N'en doutez point, Monsieur.
M. LISBAN.
Je suis bien bon, dis-moi, De revenir souper tête-à-tête avec toi.
MADAME LISBAN.
Mais je ne soupe pas.
M. LISBAN.
Moi non plus ; mais je cause.
MADAME LISBAN, à part.
Je vais lui découvrir...
M. LISBAN.
Tiens, parlons d'une chose. Tu ne rougis donc pas d'adorer ton époux Mais rien n'est plus bourgeois. Sais-tu bien, entre
[nous,
J2 Heureusement
Que ce goût suranné, tes grands airs de décence Désolent tout le monde et demandent vengeance(i)?
MADAME LISBAN.
L'hymen m'unit à vous ; et je ne pense pas Que l'on doive prétendre à mes faibles appas.
M. LISBAN.
Ainsi Cléon, Durval, cette folle jeunesse, Qui compose ta Cour, t'obsède et me caresse ; Chacun doit trouver bon que ton cœur attendri^ Malgré les mœurs du tems, lui préfère un mari;
(i) Variante :
Mais rien n'est plus bourgeois. Sais-ta bien, entre nous, Qu'on en rit dans le monde et qu'on dit sans mystère : Il faut absolument qu'ensemb'e on les enterre, Ou que loin de Madame on exile Monsieur, Pour pouvoir la former, hamaniser son cœur Et la mettre au courant .. Que c'est une misère Que tes opinions ; ta gloire une chimère; Que tu n'es bonne à rien dans la société Depuis notre union ; que ta folle fierté, Ton amour suranné, tes tons de bienséance Désolent tout le monde et demandent vengeance.
(Édition de 17Ô2.)
Autre variante :
Mais rien n'est plus bourgeois. Sais-tu bien, entre nous. Qu'on en rit dans le monde et qu'on dit sans mystère : Il fajt absolument qu'ensemb'e on les enterre, Ou que loin de Madame on exi^e Monsieur, Afin de la former, d'humaniser son cœur. Ton amour suranné, tes tons de bienséance Désolent tout le monda et demandent vengeance.
(Édition de 1774.)
Que tout soit, en un mot, pour le pauvre bon-homme : Pour quel époux encore ! Un époux, qui t'assomme, Un sot, un ennuyeux, un bavard, un oison. N'est-ce pas, mon enfant? Quelle comparaison Avec tous ces messieurs ?
MADAME LISBAN.
Je n'en dois faire aucune.
M. LISBAN.
Je les plains s'ils n'ont pas de meilleure fortune. Ils en sçavent bien long tous ces beaux messieurs-là. T'ont-ils bien ennuyée ? Ah ! conte-moi cela. " Et le petit Lindor, lui vient-il de l'audace ? Tu rougis... Quelle enfance (i) !
MADAME LISBAN.
Épargnez-moi, de grâce, De semblables discours.
(i) Variante :
T'ont-ils bien ennuyée ?... Ah ! conte-moi cela. Quel est le plus adroit ? Cléon, Durval, Fiorise ? Je crois que ce dernier pare la marchandise, Qu'il sçait la débiter. Il te chassait de près ; Il doit être piqué d'avoir perdu ses frais. Fiorise a de l'esprit, satigure a des charmes. Eh ! que sçais-je, peut-être a-til le don des larmes ? N'en a-t-il pas versé pour toucher ta vertu ? Et le petit Lindor, comment le traites-tu ? Comment s'en tire-t-il t Lui vient-il de l'audace ? Tu rougis... Quelle enfance !
(Édition de 1762.
j^ Heureusement
M. LISBAN.
Oh ! tiens, je n'aime pas Ces superbes vertus qui font tant de fracas.
MADAME LISBAN.
Vous y comptez pourtant ?
M. LISBAN.
Oh point !... Je te dévoile Que je ne compte ici que sur ma bonne étoile. Tiens, m.on cœur, j'ai connu bon nombre de Beautés, Je leur ai fait cent tours, cent infidélités, J'étois un vrai fripon ; eh bien ! pas une Belle, Malgré des torts réels, n'a pu m'étre infidelle. Je te puis avouer, sans être fanfaron, Que, quand je suis aimé, c'est, ma foi, tout de bon. Ce n'est pas que je sois plus aimable qu'un autre. Chacun a son mérite et l'on s'en tient au nôtre. C'est un je ne sçais quoi, qui, je ne sçais comment, Comme dit bien.. . Molière... assez comiquement. Enfin, tu comprends bien, n'est-il pas vrai, ma Reine ? Par exemple, tu vois si ton mari te gêne. As-tu donné ce soir rendez-vous à quelqu'un ? Suis-je de trop ? Je sors, si je suis importun.
MADAME LISBAN.
Non, vous ne sçauriez l'être et c'est me faire outrage.
M. LISBAN.
Tu sens que tout ceci n'est qu'un pur badinage.
MADAME LISBAN, se levant de table.
Oui, je le pense ainsi... Je vais me retirer. Donnez-moi la main.
M. LISBAN.
Soit. Mais avant que d'entrer Je vais chercher...
MADAME LISBAN.
Quoi donc ?
M. LISBAN.
Pour t'amuser, ma chère, Je veux te lire un Conte.
MADAME LISBAN.
A présent ? Pourquoi faire
M. LISBAN.
Un Conte singulier, qu'on nomme heureusement. C'est un benêt d'époux qui rentre justement... Il croit que son retour charme son Artémise, Lui tient de sots propos, dont il la croit éprise ; Il lui dit des douceurs, comme nous autres foux Nous pourrions tendrement nous en dire entre nous. Non, rien n'est plus piquant. J'ai la tête remplie De cette ingénieuse et charmante folie.
Je vais t'aller chercher ce petit Conte-là ; Il est dans le Salon ; cela te bercera.
(// entre dans le salon.)
y 6 Heiireusemeiit