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trer à la ferme, à pied; et, s'emparant de leurs chevaux, il courut au galop, ayec Gabriel, sur la route de Madras.
L'ardeur de la première course s'étant modérée, Klerbbs, après quelques préambules lénitifs, conta mot à mot à Gabriel la conversation qu'il avait entendue sous la croisée de la salle basse des domestiques. Ce récit ne provoqua aucune réflexion de la part de Gabriel ; ce silence inquiéta Klerbbs.
En arrivant à Madras, à l'aube, Klerbbs laissa Gabriel à rhôtellerie et courut retenir deux passages à bord d'un brick qui partait pour Pondicbéry le matin même.
« Mon cher Gabriel, dit-il en rentrant, le mal d'amour est comme le mal de poitrine : pour guérir, il faut changer d'air.
— Je reste, dit Gabriel,
— Tu restes à Madras? .
— Oui.
— Et que feras-tu à Madras seul? car je pars, moi.
— Je la verrai.... cette femme 1
— Gabriel, tu m'avais promis d'être un homme....
— Je le serai... Je veux la voir une fois, une seule fois encore, et je me tue à ses pieds.
— Fou I comme si j'allais te permettre cela !.•.
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Mais est-ce ainsi que les Français comprennent la sainte amitié? J'ai fait pour toi tout ce que tu as voulu ; j'ai manaué à ma parole, j'ai négligé ma fiancée, j'ai inventé une cage de fer, je me suis brouillé avec mon beau-père, ou à peu près; te croyant en péril, je t'ai apporté de Tranquebar mes armes et mon bras ; et aujourd'hui je te prie de venir signer à mon contrat de mariage, et ce premier service que je te demande, tu me le refuses, sous prétexte que tu veux te tuer aux pieds d'Héva I
— Oui, Klerbbs, dit Gabriel ému ; oui, tu as raison, je suis un ingrat I... Mais que veux-tu ?..• c'est ainsi... Ne sens-tu pas que c'est ton bonheur même qui met le comble à mon désespoir ?
— Quel bonheur ?
— Tu vas te marier, Edward, avec une femme charmante, la perle du Goromandel. Moi, je res^ terai seul. Que ferai-jeà Tranquebar ? Je te verrai heureux auprès d'une épouse adorée, et ce spectacle de tous les jours me rappellera les époux du Tinnevely, sous le même ciel, dans les mêmes paysages, sur la même mer 1 Je frémis encore à une autre idée....
— Quelle idée ?.... Voyons ton idée.
— Ohl impossible...
*- Parle, parle.... Tu crains de devenir amou-
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reux de ma femme ?•••• .Je t'ai deyinô.] Quel homme I...
— Edward^ il faut que je retourne en France seal, sans toi.,^, et je n'ai pas la force de subir cet isolement...; j'aime mieux mourir ici.
— Écoute-moiy Gabriel. ... Je ne tiens pas du tout à me marier. Yeux-tu chasser l'amour par Tamour?Lord Gornwalliste donnera une lettre de recommandation pour le consul anglais de Tranquebar ; moi, je disparaîtrai du monde indien. Tu t'installeras chez sir Douglas ; tu deviendras Tidole de la famille, tu aimeras miss Ërminia, et tu Tépouseras.
— Quelle atroce plaisanterie me fais-tu là, Edward?
— Tu deyrais me connaître assez pour croire que je parle sérieusement. Je ne suis pas de ceux qui s^imaginent qu'il n'y a qu'une femme dans le monde. J-ahne miss Erminia de cet amour unirersel que je puis donner à toutes les jolies femmes, et isi tu yeux Taimer, je m'endiaorque sur le Star qui part ce soir pour fioufhampton. J'irai te rejoindre à Paris, et tu me présenteras à madame Gabriel, qui sera enchantée de ne pas m'ayoir épousé.... Tu ris, mon ami ; c'est toujours bon de rire. Écoute encore : tu sais que toutes mes plaisanteries ont toujours amené des actions sérieuses ; oui, je n'imiterai pas tant d'hommes qui parlent
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sérieusement pour arriver à des sottises ; aceeptemoi tel que je suis : léger à Tenveloppe et grave au fond. Mes deux oncles sont morts du spleen pour avoir été le contraire : je ne veux pas mourir comme eux.
— Edward, dit Gd)riel avec affection, je voulais mourir pour elle, mais tu mérites qu'on vive pour toi. J'irai signer à ton contrat de mariage. Je t^aocompagne à Tranquebar.
— Bravo 1 te vcnlà redevenu homme et Français. Grois-le Uen, mon ami, si tous les hommes qui sont morts pour des femmes étaient revenu» au monde trois mois après, ils ne se seraient pas tués une seconde fois. Agis comme un ressuscité.
«-* Ah I Edward I Edward I le coup a été bien terrible I bien terrible !
-^Oui, j'en conviens. On adore une femme, on lui tue seize tigres, on va l'épouser, et voilà qu'un affireux géant de mari....
— Edward l Edward !
««- C'est juste, ne parlons plus de cela. C'est un &it accompli.... Nous allons avoir des di&traotions.... Tu verras..^. Nous danserons à mes aoces^ nous aurons un festin de cpiinze jours ; jaous serons graves pour nous amuser. Le beau «exe est laid à Tranquebar, il cause des Danois, mais il y aura quelque créole charmante pour faire exception ; tu t'en empareras, et nous désolerons Tran-
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quebar.... Allons, tout marche bien.... Adieu Madras I... Va te reposer, Gabriel ; va, mon ami.... je terminerai bientôt toutes nos petites affaires.... J'écrirai quelques lignes diplomatiques à Mounoussamy pour donner un prétexte humain à notre départ précipité.... Je verrai lord Cornwallis.... Je le prierai d'expédier en ton nom les seize peaux de tigres à M. de Lacépède, à Paris... Diable 1 II ne faut pas perdre ce trésor I... Quanta nos bagages, nous sommes à l'état de Bias ; la flamme de ce Goulab nous a tout dévoré. Je songerai à l'indispensable. Ne te mêle de rien. Dors, Étourdis-toi. Dans quelques heures nous danserons à la pointe des vagues, dans le golfe du Bengale, cette mer qui continue le Gange. Tu verras comme une passion est petite quand on la regarde du haut de l'océan Indien I On rougit de soi ; on se fait des excuses ; on se livre aux embrassements amoureux de cette puissante nature, fille de Dieu, qui vous berce sur un lit de perles et de corail. Voilà une épouse digne de toi I Je te la livre dans une heure ; celle-là ne te demande pas un tapis de tigres pour sa chambre nuptiale ; elle t'inondera de voluptés divines ; elle roulera des flots d'azur à tes pieds, des ' flots d'étoiles sur ta tête, des brises de parfums dans tes cheveux. Allons, adieu; relève-toi I Un instant, et je te reviens; mes mains dans tes mains. »
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L'ardente parole de ramitié retrempa Gabriel, le rendit à la vie, le renouvela. — Quand un désespoir s'accomplit, un ami a manqué. — Gabriel fut étonné de découvrir au fond de son âme un courage suffisant pour s'éloigner et vivre : Klerbbs, à son retour, le trouva prêt au sacrifice. La voile frissonnait aux mâts ; de petites vagues bleues, tachetées de grains de soleil, arrivaient, harmonieuses, commd des cascades de perles; les pavillons riaient dans l'air ; les matelots chantaient sur les vergues ; les oiseaux de mer et les chaloupes ailées rasaiient ensemble l'onde bengalienne. La joie tombait du ciel en rosée lumineuse ; le soleil semblait se baigner dans le golfe, conmie le roi de l'Inde à son lever.
(( Mon ami, dit Klerbbs en montant l'échelle du vaisseau, ceux qui sont morts, frappés au cœur par une passion, avaient de la boue au seuil de leur maison et du brouillard sur leurs toits. )>
L'enchantement de la traversée livra les deux amis à la contemplation et ne leur permit d'échanger que des phrases intermittentes sans intérêt.
On arriva bientôt à Pondichéry. Il y avait déjà tout un monde entre cette ville et le lac d'Héva.
Gabriel entrait en convalescence.
Sir Edward, accompagné de Gabriel, se rendit, en arrivant à Pondichéry, chez le consul anglais
pour lui faire sâ visite. On lui répondit à Voffice que le consul était parti pour Tranq[uebar sur Tinyitation de son collègue, sir Douglas, qui célébrait le mariage de sa fille.
« Il n'y a pas de temps à perdre, dit Klerbbs à Gabriel. Les invités arrivent avant nous. Heureusement la cérémonie ne peut se faire sans moi. »
Et s'adressant au clerk, Edward lui fit cette question :
a A-t-on dit quel jour le mariage aurait lieu?
— Il a été célébré hier, répondit le clerk,
— Hier ! s'écria Edward. Il a donc été célébré sans l'époux?
— C'est le consul qui a accompagné sir Wales chez son beau-père.
— Qu'est-ce que sir Wales? demanda Edward.
— C'est le gendre de sir Douglas, le père de miss Erminia.
— Ah I voilà du neuf I Sir Wales I celui que j'ai blessé à Bangalore... D s'est piqué, je lui avais pris sa statue, il m'a pris ma femme. J'aime mieux mon lot. »
Klerbbs salua et sortit avec Gabriel.
(( Mon cher, lui dit-il en descendant l'escalier, le beau-père m'a tenu rigueur. Je m'y attendais. A ton tour de me consoler maintenant. Nous voilà de pair dans l'infortune de l'amour 1 Au fond, j'en
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suis bien aise, ne serait-ce que pour te donner l'exemple d'une héroïque résignation.
— • Ah ! tu ne Taimais pas, toi, cette femme I dît Gabriel avec un accent qui trahissait une douleur encore vive.
— Gabriel, dit Klerbbs d'un ton de Mentor irrité, voilà un soupir qui ne me plidt pas I Point de rechute, entends-tu?.., levais f imposer un dernier remède qui sera souverain, et dont je prendrai ma part.
— Quel remède? demanda Gabriel timidement.
— Il est affiché là, en gros caractères, au coin de la rue Suffren... Lis... Sous charge pour le Ha* vre, le beau trois-mâts l*Algide... Il part ce soir, ce beau irm-mâtsl bonheur I ce soir nous serons sur la grande route de Paris I
— Allons payer notre passage ! dit Gabriel d'un ton violemment résolu.
— Bravo I s'écria Edward, le Rubicon est passé I »
Cinq mois après le départ de tAlcide, on lisait dans la chronique du Journal des Savants:
« Le jeune et hardi voyageur Gabriel de JNancy est arrivé de l'Inde, après avoir exploré la pres^ qu'Ile du Gange dans l'intérieur, et côtoyé Malabar et GoromandeL La science omithologique sera redevable à M. Gabriel de Nancy de quelques dé-
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couvertes précieuses. Le rapport qu'il a présenté à rinstitut prouve évidemment que le turracus albus appartient à TÂfrique méridionale, et que rinde ne possède aucun individu de cette espèce. L'infatigable voyageur a apporté seize superbes tigres du Bengale, morts et parfaitement conservés, grâce aux ingénieux procédés de la^Société de Taxidermie établie à Madras. Le ministre, pour reconnaître le zèle de M. Gabriel de Nancy, va lui confier une nouvelle mission. Notre intrépide voyageur, muni' d'instructions précieuses, partira bientôt pour visiter le midi de l'Afrique, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au Zanguebar. On ne saurait confier en de meilleures mains les intérêts de la science ornitbologique.
« La science doit surtout se féliciter des éclaircissements que le jeune voyageur a donnés sur la sultane Hamyda, qui florissait dans l'Inde, vers 1542, à la grande époque de la bataille de Panipat. M. Gabriel de Nancy s'est attaché de prédilection à cette illustre femme, et rien ne lui a coûté pour remplir une lacune laissée dans l'histoire du Décan. Grâce au jeune et infatigable voyageur, la sultane Hamyda nous est bien connue aujourd'hui : un bonze de la pagode de Nagpour a mis à la disposition de M. de Nancy des manuscrits précieux en langues ou dialectes pendjabis et tamoulSy où les aventures de la sultane sont dé-
taillées avec ce soin minutieux que les historiens du Penjaub apportaient dans leurs travaux. M. de Nancy n'a passé que six mois dans Tlnde^ et toutes ses heiures et ses veilles ont été données aux investigations scientifiques I Quel noble exemple donné à la jeunesse contemporaine, tout occupée de plaisirs et de futilités I
« Un fait important est désormais acquis à l'histoire de rinde. Deux frères se disputaient la main et le cœur de la belle Hamyda : le sultan Hamayoun et le prince Hindal. Le premier finit par l'emporter sur son rival fraternel. Cette union ne fut pas heureuse pour lui, du moins sous le rapport politique, car le sultan Hamayoun commença une vie d'épreuves et de malheurs. La jeune femme suivit son mari dans toutes ses campagnes désastreuses, et montra un courage au-dessus de son sexe. A peine âgée de quinze ans, elle mit au monde un fils, le 14 octobre 1542, et ce fils miraculeux fut le glorieux sultan Akbar.
« M. Gabriel de Nancy a bien mérité de la science, et son nom doit être inscrit à côté des noms des Tavernier, des Gondamine, des Levaillant, et de tous les illustres voyageurs qui ont sacrifié leur jeunesse à l'instruction du monde. »