‹ HévaChapitre 13 sur 14 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

C'était comme une coarse au clocher engagée entre Elerbbs et Gabriel. Ils passaient comme des êtres surnaturels à travers les masses d'arbustes, et par-dessus les ravins et les buissons, couchés sur la crinière de leurs chevaux.

A chaque élan^ le tableau vers lecfUel ils se précipitaient devenait plus horrible. L'incendie tombait de la montagne sur la plaine comme une immense cataracte de flammes. Des tourbillons de fumée éclatante voilaient le ciel; les craquements des arbres déracinés, qui s'écroulaient en charbons gigantesques, mêlés aux pétillements furieux des feuilles vertes, formaient un fracas épouvantable, comme celui des ouragans des tropiques; le lac, embrasé par les reflets de l'incendie, était comme la planèle de ce nouveau et efirayant soleil qui roulait en fusion sur l'Éden du Goromandel.

Les deux amis, arrivés à cent pas da chat tirant y s'élancèrent de leurschevaux dans l'allée, et coururent vers la terrasse, où des cris formidables et les aboiements d'un chien désolé semblaient appeler tous les secours humains.

(( Ce feu sort de la tête d'un démon I » s'écria Edward.

Un cri déchirant, tel que le pousse une femme au milieu d'une ville prise d'assaut, retentit dans les entrailles de Gabriel. A la clarté de l'incendie qui rapprochait les objets en les éclairant mieux que le soleil, Gabriel vit passer au vol, sous les arbres, un groupe bien connu de lui. L'Indien Goulab emportait dans ses bras, comme le milan la colombe, la belle Héva toute ruisselante de cheveux noirs. Au môme instant, un autre Indien oolossal, agile comme le tigre, et dont le front secouait des bandelettes sanglantes, tombait sur le ravisseur Goulab, avant Klerbbs et Gabriel. Le géant bronzé étendit Goulab à ses pieds d'un coup de poignard, en lui criant : « Il y a trois cents nuits que je t'épie, brigand I »

Héva sembla jeter son âme dans un cri de joie, et l'Indien vainqueur l'emporta convulsive de terreur et de saisissement, ses beaux bras levés au ciel, et ses beaux yeux remplis d'une expression qu'aucune crise humaine n*a jamais donnée au regard de la femme.

Une minute vit passer cette histoire.

Cet Indien, qui semblait sortir des entrailles dé la terre, était le mari d'Héva, le nabab Mounoussamy 1

Prenez toutes les contradictions de surprise, toutes les nuances de terreur qui ont passé sur les visages de Saûl devant la Pythonisse, et de Brutus devant le fantôme de Philippes, et vous aurez à peine une idée de la face bouleversée de Gabriel, lorsqu'il reconnut l'Indien ressuscité : il aura, sans doute, celte figure de suprême désolation, le premier homme qui rencontrera TAnte- Ghrist sur la route de Josaphat....

Klerbbs s'oublia pour ne songer qu'à son ami ; il le porta dans ses bras, et l'entraîna mourant loin de l'endroit oti venait de se passer la terrible scène.

Héva et son mari avaient disparu. L'incendie n'avait plus que quelques degrés de la montagne à descendre pour dévorer le toit de l'habitation.

La ferme de l'habitation était située dans une plaine découverte, que l'incendie ne pouvait atteindre. C'est là que Klerbbs conduisit Gabriel chancelant, comme un soldat conduit son camarade blessé à l'ambulance. Gabriel marchait avec les pieds de son ami; ses yeux fixes et démesurément ouverts semblaient annoncer que sa rai-

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son avait subitement reçu une atteinte fatale» Klerbbs n'osait l'interroger, de peur de recevoir une de ces réponses qui effrayent, parce qu'elles ne viennent que du mécanisme de la langue et des lèvres, sans avoir passé par le cerveau.

Un des corps de logis de la ferme avait ses croisées ouvertes et éclairées; on entendait même un grand bruit de voix dans les salles supé* rieures, et Klerbbs comprit que toute la société de rhabitation s'était réfugiée dans cet asile par un cbemin détourné. Il n'osa pas frapper à la porte pour demander une place, car il n'aurait su comment expliquer l'affreux état de Gabriel; et d'ailleurs il supposait avec raison que l'Indien et Héva s'étaient aussi réfugiés chez leur fermier.

Ce fut dans une petite grange ouverte, pleine de feuilles sèches de bambous et de paille de riz^ que Klerbbs conduisit .Gabriel; il y régnait une obscurité profonde, malgré la clarté de l'incendie. Le pauvre blessé, toujours silencieux, s'étendit sur rédredon végétal des sauvages indiens, et Klerbbs s'assit à ses eûtes sur le même Ut, désespéré de ne pouvoir.lui donner un secours, car au mioindre bruit pouvait descendre de la ferme quelque fantôme infernal ou divin qui aurait tué Gabriel en venant le secourir.

Cependant, comme les forces physiques du mal*

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heureux jeune homme avaient été épuisées par les rudes fatigues de la dernière nuit^ suivie de ce jour plus accablant encore, un sommeil favorable lui vint après la crise nerveuse. La nature a quelquefois la bonté de se faire médecin et de guérir par des procédés mystérieux dont elle garde le secret par amour-propre d'auteur. Klerbbs écoutait avec joie la respiration qui murmurait doucement aux lèvres de Gabriel et qui avait perdu, après une heure de sommeil agité, ses symptômes alarmants. Moins inquiet sur le sort de son ami, il s*», leva avec précaution et sortit de la grange pour prêter Toreille aux bruits extérieurs et saisir, dans les moindres indices, quelque révélation sur les événements du jour.

Il entendit d'abord un bruit de chevaux et de roues du côté du lac. C'était le chariot qui arrivait, après avoir rencontré des contrariétés sans nombre dans sa marche. Klerbbs ne voulut pas laisser avancer plus loin ce trophée d'un dévouement inutile; il courut vers les domestiques, et leur dit avec l'assurance d'un ambassadeur parlant au nom de son souverain :

« Madame vous ordonne de continuer votre route et d'aller à Madras; vous vous arrêterez à Ast and India inn, et vous j attendrez sir Edward Klerbbs. Deux d'entre vous se détacheront du convoi à un mille d'ici, et attendront à cheval de

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nçuveaux ordres. Allez, et arrivez avant le jour« Madame le veut. »

Un domestique se disposait à faire une humble observation ; mais Elerbbs brisa la phrase commencée par un geste dominateur, et le convoi se mit en marche pour Madras.

Klerbbs revint à la porte de la grange sur la pointe des pieds, et s'assura que rien n'était changé dans l'état de Gabriel. Alors il suivit dans toute sa longueur le mur de la ferme, en se voilant des masses flottantes d'un rideau de mûriers de Chine, et s'approcha de la croisée ouverte d'une salle basse, où les domestiques s'entretenaient en buvant.

((Moi, disait l'un, je m'en doutais ; cela ne m'a pas surpris. Une nuit, le mois de mai dernier, Mary, me dit : « Il y a quelque chose, là-bas, de <( sombre, sous le manguier du lavoir. » Je regardai et je vis une ombre passer sur le lac, au clair de la lune.

— Eh bien I c'était notre maître le nabab 1 II attendait Goulab toutes les nuits.

— Mais comment s'est-il échappé du milieu de tant de tigres à la chasse de Lutchmi ? demandait une des femmes.

— Eh I ne l'ax^z-vous pas entendu raconter cela ? disait un domestique ; c'est un tour de jongleur de la fête d'Agni. Il s'est moqué des tigres à

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leur barbe ; il a fait cent fois le même tour de force^ là-bas, sur le lac; le seigneur Mounoussamy s'est précipité dans le Gouroul, non pas du côté de Teau, mais du côté des arbres ; il s'est accroché aux branches, et il est remonté le lendemain, après le lever du soleil.

— Et pourquoi n'est-il pas venu chez Madame, tout de suite ? demandait-on.

— Pour faire ce qu'il a fait cette nuit ; c'est une vengeance à l'indienne. Notre maître aime beaucoup sa femme, mais il aime encore plus la vengeance. Il 7 a toujours du tigre dans le sang dé ces hommes ; son frère Talaïperi était seul dans le secret ; il gardait la femme et la maison. Tous n'avez pas vu l'autre nuit le désespoir du seigneur Talaïperi, lorsqu'il a cru que sir Ec^ward Klerbbs avait tué son frère dans les buissons du lac. Sir Edward Klerbbs a cru blesser un tigre, il a blessé au front le nabab ; ces Indiens ont heureusement des fronts d'airain. C'est le brahmane Syali qui cachait Mounoussamy dans sa maison, de l'autre côté de la montagne. Quand Goulab, aidé de ses péons, a mis le feu aux quatre coins de la forêt, pour forcer Madame à s'échapper de l'habitation, la clarté de l'incendie a frappé Mounoussamy dans la maison du brahmane. Le rusé nabab a reconnu la griffe de Goulab, et tout malade et blessé qu'il était, il a franchi le vallon comme le

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Tent, et il est tombé sur Goulab comme la foudre du cieL II faut que cet attorney général soit bien entêté : il a youlu soutenir à notre maître qu'il n'était pas Mounoussamy ; il ne l'a pas voulu reconnaître ; il ne l'a pas salué. Tantôt^ quand je suis monté aux chambres pour servir à souper à l'attomey, il m'a dit :

— Écoute, John^ comment appelles^tu cet Indien qui est blessé au front et qui a tué Goulab ?

-—Mounoussamy, ai-je répondu.

^^ En es-tu bien sûr? m'a dit Tattomey d'un air sombre.

-«^ Si j'en suis sûr I aa-je repris, il y « dix ans que je le sors.

— - C'est bon I m'a441 dit d'un ton^ec. •

Elerbbs entendit le bruit d'une porte qui ^onvrait, et en deux bonds il regagna la grange. Ce qu'il avait recueilli lui sufGsait. Un serrement de cœur l'avait saisi en apprenant que c'était lui qui avait blessé Mounoussamy dans cette effroyable nuit où une révélation mystérieuse fit pousser & Héva un cri d'horreur devant les tacbes de sang qu'il avait rapportées du lac avec Gabriel

•Désormais, pour l'un et pour l'autre, cette maison était inhabitable. Il &llait partir sur-le-champ et ne pas regarder en arrière, de peur de voir, Uun, l'ami qu'il avait blessé à latfite ; l'autre, la femme qu'il avait blessée au cosur. J>ans cette si-

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tuation pleine d'anxiétés douloureuses^ Elerbbs résolut de s'assurer deJ'état moral de Gabriel à son réveil, et de faire un appel énergique à son courage, pour exciter en lui une forte et salutaire détermination.

Au premier mouyement de Gabriel^ Elerbbs l'appela d'une voix ferme^ comme il eût fait en temps ordinaire, et il lui dit :

« Mon cher ami, les clievaux nous attendent ; il faut arriver à Madras avant le jour. »

Gabriel se souleva brusquement à demi et tendit la main à Klerbbs, qui la serra comme on fait à un ami en lui apprenant la mort d'une personne adorée.

tf À deux jnille iieuee de son pays, dit Elerbbs, on est obligé d'avoir du courage et d'être un homme en toute occasion.

— Vous serez content de moi, Edward, dît Gabriel en se levant ; ma tâte est un peu faible, mais l'air de la nuit me remettra. Un rocher m'est tombé sur le front ; j>uisgue Je ne suis pas mort sur le coup, je vivrai.

— Très-bien ! Dans ces sortes de maladies, partir sur-le-champ est un premier remède.

—Partons I » dit Gabriel.

Les deux amis gagnèrent la grande allée, et, à peu de distance du dernier arbre^ ils trouvèrent deux domestiques ; Elerbbs leur ordonna de ren-

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