‹ HévaChapitre 2 sur 14 · LE FESTIN · texte numérisé non relu

LE FESTIN

Sur la côte de Goromandel^ non loin de Madras, dans les terres autrefois désertes^ on trouve un paysage si beau que les voyageurs n'en ont jamais parlé^ car les phrases manquent, et ils aiment mieux laisser dans Tlnde une omission qu'une injustice. Monsieur Sonnerat est le seul qui ait hasardé cette exclamation : — Que la nature est belle dans la solitude de Tinnevely ^ ! puis il a fait la statis* tique des factoreries de Madras.

J'ai sur mes devanciers un avantage considérable pour peindre ce paysage ; je ne l'ai pas vu. Si je l'avais vu, je ne le peindrais pas. Voici donc mon tableau, dont je garantis la ressemblance : il y a un lac, bleu comme une immense cuve d'indigoterie, qui perce une infinité de petits golfes

1 Qa*il ne faut pas cofoondre avec la province ainsi nommée, et qui est située au cap de Goromandel.

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dans une longueur de six lieues ; sur troils côtés l'horizon de ce lac est fermé par une haute montagne, et par des collines vertes à formes capricieuses, ressemblant assez à une succession de dos gigantesques de dromadaires. Du côté de la plaine, le rivage est comme un vaste jardin de tulipiers jaunes, jalonnés par intervalles de hauts palmiers, les uns groupés étroitement comme les membres 4'une famille bien unie ; les autres isolés, comme des égoïstes ou des misanthropes qui fuient la société. De même que le lac a creusé des baies 4ans la terre, ainsi la terre, par imitation, a jeté dans le lac de petits promontoires aigus comme des aiguilles de clochers qui flotteraient sur l'eau ; ces terrains ambitieux sont couverts de touffes profondes de verdure ardente, oîi se mêlent les ébéniers, lesnaucléas, lescàquiers, les érables, que la nature a prodigués pour favoriser les tigres qui veulent venir boire au lac, la nuit, sans être vus des pâles humains.

Maintenant, si vous prenez la peine de regarder au pied de la montagne, vous trouverez un chattiram délicieux *. Ses quatre colonnades d'érable rappellent un peu l'ordre pœstum adoré à Londres, ^t ne le font pas regretter ; sa toiture fort élevée

^ Chattiram vient de tdiatour, mot sanscrit qui signifia ^quatre.

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laisse un vaste passage à la circulation de l'air; son escalier de bois de sandal a vingt-deux mar-> ches, et la dernière se baigne dans le lac^ à côté d'un troupeau de jeunes et candides éléphants qui boivent l'eau et le soleil. Dans la position oti vous êtes, le chattiram vous cache une ravissante mai» son de campagae, comme Adam la rêvait dans le paradis terrestre, après sa faute, quand la terre maudite se hérissa de chardons.

Cette demeure voluptueuse appartenait en 18.. au plus riche négociant de Madras. Son nom était Mounoussamy; il naquit Indien et idolâtre^ et il n'avait pas trop changé de religion en se faisant protestant méthodiste pour épouser la plus> belle Hollandaise de Batavia, laquelle avait reçu comme don d'amitié du riche Palmer une dot d'un million de piastres. Palmer aurait fait l'au-^ mûne au Pérou.

Héva était le nom de la belle Hollandaise, épouse de Mounoussamy. A la date nébuleuse que j'ai citée plus haut, elle avait vingt-quatre ans. Si vous^ n'avez jamais été dans l'Inde, vous ne pouvez vous faire une idée de la fascination qu'exerce une jeune femme du beau sang européen dans ces climats qui brûlent le corps et l'âme. Malheur à. l'étranger qui venait s'asseoir un instant sous le péristyle de la maison d'Héva, pour admirer le lac du Tinnevely 1 Un des nombreux domestiaues de-

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rindien avait ordre de l'inviter à dîner, et ce repas accepté avec tant de joie empoisonnait moralement le pauvre voyageur ; il voyait Hé va, et il oubliait son pays, sa famille, et môme sa femme et ses enfants, s'il en avait.

Le mari d'Héva était à cet âge heureux où les passions doivent laisser l'homme en repos ; d'ailleurs on disait qu'il ne connaissait pas la jalousie, vice des pays froids, ignoré sur la côte de Goromandel ; aussi, dans sa richesse, sa solitude et ses ennuis, il ne demandait pas mieux d'avoir toujours nombreuse compagnie à sa maison : mais cette société de voyageurs, de savants, d'artistes, de parasites des quatre parties du monde, était toute composée de jeunes gens épris de sa femme, et se surveillant si bien les uns les autres que le mari pouvait fermer les yeux et compter, en pleine confiance, sur la perpétuité de son honneur conjugal. Si Pénélope n'avait eu qu'un seul poursuivant, Ulysse aurait été Ménélas; elle eut cent amoureux, et elle garda vingt ans sa vertu, nuit et jour sa broderie à la main.

Héva ne comptait que vingt poursuivants, et elle se plaignait quelquefois à son mari de ce qu'elle n'avait pas autant de bonheur que Pénélope ; le sage Indien lui disait alors :

<( Charme de mes yeux belle Héva, nous n'avons que vingt couverts à notre table et vingt

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chambres dans notre maison. Règle-toi là-dessus. »

En ce temps-là, parut sur le lac du Tinnevely un jeune savant que M. dô Lacépède avait envoyé dans rinde pour chercher un touraco blanc {turracus albus). Le Muséum naturel de Paris, malgré ses richesses universelles, était incomplet; il lui manquait cet oiseau dont Saavers avait porté le dessin à Londres. M. de Lacépède n'en dormait pas.

Le voyageur envoyé à la découverte du touraco blanc se nommait Gabriel de Nancy. Il avait des lettres de crédit pour tous les comptoirs de l'Inde, et des lettres de recommandation pour tous les savants. Les dernières lettres restèrent en portefeuille, mais les premières n'y firent pas long séjour. Il avait déjà dépensé soixante mille franc? des deniers des contribuables, et le touraco blanc n'était pas découvert. Ayant épuisé quelques presqu'îles, trois continents, deux côtes et une foule d'archipels, Gabriel attaqua les bords du lac de Tinnevely. M. de Lacépède attendait toujours l'oiseau, la paille à la main.

Le soleil, après avoir brûlé l'Inde, descendait sur rOcéan, lorsque Gabriel arriva devant la demeure de Mounoussamy. Héva était assise sous un manguier^ et elle écoulait nonchalamment les doux propos de ses adorateurs, rangés en cercle autour

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d'elle. L'époux tournait les épaules à la société, et^ par vieille habitude d'Indien^ il comptait les grains du chapelet nommé Poitah,

Gabriel, quoique savant, avait un costume élé-» gant, une figure spirituelle, et il montait fort bien à cheval. Deux nègres affranchis, et plus esclaves que jamais, prirent les chevaux de Gabriel et de son domestique; Mounoussamy se leva, et dit au jeune Français :

(( Soyez le bienvenu dans mes domaines ! que mon lac vous soit douxl »

Les adorateurs d'Héva firent un assez triste ao» cueil à Gabriel. Héva salua le nouvel arrivant avec son éventail de plumes de bengalis.

Gabriel exposa l'objet de sa mission scientifique en peu de mots. Mounoussamy fit un geste qui désignait les bois et les montagnes du nord et du midi, comme s'il avait voulu lui dire qu'il mettait ses domaines à sa disposition.

On sonna le souper. Les vingt adorateurs se levé** rent comme un seul homme pour ofi'rir vingt bras à la belle épouse, qui prit le bras de son mari» selon l'usage indien.

La salle à manger firappa Gabriel. Elle était tout à claire-voie, et décorée de colonnettes en bois de santal, style pagode. Aux quatre angles, quatre fontaines coulaient dans des bassins de granit d'Ëlora; douze nègres^ juchés sur des piédestaux

d'ébénier, agitaient dans Tair de larges éven» taîls de plumes de paons ; les sièges des conyivés étaient formés de baguettes de naucléas; des masses fraîches et veloutées de fewUes d'acanthe servaient d'escabeaux; les noix de bétel fumaient dans une cassolette d'ambre gris, et aux deux bouts de la table jaillissaient, de la gueule de deux, dragons de porcelaine japonaise, d'immenses panaches de fleurs et de rameaux d'avbres odorants, des aigrettes où s'entremêlaient tous les caprices de nuances et de parfums de la puissante nature indienne : le spondias, surnommé la fleur de Cythère; le wampi, originaire de la Chine, le laventera du Cachemire, le rima, le falsé, le marsana qui secoue ses fleurs rondes et jaunes, commedès grelots d'or.

Mais rien ne décorait cette salle de festin comme la jeune Héva, la maîtresse de la maison; elle embaumait, elle éclairait, elle ravissait les convives ; on ne regardait qu'elle, et elle ne regardait rien.

a Sita la déesse, épouse du Dieu-BleUy assise nonchalamment sous un manguier; Lackmé, la.

déesse du plaisir, née dans le jardin Mandana, ne sont pas plus belles qu'Héva dans le temple de TeorTauly. »

Ainsi parlait l'Indien Mirpour, négociant retiré des aSaireSy après avoir fondé Tune des meilleu-

Tes maisons de commerce de Madras ; et son voisin^ M. Goulab, ex-banquier à Calcutta et natif du village de Kioula^ lui disait :

« Si j'étais le Dieu-Bleu, je m'incarnerais pour elle une dixième fois. »

Et les yeux noirs de Goulab lançaient des flammes d'une lueur sinistre.

Le jeune Français Gabriel disait à son voisin, sir Edward Klerbbs, de Londres :

« Si je pouvais emmener cette femme à Paris, seulement pour la faire figurer dans Femand Cortez/}e ferais la fortune de M. de Jouy . »

Le mari d'Héva mangeait comme un tigre à jeun et buvait comme boit la plaine altérée de Tchoultry quand il pleut après une sécheresse de trois étés.

Les autres convives ne disaient rien et ils avalaient des soupirs.

On servait des plats étranges à profusion : les vins de Constance, de Lalia, de Kerana, coulaient à flots dans ces belles coupes que taille le Jémidar sur la roche de Tchaomok. Les savants buvaient comme des ignorants.

Héva mangeait du bout des lèvres, à la pointe d'une aiguille d'or, des parcelles d'un jambon de Labiata, l'ours superbe qui désole l'île de Panay. Elle semblait faire cette concession à Thumaine nature pour laisser douter encore de sa divinité.

Il fallait voir avec quel geste de nonchalance dédaigneuse elle refusait une brochette de troupiales rouges ou une aile de promerops, dont la queue a douze plumes ; par intervalles, elle aspirait quelques gouttes de cette boisson que les Indiens composent avec du poivre, du tamarin et du jus de wampi. Alors tous les yeux s'attachaient sur son bras, qui se repliait comme un cou de cygne, en agitant les grelots de pierreries d'un bracelet d'ambre jaune sur une coupe de lapislazzuli, et toutes les mains restaient immobiles, la fourchette levée sur les assiettes chinoises, de peur que les regards ne laissassent échapper une seule des grâces adorables qui éclataient en ce moment au bout de ses doigts, aux fossettes de ses joues, et même dans les plis du crêpe nankin noué sur le corsage de son sari indien.

L'époux imperturbable affectait de ne pas regarder sa femme, et cette impudence de bonheur irritait les convives. Mounoussamy semblait leur dire dédaigneusement :

c( Je vous permets de la dévorer des yeux à mon festin. »

Le jeune Français Gabriel, lorsque la conversation devenait générale, disait à son voisin :

(( Dans quelle espèce classez-vous ce mari indien?

— Il y a trois mois que je cherche son chapitre

dans V Histoire naturelle de Saavers, et je ne le trouve pas, répondait sir Edward Klerbbs.

— Croyez-vous qu'il aime sa femme?

— Peut-être non; peut-être comme tous les convives à la fois.

— Croyez-vous que sa femme Tâime?

— Sa femme n'aime personne de la société, c'est positif; mais puisqu'il faut qu'à son âge, et dans ce climat, elle aime quelqu'un, nous sommes désespérés d'admettre que ce quelqu'un est son mari.

— C'est désolant 1 disait Gabriel. Peut-on aimer un bomme qui a le teint bronzé comme la porte d'une pagode, qui a une mâchoire de dents d'éléphant, des lèvres de mandrille, des yeux de tigre noir, un cou de rhinocéros? Un homme qui s'est composé son corps en volant quelque chose à chacun des monstres de l'Asie 1 Oh I c'est impossible I cette femme n'aime pas cet époux.

— Ah I les femmes ! les femmes I disait Klerbbs mélancoliquement .

— Allons donc 1 y pensez - vous , monsieur Klerbbs? Si cet Indien venait à Paris, dans le monde, avec madame, au bout de trois jours on lui ferait voir qu'un Indien est un sot.

— C'est possible; mais il n'ira pas à Paris... Voulez-vous que je vous donue un bon conseil^ mon voisin?

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^ Donnez, monsieur KlerbbB.

— Vous pouvez vous sauver encore, il en est temps ; demain, à la pointe du jour, remontez à cheval et partez.

— Je ne partirai pas. J'attends une lettre de M. de Lacépède que le Télinga de Madras doit m'apporter ici 1 Les intérêts de la science avant tout.

— Eh 1 mon Dieu ! mon Dieu I moi aussi, je suis venu explorer le lac de Tinnevely dans les intérêts de la science. La Société royale de Londres m'entretient à grands frais pour découvrir un ouvrage inédit sur la religion des Malabars, dont parle le Carnatic. J'ai déjà dévoré deux mille livres, et je n'ai rien découvert. En ce moment je suis censé me promener sur les rives du fleuve Triplicam» ayant sous les pieds du sable à cuire les œufs d'autruche, et sur la tête du soleil à rôtir ma cervelle sous mon crâne I Et je mange au frais à cette table depuis trois moisi... Ôh ! je rougis de ma lâcheté I J'attends ici des lettres de Trenquebar. On attend toujours des lettres dans ce monde.

— Vraiment, monsieur Klerbbs, je n'ai jamais vu une femme plus séduisante, sa beauté attend une expression dans toutes les langues ; elle a des cheveux d'un noir indien, qui ont- des reflets adorables et un luxe tropical de végétation ; elle a des yeux d'un velours limpide, qui rayonnent parfois

comme deux flammes de Bengale sur l'ivoire rose des joues ; elle a surtout...

— Arrêtez-vous là, mon cher monsieur le nouveau venu ; vous en savez déjà trop pour votre malheur. Suivez un conseil d'ami, partez.

— Oh 1 c'est impossible, monsieur Klerbbs ; il faut que je côtoie le lac de Tinnevely....

— Vous ne côtoierez rien....

— Mais M. de Lacépède....

— Ah I M. de Lacépède est à trois mille lieues d'ici, et vous vous moquerez de lui et de tous ses oiseaux empaillés.

— Monsieur Klerbbs..., avez-vous, comme moi, surpris au passage le sourire qu'elle a lancé à son mari?

— Certainement. ...

— Ce sourire m'a fait frémir, je ne sais pourquoi.

— Ahl

— Quel sourire I J'ai cru voir le soleil se lever à Geylan sur un banc de perles et de corail !.... Est-ce qu'elle aimerait ce mari, monsieur Klerbbs?

— Vous vous ferez à vous-même cette question vingt fois par jour, et vous ne vous répondrez jamais.

— Oh ! mon Dieu!.... à Paris.... un mari de cette allure!.... Ohl....

— Mon cher monsieur Gabriel, si tous les ma-

ris étaient de la tj*empe de cet Indien, il n y aurait pas tant de malheurs en vaudevilles... Il se fait respecter d'une lieue à la ronde, celui-là.... Je vais vous citer ses deux derniers traits. L'autre jour, au bord du lac, il tua d'un coup de pistolet, à cinquante pas, un indri de la grosseur d'un écureuil; 4'animal resta sur la branche du caquier, où il mangeait des fruits rouges dont il est friand. « Vous ne Tavez pas tué, » lui dit son ex-associé Goulab en ricanant. Mounoussamy fit un de ses sourires à la Boudàd-coura, un sourire de mauvais esprit des nuits (excusez mon érudition); puis d'un bond il s'élança comme un tigre du Bengale sur l'arbre pour saisir Findri mort et le montrer à Goulab ; mais, au moment où isa main s'allongeait à l'extrémité du rameau flottant, l'animal tomba dans le lac. Mounoussamy se suspendit à la branche d'une main, de l'autre il ramassa l'indri sur le lac, et, se repliant sur lui-même comme un serpent, il remonta sur l'arbre sans avoir mouillé un pli de son pantalon blanc. Un clown, à notre théâtre d'Athsley, gagnerait cent livres par soir pour exécuter ce tour. Voici l'autre fait. Hier, le père de ce troupeau d'éléphants, que vous avez vu sur les bords du lac, donna de grandes inquiétudes à toute notre société : Ce monstre fat atteint tout à coup d'un violent paroxysme, et il s'avança vers nous la trompe levée et les oreilles tendues ; il

mugissait comtne un volcan avant Téruptiôn. La belle Héva poussa un cri de terreur. Mounoussamy coupa tranquillement une forte tige d'aloès, comme vous couperiez un chalumeau de riz, et, se précipitant sur l'éléphant, il le força de prendre un bain dans le lac, comme s'il eût été un caniche. Allez maintenant plaisanter avec des maris de ce genre-là, quand môme vous seriez éléphant. L'Indien Goulab, qui est fou d'Héva, et qui connaît Mounoussamy mieux que personne , tremble comme la feuille du cassier à l'idée de réussir dans» ses amours. L'autre soir, un de ses convives me disait en pâlissant : « Je suis un homme perdu ! « je crois qu'Héva m'a souri. »

— Quel diable de conte me faites-vous là? dit Gabriel, et quel jeu étrange jouez-vous donc tous ici ? Vous êtes vingt à vous cotiser pour faire la cour à une femme, et vous tremblez devant son mari I C'est de l'Indien tout pur, je n'y comprends rien.

— Ah I monsieur Gabriel, si vous croyez trouver dans le Tinnevely les mœurs et les usages de la vie parisienne, vous êtes dans une grave erreur» Vous avez changé de planète. Les Parisiens sont singuliers : ils voudraient retrouver partout le boulevard de Gand, les salons de la Ghausséel'Antin et les maris de Molière 1 Ehl mon Dieu, slVEast et l' West India s'habillaient et parlaient à.

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rinstar de Pâris^ autant vaudrait rester chez soi, au coin de son feu ; ce serait une grande économie de bœuf salé, de tempêtes, de naufrages et de mau^uie cœur.n

En ce moment la conversation, excitée par les boissons du tropique, devint générale, et l'Indien même parla.

n Écoutez ce qu'on dit autour de vous, monsieur Gabriel, dit Elerbbs, et vous verrez que vous n'êtes pas dans un hôtel de la rue de Provence, ou dans un castel normand. »

En effet, la conversation était sortie complètement des habitudes nauséabondes de cette vie absurde et constitutionnelle qu'on mène à Londres et à Paris. Il semblait que chacun racontait un rêve, une histoire qu'il s'attribuait, et qui ne pouvait appartenir qu'aux personnages des tapisseries chinoises, ou des bas-reliefs des temples souterrains d'Élora. Quoique les convives parlassent tous anglais, du milieu de cette langue sourde et si anguleuse, à cause des doubles Y, s'élevaient à chaque instant les syllabes des belles appellations indiennes, harmonieuses comme les désinences du grec et du latin. Quelquefois le bruit des paroles s'éteignait subitement, car toutes les oreilles s'ouvraient pour recueillir la mélodie qui s'échappait des lèvres de la reine du festin. Héva contait un épisode de son enfance aventu-^

reuse : tantôt c'était un combat de buffles et de tigres que son protecteur Palmer lui avait ménagé à grands frais, pour Tamuser un instant ; tantôt elle parlait de la merveilleuse fête de son mariage, lorsque Palmer changea une montagne en volcan d'artifice, versa toute une indigoterie sur une forêt d'érables et d'ébéniers élevés en bûcher jusqu'aux nues, et l'incendia pour parfumer Tair à trente milles à la ronde, et faire luire, dans la nuit, un jour bleu sur le lac Tinnevely. Elle disait aussi le galant caprice de l'Indien, son mari, qui, après avoir semé de For pour enlever à la côte Coromandel tous ses pigeons blancs et verts, les plus beaux pigeons du monde, leur fit attacher aux pattes des clochettes d'argent, selon l'usage indien, et les fit échapper, comme un nuage harmonieux, par le kiosque de sa chambré nuptiale. Les nouveaux venus à ce festin, à quelque nation qu'ils appartinssent, comprenaient que l'Asie seule avait été de tout temps le pays de la fière opulence, depuis Darius jusqu'à Palmer, et que partout ailleurs la richesse même du millionnaire est étriquée et liardeuse ; qu'elle s'emprisonne dans les sépulcres numérotés de ses villes; qu'elle peint à la détrempe de la pluie ses fêtes de campagnes, fêtes sablées, peignées, tirées au cordeau par le compas de l'ennui; que Northumberland. à Londres, et Rothschild à Paris, croient être arrivés

à l'apogée du faste lorsqu'ils ont lancé une meute de trois cents chiens aboyeurs à la piste d'un renard, ou qu'ils ont écroué dans une bicoque de la Ghaussée-d'Antin, pleine de sueurs au dedans^ transie de pluie ou de neige au dehors, mille pauvres invités qui entendent un duo bouffe, en s'écrasant mutuellement les orteils dans des souliers de satin. L'opulence n'a jamais été comprise que dans ces régions splendides où le riche sait faire avec le soleil un magnifique échange de rayons et d'or.

Lorsque le dessert pyramidal, cueilli dans les vergers de l'Inde, vint embaumer la nappe, Mounoussamy se permit un sourire, et dit :

(c Demain matin vous serez prêts à l'aube, mylords mes convives, tous à cheval; et je vous recommande de choisir de bons chevaux.

— Mille remerclments, nabab Mounoussamyl vous êtes grand comme Aureng-Zeb, premier roi Mahrate ! s'écria l'Indien Goulab, qui ressemblait à un éléphant déguisé en homme et mugissant l'amour.

— De quoi le remercîe-t-il, ce monsieur? demanda Gabriel à Klerbbs.

— Mounoussamy a tenu sa parole, répondit Klerbbs; il nous avait promis depuis deux mois une chasse pour demain, et nous l'aurons.

— Une chasse 1 à quoi chassez-vous?

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