IL.) conflit anglo-allemand d’audemain
éicain
ont à protéger contre les mêmes rivaux des intérêts identiques aux nôtres? Ou nous contenterons-nous béatement. .. et bêtement de laisser l'Angleterre disposer à sa guise de nos intérêts et de nous-mêmes? Nous laisserons-nous rouler, après comme avant et pendant la guerre?
Si nous voulons tirer notre épingle de ce jeu compliqué, il faut nous y préparer sans retard. 11 faut regarder en nous et autour de nous. 11 faut savoir ce que nous voulons, ce qui nous manque, et rechercher l’amitié de celles des nations du monde qui ont l'intérêt le plus vital el le plus constant à nous l’accorder sans trop exiger en retour.
L’Angleterre, notre meilleure alliée d'Europe
De toutes les nations de l’Europe, c’est encore l'Angleterre, indépendamment du lien politique, qui a le plus d'intérêt à nous aider à conserver notre indépendance. C'est aussi avec elle que nous avons le plus d'intérêt à rester en bons termes, à nous allier même, dans la mesure où la politique anglaise admet des alliances qui ne soient pas des servitudes,
En fait, l'Angleterre nous serait beaucoup plus utile comme aHiée que comme “ mère-patrie ”, — surtout, elle nous exposerait à beaucoup moins de périls et nous coûterait infiniment moins cher, de toutes façons.
Si la Confédération « 1adienne était restée fidèle à l’inspiration de ses fondateurs, elle aurait pu, sans rien sacrifier au minotaure de l'impérialisme, maintenir avec la Grande-Bretagne une alliance profitable aux deux pays; et cela, tout en restant libre, comme l'Angleterre elle-même, de chercher ailleurs d’autres points d'appui. C'était le rêve de Macronazpt.
L’éventualité la plus probable, maintenant, c'est que la folie impérialiste entraînera tôt ou tard la rupture violente du lien politique. Comme toutes les querelles de famike, celle-là - laissera de longues traces d’amertume, de haïines et de rancunes.
Néanmains, il subsistera, entre les deux pays, tant d'intérêts communs qu’un rapprochement ultérieur s’imposera, comme il s’est imposé entre l’Angleterre et les Etats-Unis.
Les Anglais auront, longtemps encore, des placements considérables au Canada. Et surtout, le motif suprême qui les guide
1 Voir note page 123.
L'erreur de MacponaLn, c'était de croire que cette alliance pouvait être à la fois “ te” et libre. Iln'ya permanence en ce : monde, —assu t pas dans la politique toute faite d'opportunisme et d’évolutions. La “libre” alliance entre l'Angleterre et le Canada s'est muée en asservissement, volontaire si l’on veut, du Canada à l’An-
en toute chose: la crainte des rivalités commerciales trop fortes, les amènera à préférer que le Canada grandisse comme nation indépendante plutôf que de voir les Américains monopoliser les immenses richesse économiques de l'Amérique du Nord et commander toute la rive nord-américaine des deux océans. Mais l’Angleterre sera-t-elle assez forte et assez libre par ailleurs pour s'y opposer? .
La France; nos seules relations possibles avec elle
Et la France?
Au risque de scandaliser les tenants du colonialisme moral français, je ne puis entrevoir la plus lointaine perspective d’une alliance avec la France, voire d’une simple entente, pour assurer l'intégrité du territoire canadien, soit contre les empiètements des Etats-Unis ou contre toute agression extra-améri- Caine. Il n’y a guère de probabilités que la France joue de nouveau en Amérique un rôle prépondérant. Elle s’est taillé, en Afrique et en Asie, en Afrique surtout, un immense empire çolonial qui va suffire à absorber, durant de longues années, tous ses efforts, toutes ses énergies d'expansion. Le caractère partieulier de son organisme économique et de sa production industrielle ne la pousse pas, comme l'Angleterre ou l'Allemagne, à s’immiscer dans les affaires des autres nations pour écouler un énorme surplus d'articles de consommation générale ou de camelote. Ses financiers hésitent plus que les Allemands ou les Anglais à faire à l'étranger des placements industriels et à courir des aventures de guerre pour les faire valoir.
Il est encore difficile de prévoir les modifications que la guerre actuelle va opérer dans la situation de la France, dans ses ambitions mondiales et sa politique étrangère, dans le tempérament et les habitudes de son peuple. Ce qui est certain, toutefois, c'est que, sortit-elle victorieuse, triomphante même, de sa lutte contre l’Allemagne, la France ne sera certainement pas en mesure d’encourir les risques d’une guerre avec les Etats-Unis ou le Japon, à seule fin de protéger le Canada, — pas plus le Canada français que le Canada anglais.
Il n’y a pas même, entre la France et la Confédération canadienne, un lien d'intérêts économiques assez puissant pour justifier une entente de protection mutuelle.
Avant la guerre, nous aurions pu intéresser la France à notre sort en nous efforçant d'attirer ici le plus possible d’émigrés français, peu nombreux du reste. Mais cela, nous ne Favons pas voulu, Notre politique d'immigration a toujours été toute à l'anglaise et à l’allemande, même quand elle était sous la haute direction de M. LAURIER flanqué de M. Lemieux. Aucun
ministère fédéral n'a jamais rien tenté de sérieux pour fortifier le lien ethnique qui nous unit à la France, Le gouvernement de Québec non plus. .
C'est une occasion qu'il n'est plus *-mps de reprendre. D'ici longtemps, la France va garder jalousement tous ses enfants; et si elle veut conserver sa place en Europe, elle devra pratiquer, avec plus de vigueur qu'elle ne l’a fait depuis cent ans, le précepte biblique: crescite et multiplicamini.
Les seules relations fructueuses que nous puissions établir et entretenir avec la France, ce sont des relations intellectuelles et certaines relations commerciales. C'est en cela que, nous, Canadiens-français, avons un rôle tout particulier à jouer. Si nous voulons bénéficier des influences françaises, nous devons tout mettre en œuvre pour persuader aux Français qu'ils ont un intérêt primordial à nous aider moralement dans notre lutte * pour la langue, à faire passer par notre canal les capitaux et le commerce qu’ils dirigent de ce côté-ci. C’est une tâche dificile.
H faut bien le reconnaitre, les Français, si supérieurs aux Anglais à maints égards, leur sont notoirement inférieurs dans l'utilisation des forces économiques pour assurer le triomphe de leurs idées et fortifier l'influence de leur pays. Ils ne sont pas patriotes “ en affaires”. S'ils voulaient réfléchir et observer, ils constateraient pourtant que les Anglo-Saxons se sont rendus maîtres du monde par leur or et leurs balles de coton, parce qu'ils ont insufflé à ces matières inertes quelque chose de la grandeur de la race. Les Anglais sont les maîtres de leur or.
Si les Français consentaient à s’extérioriser davantage, ils constateraient aussi que les Canadiens-français sont, en dehors de l’Europe, le seul groupe national, le seul peuple, de race française, de langue française, de mentalité française, d’habitudes françaises. Par nous-mêmes, nous ne représentons, à l'heure actuelle, qu’un faible groupe de clients de la France ; mais en survivant, en nous développant, ici et aux Etats-Unis, nous répandons autour de nous les idées françaises, les habitudes françaises, le goût des choses de France ; nous contribuons ainsi à élargir singulièrement, et surtout à raffermir, le cercle des influences françaises.
Il serait temps, grand temps, que l’on se persuadât, en France, que la civilisation française n’a d'espoir de survie dans toute l’Amérique du Nord que par le Canada français.
L'opiniâtre survivance des soixante mille pauvres diables abandonnés par la France en 1760, devenus, en 1916, les trois millions et demi de Canadiens-français, d’Acadiens et de Franco-Américains, vaut infiniment plus, pour la France, pour la pénétration des idées françaises, pour l'exportation des produits
français, que tous les cercles d’Aliance française, que toutes les tournées de conférenciers français, que tous les traités de commerce, que toutes les manifestations de courtoisie interna. tionale — plus même que l'Algérie, le Tonkin et Madagascar. H n'est donc nullement exagéré de dire que la France a autant besoin de nous que nous avons besoin de la France.
C'est à nous, Canadiens-français, c'est uux classes diri- Seantes de la province de Québec, d'entreprendre en France, dès maintenant, un travail intelligent, une propagande persévé.rante, pour démontrer aux Français de toute catégorie — ar. tistes, écrivains, financiers, négociants et même, à certains égards, hommes d'Etat — qu’ils ont le devoir de s'intéresser à nous, de nous aider dans toutes les sphères où nous pouvons nous rejoindre; non seulement parce que nous sommes les fils de la civilisation française, mais parce que la France y trouvera un avantage croissant et permanent.
Mais, étant donnée la situation toute particulière des deux peuples, cette communauté d'intérêts n’entre nullement dans la catégorie des convergences d’où naissent les accords interna. tionaux.
Rapprochement entre l'Angleterre, l’Allemagne et la France
En dehors de l'Angleterre, il n’y a donc pour nous, en Europe, aucune perspective prochaine d'alliance défensive, Et encore, avec l'Angleterre, il se passera beaucoup de temps avant qu’une alliance de cette nature ne soit, pour le Canada, beaucoup plus encombrante et onéreuse qu'’utile,
De toutes les combinaisons Dossibles de demain, la seule qui nous offrirait quelque chance de faire contrepoids à la puissance des Etats-Unis, ce serait l'alliance de l’Angleterre, de l’AIlemagne et de la France Quelque extraordinaire, monstrueuse
1 Le même t dont j'ai cité l'opinion sur les =: j 6 l'opinion
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si l'on veut, qu'elle paraisse en ce moment, elle n'est pas impossible, ni même improbable, Elle hante le cerveau de maints Anglais et peut-être de quelques Allemands. Si elle s’accomplit, pourrons-nous l’intéresser à notre sort? C'est douteux, Elle s’occupera vraisemblablement de refaire la carte de l'Afrique, de contenir les ambitions voraces de la Russie et de se partager les dépouilles de la Turquie, Elle aura de la besogne.
Pourquoi ne pas jeter les yeux plus près de nous, sur le continent même où nous vivons?
Le Canada, pays d'Amérique — Les Etats-Unis, nos alliés naturels
Quoi que nous fassions, nous ne pouvons échapper aux lois inéluctables de la nature, Peuple d'Amérique, c'est en Amérique que sont nos intérêts, c’est en Amérique que nous devons vivre, c’est en Amérique que nous devons rechercher les points d'appui dont nous avons besoin pour nous défendre, Des nations d'Europe ou d'Asie, nous ne pouvons attendre d'autre appui que l'intérêt qu'elles peuvent avoir à empêcher que les Etats-Unis étendent leur puissance sur toute l'Amérique du Nord. Cet intérêt, nous l’avons vu, n’est pas assez fort pour les détourner — sauf peut-être l'Angleterre — des autres problémes qui les occupent ailleurs; et l'Angleterre seule ne peut rien faire pour nous protéger contre les Etats-Unis . Contre les nations d'Europe ou d'Asie, nous ne pouvons espérer d'autre appui efficace que celui des Etats-Unis eux-mêmes.
Il n’y a pas deux ans, à Londres, l’un des rares vrais hommes de guerre de l’Angleterre me disait, à propos des puériles tentatives d'armement esquissées ou suggérées par nos politiciens de camelote: “ Il est absolument insensé pour le Canada de songer à un système quelconque de défense, sur terre ou sur mer, avant de s'être au préalable entendu avec les Etats-Unis.”
“nos mœurs, nos besoins, et surtout notre position phique, quoi- “qu'un de vos journaux en ait i nt exprimé : CA, c'est “bien anglais!} Il est pes mu nes issions avoir en vue ‘de redevenir ie française. Une telle idée ferait soulever les Can
‘‘diens en masse. Mais vous ne pouves faire que l’on ne soit pas américain, soit qu'une saine politique de la part de |’ ses colonies
“du nord à l’indépendance, soit que l'oubli de cette pensée nous force à “tomber dans le giron de tue. C'est à vous à l'éviter, si vous le jugez 2 = 58 p— du 29 avril 1838, reproduite dans la Revue Canadienne
On voit qu'aux yeux de LAroNTAINE,—comme à ceux de Mar LarLècus—il n'y avait, pour le Canada, que deux destinées possibles: l'indépendance ou l’annexion. «
C'est le bon sens même. Si nos gouvernants avaient le moindre souci des intérêts nationaux, s'ils étaient les chefs de la nation canadienne, au lieu d'être de simples marionnettes coloniales ou de tout petits pions s . : échiquier impérial, {1 ya longtemps que cette entente serait conclue: ou, du moins, que des tentatives sérieuses auraient été faites pour la faire naître, Au lieu de cela, ils ont Passé leur temps à débiter des balivernes, tantôt sur la toute-puissance de l'Angleterre qui nous protège contre tous nos ennemis, tantôt sur notre devoir de venir au secours de la “ pauvre ” Angleterre, incapable de se suflire à v'le-même, A quoi ils ajoutent, dans l'un et l’autre cas, leur antic:: ;« habituelle sur les “ dangers” et les humiliations ” de la Cine Monroe, Ils ont si bien fait qu'ils ont réussi à frire le c«t:e fameuse doctrine Monroe, que fort peu de Canadièns conr:ssent, un véritable croquemitaine,
1 “ boetrine Monroe ”; son origine, ses réalités
Combien de Canadiens savent que la prétendue “ doctrine Mo" est d'invention tout anglaise?
Aprè, que toutes les nations de l’Europe, sauf l'Angleterre,
ussent clé expulsées d'Amérique, un homme d'Etat anglais, CANNING, trouva fort ingénieux de faire déclarer par les Etats- Unis qu'ils ne tolèreraient plus la conquête ou la reprise d’aucune portion des deux Amériques par aucune Puissance européenne. C'était, pour les Américains, une grosse responsabilité à prendre. Le président MonRoOE hésita longtemps. Pressé par CANNING et par ADDINGTON (représentant de l’Angieterre à Washington), il s’y décida, à la grande joie des Anglais. Cette politique éloignait de leurs possessions d'Amérique toute rivalité européenne. Elle n'accroissait en rien leurs risques du côté des Etats-Unis. En d’autres termes, l'Angleterre a obtenu, à grand'peine, que les Etats-Unis se constituent les défenseurs du Canada et de Terre-Neuve contre les nations d’outremer. C’est cela, la doctrine Monroe!1,
Cette politique est encore celle de l’Angleterre, C'est celle de sm Epwanp Grey, en 1916, autant que celle de GEORGE Cav- NING, en 1823. C'est peut-être même le seul point sur lequel la politique étrangère de l'Angleterre n’a Pas varié d’une nuance depuis près d’un siècle,
Si la “ doctrine Monroe ” est “ humiliante ” et «“ dangereuse” pour nous, c'est donc à l'Angleterre qu'il faut nous en
1 M. Ewarr « fait une excellente anal historique et chologique de otre D Lr0 dns so Pape 0 1 eue ay cclgique times called the Monroe Doctrine” 7
prendre: c'est un nouvel item à ajouter à la liste des “ bienfaits de la mère-patrie ”.
La vérité, c’est que la doctrine Monroe n’est en soi ni humiliante, ni dangereuse,
“ L'humiliation ”, nos jingos et leurs perroquets rouges ou bleus la voient dans le fait que nous escomptons la protection d'une nation étrangère. En quoi est-il plus humiliant pour l'Angleterre, et surtout pour le Canada, de compter sur la protection des Etats-Unis, que pour la France d'attendre secours et protection de la flotte anglaise? ou pour l'Angleterre de s’abriter derrière l’armée française? ou pour la Belgique de recevoir l’aide de la France et de l’Angleterre?
Il faut toute l’ignorante et vaniteuse suffisance du parvenuisme colonial, sans horizons et sans responsabilités, pour voir une humiliation dans cette interdépendance des peuples. C'est la loi générale de l'humanité.
Quant au “ danger ”, il résulte, non pas de la doctrine Monroe, mais du voisinage sans contrepoids des Etats-Unis, Ce danger ne serait nullement accru par le fait que les Etats-Unis nous aideraient à repousser les Allemands ou les Japonais. S'ils abandonnaient la doctrine Monroe, nous serions exposés à de nouveaux périls sans que le premier fût en rien amoindri ou éloigné.
Toutes les tirades de nos politiciens contre la doctrine Monroe procèdent du concept colonial et du sentiment hybride qu'il inspire: mélange de ridicule présomption et de puérile pusillanimité,
Nous aurons beau dire et beau faire, que nous restions en lisière l:ritannique ou que nous devenions une nation, nous ne pouvor ,, en cas d'attaque d’une grande puissance, nous passer de l’ de des Etats-Unis. Toute la question, pour nous, c'est d'ehtenir cette aide dans les conditions les moins onéreuses ussibles. :
Envisagée d’un point de vue vraiment national, la doctrine : Monroe, telle que comprise aujourd'hui à Londres et à Washington, est certainement humiliante et dangereuse pour le Canada; mais pas pour les raisons creuses données par nos jingos. Pourquoi, alors?
Elle est “ humiliante ”, d’abord, parce qu'elle a été arrêtée entre l'Angleterre et les Etats-Unis, sans aucun égard à nos sen- ‘timents et aux conséquences qu'elle peut avoir pour le Canada; ensuite, parce que nous ne prènons aucune part à son application, bien qu'elle nous intéresse au même degré que les Etats- Unis et beaucoup plus que l'Angleterre ou tout autre pays britannique; enfin, parce qu'elle nous place dans la posture
ridicule de marmots qu'une mère négligente ou trop sorteuse confie à la garde des voisins.
Elle est “ dangereuse ” parce que, de définition trop ancienne et d'application trop générale, elle est laissée à l'unique arbitre des Etats-Unis, qui restent maitres de decider quand ils nous aideront et quand ils nous abandonneront à notre sort. Elle est dangereuse aussi parce qu'elle ne stipule rien de nos obligations en retour. Les contrats unilatéraux sont toujours dangereux — surtout quand celui qui ne s’oblige à rien est le plus faible,
Mais il ne tient qu'à nous d'enlever à la doctrine Monroe ce qu’elle a d’humiliant pour nous et de réduire ses dangers au minimum, tout en l’utilisant pour parer aux périls très réels dont elle est, pour nous, le seul préservatif.
Entente défensive avec les Etats-Unis
Tout d'abord, au Heu de conspuer la doctrine Monroe, nous devrions proclamer hautement qu'elle est nôtre autant qu'américaine, ou plutôt, qu’elle est vraiment américaine, au sens continental du mot; et que le Canada, nation américaine, entend s’en prévaloir, Ensuite, il faudrait arrêter au plus tôt, avec les Etats-Unis, les conditions d'une bonne entente défensive, contre toute nation européenne, asiatique ou océanienne qui viendrait attaquer nos côtes. -
Naturellement, une entente de cette nature serait beaucoup plus difficile à conclure si nous restions liés à l'Empire britannique. Les Etats-Unis ne peuvent entreprendre de nous protéger contre {ous les ennemis possibles de la Grande-Bretagne. Mais si nous déclarions notre indépendance ou si, pays britannique autonome, nous proclamions notre neutralité, comme d'Ancy MoGee le suggérait dès 18621, cette entente serait facilement conclue, Elle reposerait sur cette communauté d'intérêts, dont j'ai parlé, qui fait les accords les plus durables.
Les Etats-Unis n’ont guère plus besoin que nous de fonder des colonies lointaines et de chercher noise aux nations extraaméricæines, Leurs expériences aux Philippines — dont ils cherchent à se débarrasser à tout prix — les ont guéris de leur première attaque d'impérialisme. Ils ont le même intérêt que nous à empêcher les nations européennes ou asiatiques de venir régier leurs différends ou exercer leurs représailles sur le sol d'Amérique. Ils ont un intérêt primordial à ce qu'aucun de leurs ennemis possibles — disons le Japon — n'imite l'exemple de l'Allemagne en Beigique et ne débarque des troupes en Ca-
1 Voir “Que devons-nous à l'Angleierre!”’, pages 27 et 300,
nada afin de s’introduire chez eux par la frontière indéfendable qui sépare les deux pays.
L'objet de l’entente serait donc de déterminer les travaux de défen:e côtière que le Canada devrait exécuter et le nombre de troupes et de vaisseaux que les Etats-Unis devraient fournir en cas d'attaque par l’un ou l’autre océan.
Qu'on ne prétende pas que ce serait nous mettre sus la tutelle des Etats-Unis. Ce serait, au contraire, nous affranchir de ia tutelle par procuration que l'Angleterre leur a confiée, et la transformer en une entente librement conclue entre deux nations majeures qui ont, quoique d’inégale puissance, un égal intérèt à sauvegarder l'intégrité de leurs territoires respectifs.
Même, en augmentant la sécurité du Canada, en éloignant les chances de guerre, un contrat de cette nature, librement consenti, teudrait à éliminer tout danger de panique soudaine, à affaiblir ce sentiment morbide ‘ui portera un grand nombre de Canadiens à demander l'annexion aux Etats-Unis, le jour où l'Angleterre subira une défaite sérieuse sur un point quelconque du globe.
En tout cas, soyons bien persuadés de ceci: le jour où les Etats-Unis seront convaincus que l’Angleterre est impuissante à nous protéger, — et ce jour est plus près que l’on pense, s’il n'est déjà venu — ils se mettront en mesure de nous “ protéger ” à leur façon, dans leur propre intérêt, Au lieu des inconvénients d’une entente préalable et réciproque, nous subirons tout le poids d’un contrat léonin.
Si les Etats-Unis étaient attaqués par une grande puissance, comme le Japon ou l'Allemagne, qui menacerait à la fois leurs côtes et les nôtres, ce serait à leur tour de jouer en Canada le rôle de l'Allemagne en Belgique. Comme BEerHMAN-HOLLWEG, ils diraient: “ Salus populi suprema lex”, Et s'ils ne le disaient pas, ils feraient de même, comme, avant les Allemands, ont fait les Anglais, les Français et tout le monde; — comme nos alliés viennent de faire en Grèce. Pourrions-nous les en blâmer, si nous n'avions rien fait pour leur aider à parer au danger?
Si nous étions restés dans notre état de colonie autonome mais neutre, nous pourrions plaider impuissance; mais une nation qui a entrepris de dépenser un milliard et de mettre sur pied une armée de cinq cent mille hommes, afin de prendre part, à mille lieues de chez elle, à une guerre qui ne ia concerne en rien, n’a plus le droit d’invoquer sa faiblesse, Elle ne peut refuser à son unique voisin la légitime assure ice que son territoire ne servira pas de vestibule à ses ennemis, surtout quand les mesures préventives qu’elle adopterait la mettraient ellemèine à l’abri du danger,
Supériorité de cette entente sur l'association impériale
Mais une entente avec les Etats-Unis ne nous: coûterait-elle aucun sacrifice d’amour-propre ou d'argent? Evidemment, oui. Tout contrat, pour être équitable et durable, exige de mutuelles compensations. Ceci est aussi vrai des ententes internationales que des marchés entre individus.
Une entente défensive avec les Etats-Unis nous imposerait certainement de fortes dépenses pour la protection de nos frontières maritimes. Elle exigerait probablement, à l’occasion, certains sacrifices d'amour-propre, Chose certaine, elle nous coûterait moins, beaucoup moins, dans ces deux ordres de sacrifices, que le lien britannique nous a coûté jusqu'ici, infiniment moins que l'association impériale nous coûtera à l'avenir, Et elle aurait l'avantage de nous protéger beaucoup plus efficacement, même contre les Etats-Unis, que la “protection” de l'Angleterre ou l'association des pays d’Enipire, Ceci, toute notre histoire, éclairée par ha lumière décisive de . cure actuelle, le démontre à l'évidence.
Si cette entente avait été conclue, disons depuis dix ans, deux cents millions, cinq cents millions si l’on veut, dépensés judicieusement pour la défense nationale, auraient mis le Canada à l'abri de toute attaque des nations européennes ou asiatiques. C’est, répartie sur dix années, la juste moitié de la somme que nous aurons gaspillée en trois ans pour le “ salut ” de l’Angleterre, de la France et de la “ démocratie” en Europe, en affaiblissant d'autant les forces de résistance du Canada.
Ces dépenses pour la protection du territoire, ii va falloir les faire quand même, Si nous exécutons ces travaux, d'accord avec les Etats-Unis, ils seront profitables. Si nous les entreprenons en dehors de touie entente préalable, leur efficacité contre l’attaque des nations extra-américaines reste ‘douteuse; et les Etats-Unis pourront à bon droit les regarder comme une provocationt. Loin de diminuer nos chances de guerre, ils les augmenteront,
Quant aux sacrifices d'amour-propre, l'Angleterre nous en a fait subir beaucoup plus, et de plus lourds, que les Etats-Unis n'ont jamais exigés de nous. C'est un fait notoire que, depuis le jour où nous avons cessé de recourir aux bons offices des auto-
1 Dans cet ordre d'idées, il n’est rien de plus imprévoyant, de plus antipatriotique, que le désir des jingos canadiens de voir les Etats-Unis s’armer jusqu'aux dents contre l'Allemagne, Dans leur aveugle passion du moment, ils ne semblent pas comprendre qu'une fais armée les Lrate Unis resteront une menace formidable pour le Canada. Les
de défense des Etats-Unis sont le jour d'une entente cordiale,
rités britanniques pour régler nos différends avec les Etats- Unis, nous n'avons rien perdu, nous n’avons subi aucune humiliation, aucurnte injustice. La raison en est bien simple. Lorsque l'Angleterre “ défendait” nos intérêts, elle les troquait pour sauvegarder les siens et conserver ou regagner les bonnes grâces des Américains. Elle faisait comme ARTEMUS Wanb: elle sacrifiait ses enfants adoptifs, les Canadiens, sur l'autel de l’Empire. Depuis que nous traitons directement avec le gouvernement américain, les questions controversées entre les deux pays se règlent à leur mérite.
Réaction anti-impérialiste aux Etats-Unis
J'ai dit qu’une des premières conditions de l'établissement de nos relations extérieures, c’est l’étude de ce qui se passe en dehors de notre hergerie coloniale. A ce point de vue, l'évolution de l'esprit public américain est, pour nous, d’un haut intérêt. Nous avons déjà noté la régression de l’impérialisme aux Etats-Unis. La croissance du respect des droits d'autrui n’est pas moins remarquable. Du reste, ce jeu de bascule est normal. L'immoralité nationale et le mépris du droit sont les inséparables gardes-du-corps de l’impérialisme, L'histoire de tous les empires anciens ou modernes — Rome, Espagne, Autriche, France, Angleterre, Russie, Allemagne — le démontre à l’évidence.
En Amérique, les évoluticns sont rapides. Il faut savoir les observer et en déduire les conclusions qui s'imposent. Quand nous envisageons nos rapports avec nos voisins, nous en sommes encore aux Etats-Unis de la conquête du Texas et du Nouveau-Mexique, de la guerre contre l'Espagne, de l’annexion des Philippines et de Porto Rico. Nous n'avons pas pris garde que l'impérialisme décroissait, aux Etats-Unis, presque aussi rapidement qu’il croissait chez nous. Avec la réaction antiimpérialiste a grandi un remarquable sentiment des droits d'autrui, De toutes les grandes nations du monde, les Etats- Unis sont peut-être, aujourd’hui, celle qui hésiterait le plus à déclarer la guerre pour un motif de conquête, de vengeance ou de ce que les diplomates et les démagogues appellent “ honneur national”. Ils ont plus fait que tout autre peuple pour faire entrer dans le domaine des réalités le principe de l'arbitrage international et l'élimination des causes de guerre.
Leur désir manifeste et général de remettre aux habitants des Philippines la libre possession de leur indépendance démontre que l'opinion américaine a subi de profondes modificetions depuis le jour où le jingoïsme, fouetté par une bsnde de brigands de la haute finance, forçait le président MackiNLxy
à déclarer la guerre à l'Espagne, L'hésitation à intervenir au Mexique est peut-être plus symptômatique encore. Si l'état d'esprit qui régnait, il y a vingt-cinq ans, avait encore quelque emprise, le gouvernement américain aurait déclaré la guerre au Mexique depuis deux ans au moins; et il aurait pu justifier son intervention par des motifs autrement réels que-la plupart des prétextes généralement invoqués par les nations d'Europe pour faire la guerre — y compris la guerre actuelle.
Ce noüvel état d'esprit se manifeste également dans les relations des Etats-Unis avec les républiques latines de l'Amérique du Sud. Jusqu'à ces années dernières, — après la guerre d’Espagne surtout — ces Pays voyaient avec une crainte et une méfiance croissantes l'expansion économique de la grande république du nord et ses velléités d'impérialisme. lis n'étaient pas loin d'envisager la doctrine Monroe sous l'angle où se placent les Canadiens. Depuis dix ans, les hommes d'Etat et les publicistes les plus distingués des Etats-Unis n'ont négligé aucune occasion de détruire cette fâcheuse impression et de persuader aux républiques du Sud qu’elles n’ont rien à redouter de leur sœur aînée. La conférence de Niagara, où les représentants de l'A-B-C — l'Argentine, le Brésil et le Chili — ont virtuelle. ment arbitré le différend entre les Etats-Unis et ie Mexique, est un indice remarquable de l’évolution de la politique continentale des Etats-Unis.
Il semble même que le choix d'un point du territoire canadien, comme lieu de réunion, était une invite à l'attention bienveillante des Canadiens. Naturellement, nous étions trop totalement immergés dans notre nirvana colonial pour y faire attention1.
Utiles relations à nouer avec l'Amérique du Sud “Pax americana ”
Et pourtant, si nous nous décidons jamais à jeter les yeux par-desus la clôture de notre bergerie, nous constaterons sans peine qu'après les Etats-Unis, celles des nations du monde avec lesquelles nous pourrions, à certains égards, établir les relations les plus avantageuses se trouveraient parmi les républiques latines du midi. N'y eût-il que le fait primordial que ces pays sont,
1 Nous étions, à ce moment-là, tout occupés à nous disputer sur la manière la plus avantageuse pour l'Angleterre et la plus nous de “sauver l'Empire”.
‘“‘canadiennes en temps de pai valait-il mieux faire l’ terre ?
comme nous, situés en Amérique, cela suffirait à solliciter ces relations. Ce serait déjà fait, si l’abêtissement colonial, français ou anglais, et le délire impérialiste n'avaient totalement oblitéré chez nous la notion des réalités les plus élémentaires. Nous aurions découvert, à notre grande surprise, que plusieurs de ces pays sont plus véritablement civilisés que le nôtre; qu'ils ont résolu certains problèmes économiques que nous ignorons ou qui nous font encore tâtonner. Mais ce qui importe davantage, dans l'ordre d'idées qui nous occupe en ce moment, c'est qu'au cas où la fièvre impérialiste renaîtrait aux Etats-Unis, c'est dans une entente avec les républiques sud-américaines que nous pourrions encore trouver le préservatif le plus eff. cace.
Combien de nos hommes d'Etat, “ constructeurs ” de nations et “ sauveurs ‘ d’empires, ont pensé à cet aspect de notre situation, qu’entrevoyait déjà LAFONTAINE, il y a près de quatrevingts ans1? Et pourtant, qu'ils le veuillent ou non, les lois inexorables que Dieu a imposées au monde obligent le Canada à entrer dans le concert des nations d'Amérique. Si nous n’y entrons pas de notre plein gré, pour y jouer notre rôle de nation, nous y entrerons de force, non pas même comme adjunct?, mais comme partie intégrante de la République du Nord. Tout ce que nous dépensons d'efforts stériles et d'énergie perdue pour maintenir notre fausse position de satellite des nations d’Europe, tout ce que nous négligeons de préparatifs sérieux et féconds pour jouer notre rôle de nation américaine, c'est autant de clous que nous plantons dans notre cercueil.
Une entente purement défensive entre les principales nations des deux Amériques, — disons, les Etats-Unis, le Canada, l’Argentine, le Brésil et le Chili — aurait d’abord pour effet de mettre tout le continent à l'abri des agressions de l'extérieur. Elle tendrait à établir une paix solide et permanente entre les nations américaines elles-mêmes: par americana. Elle fortifierait les espoirs de paix dans le monde entier — beaucoup plus sûrement que le fameux système des équilibres européens, dont la liquidation s'opère aujourd'hui dans le sang des peuples, la haine sauvage des nations les plus civilisées, la dévastation des plus belles contrées du globe,
1 Voir note 1, page 162.
3 Mot de M. Tarr dans sa fameuse lettre À M. Roosevezr au sujet du traité de réciprocité conclu avec le Canada, en 1911.
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L'Amérique et la paix de demain
Mais là ne doivent pas se borner nos efforts. Nous avons, tous les peuples ont le devoir de contribuer à la pacification, à la repentance et au progrès moral du monde. Autant nous devons repousser les suggestions des sophistes qui nous prêchent le sacrifice des intérêts nationaux, l'abandon du devoir national, Pour nous faire épouser des querelles qui ne nous concernent Pas, autant nous devons répondre à l'appel de Benorr XV, de tous les hommes inspirés par un vrai souci des intérêts de l’humanité, et coopérer à l'œuvre de pacification générale. La vraie charité sociale et le véritable souci de nos intérêts supérieurs nous le commandent également.
Quel rôle joueront les peuples américains dans l’apaisement du conflit abominable qui ébranle le monde? Quelle sera leur attitude dans le congrès des nations qui rétablira l'ordre et l’équilibre ?
Le Canada, plus que tout autre pays d'Amérique, a le devoir impérieux d'intervenir dans le règlement. Nous avons, sans nécessité, apporté notre concours actif à l’œuvre de mort. Ne prendrons-nous aucune part à l’œuvre de résurrection et de survie ? Ce serait mal débuter dans notre existence de nation vouée à la défense de la “ civilisation supérieure”, Ce serait marquer au coin de la plus honteuse hypocrisie nos multiples et sonores déclamations humanitaires.
Il ne suffit pas de vociférer, avec nos avaleurs de sabres, que la seule paix possible, c'est l'anéantissement de l et le triomphe de nos alliés, Comme l'a fort bien dit ®enorr XV, comme le concèdent tous les esprits élevés et réfléchis, une tetle paix ne serait ni bonne ni durabie.
Toutes les nations, toutes celles surtout qui n'auront fait ou subi aucune conquête, aucun morcellement de territoire, — ce sera notre cas — devront veiller à ce que la paix ne laisse aucune plaie béante dans le flanc d'aucune nation vaincwe, Elles devront faire rendre aux peuples conquis ou opprimés le droit à la vie et à la liberté; rentrer dans leurs bornes les grandes nations spoliatrices; et, par-dessus tout, réduire au minimum les causes futures de guerre. C'est le Programme du Pape, c'est le seul vrai, le seul bon, le seul juste, le seul qui s'inspire d'une haute conception de la vraie politique,
Aurons-nous le courage et l'intelligence de nous y attacher, de faire tous nos efforts Pour assurer son triomphe? Comment y parvenir?
D'abord, en réclamant le droit de participer, directement ou indirectement, aux délibérations qui précèderont le règle-
ment des affaires du monde, Je ne parle pas particulièrement, notez-le bien, du premier congrès qui mettra fin aux hostilités et étendra le baume — ou le vitriol.— sur les plaies saignantes. Pour la raison que j'indiquerai dans un instant, il est peu probable qu'on nous y admette, Du reste, ce n’est pas là qu'il importe davantage de porter notre action et notre influence, Sans doute, il est important, essentiel même, que cette opération préliminaire se fasse dans l'esprit de justice suggéré par le Pape. Mais ce qui est plus nécessaire encore, c'est l'adoption d’un nouveau code de lois morales à l'usage des nations, appuyé de sanctions pratiques qui répriment la haine des peuples, qui anéantissent l’infernale puissance des agents provocateurs de la guerre. Il est très important que ces mesures soient prises dès le lendemain de la guerre, avant que les peuples n’en aient oublié les horreurs et la démence,
Nouveau code de lois internationales — Faillite du vieux système
Les facteurs de paix les plus efficaces qui aient été suggérés jusqu'ici sont: l'arbitrage international; le désarmement ou, au moins, la réduction considérable des armements; l’immunité du commerce maritime; l'entière publicité des traités, la suppression des ententes secrètes, et, dans les pays de régime parlementaire, la nullité des conventions conclues sans le concours et l’assentiment des représentants de la nation.
Qu'on n’objecte pas que la plupart de ces palliatifs sont illusoires, que des essais partiels n’ont abouti à rien, que la guerre actuelle démontre l’impotence dérisoire des conférences de la Haye et des congrès de la paix. Seuls les esprits superficiels et les hommes de mauvaise foi raisonnent et parlent de cette façon. Si les disciples du Cnrisr avaient montré la même faiblesse de cœur et d'esprit, ils auraient jeté le manche après la cognée et renoncé à prêcher l'Evangile, dès la première persécution ou les premiers sursauts du schisme et de l’hérésie. Du reste, cette objection est aussi fausse que lâche.
Ce que la guerre actuelle démontre, au contraire, c’est l’effroyable banqueroute du vieux système des alliances, de l’équilibre des forces brutales, de la diplomatie secrète et des armements à outrance — toutes mesures nécessaires, affirmaient les tenants du militarisme, pour ‘“ assurer la paix du monde”, Les protagonistes de la paix armée ont perdu le droit de vanter leur système.
S’il entre un seul élément de sincérité dans les protestations de nos hommes publics et de nos journalistes, de toute nuance et de toute école, en faveur de la paix, de la liberté, de
la démocratie, de la survivance des petits peuples, ils ont l'impérieux devoir de redoubler de zèle et d’ardeur, après la guerre, pour induire les chefs de nation à tenter un essai loyal et complet d’un nouveau régime de vie internationale.
Ce régime n’aboutirait-il qu'à éloigner et amoindrir les causes de conflit armé, à rendre la guerre moins sauvage et moins dévastairice, ce serait un immense progrès sur l’état de choses antérieur à la guerre.
Mais, me direz-vous, que peut faire le Canada pour agir sur l'opinion et la pratique des autres nations? Beaucoup plus que vous ne le pensez, pourvu qu'il sache comment s'y prendre, pourvu surtout qu'il veuille agir, C’est ici que s'impose l’action collective des nations d'Amérique, Elles ont toutes un égal intérêt à faire triompher ces principes et ces pratiques de droit nouveau. Elles en ont déjà, les Etats-Unis surtout, fait l’application partielle,
Si nous unissions nos efforts à ceux des Etats-Unis et des républiques sud-américaines, si nous entrainions avec nous les autres nations britanniques d'outre-mer, nous pourrions exercer une pression considérable sur l’action de la Grande-Bretagne et, par elle, sur les autres nations européennes, pour faire adopter un nouveau code de lois internationales.
Arbitrage — Désarmement — Immunité du commerce maritime
Les Etats-Unis sont tout désignés pour précoriser le principe de l'arbitrage. Quels que soient leurs fautes antérieures ou leurs mobiles récents, ce sera l'éternel honneur des Américains d’avoir fait plus que tout autre peuple pour introduire cr principe dans la pratique du droit international.1 Au lendemair: de la guerre, ils n’auront pas trop de peine à le faire accepter, en théorie, Les apôtres de la force brutale, les Bernhardis allemands, anglais, russes, français ou canadiens, s'en accommoderont, en se disant in petto qu'il sera toujours facile, dans la pratique, de se dérober aux engagements pris et de mettre de nouveau les peuples aux prises.
L'article le plus difficile à faire passer sera le désarmement, ou même la simple réduction des préparatifs de guerre, — précisément parce que ce serait la sanction pratique des promesses de paix. 11 n’y a qu'un moyen d'y parvenir, c’est de briser l'infernale coalition des intérêts liés à la fabrication des armements. C'est là la véritable menace perpétuelle de guerre. Songez done
1 Les Etats-Unis ont signé plus de craités d'arbitrage universel que toute autre nation.
qu'à l'heure actuelle s'accumulent dans les banques anglaises les dividendes gagnés par les Allemands dans la construction des vaisseaux anglais et la fabrication des canons et des obus anglais!; pendant qu’en Allemagne s'empilent les pièces d’or maudit gagnées par les Anglais sur la fabrication des armes et des munitions qui servent à massacrer les soldats anglais, canadiens et australiens! Ces sinistres profiteurs seront aussi avides d'or et de sang après la guerre qu'avant, Le remède le plus pratique qui ait été suggéré pour mettre fin à ce trafic diabolique, c'est l'expropriation par tous les Etats des chantiers maritimes et des fabriques d'armes et de munitions. 11 deviendrait alors plus facile de limiter, dans chaque pays, la fabrication des engins de mort.
Si cette réforme était opérée, le Canada et la plupart des pays d'Amérique auraient l'énorme avantage d’avoir à débourser beaucoup moins que les pays d'Europe,
Les Etats-Unis ont également les titres les plus valables pour réclamer l'immunité du commerce maritime. Depuis le Traité de Versailles, qui a reconnu leur droit à la vie des nations, ils n'ont cessé de préconiser cette importante modification du droit international. Sans l'opposition constante de l'Angleterre, il y a longtemps que l'humanité aurait fait ce progrès additionnel dans la voie de la civilisation, « A la seconde Conférence de la Haye, en 1907, les délégués des Etats-Unis, de l'Allemagne, de l’Autriche et de l'Italie, appuyés d’une majorité décisive des représentants des petits nations, ont fait reconnaître la justesse de cette réforme, L'opposition opiriâtre de l'Angleterre, soutenue par la France, la Russie et le Japon, a réussi à en faire différer l'adoption.
Nul doute que le gouvernement américain saisira la première occasion favorable pour renouveler ses tentatives. Nos gouvernants auront-ils l'intelligence et le patriotisme de seconder ses efforts ? Nul pays au monde ne bénéficierait plus que le Canada de cette réforme décisive. Les autres colonies autonomes, l'Australie surtout, qui vit pratiquement de son commerce maritime, y trouveraient un égal avantage. Si, en 1907, les délé-
1 Interpellé par Lorn CHARLES BEREsroRD, le gouvernement britannique n’a pas voulu s'engager à confisquer les profits des Allemands pour indemniser les victimes des seppelins ou pourvoir au coût de la défense aérienne, Ceci en dit long sur la secrète connivence des vampires de tous les pays,. qui spéculent sur le sang de leurs propres nationaux.
2 Le Canada pourrait mettre fin à la construction de la plupart des engins de guerre en interdisant l'emploi du nickel dans la fabrication des armes et des pièces de blindage des vaisseaux de guerre. Le Canada détient 85% de la production mondiale du nickel.
gués du gouvernement britannique avaient songé un seul instant aux intérêts des ‘ nations-sœurs ”, ils n'auraient pas combattu la proposition de M. CHoars, à seule fin de conserver à l'Angleterre son vieux “ droit ” de saisiet,
Espérons qu'au sortir de cette guerre où nous nous battons avec l'Angleterre pour la “ civilisation supérieure” contre la “ barbarie ”, les représentants des “ nations sœurs ” jetteront le poids de leur influence du côté de la liberté du commerce contre la piraterie.
Publicité des traités — Suppression des ententes secrètes
Les Etats-Unis ont également été les premiers à donner l'exemple de la publicité des conventions internationales. Le président, le secrétaire d'Etat et les ambassadeurs de la République n'ont aucune liberté de lier leur pays par un traité sans l'approbation du Sénat.
Le Canada et les autres pays autonomes de l'Empire auraient un intérêt primordial à faire adopter cette pratique par l'Angleterre. A l'heure actuelle, les cinq cents millions de sujets britanniques et de “ protégés” de l'Angleterre peuvent être liés, deux ans, cinq ans, dix ans d'avance, sans en rien savoir, par les seuls agissements secrets du secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, aidé de deux ou trois de ses collègues. Toute la politique étrangère de l'Empire britannique échappe virtuellement à l'autorité, au contrôle le plus lointain de tous les parlements britanniques, y compris celui du Royaume-Uni, souvent même à la connaissance du cabinet impérial!
Il devrait être définitivement entendu que ni le ministre des Affaires étrangères ni le cabinet britannique ne peuvent, par une simple convention internationale; lier aucun des pays d’Empire à aucune éventualité de guerre, à moins que ce traité n’ait été ratifié par le parlement de chacun de ces pays ; au moins, devrait-il être admis que celui ou ceux des pays d’'Empire qui refnseraient de se lier, resteraient neutres en cas de conflit2,
Cette seule réforme du droit public anglais diminuerait de beaucoup nos chances de guerre et celles de tout le monde, Elle
1 Cette attitude a été dénoncée en Angleterre des autorités de premier ordre, entre autres, LORD Loresurx, ancien Haut Chancelier, qui a publié sur ce sujet une remarquable étude: “Capture at Sea”, (Londres,
ethuen & Co, 1913.)
2 C’est pratiquement l'attitude que sim WicrriD LAURIER à pee lors du renouvellement du traité anglo-japonais. C'est l’un des meilleurs traits de sa carrière.
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gênerait considérablement les impérialistes, les jingos et les agents provocateurs de tous les pays. Elle forcerait tous les gouvernements qui traitent avec l’Angleterre, et l'Angleterre elle-même, à jouer cartes sur table. Et comme l’Angieterre traite virtuellement avec toutes les nations de la terre, la coutume ne tarderait pas à devenir générale. La diplomatie secrète aurait vécu. Qui la regretterait? Les MACHIAVELS, les TALLEYRANDS, les BisMarcCKs, les CHAMBERLAINS de tous les pays, tous les dupeurs de peuples, tous les dépeceurs de nations. Mais les innombrables victimes de leurs infâmes calculs, les peuples décimés, mutilés, surchargés d’impôts de guerre, regretteraient-ils, eux, la fin de ce régime de mensonges, de sinistres tractations, qui a toujours abouti à la guerre, au pillage, à la dévastation, à l’asservissement des faibles par les forts?
Le Canada travaillera-t-il pour la paix ou pour la guerre ?
Quel espoir y a-t-il que le Canada puisse faire entendre sa voix dans le concert des nations qui décideront du sort de l’humanité au sortir de cette guerre ? De représentation officielle dans le premier congrès de la paix, il ne saurait être question. L’Angleterre voulût-elle nous en faire ouvrir les portes, qu’elle se heurterait vraisemblablement à un refus de la plupart des gouvernements étrangers. Les colonies autonomes de la Grande- Bretagne ont voulu participer à la guerre en simples brigands, au service de l’Angleterre. Elle n’ont pas même pris la peine d’avertir les belligérants, alliés ou ennemis, qu’elles entraient dans le conflit. Il est donc peu probable qu'on les traite en nations civilisées.
Mais ce que nous pouvons faire, ce que nous devons faire, c’est d’exercer une pression immédiate et persistante sur le gouvernement britannique. M. BorDen et M. Doxerry ont maintes fois déclaré, depuis que la guerre est commencée, que le Canada a le droit d’être entendu dans le règlement des affaires de l’'Empire et la discussion des conditions qui lui seront faites après la guerre. Le Canada parlera à l’Angleterre par la voix de ses gouvernants; ses gouvernants exprimeront les vues qui s’afhrmeront le plus nettement, avec le plus d'énergie.
Il s’agit donc, pour tous les Canadiens, de décider dès maintenant dans quelle direction leurs mandataires devront s’efforcer de faire orienter la politique britannique, qui sera la nôtre tant que nous n’aurcns pas repris notre ancienne liberté d’action.
Si nous voulons réellement travailler pour le droit, la justice, la paix; la liberté, l’affranchissement des peuples, le véritable progrès du monde, c’est le temps.
Et comme les arguments de persuasion n’ont guère de force auprès des puissants, à moins de s'appuyer sur des sanctions efficaces et tangibles, voici ce que nous devrions proclamer dès maintenant.
Le Canada se prononce nettement et sans réserve en faveur de l'arbitrage international, pour tous les cas de guerre, Il ne prendra part à aucune guerre à moins qu’une sérieuse proposition d'arbitrage n’ait été faite par l’Angleterre et ses alliés et repoussée par leurs ennemis.
Le Canada réclame l’immurité du commerce maritime et refuse de coopérer à toute tentative d'armement naval tant que le gouvernement britannique n’aura pas uni ses efforts à ceux des Etats-Unis pour faire introduire cette réforme dans le droit .des nations.
Le Canada restera absolument neutre dans toute guerre où l'Angleterre se trouvera entr inée par des traités, des conventions secrètes ou des ententes vagues qui n’auront pas été soumis aux délibérations et au vote approbatif du parlement canadien.
Le Canada se retire de toute coopération impériale, si l’Angleterre refuse de formuler ou d'appuyer une proposition sérieuse de réduction dans les armements des grandes nations.
Si une politique générale de désarmement est acceptée et mise à exécution par les grandes puissances de l’Europe, les Etats-Unis et le Japon, le Canada y adhère d'avance et sans réserves.
Et surtout, le Canada réaffirme son droit de neutralité dans toutes les guerres qui ne menacent pas son territoire.
Voilà ce que le Canada devrait dire, voilà ce que le Canada devrait faire.
S’il le disait avec conviction, s’il le faisait avec énergie, il rendrait à l’Angleterre un réel service: celui de l’arracher au vertige de l’impérialisme qui l'entraîne à sa perte; il réparerait une partie du mal qu’il a fait aux autres et à lui-même en écoutant la voix des apôtres de haine: il prouverait que l’épreuve de la guerre a purifié sa conscience et restauré son intelligence; il aurait quelque chance d'échapper aux conséquences vengeresses de son délire; il aurait raison d’entrevoir le jour où il pourrait tendre une main loyale aux nations qui marcheront à la tête de l'humanité assainie et assobrie,
Ce serait assurément un rôle plus noble, plus glorieux, plus fécond, plus civilisé, un rôle plus chrétien, en un mot, que de fournir des légionnaires à-l’Angleterre et à la France, et d’accroître dans le monde les ferments de haine, de discorde et de fureur bestiale.
Si le Canada de demain s’unissait aux autres nations d’Amérique et à tous les peuples qui veulent secouer le joug avilissant de la diplomatie amorale et échapper à l’étreinte des pieuvres du militarisme, il ne tarderait pas à recevoir la récompense matérielle de ses efforts. Si le programme de paix dont j'ai esquissé les grandes lignes triomphe et s'impose à la politique des nations, le Canada évitera la plupart des dépenses colossales qu’exigera la protection de son territoire; il pourra se débarrasser du caporalisme dangereux qui l’envahit; il n’aura pas même besoin de contracter d’alliances défensives: il sera libre de poursuivre un idéal de paix, de justice, d’ordre et de vraie liberté.
Cette double récompense morale et matérielle, nous ne l'avons guère méritée. Puissent les nombreuses victimes de l’aveuglement de nos chefs sociaux et des infâmes calculs de nos politiciens et de nos démagogues mériter, quand même, cette récompense aux générations futures! .
TABLE DES MATIÈRES
Introduction du régime britannique au Canada Autonomie militaire PANES
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