‹ Hier, aujourd'hui, demain [microforme]Chapitre 11 sur 14 · D EE · texte numérisé non relu

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son droit, de sa pensée, de son idéal, pénétré de la foi qui transporte les montagnes, peut conduire des multitudes. Et'puis, il faut tenir compte des conditions particulières de l'Empire. En dépit des succès immédiats de l'impérialisme, de la force grandissante du faux principe de ‘a “solidarité impériale ”, il est impuissant — parce que faux — à détruire le vieil instinct décentralisateur qui fait le fond même du tempérament et du régime britanniques. Il ne peut renverser les obstacles insurmontables que le Créateur et la nature ont multipliés entre les divers pays d'Embpire,

La solution finale ne sera pas dictée par la masse globale des cinq cents millions de Britanniques: elle sera déterminée par la concordance des volontés particulières manifestées par chacun des peuples britanniques, des peuples autonomes surtout. La décision du peuple canadien, dans son ensemble, comptera pour beaucoup dans le rajustement final. Sur cette décision, le petit peuple canadien-français peut, s’il le veut, exercer une influence marquée, sinon décisive.

Le voulez-vous ? Si oui, il faut vous mettre à l’œuvre dès aujourd’hui.

Jetons donc un coup d’æil rapide et forcément superficiel sur chacune ces solutions qui se présenteront demain.

L'indépendance, la plus désirable des solutions

La plus naturelle de ces solutions, la plus dés'rable en soi, c'est l'indépendance absolue, avec ou sans l'autorité nominale du roi d’Angleterre,

Cette solution serait pleinement dans la logique de notre histoire, de nos traditions. Ce serait la fin normale de la courbe ascendante Parcourue depuis la conquête jusqu’à la Confédération.

L'indépendance absolue, sous l’autorité nominale du roi d'Angleterre, ce n’était pas seulement la pensée de CaRTIER et de MacvoNaL», de MACDONALD surtout ; c'était la réalité de leur œuvre, telle qu'ils l'avaient conçue et exécutée.

En soumettant à la législature du Canada le projet de fédération des provinces, MAcDoNALD le présenta comme un traité “d'alliance permanente ” entre le Royaume-Uni et la Confédération canadienne. Il prévoyait même le jour prochain où, sans rien ajouter à ses pouvoirs, le Canada contracterait librement des alliances étrangères.1

alliance will be reciprocated in England.” (‘Debates on Con-

federation, 1865 —Page 43, deuxième colonne.)

L'adoption de la “ politique nationale ”, en matière de tarifs douaniers, fut interprétée, en Angleterre et au Canada, comme une virtuelle déc'aration d’indépendance,

Les plus hautes autorités juridiques, nous l’avons vu, s’accordent pour reconnaitre que les colonies autonomes sont, en puissance, de véritables Etats souverains, libres de “ s’armer même contre l’Angleterre ”.1 :

Tout ce que le Canada aurait à faire, pour affirmer son indépendance, serait de notifier à l'Angleterre et aux nations étrangères qu’il prend possession de son héritage et qu’il enter désormais traiter d’égal à égal avec les autres peuples majeurs. Il ne lui resterait qu’à nommer ses ministres plénipotentiaires et ses consuls.2

La déclaration d'indépendance serait donc la moins révolutionnaire des solutions. En réalité, loin d’être une révolution, ce serait la véritable contre-révolution, le rétablissement de l’ordre établi en 1867 et renversé par l’anarchie impérialiste ; ce serait le couronnement de l'œuvre des Pères de la Confédération, entrevu et béni par au moins deux des evêques de ia province de Québec.3

C’est aussi la solution la plus conforme à l’ordre des sociétés humaines, la seule que doive rechercher un peuple digne des bénédictions de Dieu et du respect des hommes.

Dangers de l’indépendance — Menaces de guerre

Mais l’indépendance n’offre-t-elle pas des dangers graves, soit au Canada tout entier, soit aux Canadiens-f rançais en particulier ? Sommes-nous mûrs pour le plein «exercice de notre liberté nationale ? Le Canada, nation indépendante, ne seraitil pas plus exposé qu'aujourd'hui à des attaques de l'extérieur, à des conflits intérieurs ?

Avant la crise actuelle, il était légitime de penser qu’il valait mieux ajourner l’heure de l’affranchissement total, Tel était, jusqu’à ces deniers mois, je le confesse, mon propre sentiment. Mais aujourd'hui, il ne s’agit plus d'attendre et d'exercer à loisir un choix libre et mürement refléchi. Le choix s'impose, à très brève échéance. La révolution impérialiste et la guerre ont conduit brusquement le peuple cana-

1 Voir plus haut, page 17.

2 M. Ewarr a fait cette démonstration à l'évidence dans ses “Kingdom Papers”’, particulièrement dans le Paper No 1, “Canadian Independence”, et le No 19, ‘“Four-fifths of the last step’.

3 MGR CHarLes LAROCQUE et Mar CookE,—on peut dire Mar La- FLÈCHE. (Voir plus haut, pages 33 et 37.)

dien au carrefour de ses destinées : i] n’a d'autre loisir que de choisir Promptement la route qu’il suivra “dans le nouvel ordre mondial qui va succéder au cataclysme actuel,

Tout examiné, tout pesé, tout comparé, l’irdépendance ne me semble pas offrir ‘d'obstacles insurmontables, ni de menaces si terrifiantes qu’un peup'e courageux doive l’ecarter de sa pensée Pour accepter un joug étranger.

Dans l’ordre des relations extérieures, ou Pour être plus précis, des menaces de guerre et d'agression, le Canada, affranchi des liens qui l’unissent à l'Empire britannique, serait exposé a des périls beaucoup moins nombreux et redoutables que ceux dont il est menacé aujourd’hui.

Avant la révolution impérialiste, lorsque les colonies autonomes ‘le la Grande-Bretagne eurent fait reconnaitre leur droit de neutralité dans les guerres impériales de l'Angleterre, il Pouvait y avoir doute. Les éléments de risque et de sécurité, nés de l’association britannique, se Ccompensaient. Le Canada, Cependant, à cause de sa situation particulière, a ‘toujours subi plus de risques que les autres pays d’empire, et la protection

Mais aujourd'hui que le principe de la “ solidarité impériale ” a remplacé la doctrine et la pratique de la “ neutralité coloniale ”, le doute n’est plus possible.

La seule posse: sion de l'Empire des Indes, où fermentent lentement mais sûrement les germes d'indépendance introduits avec Îles institutions britanniques, constitue en soi une menace croissante de guerres Pour l’Angleterre et les “ nations-sœurs ”?,

Durant les cinquante années qui se sont écoulées depuis l'entente de 1865, la Grande-Bretagne, toujours insatiab'e, a doublé l'étendue de son empire colonial.

D'autre part, le développement intense de l’industrie et du commerce des autres nations — Etats-Unis, Allemagne, Japon, Russie — et l'expansion coloniale de la France et de l'Italie, rendent de plus en plus précaire la possession monstrueuse qu’elle s’est attribuée de la domination des mers, de plus en plus dangereuse Pour elle sa manie de “ peindre en rouge ” toutes les terres du globe.

L’Angleterre a donc infiniment plus de causes de conflit qu’elle n'avait il Y a un demi-siècle; cependant que la pénétra-

froyable égoïsme de ses classes riches ont affaibli ses forces intrinsèques de résistance.

L'Empire britannique craque à la base; mais avant de le laisser s’effondrer, l'Angleterre tentera un effort suprême, C’est à cet effort qu’elle veut associer à tout prix les ‘ nations sœurs ” et leur faire fournir les légions et les armes que ses propres

enfants lui refusent, soit pour contenir par la force les populations de l’Inde et de l'Afrique, soit pour repousser les agressions de ses rivaux les plus puissants.

L’Angleterre fera moins de petites guerres à l’avenir que dans le passé. Elle subira plus de grandes guerres. Et c’est à cellesà que les colonies seront appelées à participer.

La rupture du lien britannique serait un bienfait

Il est donc rigoureusement exact de dire qu’en maintenant en un tout compact l’Empire britannique — qui est, en soi, la provocation la plus constante à la paix du monde, — et surtout en liant deur sort aux armes de l'Angleterre, le Canada et les autres colonies autoniomes accroissent et multiplient les causes de guerre pour evx-mêmes et pour le monde entier. En se séparant de l’Empire, en forçant l’Angleterre à se contenter de sa part congrue des biens de ce monde, à “ vivre et laisser vivre ”, les pays britanniques d’outremer contribueraient puissamment à assurer la paix du monde et la leur.

A cette œuvre salutaire, le Canada gagnerait plus et perdrait moins que Îles autres pays d’Empire.

Plus que tout autre, le Canada est accessible aux coups des multiples ennemis possibles de la Grande-Bretagne; moins que tout autre, peut-il compter sur le secours de l'Angleterre et des autres ‘“ nations-sœurs ”’,

Tandis que l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique australe ne sont guère exposées qu’à des attaques par mer, là où la puissance anglaise est encore prépondérante, le Canada est vulnérable sur terre et sur mer. A égale distance de l’Europe et de l’Asie, il peut être assailli aussi rapidement d’un côté que de l’autre. Le problème de sa défense côtière est donc infiniment plus grave que celui des colonies océaniennes ou africaines1. De plus, il est, comme pays britannique, isolé, sans moyens naturels de défense, sur un continent où son unique voisin est la nation la plus puissante du globe en dehors de l’Europe.

M. LAURIER a dit un jour que lle seul danger de guerre que le Canada pourrait encourir serait du côté des Etats-Unis. Contre ce danger, l’Angleterre est impuissante à protéger le Canada. Elle n’a jamais voulu, dans le passé, se risquer dans les hasards d’une guerre avec les Etats-Unis pour la sauvegarde des intérêts

1 Il n’est pee question ici de flottes de guerre. Lors de l’agitation causée par l'adoption de la Loi Navale, le ministère LAURIER et ses partisans ont systématiquement confondu, les uns à dessein, les autres par ignorance, les exigences de la défense côtière et les préparatifs de guerre navale. Libéraux et conservateurs ont tenté, tour à tour, de lancer le Canada dans les aventures de guerre navale; ni les uns ni les autres n’ont rien fait pour mettre le pays en mesure de protéger ses frontières maritimes.

canadiens. A mesure que le poids de son empire trop vaste pèsera davantage sur ses épaules affaiblies, elle le voudra et le Pourra moins que jamais.

N'oubliez pas qu'à l'heure actuelle, et davantage depuis le triomphe de la révolution impérialiste, nous sommes exposés à subir les conséquences de tous les conflits qui peuvent s'élever - entre l'Angleterre et les Etats-Unis, en plus de nos propres différends avec nos voisins. Indépendants, nous n’encourrions que nos propres risques.

Le même raisonnement s'applique à nos rapports avec toutes les autres nations, A l’heure actuelle, tous les ennemis de l’Angleterre sont nos ennemis. Indépendants, nous n’aurions que nos propres ennemis. Où sont-ils?

Dans l’ordre de nos relations extérieures, il est donc rigoureusement exact de dire que l'indépendance, loin d’accroitre nos chances de guerre, les diminuerait énormément.

Comparez la situation du Canada à celle des républiques sud-américaines. Plusieurs de ces contrées offrent à la cupidité des grandes nations des attractions qui valent bien les nôtres. Et cependant, depuis un siècle environ qu’elles ont conquis leur indépendance, aucune d’elles n’a encore subi lattaque des nations extra-américaines.

Ce que le Canada, nation indépendante ou même simple colonie autonome comme il l'était avant la révolution impérialiste, pourrait et devrait faire pour se prémunir davantage contre Îles agressions extérieures, nous le verrons dans notre prochain et dernier entretien.

Examinons maintenant la situation intérieure.

Dangers intérieurs — Confiit des races — Illusoire “ protection ” de la Couronne

Les trois principales causes de dissensions intestines sont : la rivalité des Canadiens-français et des Anglo-Canadiens; la diversité des races de toute sorte, accrue par l'immigration étrangère; l'absurde configuration géographique du pays et l’antagonisme croissant qui en résulte entre les provinces de l'Est et les provinces de l'Ouest,

A aucune de ces causes de désunion nationale le lien britannique n'apporte un tempérament; l'impérialisme les accen. tue toutes; l'indépendance tendrait à les atténuer, sinon à les faire disparaitre.

Tant que les Anglo-Canadiens auront deux patries — Ja Grande-Bretagne et le Canada, — il existera une cause irrémédiable de mésintelligence entre eux et les Canadiens-français,

qui n’en ont qu’une, ie Canada, en dépit des efforts de l’heure actuelle pour faire renaître le colonialisme moral français.

Voyez ce qui se passe aujourd’hui: les Anglo-Canadiens accusent les Canadiens-français de manquer à leur devoir national parce qu'ils ne veulent pas s’enrôler en masse pour servir l'Angleterre et la France. Les Canadiens-français considèrent qu’ils n'ont d’autre devoir national que celui de servir leur unique patrie, le Canada. Les uns et les autres s’accusent mutuellement de trahir les intérêts de la patrie, Ce conflit se présentera chaque fois que le Canada sera appelé à suivre l’Angleter re sur le sentier de la guerre, En cas de guerre entre la Grande- Bretagne et la France, il pourrait amener la guerre civile, En serait-il ainsi, si tous les Canadiens ne reconnaissaient qu’une patrie, le Canada?

Le lien impérial rompu, Canadiens-anglais et Canadiensfrançais, forcés de concentrer leur attention, leurs efforts, leur travail constructeur, sur leur commune patrie, s’apercevraient qu'ils ont beaucoup plus d'intérêts communs qu’ils ne le soupçonnent, beaucoup moins de raisons de se détester qu’ils ne s’en trouvent aujourd’hui.

“Mais voyez donc, me direz-vous, ce qui se passe en Ontario, au Manitoba, ce qui se prépare dans toutes les provinces de l'Ouest. Que sera-ce, le jour où les Boches du Canada anglais ne sentiront plus le frein salutaire de l'autorité britannique, où nous n’aurons plus le recours au Roi, au parlement impérial, pour obtenir secours et protection ? ”

Voilà bien l’une des illusions les plus décevantes que nous valent notre fausse éducation politique et notre incurable colonialisme.

Comment! Voici tantôt cinquante ans que les autorités impériales — roi, parlement, tribunaux, jurisconsultes, peuple — hous ont concédé la plénitude de nos pouvoirs de législation et de gouvernement. Cet affranchissement total, absolu, sans réserve, nous l'avons réclamé pendant un siècle ; pour l'obtenir, nos hommes d’Etat ont pensé, veillé, peiné, encouru la disgrâce des rois et la vengeance de leurs commis ; nos prêtres ont prié et gémi ; le peuple tout entier a lutté, a souffert, a patienté, s’est révolté.

Après cent ans de luttes, de tiraillements, d'épreuves de toute sorte, mous avons conclu avec les Anglo-Canadiens un pacte solennel qui assure aux deux races une parfaite égalité de

1 Les rénovateurs de l'Irlande contemporaine ont fait la même constatation. L'un des fonctionnaires supérieurs du département de l’Agriculture, M. G188, fervent disciple de stR HoRAcCE PLUNKET, m'en donnait de multiples preuves, il y a deux ans.

droits en toute matière, — politique, religieuse et civile. La constitution qui nous garantit ces droits, nous l'avons acceptée en toute liberté, avec ses avantages et ses inconvénients. Que dis-je ? Nous ne l'avons pas seulement acceptée : ce sont nos propres chefs qui l'ont rédigée, d'accord avec les représentants de la majorité anglaise. Nos évêques l'ont accueillie en toute confiance, ils l'ont bénie, ils nous ont mème fait un “ devoir de conscience ” de l’accepter et de la faire fonctionner.

Sous l'empire de cette constitution, nous jouissons — si nous le voulons —. de Ja plénitude de nos droits de sujets britanniques. Nous sommes électeurs, nous élisons qui nous voulons. Nous sommes un quart de la population totale du Canada — plus que les Irlandais dans le Royaume-Uni ; et JOHN REDMONp est le maître du parlement impérial ; — plus que les Ang'ais dans le Québec ; et une demi-douzaine de mercantis de la Banque de Montréal ou du Board of Trade font ce qu'ils veulent des corps publics de notre province.

Nous sommes représentés au parlement fédéral en proportion de notre population ; nous sommes, Où nous pourrions être, les maitres de l’une des Provinces, la seconde en population, la plus étendue en territoire, la plus Compacte et la plus solide par sa foi, ses institutions, ses mœurs, ses traditions, sa force de résistance économique.

Et parce que nous n'avons pas su nous servir re tous ‘es moyens que la providence de Dieu et la clairvoyance de nos pères ont mis à notre disposition ; parce que nous avons éparbillé et dépensé nos énergies dans de mesquines querelles de partis «et livré le patrimoine national à deux bandes d’escamoteurs, costumés les uns en rouge et les autres en bleu ; parce que nous nous sommes enlisés dans l’étroite ornière des partis et vautrés dans le cloaque immonde de la politique de patronage et de pots-de-vin: — nous en sommes réduits, comme les Peup:ades sauvages de l'Afrique ou les Provinces asservies de l'Inde, à quémander la protection du Roi, à réclamer le secours des autorités impériales!

Tâchons donc, une bonne fois, de nous convaincre que ni le Roi, ni le parlement, ni le peuple d'Angleterre, ne peuvent, ne veulent rien faire Pour nous. Nous avons crié, un siècle durant, pour obtenir le droit de nous gouverner à notre guise. N'allons pas maintenant demander à l’'Ang'eterre de nous ramener aux jours du 8ouvernement paternel. Le voulût-elle qu’elle ne le pourrait pas.

La seule intervention anglaise qui puisse se produire en notre faveur, à l’occasion, c’est celle du Comité judiciaire du Conseil privé, dans l'interprétation purement juridique des lois et de la Constitution. Oh ! je le sais bien, le Conseil privé

est un peu, et même beaucoup, un tribunal politique, — comme la Cour Suprême aux Etats-Unis ; comme beaucoup de tribunaux de tous les pays. Dans la mesure où les considérations d'intérêt impérial affectent ses décisions, le Conseil privé nous à ‘té tantôt favorable, tantôt défavorable. Chose certaine, — l'expérience d'un demi-siècle l’a 1 rouvé — ses arrêts favorables aux catholiques et aux Canauiens-français sont absnlument nu's, ne valent pas le papier qui en portent l’expression, si les majorités anglo-canadiennes ne veulent pas s’y conformer. Croit-on que le Roi enverra jamais un régiment de Coldstreams ou de Horse Guards pour faire exécuter contre les Ontariens ou les Manitobains un arrêt du Conseil privé favorable aux minorités franco-catholiques ?

Souvenez-vous donc de la violation de la parole et de la signature données au nom‘de la Reine: à la Rivière Rouge, en 1870 ; au Nord Ouest, en 1885 ; au Manitoba, en 1896 ; — et tâchez de voir enfin les réalités telles qu’elles sont.

L’Angleterre est aussi impuissante que la France, ou tout autre pays, à nous protéger dans l'exercice ou la revendication de nos privilèges nationaux. Quelle que soit la solution qui sera donnée, avec ou sans notre concours, au problème de nos relations impériales et internationales, ces questions de langue, d’écoles, de religion, sont des problèmes de pure régie interne que nous devons résoudre chez nous, par nos seuls efforts, avec les uniques moyens que la loi, la constitution et la tradition britannique mettent à notre disposition. Reprenons conscience de nous-mêmes, de nos forces, de nos droits, de nos devoirs surtout ; et nous ne tarderons pas à reprendre tout le terrain que nous avons pendu par notre veuler'e.

L’indépendance rapprocherait les deux races

Loin d’accentuer le conflit des deux races mères de la nation canadienne, l'indépendance tendrait à l’apaiser.

Pour les peuples comme pour les individus — sauf ceux qui n’ont aucune conscience, aucun jugement, aucun instinct de conservation, — l’exercice des devoirs supérieurs développe le sentiment des responsabilités. Livrés à eux-mêmes, forcés de pourvoir seuls à leur commure sécurité, les Canadiens des deux races seraient obligés de s’entendre sur plus d’un point où ils sont aujourd’hui irrémédiablement divisés. Cessant de compter sur la fallacieuse protection de l'Angleterre, ils seraient obligés de compter davantage sur eux-mêmes, par conséquent ies uns sur les autres.

Le jour où les Anglo-Canadiens échapperaient à l’hypnotisme énervant, épileptique, du Pananglosaxonisme, ils met-

SEPT ne

traient moins d'âpreté dans leurs tentatives d’anglicisation. Forcés de nouer des relations avec lés nations étrangères, ils apprendraient qu’il y a dans le monde d'autres êtres humains que les Anglo-Saxons, d'autres nations que l’Angleterre et les Etats-Unis, d’autres langues que l'anglais, d'autre civilisation que le mercantilisme anglo-yañkee, Ils ne tarderaient pas à constater que la conservation et le déve'oppement simultané de deux langues nationales, de deux civilisations, loin d’être un obstacle au progrès du pays, lui assureraient, au contraire, l’un de ses avantages les plus précieux.

L’impérialisme britannique — je l'ai noté — favorise :t active la politique d’anglicisation. Par l'effet naturel de toute réaction, l'indépendance nationale, en mettant fin à ia propagande impérialiste, affaiblirait la force et l’âprete des haines antifrançaises au Canada. Or, c'est là le principal obstacle a l'unité nationale. L'indépendance, loin de l’accroitre, le réduirait.

Oh ! sans doute, i! y aurait encore des malentendus, des préjugés, des haines, des conflits. Voilà plus de quatre siècles que les Suisses ont conquis leur indépendance ; et leur dernière guerre civile ne date que de soixante-dix ans. Wallons et Flamands ne sont pas toujours d’accord, même sous la botte du uhlan prussien. Mais quelle nation, unilingue ou bilingue, autochtone ou cosmopolite, est exempte de ces misères ?

Assimilation des étrangers — Conflit entre PEst et l’Ouest

Ce qui est vrai des deux races mères l’est également des mutiples groupes ethniques que l’immigration des dernières vingt-cinq années nous a apportés. Le moyen le plus sûr d’assimiler ces peuples, divisés entre eux et séparés de nous par la langue, la religion, l’atavisme de race et des traditions séculaires, c’est encore de concentrer leur attention vers un objectif unique : la grandeur, la prospérité, le bien-être de leur seule patrie d'adoption. Il est possible, par une politique intelligente et libérale, d’arriver.à faire de tous ces étrangers des Canadiens; il est impossible d’en faire des impérialistes anglais1. Il est insensé de le tenter. On peut les amener à préférer leur patrie d'adoption à leur patrie d’origine ; mais jamais à verser de bon cœur l’impôt du sang ou tout autre impôt pour défendre un pays étranger, encore moins une multitude de pays européens, asiatiques, africains, océaniens, avec lesquels ils n’ont

1 Le ministre de l’Instruction publique de l'une des provinces de FOuest m'exprimait exactement la même pensée, en 1912. Elle est encore plus vraie aujourd’hui, à cause de la scission opérée par la guerre entre les Canadiens-anglais et les nouveau-venus.

et n'auront jamais rien de commun. Allez donc faire croire à un colon de race germanique, établi en Alberta ou en Saskatchewan, qu’il est tenu de se battre contre l'Allemagne ou l’Autriche afin de permettre à l'Angleterre de peindre l'Afrique en rouge, de régenter la Perse ou de maintenir sa domination aux Indes ! ï

Le problème des races est moins dificile à résoudre aux Etats-Unis qu'au Canada pour la seule raison que les Etats-Unis sont une nation une, souveraine et indépendante, tandis que le Canada n'est que le satellite d'une nation européenne et l’associé d'u e multitude de pays avec lesquels il n’a d'autre communauté d'intérêts que le lien fictif — le fiument, comme dit sim FREDERICK POLLOCK — d'une commune allégeance à un roi que la masse de ses sujets coloniaux n'ont jamais vu ni connu.

L'état de sujétion coloniale est en soi un obstacle au développement du patriotisme, de la fierté nationale, de l'attachement à la patrie commune, C'est vrai des coloniaux de naissance; ce l’est bien davantage des nouveau-venus de race étrangère.

La seule des sources de discorde nationale que l'indépendance ne suflirait peut-être pas à tarir ou à diminuer, c’est la rivalité entre l’Est et l'Ouest. Cet antagonisme tient principalement à des causes économiques. L'indépenu * ne les supprimerait pas; le triomphe définitif de l'impéi:. sme, encore moins, — nous l'avons constaté au chapitre précé lent.

Un fait constant m’a frappé, dans l'Ouest. Ceux qui demandent le plus hautement la séparation politique de l'Ouest et de l'Est sont tous des Anglo-Saxons, des Britanniques, la plupart natifs du Royaume-Uni. La certitude de rester sujets britanniques, de constituer un autre pays britannique qu’ils gouverneraient à leur guise, leur fait envisager sans aucune répugnance la rupture de la Confédération canadienne. Peut-être y regarderaient-ils à deux fois s'ils étaient menacés de perdre à la fois les avantages de l'association britannique et ceux de l'association canadienne. La rupture fût-elle inévitable — et si elle l’est dans un Canada indépendant, elle l’est davantage avec un Canada impérialisé, — en serions-nous plus mal?

Avantages matériels de l’indépendance

Si l'on ne considère que les problèmes purement matériels, les avantages de l'indépendance sont encore moins contestables. Si le Canada avait proclamé son indépendance absolue à l’époque de la Confédération, il serait infiniment mieux loti qu'il ne l’est aujourd’hui. Je n’affirmerais pas qu’il aurait rejoint les Etats-Unis; mais il s’en serait rapproché sensiblement.

Au lieu de s'attacher à ne faire du commerce qu'en pays anglais ou américain, à n'emprunter qu'à Londres ou à New-York, il aurait noué de profitables relations d'affaires avec maints pays; il se serait affranchi de ja tutelle anglaise et américaine; il aurait profité de la rivalité des grandes nations commersantes.

Il se serait fait représenter à l'étranger par ses consuls et ses ag=nts de commerce. Il aurait fait connaitre ses ressources et ses besoins; il se serait fait connaître lui-même, par luimême, pour lui-même, et non pas seulement comme un fragment du grand :out anglo-saxon.

“ C'est quelque chose de faire partie d'un grand empire Le disait un jour un bon gros Canadien-français, dont le fils venait de décrocher une décoration et un poste fort enviable dans le service impérial, Oui, mais ce “ quelque chose” coûte très cher aux nations qui en jouissent, et leur rapporte fort peu — si ce n'est à celle de ces nations qui domine et exploite les autres. Car c'est là la caractéristique essentielle des empires, quelle que soit la forme de leur gouvernement: une nation domine, les autres sont dominées; une nation profite, les autres sont exploitées. N

En somme, il y a, pour soi et pour les autres, pour la paix, la liberté, le progrès et le bon équilibre du monde, ‘“ quelque chose ” de mieux que de “ faire partie d’un grand empire ” : c’est d’être une nation, même modeste.

L'indépendance est donc la fin la plus normale que le Canada puisse se proposer, la plus désirable en soi, la plus logique dans l'ordre de nos traditions nationales. C’est pourtant la moins probable, du moins comme solution immédiate du problème qui se pose aujourd’hui.

Elle se heurte trop carrément à l’ordre nouveau, ou plutôt au désordre produit par la révolution impérialiste : — désordre des idées et désordre des faits. Fussions-nous prêts à nous ressaisir et à reprendre le cours normal de nos traditions, que les conséquences immédiates de notre extravagante participation à la guerre nous en détourneraient presque forcément.

Il est même à craindre que les expédients adoptés par nos 8ouvernants pour parer au désastre vont nous jeter fatalement dans une voie opposée, celle de l’annexion, Nous y reviendrons,

L’association impériale, plus probable que l'indépendance, vaut mieux que l’anarchie actuelle

Les impérialistes britanniques vont naturellement tout aire pour perpétuer, au profit de l’Angleterre, l’état de choses qui est la raison d’être de la révolution impérialiste: %a contri-

bution permanente des colonies à la défense impériale, leur intervention dans toutes les guerres de l'Angleterre, Ils seront secondés dans leurs efforts par leurs complices coloniaux : politiciens asservis, financiers et “hommes d'affaires ” vaniteux et cupides, J'ai décrit leurs mobiles et leurs procédés: ils seront après la guerre ce qu'ils étaient avant.

Après avoir fait croire aux naïfs coloniaux, à nous surtout, Canadiens-français, les plus jobards des coloniaux, que nos intérêts, notre sécurité, notre devoir de “ reconnaissance ” envers la “ protectrice de nos libertés ”, que notre salut même, nous commandaient de servir l'Angleterre, fauteurs et complices vont maintenant s'appliquer à nous persuader que, sans l'aide de l'Angleterre, nous ne Pouvons sortir du gouffre où la ‘“ dévotion impériale ” a plongé toutes les “ nations sœurs ”,

La solution qu'ils vont s'efforcer de faire triompher, c’est donc l'association impériale, C'est la plus logique dans l’ordre des faits anormaux créés par la révolution impérialiste et la participation des colonies à la guerre européenne, Ce n'est assurément pas la plus désirable; mais c’est la second best, Elle vaut mieux, à tous égards, que l'anarchie actuelle, que l’humiliante et désastreuse sujétion coloniale, telle que nos politiciens “ pratiques ” et nos “ sauveurs d’Empire ” nous l'ont imposée,

Cette solution, c'est celle que réclament les Australiens et les Néo-Zélandais: c'est celle qu'appellent nos hommes d’Etat les plus influents, M. BoRDEN et M. Doxerry; c’est celle que M. LAURIER rêvait dès 1897.

Quel nom et quelle forme prendra cette nouvelle évolution de l’Empire britannique? Le nom importe peu. Qu'elle s’appelle “ Empire unifié ”, “ Fédération Impériale ”, “ Confédération britannique ” ou ‘“ Alliance britannique "1, elle reposera nécessairement sur ce principe fondamental: le partage, entre le Royaume-Uni et les “ nations-sœurs ”, de (la souveraineté et des charges impériales : flotte, armée, politique étrangère; elle exigera un mode quelconque de représentation, le dernier privilège auquel renonceront les Anglo-Saxons des colonies, quelque impérialisés qu'ils soient.

1 C'est le titre suggéré par M. Ricnarp Jess, dans son intéressant ouvrage, “The Briannic Question” (Longmans, Green & Co., Londres, 1913.) M. Jess suggère le qualificatif “Briannic”', au lieu de British, afin de faire disparaître tout vestige de la suprématie du Royaume-Uni sur les ‘‘nations sœurs”. La langue française ne nous laisse pas d’alternative dans le choix des mots. : Il faudrait donc supposer que les Canadiens, les Néo-Zélandais, etc., sont “britanniques” au même titre que les habitants du Royaume-Uni. Dans l'ordre des droits, c'est vrai; mais ce ne l’est pas dans l’ordre des pouvoirs exercés.

De l'intelligence et de d'énergie déployées par les colonies ‘épendra l'équité du partage et de la représentation, le juste équilibre des privilèges et des obligations. On peut être certain que les Anglais prendront des colonies tout ce qu'ils pourront leur arracher et leur abandonneront le moins possible de l'autorité et des pouvoirs qu'ils détiennent aujourd'hui.

Les impérialistes britanniques, les vrais, les pur-sang — les Grey, les MILNER, fidèles disciples de CHAMRERLAIN — se plaisent à répéter, depuis quinze ans, que l'association impériale, tout en fortifiant le grand-tout britannique et chacun des pays qui le composent, n’amoindrira en rien l'autonomie interne de celles des nations britanniques qui jouissent actuellement du self-government.

y a, dans cette double assertion, une once de vérité et une livre de mensonge ou d'illusion.

Aucune forme d'association impériale ne saurait, par exemple, toucher à nos pouvoirs purement locaux de législation et d'administration: droit civil et municipal, lois d'instruction publique et d'hygiène, administration du domaine public, des postes, etc.; encore que les exigences de l'association pourraient bien forcer nos parlements locaux — fédéral ou provinciaux — à modifier plusieurs de ces lois. Mais, en dehors de là, tout est mensonge dans ces promesses de sécurité et de liberté.

Ce qu'il faut penser des garanties de paix et de protection que l'association impériale offre aux colonies, nous l’avons vu précédemment, La réorganisation politique de cette association ne diminuerait en rien les risques qu'encourent les colonies, le Canada en particulier, du seul fait de leur nationalité britannique — sauf sur un point, la diminution des influences militaristes, que nous examinerons-dans un instant.

Diminution d'autonomie militaire et fiscale

Par la force des choses, l'association impériale enlèvera à chacun des pays d’empire — au Royaume-Uni lui-même, si les co onies exigent que l'association soit équitable — le libre usage de maints pouvoirs qu’ils ont exercés jusqu'ici sans tenir compte des intérêts impériaux.

Pour soutenir la flotte et les armées de l’Empire et les changes de la politique étrangère, il faudra des revenus. La quotité et, jusqu’à un certain point, la source de ces revenus ne pourront être laissées au libre arbitre et à la fantaisie de chaque gouvernement,

L'unité d'action en temps de guerre exige l’unité de commandement, de direction générale et de système, l’unité de pré-

Paration en temps de paix, et aussi l'unité, ou du moins la concentration, des ressources, des ways and means, qui alimentent et font mouvoir tout le mécanisme de guerre.

Le même raisonnement s’app'ique, dans une moindre mesure, à tout le service des affaires étrangères. Si les colonies veulent que la politique étrangère de l’Empire, ses alliances, ses ententes et ses rapprochements, — et ses éloignements, — ses garanties de paix et ses associations de guerre, ne soient Pas tous conçus, préparés et utilisés au seul profit de la Grande-Bretagne, elles doivent exiger le Partage de l'autorité suprême de l’Empire ; elles doi vent aussi pourvoir en commun aux moyens d'action qu'exigent la représentation à l'étranger du plus grand, du plus riche empire du globe, le maintien de son influence et de son prestige.

Si l'Angleterre consent au partage de la souveraineté impériale sur toutes ces matières — armées, flotte, politique étrangère, — elle exigera à bon droit ‘que le gouvernement de l'Empire unifié exerce cette autorité avec la même unité d'action, la même persistance dans l'effort, qu’elle a manifestées jusqu'à ces années dernières. Elle exigera aussi que les colonies fassent comme elle les sacrifices d'argent nécessaires au soutien de l’Empire unifié et les sacrifices d'autorité locale qu'exigera l'agencement harmonieux des ways and means du Souvernement impérial,

Les “ nations-sœurs ” devront donc consacrer une forte Proportion de leurs revenus aux besoins de l'Empire «et frapper leurs contribuables d'impôts spécialement destinés aux services impériaux. Ces impôts continueront vraisemb'ablement d’être votés par les parlements locaux ; mais la quote-pai: des contributions impériales de chaque pays d’empire sera forcément déterminée par le Conseil, parlement ou diète de l'Empire,

Ce régime tendra fatalement à l’adoption d’un tarif douanier impérial, — rêve ajourné de CHAMBERLAIN, le seul de ses projets impérialistes qu’avaient accepté sIR CHARLES TUPPER, M. Tarre et les premiers membres coloniaux de la Ligue de la Fédération impériale, H entravera plus que jamais la juridiction des colonies sur le commerce maritime et la navigationt.

1 A la Conférence impériale de 191 1, M. Laurrer a signalé les inconvénients qui résulteraient de ce régime. Au nom de l'autonomie fiscale des colonies, il a combattu le projet de création d’un Conseil d'Empire, suggérée par le premier ministre de la Nouvelle-Zélande, s1r Josepn Wap.

Ces inconvénients ont assez graves à M. Jes, qui est l’un des rares impérialistes raisonnable, pour lui faire abandonner la cause de la Fédération impériale et s'attacher À l'Alliance britannique”, dont l'autorité souveraine serait exercée par la Conférence impériale,

Mais toutes ces entraves, tous ces sacrifices d'autonomie locale, n'oublions pas que le régime actuel les impo déjà aux colonies. Nous l'avons vu : !:a révolution impérissste, le faux principe de la “ solidarité impériale”, les contributions dites “ volontaires ” à la défense de l'Empire, ont pratiqué des brèches sérieuses dans nos immunités coloniales, dans l'exercice de notre autonomie. Ces brèches ne peuvent que se multiplier et s'élargir.

La différence, c'est que, sous le régime actuel, l’Ang'eterre seule impose virtuelkiment aux colonies leur quote-part des contributions au “salut de l'Empire”, Grâce au système de chantage qu'elle a inauguré avec la complicité des politiciens et des gazettiers coloniaux, elle soutire même davantage des * nations sœurs ” qu'ele n'obtiendrait vraisemblablement d’un conseil d'empire régulièrement constitué.

Aujourd'hui, l'Angleterre gouverne à sa guise toutes nos relations étrangères. Elle nous fait, à son gré et dans la mesure de ses intérêts, les alliés ou les ennemis de la France, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Ita'ie, du Japon, des Etats-Unis. Elle nous met en guerre quai elle veut, où elle veut, comme elle veut. Elle détermine le nombre et l'emploi de nos armées, ele les envoie où cela lui convient, elle les commande comme il Jui plaît. Il ne nous reste qu’à lui fournir la chair à canon et les millions.

En un mot, nous portons toutes les charges impériales ; mais nous n’exerçons aucun des pouvoirs de l'Empire.

Avec l'association impériale, le poids de nos charges serait le même : il ne pourrait être plus lourd ; il tendrait même à s’atléger ; et l'autorité impériale, au lieu d'être exercée par les seuls gouvernants du Royaume-Uni, serait confiée aux représentants de tous les pays d'empire,

La représentation impériale, correctif de l’impérialisme militaire

Ceci est une réponse suffisante aux politiciens rouges ou bleus, et aux théologiens impérialistes, qui m'accusent d'impérialisme parce que je réclame la représentation des co'onies dans le gouvernement de l'Empire, comme correctif au régime odieux, avilissant, désastreux, qu'ils nous ont imposé où dont ils se sont constitués les apologistes ou les dupes.

Est-il nécessaire de m'expliquer davantage sur ce point ?

Je ne veux ni de l'association impériale, ni de la “ solidarité impériale ”, ni, encore moins, de la sujétion coloniale.

Je ne m'écrie pas avec M. LAURIER : ‘‘ Le jour le plus glo- “rieux de ma vie serait celui où je verrais un Canadien d'ori-

“ gine française appuyer le Principe de la liberté dans le par- “lement de la Plus-Grande-Bretagne ”1, Je n’affirme pas, encore avec M. LAURIER : “ Lorsque nous aurons atteint le point cul- “minant de notre maturité, rien moins que la représentation ‘impériale ne pourra nous satisfaire ”2,

Je ne trouve pas, comme M. BoRDEN, que le lien britannique doive “devenir Permanent” et que la représentation impériale soit le seul ni le meilleur correctif de la situation “intolérable ”3 où il a tant contribué à nous plonger,

Non, ce n’est pas là mon: idéal national.

Tant que le sort du Canada ne sera pas fixé, je réclamerai l'indépendance, comme la seule solution vraie, logique et désirable, comme la seule destinée digne des aspirations et des efforts d’un peuple qui se respecte et qui veut mériter le respect des autres nations. -

Même si la révolution impérialiste complète son cycle, si la solution impérialiste nous est imposée, je continuerai à lutter jusqu’au jour de l’affranchissement total. ,

Mais en attendant que ce jour vienne, je trouverais indigne

de ma qualité de sujet britannique et de citoyen canadien de ne pas chercher à tirer tout te profit possible de la situation qui nous est faite, de ne pas vouloir nalionaliser, autant que faire se peut, le régime qu’on veut nous imposer, de ne pas rechercher les avantages qu’il peut offrir et les correctifs qu’il apporterait à l’intolérable régime que nous subissons aujourd’hui. Et je trouve encore plus ignoble qu'étrange l'attitude des politiciens et des journalistes qui dénoncent les “ dangers ” de l’impérialisme politique après avoir tout fait pour nous plonger jusqu’au cou dans le pire des impérialismes, l'impérialisme militaire sans frein et sans compensations. J'éprouve, je l’avoue, le plus profond dégoût pour les prédicants de servilisme qui poussent les Canadiens à se battre en esclaves de d'Angleterre et qui veulent les empêcher de réclamer, avec tous les autres habitants des colonies autonomes, le droit d'exercer, dans le Souvernement de l’Empire qu'ils servent et défendent, la plénitude de leurs prérogatives de sujets britanniquess,

1 Discours au National Liberal Club, de Londres, le 3 juillet 1897, cité dans “Que devons-nous à l'Angleterre ?”, page 113.

2 Discours au banquet de la Compagnie des Cordelir.s, 8 juillet 1897, cité dans le même ouvrage, même page. s

& Discours sur l’Adresse, session de 1910-11. (“Debates House of Commons’ 1910-11, col. 227-8).

411 y a peut-être quelque intérêt à rappeler que, dès. le début de la lutte contre ’impérialisme,, j'ai indiqué la relation indissoluble entre la contribution aux guerres impériales et le droit à la représentation dans le

L'association impériale, prélude de la dissolution de l'Empire

“ Mais, disent les partisans de la sujétion coloniale, quelle influence exercerons-nous dans le gouvernemant de l’Empire? Les Canadiens seront noyés dans la représentation du Royaume- Uni et de tous les autres pays d’Embpire! ”

Quelle que soit la faiblesse de notre influence, elle sera toujours plus considérable qu’à l’heure actuelle, où elle est absolument nulle. Quelle que soit l’infériorité numérique de notre représentation dans le gouvernement de l'Empire, ce sera toujours mieux et plus que zéro, qui est aujourd’hui la somme totale de notre part d'influence et de représentation.

Cette objection vaut tout juste l’argument du crétin politique qui dirait: “ A quoi bon réclamer le droit de vote et l’exercer? Je suis tout seul parmi des milliers d’électeurs.” Cette abjecte façon de juger, cette vision myopique, sont les résultats di: «cts de la lassitude morale que j'ai signalée au début de ce chapitre, du manque de confiance en soi et dans la Providence, de l’atrophie des énergies nationales, de la méconnaissance de toutes les contingences qu’une minorité, qu’un seul homme peut utiliser, quand il voit, quand il sait, quand il veut, pour fortifier son action et son influence.

D'abord, persuadons-nous bien, une fois pour toutes, que l'association impériale n’ajoutera pas un maravédi à nos char- 8es actuelles, n’appellera pas un seul Canadien de plus sous les armes pour le service de l’Empire, ne nous entraînera pas dans une seule guerre que nous pourrions éviter aujourd’hui, A tout cela, nous sommes tenus par le régime révolutionnaire qu'ont voulu, préconisé ou justifié ceux-là même qui m’appellent “ impérialiste ” parce que je réclame un correctif au pire des impérialismes, un palliatif aux maux qu’ils ont tant contribué à faire fondre sur le Canada. De cette situation “ intolérable ” et abjecte, ils s’accommodent, ils se glorifient même ; moi, pas. L'indépendance seule nous en délivrerait. L'association impé-

gouvernement de l’Empire. Dans ma lettre ma protestation contre l’

riale tendrait à l’alléger, et c’est pour cela que nous devons l'accepter, faute de mieux.

Le général LEA, qui a prévu avec une étonnante clairvoyance tout ce qui se passe aujourd'hui en Europe et dans le monde, a démontré d’une façon frappante que si l'Angleterre veut conserver son empire et continuer à exercer sa domination dans le monde, elle doif sacrifier ses libertés: politiques et celles de ses colonies, abolir les gouvernements parlementaires et représentatifs et adopter hardiment le régime de fer des Romains d’autrefois, des Allemands d'aujourd'hui, Elle doit transformer tout son empire en un vaste Camp armé, tenir dans ses mains tous les pouvoirs de cummandement et assujettir toutes les races non-britanniques à da suprématie des Anglo-Saxons, unis entre

eux par une pensée unique: la domination du monde par la force brutale,

Au fond, c’est bien cela que veulent les vrais impérialistes britanniques; c’est pour atteindre ce but qu’ils ont fait et pro- Pagé la révolution; c’est à cela qu'elle aboutirait si elle devait se développer dans.le sens préconisé par ceux qui, approuvant l'intervention du Canada dans la guerre actuelle, refusent de réclamer l'indépendance du Canada ou la représentation impériale,

Tout ce qui tend à introduire dans le gouvernement de l'Empire unifié le principe du parlementarisme britannique, de la représentation coloniale, constitue donc un obstacle à la militarisation de l'Empire, à la domination anglo-saxonne, Les délibérations de la diète ou du Conseil d'Empire seraient forcément publiques. De là une gène considérable dans la préparation des “ ententes ” impériales ou internationales, des procédés sournois de la diplomatie, qui ont tant contribué à préparer le cataclysme où l’Europe — et le Canada — se débat en ce moment.

Je vous livre toute ma pensée: si, à défaut de l’indépendance, je réclame la représentation impériale, c'est parce qu’elle affaiblirait l’armature de guerre de l'Angleterre, qu’elle précipiterait la dissolution de son empire, qu’elle hâterait le jour de la délivrance, pour nous et pour Île monde,

Si nous n'avons pas la clairvoyance et l'énergie de travailler à cette œuvre salutaire Par le moyen le plus constitutionnel, le plus britannique, qui s'offre à notre disposition, d’autres le feront pour nous, heureusement.

Les Anglo-Canadiens, les Australiens, les Néo-Zélandais réclament avec persistance la représentation dans le gouverne-

1 “The Day of the Saxon'' op. cit.

ment de l'Empire, La guerre finie, leurs réclamations vont s'affirmer avec une ampleur et une énergie nouvelles. Les Indous eux-mêmes vont s’y mettre. Resterons-nous seuls à croupir béatement dans l’abjection coloniale?

Le rôle des Indous — Confits d'intérêts

Il y eut un temps où les Impérialistes britanniques s’imaginaient pouvoir reconstituer le gouvernement de l’Empire avec les seules colonies blanches. Ce temps est passé. La victoire du Japon sur la Russie, si follement favorisée par l'Angleterre, a secoué la torpeur des Asiatiques et détruit la légende de l’invincibilité des Européens. Dans l’Inde, la lente mais sûre pénétration des idées politiques anglaises perce peu à peu la croûte épaisse des antiques traditions, des habitudes séculaires de soumission au pouvoir absolu. Le développement économique transforme peu à peu les mœurs des Imdous, établit des points de contact et d'intérêt commun entre les Boudhistes et les Mahométans, entre les indigènes et les Anglais, négociants ou industriels, établis au pays.

L'Inde a aujourd’hui un régime politique qui ressemble vaguement à celui qui existait au Canada, de 1791 à 1841. Les indigènes élisent leurs délégués aux conseils de provinces et au Conseil Impérial, Dans ces assemblées siègent, délibèrent et votent ensemble des hommes naguère séparés depuis des siècles par les infranchissables divisions de castes, de races et de religion. Aux deux derniers congrès nationaux, Indous et Mahométans ont uni leurs voix et leurs efforts pour exiger une mesure croissante de liberté et d'autonomie, En 1914, j'ai rencentré plusieurs des délégués des diverses provinces de l'Inde, soi îses à la juridiction immédiate du vice-roi anglais. Ils réclamaient hautement le droit d'être représentés en permanence dans le Conseil souverain de l’Inde, qui siège à Londres et avise le secrétaire d’Etat.

On peut être assuré que les Indous vont exiger le droit de représentation dans le futur gouvernement de l’Empire. Et les autorités britanniques qui les ont appelés, eux aussi, à “sauver l’Empire ”, à défendre “ la liberté et la démocratie ” contre la tyrannie des “ barbares Teutons ”, n'auront guère de motifs valables de refus à leur opposer.

Et alors?

De représentation basée sur 1e chiffre de la population, il ne saurait être question: autant vaudrait transporter tout de suite à Calcutta ou à Delhi la capitale de l’Empire unifié. De refus complet, il ne saurait être question non plus. Les Indous

se contenteront probablement, au début, d'une représentation restreinte, Pour infime que soit le chiffre, on peut être assuré que les délégués de l'Inde sauront en user avec assez d’habileté pour embarrasser le fonctionnement de la machine impériale, La première question dont ils saisiront le conseil de l'Empire, sera celle de l’émigration indoue en Australie, à la Nouvelle- Zélande, en Colombie Britannique. Soyez certains qu’elle occupera quelque temps ies membres de la diète impériale et détourner? leur attention des questions de guerre mondiale,

De quel côté pencheront les représentants du Royaume- Uni? Joueront-ils blanc ou noir ? Quels que soient leur enjeu et leurs atouts, ils sont sûrs de perdre la partie, à brève échéance,

Le seul problème de l'Inde, accéléré par la guerre, comme tous les autres problèmes de l'Empire britannique, suffira à rendre précaire l'association impériale, Et que d’autres conflits de tout ordre, politique, social ou économique, viendront troubler l'accord deg “ nations-sœurs ”, lorsqu'elles seront forcées de faire la vie commune, dans le train-train de tous les jours, et non plus seulement dans l'exaltation des périodes héroïques! Cette perspective de désaccord entre les associés d'Empire doit être, pour nous, un motif additionnel de ne pas craindre d'entrer dans l'association impériale,

Ecole de réforme coloniale — Ecole préparatoire de l’indépendance

En résumé, à défaut de la vraie solution, qui est l’indépendance, nous devons être prêts à accepter la seconde, le partage du gouvernement de l'Empire, comme état transitoire entre la sujétion coloniale et la liberté nationale.

Envisagée sous cet angle, la solution impérialiste est non seulement acceptable comme pis-aller, elle est même désirable.

L'association impériale serait, pour les coloniaux, une excellente école de réforme, et aussi une bonne école préparatoire. Elle les débarrasserait de leur puérile naïveté, de leur sufisance, de leur grotesque vanité de parvenus. Elle élargirait leurs horizons. Elle les sortirait de l’ornière de leur abrutissante pol’ .ique de carrefour, Elle les ramènerait des nuages de “ grandeur impériale ” sur le terrain solide des réalités; elle leur ferait toucher du doigt toutes les aspérités, tous les inconvénients d’une puissance trop étendue, tous les dangers des responsabilités trop multiples. Elle leur ferait voir qu'entre les mesquines préoccupations de la vie et de la politique coloniales et les inextricables embarras du gouvernement d’un empire trop vaste, il est un juste milieu: l'édification lente mais sûre d’une

nation, son développement matériel, son progrès intellectuel, son perfectionnement moral. Elle ouvrirait les yeux de tous les Canadiens et nous ferait comprendre qu'avant de sauter d'un bond des marécages de notre grenouillère coloniale aux sommets vertigineux de la toute-puissance impériale, nous aurions peut-être mieux fait de nous établir sur le terrain modeste mais solide que nos pères nous avaient préparé et où nous serons heureux de revenir... s’il n'est pas trop tard.

L'association impériale aurait aussi l'avantage de nous forcer à étudier sérieusement les problèmes du monde, à constater qu’il y a d’autres peuples que l’Angleterre, la France et les Etats-Unis, d’autres points de vue, d’autres intérêts, d’autres idéaux que ceux des nations que nous servons ou avec qui nous trafiquons. Elle nous humaniserait.

Enfin, elle mettrait nos hommes publics en contact constant avec les maitres politiques du monde moderne, Autant les hommes d’Etat anglais exercent une influence désastreuse sur nos politiciens, quand ceux-ci leur servent, comme aujourd’hui, de domestiques et de sous-ordres, autant ceite influence serait salutaire le jour où les représentants du Royaume-Uni et ceux des colonies traiteraient d'égal à égal dans un corps délibérant, siégeant au grand jour.

Après dix, quinze ou vingt ans de ce régime d’entrainement, les gouvernants et le peuple des colonies, assagis par leurs dures expériences impériales, seraient préparés à jouer leur rôle de nations avec infiniment plus de sobriété, de sagesse et de dignité qu’ils ne le sont aujourd’hui, depuis surtou‘ que le délire impérialiste a faussé leur conscience et troublé leur jugement.

Mème si l’association impériale devait durer et devenir la solution définitive, je dirais encore — toujours faute du mieux qui est l'indépendance: N'en ayons pas peur, Car si elle durait, c'est que ses avantages l’auraient emporté sur ses dangers et ses inconvénients.

L’annexion, solution la plus probable, conséquence de la folie impérialiste

Si un plébiscite donnait au peuple canadien l’occasion d'exercer dibrement, au scrutin secret, le choix de son avenir national, la masse des suffrages se partagerait vraisemblablement en nombre à peu près égal entre l’indépendance et l’asso-

ciation impérialet, Fort peu de votes, à l'heure actuelle, — sauf peut-être ceux des nouveau-venus — iraient à l’annexion.

L'union politique avec es Etats-Unis est assurément la moins désirée des solutions du problème national. Et pourtant, c'est bien la plus probable: elle est tout-à-fait dans la logique des causes et des faits accumulés par nos extravagances, et surtout par la suprême folie de notre participation dévergondée à la guerre actuelle.

Si d'ici cinq, dix ou vingt ans, nous sommes noyés dans le grand-out américain, nous pourrons en remercier les recruteurs de soldats pour l'Empire et pour la France, les pontifes de la religion impériale, les rénovateurs de la théorie du bonplaisir royal et, surtout, les banqueroutiers du Canada “ pour le salut de l'Empire”, Leurs collaborateurs actifs ou passifs — “sommités sociales ”, parvenus titrés, gazettiers patriotes, voués au salut de “ nos deux mères-patries ”, à tant “ile pouce carré ”, — auront un égal droit à notré reconnaissance, Tous auront coopéré à ce suicide définitif de la nationalité canadienne. Ils ÿ auront contribué par leur travail systématique de dénationalisation, par leurs enseignements et leurs exemples de servilisme, par les fausses espérances qu'ils ont fait naître, par les désenchantements qui suivront, par la ruine économique qu’ils ont préparée, par les remèdes mêmes qu’ils vont s’efforcer d’appliquer au mal qu’ils ont fait.

Tous les arguments accumulés depuis quinze ans par les fauteurs de la révolution impérialiste et, depuis un an et demi, par les protagonistes de la participation à la guerre “ par reconnaissance pour la mère-patrie ”, peuvent se ramener à deux propositions: {la puissance anglaise nous protège; la richesse anglaise nous fait vivre. Aux Canadiens-français on ajoute: l'Angleterre protège nos libertés religieuses et nationales. Or, la guerre et les événements qui se précipitent au Canada sont en train de démontrer la fausseté absolue de ces trois propositions.

En dépit des mensonges et des vantardises Carnavalesques de la presse coloniale et jingoe, l'incapacité notoire des chefs militaires de la Grande-Bretagne saute aux yeux des plus ignares. La répugnance du peuple anglais à se battre aux portes de son pays ne laisse guère prévoir qu'il s’immolerait pour le salut des Canadiens. La détermination manifeste des ouvriers anglais de ne pas fournir à leur armée, à leurs propres nationaux,

1 J'élimine le statu quo, dont il ne peut plus être question. Nul dout» que la majorité des Canadiens, encore ignorants des seules alternatives qui s'imposent, voteraient aujourd’hui pour le maintien de ce qu'ils croient être l’état de choses existant.

les armes et les munitions qu'ils réclament pour se battre convenablement, ne nous permet pas de supposer qu'ils se désdmeraient pour secourir les beastly colonials.

Reste la flotte anglaise, Mais les chefs des deux partis, leurs serviteurs et leurs complices ont tout fait pour affaiblir la confiance du peuple canadien dans la puissance navale de la Grande-Bretagne, Depuis la panique de 1909 jusqu'à l'heure actuelle, l'immense troupe des perroquets de presse ou de tribune, rouges ou bleus, n'a cessé de clamer sur tous les tons que c’est le devoir du Canada de venir au secours de la “ pauvre ” Angleterre, désemparée sur terre et sur mer. Sous prétexte que l’Amirauté anglaise était forcée de concentrer ses flottes autour des Iles britanniques, M. LAURIER a voulu nous imposer la construction de deux escadres, Pour justifier sa ridicule proposition d'un cadeau de trente-cinq millions à l’Angleterre, M. BonbEN et ses collègues ont multiplié les pronostics terrifiants sur la possibilité d'une défaite de la flotte anglaise. Depuis que la guerre est déchaïinée, ministres, sénateurs et députés des deux partis s'égosillent à nous crier qu’à moins de vider nos villes et nos campagnes pour remplir les tranchées d'Europe, c’en est fait du Canada. “ Notre première ligne de défense est aux Flandres!!!” C’est donc que, cette ligne franchie, la flotte anglaise serait impuissante à nous protéger ?

D'autre part, afin de justifier cette série de manœuvres impérialistes et faire accepter par les Canadiens ces multiples et lourds sacrifices au dieu de l’Empire, les hommes qui font ou dirigent l'opinion n’ont qu’un souci: abattre la fierté nationale des Canadiens, affaiblir leur confiance en eux-mêmes, dévelcpper leur pusillanimité, leur crainte de tout et de tous, le sentiment de leur impuissance, le besoin maladif de se faire protéger, de se cacher sous l’aile de la mère-patrie,

La foi en la toute-puissance de l'Angleterre disparue, vers quelle nation se tournera instinctivement le peuple canadien apeuré, énervé par cette propagande débilitante? Tout naturellement vers les Etats-Unis. Arrive une victoire décisive de l’Allemagne, une défaite de la flotte anglaise, une descente des Allemands en Angleterre, un sentiment irrésistible en faveur de l'annexion naîtra et se propagera avec la rapidité de la foudre.

Immigration américaine — Conquête économique du Canada

Mais c’est surtout après la guerre que cette évolution est à craindre. La période héroïque passée, — celle des dévouements et des enthousiasmes sincères, celle aussi des mensonges, des hypocrisies, des honteuses exploitations, — viendra l’heure des

froides réflexions, des constatations désastreuses, l'heure des réveils, des dégoûts et des colères.

Le peuple mesurera alors la profondeur de l’abime où il a roulé; il tâtera ses plaies et ses bosses; il fera l'inventaire de ses dettes; il comptera les milliards engloutis; et surtout, il Paiera ses impôts et les sentira grossir, toujours plus lourds et plus vexatoires. Tout cela, se dira-t-il, c’est le prix que je paie pour l'honneur de faire partie d’un grand empire. Décidément, ça coûte trop cher!

Ce sentiment sera vivement stimulé par l’unique remède que nos charlatans politiques ont imaginé jusqu'ici pour combler les vides désastreux opérés par la guerre dans la population et le trésor public: l'immigration intense d’Américains à qui l'Etat promet l’exemption des charges militaires. .

“Comment! se diront les Canadiens : nous avons versé notre sang pour l’Empire; nous sommes ruinés parce que nous avons pris une part active à la‘guerre; des étrangers qui n’ont rien fait, ni pour l'Angleterre, ni pour le Canada, viennent s'emparer de nos terres, gagner notre argent, et, par combie, nos gouvernants leur promettent qu’ils ne seront tenus de. défendre ni le Canada ni l’Empire, tandis que nous, nous restons chargés de ce double fardeau ! Décidément, il fait meilleur d'être étranger qu’enfant du sol, Américain qu'Anglais.”

S'ils s’en plaignent aux nouveau-venus, ceux-ci auront tôt fait de leur répondre: “ H n’en tient qu’à vous! Séparez-vous de l’Angleterre; unissez votre sort à celui des Américains: vous vivrez en paix, vous vous enrichirez et vous pourrez garder ou racheter votre bien sans être obligés d’aller vous battre sur tous les continents pour la gloire et le profit des autres.”

Le conseil tombera ‘ans maintes oreil'es largement ouvertes ; et les moins accueillantes ne seront pas celles des jingos enragés, noliticiens, journalistes ou ‘ hommes d'affaires ”, qui me menacent aujourd’hui de la hart parce que je persiste à croire et à dire que.le Canada avait autre chose à faire qu’à se mettre en banqueroute pour sauver l'Empire.

Les facteurs économiques travailleront dans le même sens.

Le plus puissant des leviers employés par les impéria'istes anglais pour renverser le vieil ordre public, c’est l'argent. Les impérialistes ont acheté la conscience nationale, la dignité et l'indépendance des colonies autonomes. Les marchés ignomi: nieux profitent rarement à ceux qui les consentent —— pas plus aux dupeurs qu'aux dupés, aux corrupteurs qu'aux corrompus. Après avoir servi les desseins et les intérêts de l’Angleterre, cette conquête vénale pourrait bien tourner à son désavantage, Âu Canada, il ne semble guère Dbossible que le châtiment soit évité.

Après la guerre, nous l’avons vu, le Canada aura plus que jamais besoin de capitaux étrangers. 11 lui en faudra beaucoup pour sokier le prix de sa désastreuse équipée ; il lui en faudra autant pour reconstruire la base écroulée de son activité économique. Ces capitaux, ce n'est pus l'Angleterre qui les fournira, encore moins la France.

Un seul pays pourra venir à notre secours : les Etats-Unis, plus riches que jamais, “ grandis sur les ruines des folies del'Europe ”1 et des nôtres. Tout l'argent dont nous aurons besoin, c'est à nos voisins qu'il faudra l'emprunter, C'est déjà commencé. La guerre finie, ce sera bien autre chose 4 Nous verrons, chaque jour, notre ministre des Finances, nos trésoriers de provinces et de villes, les æiministrateurs de nos grandes industries et de nos voies de transport, prendre la route de New-York et en rapporter les millions qu’ils a'laient, avant la guerre, chercher à Londres.

Quelle impression ces pélerinages à la nouvelle Mecque du dieu Or et de son prophète Capital laisseront-ils dans l'esprit des Canadiens, des Canadiens-anglais surtout, élevés dans le cute du veau d'or, produits matérialisés de * l’éducation pratique ” ?

“C'est donc à cela, se diront-ils, qu'aboutit la ‘ dévotion impériale” ? Les Américains sont r'ches parce qu’ils sont restés chez eux ; nous sommes pauvres parce que nous nous sommes battus pour l'Angleterre. Maintenant que-nous sommes dans l’embarras à cause d'eux, tes Anglais refusent de nous aider. Les Américains, à qui nous n’avons rendu aucun service, viennent à notre secours ”.

Pour peu qu'ils se souviennent des homélies impérialistes sur les “bienfaits” de l'Angleterre, prêteuse de m:lliards, les bons Canadiens ne tarderont pas à conc'ure : ‘ Décidément, l'intérêt et la reconnaissance nous commandent d’être Américains plutôt qu'Anglais.”

Raisonneraient-ils ainsi s’ils n’avaient pas ésappris à être Canadiens, exclusivement Canadiens ? si on leur avait enseigné un autre patriotisme que la reconnaissance du ventre et du portefeuille ?

L'influence du capital américain va donc déplacer, au Canada, comme facteur politique, l’influence du Capital anglais — avec cette différence essentielle : l'influence politique du capital anglais, je l’ai indiqué, n’atteignait que les sommets ; l'influence du capital américain va pénétrer partout. Les Américains ne se contentent pas de placer des millions dans nas

.! Prédiction de N'APOLÉON à Sainte-Hélène, rapportée par un viei officier anglais dont j'oublie le nom, commandant de la garnison avan’ l’arrivée de HynsoN Lower.

industries et nos services publics ; ils suivent ce capital dans toutes ses opérations. Ils envoient des gérants américains a1ministrer leurs entreprises, des commis américains pratiquer leurs “ méthodes d'affaires ”, des techniciens américains améliorer les procédés de fabrication, Leur emprise sur les politiciens canadien; va peu à peu déplacer celle des Anglais ; leur influence sur le peuple s'exercera directement et constamment,

Que résultera-t-il de tout cela? Je l'ai dit ailleurs:; je le répète en toute certitude: il en résultera exactement ce que les Américains voudront, S'ils ne trouvent aucun avantage à consommer l'union politique des deux Pays, peut-être aurons-nous le temps de nous ressaisir et d'entreprendre l’œuvre de reconstruction nationale, Chose certaine, ce n'est pas la propagande impérialiste, encore moins le maintien de la servitude coloniale, qui immunisera les Canadiens contre le péril de l’américanisation. Seule la renaissance d’un nationalisme vigoureux et positif, la perspective prochaine de l’indépendance, pourrait contrecarrer la force d'attraction qui va les pousser du côté des Etats-Unis. |

Mais si le délire impérialiste et, surtout, le crétinisme colonial sont inguérissables; si, d'autre part, les Américains trouvent profit à supprimer la frêle barrière qui sépare les deux pays, leur tâche sera facile. Ils achèteront sans peine toutes les gazettes patriotes qu’ils voudront; ils feront célébrer les bienfaits de l'annexion, à tant le Pouce carré, sur les mêmes feuilles vénales aujourd’hui couvertes des hymnes au dieu de l'Empire. Ils feront crier “ Vive l'Amérique, la paix et la prospérité! ” par

les hérauts qui clament aujourd’hui: “ Vive l'Empire, la guerre et la gloire! ”

Faible résistance des Anglo-Canadiens — Quelle sera l'attitude des Canadiens-français ?

Le peuple résistera-t-il à ce nouveau courant avec plus de fermeté qu'il n’a défendu ses immunités contre la propagande et les entreprises des impérialistes? Le peuple anglo-canadien, c'est douteux. C’est lui qui va ressentir le plus profondément les désillusions du rêve impérialiste, Et puis, il est déjà américanisé par ses habitudes, son langage, son alimentation intellectuelle, sa formation utilitaire et matérialiste.

Si l'on ne considère que l’aspect matériel des choses, — et c’est le point de vue habituel des Anglo-Canadiens, en temps de paix — l'annexion offrirait au Canada d'immenses avantages et fort peu ’inconvénients. Ce serait le seul remède qut pût

1 “Le Devoir et la guerre.”

guérir promptement Les maux économiques aceumu'és par nos folies. Cr serait aussi notre seul préservatif efficace contre la vengea ‘ la haine des ennemis de l'Angleterre, dont nous avons ‘:;. aire nos propres ennemis, Autant l'impérialisme britanuique accroît nos chances de guerre, de guerre désas. treuse, autant l'annexion aux Etats-Unis les écarterait ou en réduirait les dangers.

Croit-on que le peuple — les Anglo-Canadiens surtout, plus déçus que nous par la colossale duperie de la gloire impériale— sera longtemps encore sans faire ces constatations et déduire les conséquences qui en découlent ?

Les Canadiens-français ont constitué jusqu'ici l'obstacle le plus insurmontable à toute tentative d'annexion. Persisterontils dans leurs répugnances et leur opposition ?

Le principal motif de cette opposition c'était la crainte rie pendre leur langue et leur foi, de se voir enlever leurs privilèges nationaux. Ce fut, nous l'avons constaté, la raison invoquée par la plupart de nos évêques pour combattre l'annexion et appuyer chawdement le pacte fédéral et la Constitution de

Ce motif subsiste-t-i1?

La province de Québec, Etat américain, conserverait la libre direction de son régime interne. Elle jouirait même d’une plus large mesure d'autonomie, puisqu'elle ferait et administrerait ses lois pénales aussi bien que ses lois civiles et municipalesi,

En dehors du Québec, le sort fait par les Anglo-Canadiens aux minorités françaises et catholiques est-il si heureux, si bienfaisant, que la terreur de l'annexion aux Etats-Unis soit encore justifiée? Que dire aujourd’hui des espérances fondées sur les promesses de paix, de concorde, de justice, ‘de la Constitution de 1867? Qu'ont fait les Anglo-Canadiens du pacte de 1865 et des garanties qu’il offrait à toutes les minorités?

Il n'est pas un Etat de la république américaine où les Franco-Américains ne soient mieux traités, de toute façon, que les Canadiens-français dans la plupart des provinces anglaises du Canada. Hs ont parfois maille à partir avec certains évêques irlandais. Mar FaLLon et plusieurs de nos évêques irlandais ont-ils, pour nos compatriotes de l'Ontario, des entrailles de pères? Sont-ils pour eux des anges tutélaires?

1 Je ne sais qui a créé la légende que la constitution américaine interdit k. jcoles confessionnelles. C'est absolument faux. L'instruction publique est placée sous l'autorité exclusive des Etats. Tout ce que la constitution interdit, c’est l'existence d’une Le. reg “établie” —chose inconnue au

On a maintes fois invoqué l'exemple de la Louisiane, H ne prouve rien. Les Louisianais ont laissé entamer leur patrimoine intellectuel, Un grand nombre se sont américanisés volontairement, parce qu'ils n'ont pas compris l'avantage de conserver leur langue, Mais cette capitulation n'est due ni aux lois, ni à la Constitution des Etats-Unis, ni à la domination des Américains anglophones.

Le véritable exemple, le seul probant, c'est celui des Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, aussi catholiques et plus français de langue aujourd'hui qu'il y a trente ans.

Si les Canadiens-français envisagent la situation du seul point de vue de leurs intérêts religieux, de leurs droits nationaux; s'ils ne se préoccupent que de la conservation de la foi et de la langue; il y a tout à parier qu'un nombre rapidement croissant de nos compatriotes seront tentés de dire, à tort ou à raison: l'annexion aux Etats-Unis vaut mieux que le mariage forcé avec les coloniaux de langue anglaise; les Yankees sont moins détestables que les Boches d'Ontario,

“ La foi et la langue, me direz-vous, n'est-ce pas le principal?"” Sans doute; mais il ne faut pas oublier que la conservation de la foi et de !a langue dépend de Dieu d'abord, nous-mêmes ensuite, Dieu aidant, nous garderons notre foi ei notre langue si nous le voulons, si nous avons la force, le courage, la flerté, la persévérance et la conviction nécessaires pour n upostasier jamais, pour garrier intact le plus précieux de nos héritages. La forme de #ouvernement, la constitution, l'état politique et national du, pays, n’y feront pas grand'chose.

Suicide national — Devoir de l’'éviter

Mais comme Canadiens, comme Britanniques, — je vous étonne ? — nous devons nous opposer de toutes nos forces à l'union politique des deux pays, tant qu'il nous restera l'ombre d’une chance de faire triompher la seule vraie solution du problème de nos destinées : l'indépendance,

L'association impériale ne serait que le prélude de l'indépendance ajournée. L'annexion aux Etats-Unis en serait la mort, l'exclusion définitive,

Un peuple qui a déjà trois siècles d'existence — et, à certains égards, trois siècles en Amérique équivalent bien à six siècles d'Europe — un peuple qui a su préserver, trois siècles durant, une existence mouvementée, résister à tant d'assauts, traverser de si lourdes épreuves, un tel peuple n'a pas le droit d'abdiquer,

En dépit de l'abandon politique et moral de la France, nous avons hérité d'eile d'admirables institutions sociales, un esprit,

un tempérament, des aptitudes qui font notre valeur intrinséque. Tout en conservant notre foi et notre langue, nous perdrions beaucoup, au contact de la nation américaine, de cet inappréciable patrimoine moral.

En dépit des persécutions tyranniques de l'Angleterre, nous avons appris à son école quelque chose —— pas encore assez -— de son admirable esprit publie, de sa patience, de sa ténacité.

En dépit de l'insupportable arrogance des Anglo-Canadiens, des tracasseries stupides qu'ils nous font subir sans relâche, nous avons gagné quelque chose aussi à leur contact. La lutte nous à aguerris, nous a immunisés. La preuve, c'est que nous résistons infiniment mieux à l'assimilation que les Français modernes émigrés en Amérique, soit au Canada ou aux Etats- Unis.

Tout cela forme un ensemble de faits acquis, de traditions, qui constitue notre patrimoine national. C'est celn que nous n'avons pas le droit de sacrifier, tant qu'il reste un espoir de trouver une autre solution que le merging dans le grand frust américain,

Ne jetons pas encore le manche après la cognée, A plusieurs reprises déjà, nous avons empêché les Anglo-Canadiens de se vendre et de nous vendre aux Américains pour un plat de dentilles. Tentons encore un effort, appliquons-nous avec un regain d'ardeur et d'énergie à nous renationaliser, à déjouer à la fois les calculs des impérialisants et ceux des annexionnistes. Peut-être arriverons-nous un jour à nous faire mieux comprendre de nos concitoyens de langue anglaise ; peut-être même réussirons-nous à leur forger, à eux aussi, une âme nationale,

Fallût-il à la fin céder devant l'invincible aveuglement de la majorité ou la force inéluctable des événements, aucun de nos efforts de résistance ne sera perdu, Tout ce que nous aurons fait pour réveiller en nous et chez les autres la fierté nationale, l'énergie, la combativité, la volonté de vivre, nous servira dans toutes les situations où nous serons placés. Associés plus intimement à l'Angleterre, ou fondus comme peuple dans la nation américaine, nous serons d'autant plus forts pour défendre nos droits et jouer avec succès notre rôle de Britanniques ou d'Américains que nous aurons su mieux conserver notre virilité nationale,

Nos alliés possibles : Angleterre, France, Allemagne — Rôle du Canada après la guerre — Programme de paix et de vraie civilisation!

Le Canada doit avoir une politique extérieure

Que la solution de demain soit l'indépendance ou l’association impériale, le Canada a l’impérieux devoir de préparer, dès aujourd’hui, la base de ses relations étrangères. Ce devoir, nos chefs d'Etat et de parti l’ont totalement négligé dans le passé; les “ sommités sociales ” ne lui ont accordé aucune attention ; le peuple, naturellement, n'y a pas pensé. Et pourtant, dès 1865, s1rR JoHN MacpoNaLn entrevoyait le jour prochain où la Confédération canadienne, tout en restant alliée à la Grande- Bretagne, contracterait à l'étranger des alliances profitables2 — nouvelle preuve qu’à ses yeux le Canada était, de droit, un Etat souverain et qu’il avait intérêt à rechercher d’autres alliances que celle de l’Angleterre.

Si nous rompons définitivement le lien colonial, nous serons libres de choisir nos alliés. Si l’association impériale se consomme, notre action sera, forcément, beaucoup plus restreinte. Il ne nous restera qu’à exercer, dans le gouvernement de l’Empire unifié, une pression assez forte pour que les alliances de la Confédération britannique nous soient aussi utiles ou aussi peu dommageables que possible,

De toutes façons, il importe que nous nous préparions dès aujourd’hui à l’accomplissement de ce devoir essentiel. Pour y arriver, il faut que les hommes de pensée et d’action observent ce qui se passe dans le monde, pressentent les prochaines convergences et divergences d'intérêts, voient nettement ceux de ces intérêts qui se rapprochent des nôtres ei ceux qui s’en éloignent. Et puisque nous avons l'avantage, ou l'inconvénient, de vivre dans un pays démocratique, les hommes qui voient et qui pensent ont le strict devoir de préparer une saine opinion na-

1 Conférence du 6 avril 1916.

2 Voir note 1, page 123.

tionale en éclairant ceux qui n’ont ni le temps ni la faculté de voir et de penser,

Une seule erreur, commise au lendemain de la guerre dans le choix de nos alliances ou de nos ententes, peut avoir d’incalculables et désastreuses conséquences. En ceci, comme dans l’ordre des préparatifs de guerre, si nous attendons que la France et l'Angleterre, “ nos deux mères-patries ”, nous ménagent d'utiles relations extérieures, nous nous préparons de sérieux mécomptes, Dans le règlement de la guerre ct la préparation de leurs alliances du lendemain, elles se préoccuperont de leurs seuls intérêts. De l'intervention de la France en notre faveur, dans ce domaine, il ne saurait être question. Quant à l'Angleterre, si les “ nations-sœurs ” laissent aux hommes d'Etat anglais le soin exclusif de dresser la carte stratégique de la diplomatie impériale, elles peuvent être assurées que leurs intérêts seront, comme ils l'ont toujours été, sacrifiés ou, du moins, subordonnés aux intérêts de la Grande-Bretagne.

Cette seule pensée doit nous convaincre que si nous voulons traiter avantageusement avec les nations étrangères, soit par nous-mêmes, soit par l'entremise d’un gouvernement d’Empire où nous aurons voix délibérative, nous devons tout d’abord nous débarrasser de notre puérile et désastreuse mentalité coloniale, anglaise ou française,

Communauté d'intérêts, base des alliances

Les alliances entre nations ne sont pas déterminées par des considérations de sentimerit : communauté de religion, de langue ou d'origine; similitude d'institutions politiques, d’ordre social, d’habitudes, de tempérament; sympathies intellectuelles ou morales. Toutes ces causes peuvent aider puissamment à fortifier les accords: elles ne les déterminent pas; et, surtout, elles ne résistent pas aux conflits d'intérêts.

C'est peut-être triste à admettre pour l'honneur de l’humanité, mais toute l’histoire démontre à l'évidence que toujours les nations se sont rapprochées ou divisées, se sont unies ou combattues, en raison de leurs intérêts. Tout le reste — pompeuses formules humanitaires, professions de foi religieuse ou nationale, hypocrites protestations d'amitié — n’est que le pavillon qui couvre la marchandiset,

ception serait les Croisades, Mais elles ne furent pas, à proprement parler, le résultat d’alliances internationales. C'étaient

ue de conflits d’ la Chrétienté!

Un simple coup d'œil sur les pages de l’histoire moderne suflit à convaincre de cette vérité.

Alliances de la Bourgogne et de l'Angleterre contre la France, puis de la Bourgogne et de la France contre l’Angleterre; de la France, de Venise et de la Turquie contre l'Autriche et l'Espagne; de la France, de la Saxe et du Palatinat contre l’Autriche; de la France, de la Suède et des Pays-Bas contre l'Espagne et l’Autriche; de la France et de la Prusse contre l'Autriche et l'Angleterre, puis de l'Autriche, de la France, de la Suède et de la Russie contre la Prusse et l'Angleterre; de la France, de l'Espagne et des Etats-Unis contre l’Angleterre ; de toutes les nations de l'Europe contre la France; de la France, de l’Angleterre et du Piémont contre la Russie; de la France et de l'Italie contre l'Autriche; enteate morale —où immorale — de la Prusse, de l'Angleterre et de la France contre l'Autriche; de la Prusse et des Etats de l'Allemagne du nord, moralement soutenus par l'Angleterre, contre la France; alliance de la France et de la Russie contre l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie, avec l'Angleterre à l'arrière-plan; du Japon et de l'Angleterre contre la Russie; pour aboutir à la combinaison actuelle, où les faiseurs de phrases creuses voient la lutte suprême entre la “ civilisation ” et la “ barbarie ”, où les esprits avertis ne voient qu'une forme nouvelle et intense du conflit des intérêts qui divisent l’Europe et le monde.

Où, quand et cominent les sympathies de race, de religion, de langue, de civilisation, ont-elles compté pour quoi que ce soit dans la plus durable ou la plus fugitive de ces combinaisons?

Toutes ont été inspirées par l'intérêt, depuis l'alliance fraternelle du Roi Très Chrétien, Francois IER, avec le fléau de la Chrétienté, SoLimax, jusqu’à l'entente toute récente entre la catholique Espagne, la prot: tante Angleterre, et la France officiellement athée, pour se + «rtager l'Afrique au détriment de l'Allemagne.

Y a-t.il une alliance moins : aturelle, dans l’ordre moral, que le mariage conclu entre la F ‘ance républicaine, libérale, égalitaire, et la Russie des Tsars, autocratique et brutalement hiérarchisée? Même aujourd’hui, qu'y a-t-il de commun entre

Quant aux guerres si faussement a pelées ‘‘ de religi ”, en France, en Angleterre où en Allemagne, elles furent sentiment des

virent de prétextes furent tous », ianos pus. — uve, c’est que dans foules ces guerres, actions protestantes e actions estholiques ss Lguèrent per cet ee À d’autres protestants unis à d’autres

la Russie démocratisée — à la surface — et la France, si ce n’est l’impérieux intérêt qu’elles ont de se coaliser contre la prépondérance du bloc germanique?

Ce rapprochement forcé a engendré une autre coalition d'intérêts: il a jeté du côté de l'Allemagne les pays balkaniques, pourtant beaucoup plus près de la Russie, par le sang, la langue et la religion. J'ai cité le cas typique de la Roumaniet. Si la Roumanie se décide, avant la fin de la guerre, à faire cause commune avec les ennemis des empires du centre, ce ne sera pas à cause de ses séculaires sympathies pour la France, mais parce que son intérêt lui commandera, comme après le Congrès de Londres, d'empêcher la Bulgarie, soutenue par l'Allemagne, de dominer les Balkans et la rive occidentale de la Mer Noire.

Le cas de la Belgique est non moins frappant. Les Flamands appartiennent à la famille des peuples germaniques; jusqu’à la guerre, leurs sympathies allaient à l'Allemagne; ils favorisaient les influences allemandes plutôt que les influences françaises; encore aujourd’hui, ils sont loin de haïr indistinctement tous les Allemands, Les Wallons, par contre, de pure race française du nord, se sont toujours servis de toutes les influences françaises pour combattre le flamingantisme, Et cependant, la Belgique, le peuple belge tout entier, a toujours, depuis 1830, fait fond sur la protection de l'Angleterre, beaucoup plus que sur l’Allemagne ou la France. Pourquoi? Parce que l'Angleterre, tout en ayant un intérêt vital à empêcher la France et l'Allemagne de s'emparer de la Belgique, n’a ni les moyens ni l’occasion de la dominer,

Cette constante prédominance des intérêts sur les sympathies naturelles des peuples s’est fortement accentuée, de nos jours, à cause du développement intense de l'industrie, du commerce et de l'expansion des capitaux des nations les plus riches.

Autrefois, l'intérêt principal des rois était l'agrandissement de leurs domaines. A l'école de l'Angleterre, “ nation de boutiquiers ”, la politique des nations est devenue plus sordide1.

Elles convoitent des ports de mer, des comptoirs de commerce, surtout des sphères d'expansion et de placements pour leurs capitaux. Ce n'est guère pour autre chose, au fond, que l'Europe est en feu.

Les combinaisons de demain — Quelle part Y prendrons-nous ?

ns de demain? Il est assez e les probabilités se dessinent les alliances d’après la guerre la confraternité des armes.

peut-être pa qui se battent du mé

lacé, parce q Chose plus

de la France, des petites nationali rêt supérieur, si l’on veut, l'intérêt national, j'espère, sera le seul mobile qui fera agir chacune des grandes nations.

Aurons-nous, à cette heure fatidique, assez de bon sens et de patriotisme, aurons-nous un sentiment assez vif de notre devoir national, te de rieurs, à nos enfants,

ns, belligéran

nos intérêts nationaux, de rechercher l'appui des peuples qui

‘of their preparation, that behooves us not to fear, «ur Paration for whai is before us. Qi iere ere “our rivals our opponents in

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