DE CETTE EDITION
Lg roman d'iTiA;^ parut en 1840, et reçut du public un accueil si favorable que le succès dépasse aujourd'hui une trentaine d'éditions, en tous formats, illustrés ou non. La même progression a été à peu près suivie par la Floride et la Guerre du Nizam^ complément de la trilogie indienne.
L'auteur SEéva s'était toujours refusé à restituer à ce roman certains passages que les exigences de la première publication avaient fait supprimer. Cette édition nouvelle remplit enfin cette lacune ; elle est revue et corrigée avec le plus grand soin, et tout à fait conforme au
s PRÉFACE.
manuscrit original, c'est-à-dire augmentée de plusieurs chapitres inédits.
Il a paru opportun aussi de placer en tète de la trilogie une appréciation de Tœuvre entière, extraite du Moniteur universel An 29 février 1 860, «t due à la plume de M. Georges Beli.
« L'ORTENT » DE MÉRY.
XJn jour, dans un de ces graves salons lettrés qui furent une des gloires de la France au dixseptième et au dix-huitième siècle, Bernardin de Saint-Pierre devait faire la lecture de Paul ei Virginie. C'était la façon de se produire dans ce temps-là. On annonçait à madame du Deffant ou à madame Geoffrin, quand on avait l'honneur d'être compté parmi les amis de ces illustres femmes^ qu'on avait terminé l'œuvre dont on avait souvent parlé longtemps à l'avance. Aussitôt elles convoquaient leur société habituelle, des femmes comme celles que nous retrouvons dans les peintures de Boucher, de Watteau, de Latour; des magistrats instruits en toutes choses, des grands seigneurs spirituels, des petits abbés qui ne redoutaient aucune des frivolités mondaines, des hommes de lettres appelés à toutes les fêtes par droit de talent et d'esprit. Tout le monde était averti, le ban et Tarrière-ban. Le moment venu, le lec-
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teur devenait pour quelques heures le hêros^ de nos jours on dirait le lion, de cette réunion d'élite. Le premier jugement sur l'œuvre était ainsi rendu entre quatre tapisseries, et ce jugement faisait ensuite autorité dans le public, qui n'était appelé à prononcer qu'en seconde juridiction. Ce qui arriva pour l'œuvre indienne de Bernardin de Saint- Pierre, tout le monde le sait. Thomas, dont personne ne s'avise de lire une ligne après la sortie du collège, s'endormit dans son fauteuil en rôvaut de V Eloge de Marc-Aurèle; Buffon, sans attendre la fin, secoua les riches dentelles de son jabot et de ses manchettes, et demanda son carrosse pour aller admirer la nature au Jardin des plantes ; la société tout entière demeura stupéfaite ; elle se crut victime d'une mystification ; elle ne comprenait la littérature d'imagination qu'à la façon de Tabbé Prévost, ou, mieux encore, de Grébillon le fils.
Et cependant, à côté de Bufi'on, de Thomas, de la Harpe, de Bernardin de Saint-Pierre lui-même, auraient pu s'asseoir quelques-uns des compagnons de Dupleix et de Labourdonnaye, les héros de rinde française. A ce moment singulier de notre histoire, plus d'un gentilhomme s'arrachait aux délices de Versailles et de Paris, aux plaisirs de la cour et de la ville, et se faisait marin sous les ordres du bailli de Suffren, ou allait grossir
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la troupe héroïque des soldats de Bussy-I'Indien ou de Raymond, le fils de Dupleix. Nous n'avions encore dépouillé aucun de nos goûts aventureux, et la double presqu'île de Tlndus et du Gange connaissait la France par les côtés les plus nobles et les plus chevaleresques de notre caractère national. Gomme l'a dit un historien anglais, nous avions été dans llnde le plus brillant des météores. La bravoure, la générosité, la grandeur de nos pères, avaient môme trouvé leurs poëtes indiens. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à prêter l'oreille aux chansons populaires que chantent encore aujourd'hui les indigènes à Madras, à Bombay, à Galcutta.
Quoique nos goûts littéraires ne soient pas tout à fait identiques à ceux des siècles qui nous ont précédés, il y a toujours chez nous une tendance marquée à ne vouloir nous intéresser vivement qu'aux œuvres s'occupant de nous, de nos mœurs, de notre manière de vivre, dépeignant nos habitudes, et calquant les héros d'imagination sur les hommes et les choses que nous coudoyons et rencontrons tous les jours. II fallait donc un certain courage à un écrivain pour rompre brusquement avec toutes les traditions, .pour heurter en face des goûts connus et éprouvés, et se lancer avec une hardiesse sans égale dans des domaines inexplorés jusqu'à nos jours, pour faire
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entrer dans l'action de ses drames, non-seulement les diverses races d'hommes avec les passions qui caractérisent chaque nationalité, chaque nuance de cheveux ou de peau, mais encore les lions, les tigres, les éléphants, ces grands animaux qui occupent en maîtres souverains les plus beaux domaines de notre planète; il fallait savoir leurs mœurs, leurs aptitudes, leurs goûts, non pas à la façon des naturalistes, qui, en général, ne prêtent leur attention qu'à la mort, mais en observateur qui croit religieusement que la nature entière, par une évolution progressive, marche vers un but mystérieux qu'il est donné aux seuls hommes de génie d'entrevoir quelquefois! Ce courage, M. Méry l'a eu lorsque, déjà en pleine jouissance de sa grande réputation littéraire, il aurait pu, comme on disait jadis, se reposer sur ses lauriers. Mais, de nos jours, l'œuvre du littérateur n'est jamais close. Jusqu'à la dernière heure, il se doit au public qu'il a su créer autour de lui. II ne lit plus son œuvre dans un salon avant de l'abandonner à tous les vents de la publicité. Il pense,, il parle, il écrit, et ses pensées, ses paroles, ses livres sont aussitôt recueillis par une foule avide de s'assimiler cette nourriture intellectuelle. La littérature mène le monde^ a-t-on dit quelquefois^ On a eu raison en ce sens que le roman, tel que nous l'avons fait, tel que nous l'avons agrandi, est
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devenu la forme littéraire par excellence, et que^ sous l'aile charmante de la fiction, des esprits éminemment sérieux, malgré des apparences frivc^es^ ont pu envoyer aux quatre points cardinaux, et du salon jusqu'à la mansarde, de précieux ensei* gnements.
M. Méry est pour nous un de ces esprits. Habile à calculer la portée d'une idée, et en môme temps dédaigneux de tout ce qui peut paraître ennui, prétention, pédantisme, il prend souvent les allures les plus folles pour dire une chose grave. Le rire n'est souvent qu'à la surface, et quand, à la seconde lecture, il est permis de remarquer des détails échappés à la première, on est tout étonné de trouver un penseur où l'on n'avait vu d'abord qu'un poëte et qu'un homme d'imagination.
Témoin ce que j'appellerai volontiers les œu- • vres indiennes de M. Méry. Parmi elles il y en a quelques-unes d'anciennes. Héva^ la Floride^ la Guerre du Nizam forment une trilogie célèbre quie le temps a déjà œnsacrée. Les Damrm de Vlnde^ le Paradis terrestre y sont de date plus récente. Mais ces œuvres nouvelles sont les dignes sœurs de leurs aînées. Elles ont toutes un cachet qui leur est propre, une saveur sui generis qu'on ne sautait oublier. Elles resteront eomme un des plus eurieux monuments de ce qu'a pu entreprendre
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et mener à bonne fin la littérature contemporaine, soi-disant d'imagination pure. Qu'on les examine tant qu'on voudra, l'examen ne pourra que tourner à l'honneur de notre temps.
Quand il mit pour là première fois le pied dans ce domaine littéraire, M. Méry ne se .dissimulait aucune des difficultés de la tâche. Il savait comme tout le monde l'aventure de Paul et Virginie ; il connaissait son public parisien ; il l'avait déjà tâté bien des fois en lui envoyant les plus hardis paradoxes {Anglais et Chinois avait passé pour tel ; demain ce paradoxe sera une vérité) ; il écrivit fféva, en ayant eu le soin de se préparer une grande consolation pour le cas où ce livre viendrait échouer devant le parisianisme des Parisiens.
Cette consolation, il nous a été permis de la voir dans le cabinet du directeur à la bibliothèque de Marseille. En 1844, elle se trouvait éparpillée sur une grande table qui occupait presque tout l'appartement. Il y avait là les immenses in-folio de Raffles et de SoUweins sur Geyian et l'Inde anglaise, avec leurs splendides images, deux publications merveilleuses comme en entreprennent quelquefois les grands seigneurs lettrés de l'autre côté du détroit ; il y avait Sonnerat, dont le voyage fait autorité ; le capitaine Taylor, un des héros de la guerre des étrangleurs, qui a raconté ses expéditions nocturnes dans trois volumes in-
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quarto. La France^ sur cette table, était représentée par Jacquemont. Au milieu de tous ces iiyres, ou plutôt de toutes ces planches gravées avec un art infini, M. Méry s'amusait à voyager en imagination. 11 s'enthousiasmait en parlant de ces merveilleux pays qui auraient pu être les nôtres, le Bengale, le Pendjaub, Java, Sumatra, les iles de la Sonde, l'Afrique orientale. Puis, la moindre circonstance ramenait sa pensée sur le temps présent, et alors, tout d'un coup, un nuage voilait son front. La pensée joyeuse reprenait bien vite le dessus ; mais, pour quiconque eût observé, il était évident que l'écrivain était travaillé par une préoccupation constante. Cette étude des pays aimés du soleil, qui charmait les loisirs du poëte et le consolait de bien des déceptions, nous a certainement valu les beaux livres dont nous nous occupons.
Héva, le premier en date et celui dont on cite le plus souvent le nom, est, à notre avis, le moins original, si tant est qu'on puisse employer ce mot pour une œuvre où l'on trouve à chaque page une forme, des idées et même des situations qu'on chercherait vainement ailleurs. Expliquons-nous. Aujourd'hui cette trilogie, Héva^ la Floride et la Guerre du Nizam, est acquise au domaine général de la littérature ; il est donc permis à la critique de la placer un peu haut pdur distinguer la
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pensée qui a donûaé la construction de l'eMiTre entière. Or, si un drame luimain se déroule dans ces trois œuvres, il est incontestable pour moi que ce drame n'est que le complément du paysage; que l'ouvrage capital de M. Méry, c'est la peinture du lion, du tigre, de Téléphant, du chien, de l'arbre, de la plante. Ces livres ne sont pas de ceux dans lesquels on retrouve ce qui se fait chaque jour autour de nous. M. Méry n'est pas de ces observateurs qui épient les actions de leurs voisins pour les consigner dans leurs livres. Son idéal artistique est plus haut placé. L'honmie et ses (Buvres ne lui font jamais oublier les grandes créations naturelles.
C'est à ce point de vue que j'ai pu parler A'Héna comme je l'ai fait plus haut En effet, il y a pour héroïne à ce roman une femme dont la eoquetr* terie ne déparerait pas une société parisienne. Entourée de passions qu'un regard de ses yeux allume dans le cœur de tous ceux qui l'approebeni» elk vit sans aimer qui que ce soit^ pas môme son mari, et le pauvre Gabriel^ après une nuit formidable passée à tuer des tigres, part sans avoir vu son amour et son dévouement récompensés d^un sourire. Cette intrigue en elle-même aurait pu tout aussi bien avoir pour cadre les coteaux de Meudon ou la vallée de Montmorency. Aussi n'estelle qu'accessoire, à mon sens. Le point capital
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du livre, c'est la chasse m tigre sur les bords du Gouroul, ce sout les intrigues qui entourent les habitations du lac de Tinnevely après la disparitioD de Mounoussamy.
Gardons-nous d^attacher une importance trop grande à l'espèce de reproche que je viens de formuler. Ayant à écrire une trilc^ie, M. Méiy ménageait son- public. Il l'habituait, le façonnait peu à peu, se permettant des audaces nouvelicls chaque fois qu'il voyait réussir une de ses audaces antérieures ; mais le succès était nécessaire, parce que ces œuvres cachaient un but qu'il fallait atteindre : jeter dans les imaginations fraoçsuaes im peu de cet esprit d'aventure qu'elles paraissent avoir perdu depuis vingt-cinq ans, engager la jeunesse à profiter des années fortes pour visiter le terres lointaines et agrandir par quelque conquit le domaine national.
C'est dans la Floride surtout que M. Méry a fait entrer le plus de ces idées. Rien n'est simple comme le drame qui sert d'action à ce roman. Trois naufragés, un Anglais, sir Edward Klerbbs, ancien personnage d*fféva, et le lien vivant et esDentrique de toute la trilogie ; un Français, Lorédan de Gessin, et une jeune fille espagnole sont aventurés dans un désert à la recherche d'un abri et d'un asile. Après bien des angoisses, une haMtation^ une seule s'offre à eux. C'est là que vit avec
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deux jeunes gens^ son neveu et sa nièce, nés dans ces solitudes, un patriarche américain, le vieux capitaine Jonathen, qui s'est retiré du monde par amour de l'existence biblique. L'hospitalité ne pouvait être refusée. On accueille les étrangers religieusement; mais, avec eux, l'amour entre sous ce toit solitaire, amour puissant comme le désert africain dans lequel on se trouve; sauvage et impétueux comme tout ce qui pousse sur cette terre équatoriale où le naufrage a jeté les trois Européens.
Fidèle à ses idées sur le croisement des races et à l'amélioration humaine qui doit résulter de la fusion des sangs et des caractères, M. Méry brise sans pitié les sympathies des hommes civilisés ; il se range du côté des instincts du cœur et les fait triompher au milieu des péripéties émouvantes qu'il conduit avec une habileté rare à travers des chasses aux lions et aux éléphants, des explorations de pays vierges, comme on n'en trouve que dans les livres de cet écrivain. Il faut avoir la palette magique dont il dispose, une plume qu'aueune difficulté de style n'arrêta jamais, pour peintre et décrire comme il le fait toutes les scènes créées, arrangées, combinées par son imagination. Cette maison au désert, gardée par un lion domestique, momé et diffamé, devient entre les mains de M. Méry une oasis merveilleuse que
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chacun voudrait habiter. L'esprit le moins actif se prend à rêver avec sir Edward la construction d'un port à la baie d'Agoa. Les idées d'échange et de commerce pénètrent facilement quand elles sont exprimées dans cette prose éminemment spirituelle qui distingue notre écrivain, et l'on se demande si^ à Theure où la vieille Europe cherche Û3 toutes parts à déverser le trop-plein de ses manufactures et de ses populations, toutes ces côtes orientales d'Afrique doivent rester éternellement abandonnées, éternellement vierges de conquérants qui en prennent possession et de travailleurs. La, Floride est le triomphe du style pittoresque. L'amour y joue un rôle, un grand rôle, nous l'avons dit; mais, du moins, ce n'est pas ici une de ces fastidieuses histoires comme on en trouve partout. Il est convenu qu'un roman sans fable amoureuse ne saurait exister. M. Méry a relevé la sienne, outre ce que nous avons dit de la nationalité des personnages, par les paysages grandioses au milieu desquels se déroulent toutes les péripéties de l'action : paysages comme l'Afrique entière, écartelés de verdure et d'aridité. On peut ouvrir le livre au hasard, on trouvera toujours le peintre. Citons néanmoins l'entrée des chasseurs dans le cimetière des éléphants : c'est une des plus belles pages de notre langue.
Le succès aidant, M. Méry se trouvait parfaite-
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ment à son aise dans ces sujets qui auraient épou* vanté tout autre que lui. Naturellement ennemi du bruit, timide même dans les habitudes ordinaires de la vie, il a des audaces artistiques incroyables. Son œuvre entière est là pour en témoigner. Mais souvent il s'arrête ou se détourne pour éviter une tempête qu'il redoute, uniquement parce qu'elle le troublerait dans son amour de la vie tranquille. Ici rien de pareil n'assombrissait l'horizon. Aussi ^ dans la Giterre du Nizam^ le troisième terme de cette trilogie^ s'en donna-t-il à cœur joie.
Depuis la première page jusqu'à la dernière, tout dans cet ouvrage est en dehors des allures habituelles de nos livres, tout est franchement original. Il y a là, comme dans les précédents, luttes d'hommes et luttes d'animaux. La France n'y est représentée que par une femme; mais la comtesse Octavie est la véritable héroïne du roman.
On voit que M. Méry a sculpté cette figure avec amour. Il a concentré sur elle toutes les observations fines, ingénieuses, profondes, recueillies pendant un grand nombre d'années dans le monde distingué dont il aime à s'occuper. C'est la comtesse Octavie qui conduit toute l'action romanesque ; qui tient tête à sir Edward qu'elle aime, déteste, adore tour à tour, furieuse de se voir entourée de mvstères dont sa nénétration ne oeut
C l'OBSBNT • Dfi KÉRT. i ft
Tenir à bout, subissant dans quelques heures tous les sentiments, montant et descendant en un clin d'œil l'échelle des émotions les plus diverses ; vérkable femme de haute vie que rieu n'étonne, rien n'arrête, rien ne surprend ; mais £emme cependant, c'est-à-dire, avec les qualités les plus éminentes, ayant les dé£aiuts et les faiblesses de son sexe. Sans sir Edward, encore une de ces figures merveilleuses que M. Méry seul pouvait créer et fûire vivre, jamais eette formidable guerre du Nizam n'aurait été terminée. La comtesse Octavie aurait, à l'heure opportune, fait échouer les plans les mieux combinés du colonel Douglas. Mais c'est dans le livre qu'il faut aller chercher toutes ces choses, voir conunent sont mises en saillie les qualités diverses de la Française Octavie, de la Grecque Amalia, de la jeune Indienne, de l'Anglais Douglas, éa. Polonais Elona Brodzinski, de llndien Niizam, du eosmc^ôlite Edward Klerbbs, sans compter une foule de figures de second plan qui, sous eette phime, saveat aus^ avoir leur intérêt.
C'est dans le livre qu'il faut, an milietL des deserqitions splendidesde la végétation indienne, voir se dérouler les scènes terribles, comme celtes du temple de Doumar-Iieyna; mêlées de terreurs, de grâce et d'esprit chevaleresque, eomme celle où sir Edward et la comtesse Oetavie, réfugiés la nuit
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dans une cabane, perdus dans les bois^ sont visités par un tigre royal que sir Edward tue au moment où la gueule du monstre s'ouvre pour les dévorer; des scènes charmantes, comme celle où sir Edward et la comtesse parlent en riant de leur mariage....
A l'époque où parut la Guerre du Nizam, ceux qui^ en France, connaissaient la double presqu'île indienne, étaient presque portés à ne considérer ce pays que comme un accident géographique.
Les luttes des Anglais, leurs travaux intérieurs de conquête, leurs efforts d'assimilation, fournissaient à peine de loin en loin thème à quelques articles de gazettes. Vainement, ici ou là, quelques voix parlaient-elles du général Allard ; de la lutte des Sikes et des Gourkas, des combats des Afgans; tout cela expirait sans écho et était oublié dès le lendemain. Il fallut le talent de M. Méry, fort aimé du public, son charme de conteur, son esprit qu'aucune prodigalité ne saurait épuiser, pour faire lire avantageusement cette trilogie indienne à côté des Mystères de Paris^ des Trois Mousquetaires, de Comuelo. Aujourd'hui tout cela est bien changé. Nous avons été obligés de prêter l'oreille au bruit qu'a fait la chute du royaume d'Aoude, au bruit de la révolte des Gipayes, qui a culbuté la Compagnie des Indes pour donner ces vastes pays à la couronne d'Angleterre. Plus que
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jamais les livres de M. Méry sont de saison. Quand on les relit aujourd'hui^ comme on n'a plus hâte de voir comment se dénoue une situation romanesque, on est frappé de toutes les pensées profondes qu'ils contiennent sur la paix^ la guerre, le commerce, la colonisation, l'homme et la femme dans les cas exceptionnels de la vie et suivant la race à laquelle ils appartiennent. On admire surtout la pénétration énorme de l'esprit du poëte, qui prévoyait déjà en 1844 tout ce qui est arrivé douze et quatorze ans plus tard.
Ce qui frappe également dans ces livres, * c'est la dépense prodigieuse d'érudition de toute sorte qui s'y trouve mêlée sans cesse au récit. Si la flore des Indes commence à être vulgairement connue, certainement c'est à M. Méry qu'on le doit. Une de ses femmes, dans la Guerre du Nizam, mêle à sa chevelure noire les blanches fleurs du sthanopœa. Suivant leur espèce, ces fleurs portent sur un dés pétales une tête de tigre ou une tête d'éléphant, absolument comme un des sphinx les plus vulgaires de France porte une tête de mort sur son corselet. Les gens peu habitués aux merveilles de l'histoire naturelle crurent à une fantaisie du poète. On lui en fit même l'observation ; M. Méry ne répondit pas. Il n'en était rien cependant ; le temps devait se charger de la justification. On voit aujourd'hui des sthanopœas dans les serr s fran
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çaises, et tout le monde connaît le phénomène végétal. Je pourrais multiplier de pareils exemples; celui-là me sufût.
Écrits dix ans après la Guerre du Nizam, les Damnés de VInde et le Paradis terrestre sont des livres de môme famille que le hasard seul des publications parisiennes a empêchés de se produire plus tôt. Pour ma part, s'il me fallait absolument choisir, je n'hésiterais pas à les préférer aux premiers. La pensée sérieuse qui guide la plume de M. Méry, quand il s'occupe de ces contrées lointaines et si dignes de nos études, se fait plus librement jour, je devrais dire plus ouvertement. On la touche de la main dès le début du livre.
La scène des Damnés de l'Inde se passe à Java, dans cette île splendide et mystérieuse qui cache au milieu de ses jungles les ruines d'une civilisation antique, dont la civilisation brahminique ne fut peut-être qu'une ramification. Ce livre est écrit pour la glorification du corsaire malouin Surcouf, qui seul, pendant longues années, a glorieusement montré dans toutes les mers indiennes le pavillon de France. Mais, quelque affection qu'il ait pour un homme, M. Méry subordonne toujours cet homme aux idées qu'il voudrait voir prendre de fortes racines sur le sol natal. Surcouf est le protecteur naturel de toutes les colonies
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au berceau, surtout quand c'est un Français qui les fonde. Dans les Damnés de Plnde, les Français ouent un grand rôle. Toutes les passions grandes et fortes sont représentées par eux : Théroïsme chevaleresque par Raymond de Glavières, l'ardeur du dévouement et la religion de l'amour par Alban Revest, l'autorité de la grâce et du charme, unis au bon sens le plus exquis, par Aurore Despremont. Quelle femme que cette veuve d'un ancien compagnon de Dupleixl Tout le monde voudrait la rencontrer sur son chemin pour tomber à ses pieds et imiter les Vadankéris, qui baisaient le pan de sa robe. Les passions mauvaises sont jetées dans le corps d'un Malais, qui tient autant du mandrille que de l'homme. Exposée aux attaques folles de ce démon, Aurore sort victorieuse de toutes ces luttes, grâce aux dévouements qu'elle inspire ; et quand Bantam, ce monstre malais, a péri dans^ le piège qu'il avait tendu, la noble femme profite de l'autorité conquise pour fonder un établissement durable dans ce pays sans cesse exposé aux caresses du soleil.
Le Paradis terrestre commence comme l'idylle de l'Éden. Mais le serpent s'y montre bientôt sous la forme d'un créole blasé, qui n'a de goût que pour le bien d'autrui. Sa punition est terrible, et de celles que M. Méry se plaît à imaginer. L'action de ce livre se passe dans une habitation isolée^ k
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quelques kilomètres de la colonie européenne de Port-Natal. Maurice et Elora vivent seuls, comme Adam et Eve, et ils sont heureux. Un éléphant domestique est attaché à Thahitation. C'est, pour nous, le héros principal du livre. Il est admirable de sagacité, de prudence, j'allais dire de tenue. On voudrait trouver dans la circulation des serviteurs aussi dévoués; mais les espèces animales peuvent seules en fournir de semblables. C'est Féléphant Nabab qui déjoue les plans ourdis contre Elora, veille à la sécurité du logis, et, à l'heure suprême, se fait le grand justicier. Je le répète ici, c'est dans le livre surtout qu'il faut aller chercher tout cela. Avec M. Méry on ne peut qu'y gagner, Jamais sa plume n'a été plus heureuse que dans les descriptions des jardins de Paradtse- Natal. L'écrivain sentait qu'il fallait donner un cadre merveilleux aux innocentes coquetteries d'une jeune femme, qui ne connaît du monde que son mari^ et qu'aiguillonne la plus naturelle des curiosités. C'était par là que devait se développer l'intérêt.
Résumons -nous. Les cinq ouvrages dont nous venons de parler forment une œuvre à part dans notre littérature. En choisissant de pareils sujets, M. Méry a voulu, sous la forme séduisante du roman et secondé par une action dramatique, instruire autant que charmer son public. Avons-
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nous besoin d'ajouter qu'il a réussi? La grande et légitime réputation de M. Méry est là pour le dire. Son nom est depuis longtemps et restera parmi les plus populaires et les plus aimés.
deorges Bell.