MARTON, LINDOR, MADAME' LISBAN
[Marton rentre, faisant apporter une table sur laquelle est dressée une collation.)
MADAME LISBAN.
Laissons cela, Lindor, et changeons de discours.
LINDOR
Voyons; que dirons-nous de mieuxque nos amours?
MADAME LISBAN.
Soupez -vous aujourd'hui ?
LINDOR
Question fort touchante !
Je devrois pour cela vous quitter, ma parente.
MADAME LISBAN.
Vous ne feriez pas mal de suivre ce dessein. Car je ne soupe pas et vous mourrez de faim.
MARTON
(A Madame Lisban.)
Bon, il mourra de faim ! A-t-on faim quand on
[aime ?
Nous soupons en malade, il soupera de même.
{A Lindor.)
Allons... qu'en dites-vous?
LINDOR, à Marton.
Je ne changerois pas Ce dessert de TAmour pour le plus beau repas.
(A Madame Lisban.) Mais à propos... Gomment?... Qu'avez-vous ?
MADAME LISBAN.
La migraine; Et comme mon époux est allé chez Dormène,
(A Marton.) J'étois... Mais es-tu folle ? Il faut changer cela.
LINDOR
Tout comme vous voudrez ; pour moi, je reste là.
(A Marton.) Asseyons-nous, cousine ; et toi, fais le service. Nous aurons là vraiment un beau garçon d'office.
{Lindor s'assied d'abord^ et dit ;)
A Madame Lisban assise.
Allons, point de façons... Que cet instant m'est
[doux (i), Cousine, où je me vois tête à tête avec vous I Je crois avec ma femme être dans mon ménage ; Elle n'est pas parée et m"en plait davantage : Un simple négligé par TAmour inventé Relève innocemment Féclat de sa beauté, Et je me flatte encore qu'on a pris pour me plaire Le frais ajustement d'une simple Bergère. Eh ! pensez-vous aussi que je sois votre époux ?
MADAME LISBAN.
Qu'y pourriez-vous gagner ?
LINDOR
Des droits.
MADAME LISBAN.
Y pensez-vous ?
Valent-ils les refus qu'une femme estimable Fait souvent à Tamant, qu'elle trouve adorable ?
{Lindor montre de l'humeur.) Mais, qu'avez-vous, Lindor, qui vous afflige ainsi ? D'où vient que tout-à-coup votre front s'obscurci ?
LINDOR
Ah ! vous ne m'aimez pas.
(i) Variante:... Que cet instant est doux. (Édition de 1762.)
MADAME LISBAN.
Non comme VOUS, sans doute; Je m'en garderois bien.
MARTON
On sait ce qu'il en coûte.
MADAME LISBAN.
{Lui présentant quelque chose de la collation.) Tenez.
LINDOR
{Lui prenant la main.)
La belle main !
xMADAME LISBAN.
Finissez, Lindor.
LINDOR
Non.
C'est trop me retenir, vous m'en ferez raison. Je ne puis résister au charme involontaire...
[Il baise sa main.) MADAME LISBAN.
[Retirant sa main.) Mais vous devez du moins craindre de me déplaire.
MARTON
[Lui versant un verre d'eau.) Voici, mon beau Monsieur, pour calmer vos esprits.
Heureuseine7it
LINDOR, ^ Marton.
Verse rasade, Hébé; je veux boire à Cypris.
MADAME LISBAN.
Je vais donc boire à Mars (i).
MARTOX.
Qui vient troubler la fête ?
Ciel î qu'entends-je ? Un carosse ! A la porte, il
Ts'arrête :
Il entre : c'est Monsieur... Où nous sauverons-nous?
MADAME LISBAN, à Marîon.
Eh ! pourquoi nous sauver ?
MARTON, à Madame Lisban.
Moi, je crains son courroux.
MADAME LISBAN.
Qui pourroit l'allumer ?
MARTON
Comment ! Votre migraine, Le refus de souper avec lui chez Dormène, Lindor, en ce moment tête-à-tête avec vous,
(i) K Mlle Hus s'étant retournée avec grâce et modestie vers Mgr. LE PRINCE DE CONDÉ, qui assistoit à la première représentation de cette Pièce, le Public avec elle lui fit l'application du mot de Mars et les applaudissements furent universels. »
Voilà plus qu'il n'en faut pour fâcher un époux, Pour perdre sans retour toute sa confiance. Madame, fiez-vous à mon expérience.
Allez, vite Lindor, partez, suivez mes pas.
MADAME LISBAN.
Eh ! mais, Marton...
MARTON
Marton ne vous écoute pas.
(Marton sort et emmène Lindor, qui fait le la:[^:{i d'aller et venir pour prendre son chapeau, quil a laissé sur un fauteuil, ranger sa chaise et emporter une assiette de dessert.)