‹ Hier, aujourd'hui, demain [microforme]Chapitre 2 sur 14 · MONTRÉAL · texte numérisé non relu

MONTRÉAL

La substance de cet ouvrage a été donnée en six conférences, du 2 mars au 6 avril 1916, sous les auspices des “Amis du Devoir”, Chacune des conférences forme l'un des chapitres du livre, Certaines parties ont été considérablement développées : par exemple, la fin du premier chapitre, consacrée à l'analyse de la tradition religieuse en tout ce qui touche aux obligations militaires des Canadiens,

L'auteur a cru devoir ajouter de copieuses citations du mandement de MGn JEAN LANGEVIN, évéque de Rimouski (frère de sim HEcron LANGEVIN), sur l'inauguration de la Constitution fédérale ; et aussi du mandement de Mcr CookE, évéque des Trois-Rivières, sur le même événement. Ces deux pièces manquaient à l'auteur, lorsqu'il a fait cette première conférence. D'après les témoignages qu'il a été possible de recueillir, et selon toute vraisemblance, le véritable auteur du mandement de Mcr CookE serait Mon LAFLÈCHE, alors coadjuteur des Trois-Rivières, dont l'éloquence et le zèle devaient jeter un si vif éclat sur l'Eglise de la province de Québec.

Ces citations additionnelles complètent la preuve de la “tradition épiscopale ” canadienne. De cette preuve résultent les faits suivants, définitivement acquis à l'histoire impartiale : 1° depuis la Conquête jusqu'à la guerre actuelle, pas un seul évêque canadien-français n’a enseigné aux Canadiens qu’ils ont l'obligation morale de se battre pour l'Angleterre, ni d'autre devoir que celui de défendre leur propre patrie; 2° en maïntes circonstances, ils ont enjoint à leurs ouailles de remercier Dieu de la paix dont le Canada jouissait pendant que l'Angleterre était en guerre; 3° tous les évêques de la province de Québec ont fait aux Canadiens un “ devoir de conscience ” d'accepter la Constitution de 1867; 4° ils ont donné au peuple l'assurance qu'elle accroissait l'autonomie ct les libertés du pays, et aussi ses garanties de paix et de sécurité.

Cette preuve fait justice de l'exploitation qu'on «a récemment lenté de faire de la “ tradition épiscopale ” Pour justifier la participation du Canada à la guerre actuelle el, généralement, à la défense d. l'Empire britannique.

Le reste de l'ouvrage est enrichi de notes et d'observations qui ne pouvaient entrer dans les cadres de simples conférences.

L'ensemble de ce travail est la suile et le complément nécessaire de l'ouvrage récemment publié par l’auteur sous le titre : “ Que devons-nous à l'Angleterre? ”

Hier, Aujourd’hui, Demain

Droit public anglais — Constitution canadienne — Obligations militaires — Tradition politique — Tradition religieuse.

Quels étaient, au moment du Traité de Paris, les principes de droit public applicables à l'organisation militaire des pays britanniques ?

Dans quelle mesure et sous quelle forme ces principes se sont-ils introduits dans les possessions de la Grande-Bretagne, et particulièrement au Canada?

Comment se sont-ils affirmés et développés dans nos lois et notre constitution?

Quelle interprétation leur ont donnée les hommes d’Etat et les jurisconsultes britanniques, les chefs civils et religieux du peuple canadien?

Quelle somme de devoirs nationaux en est résultée pour le Canada et les autres colonies autonomes? quelles obligations morales ou légales envers la Grande-Bretagne et les autres pays d’empire? quelle base de relations avec les pays étrangers?

Voilà les questions auxquelles nous allons, dans cette première causerie, chercher une réponse,

Origines du droit public anglais

L'ensemble des principes du droit public anglais n’est consigné sous une forme concrète et définie dans aucune charte constitutionnelle, dans aucun code de lois. Ceux de ces principes fondamentaux dont la trace écrite se retrouve dans les statuts du parlement ont presque tous subi, dans la pratique, de multiples et profondes modifications. Quelques-uns, et des plus essentiels, n’ont jamais reçu une forme légale; et cependant, ils

1 Conférence du 2 mars 1916.

font partie du droit public anglais ; aucun parlement, aucune autorité, aucun peuple britannique ne saurait s’en écarter sans produire une révolution, ou tout au moins une évolution, dans la base des pouvoirs publics.

Nous n'entreprendrons pas la recherche et l’analyse des fondements de la constitution anglaise telle qu’elle existait au moment de la cession du Canada, Il faudrait pour cela parcourir l'histoire d'Angleterre depuis la Grande Charte jusqu’à la Révolution de 1688, dont le Bill of Rights et l'Act of Settiement furent les principales expressions constitutionnelles. Pour comprendre la constitution britannique actuelle, ou plutôt celle qui existait avant que la révolution impérialiste ne lui ait fait subir une nouvelle transformation, il faudrait aussi étudier les effets produits en Angleterre par le choc en retour de la Révolution française et l'influence croissante de la ploutocratie et de la démocratie,

Bornons-nous à une définition succincte des principes de droit public qui se rattachent à l'objet de cette étude : l’obligation des colonies autonomes en matière de guerre et de défense.

Ces principes peuvent se ramener à quatre : —

Egalité de tous les sujets britanniques devant la loi.

Suprématie du parlement : interdiction au souverain d'agir sans le concours des représentants du peuple et de son conseil exécutif.

\ Subordination de l'armée et de la flotte au pouvoir civil.

Illégalité de toute imposition de taxes et de toute appropriation de deniers publics pour des fins de guerre, sans le consentement du parlement.

Au moment de la cession du Canada, ces principes de droit, définis et reconnus graduellement au cours des luttes séculaires entre l'aristocratie et le roi, puis entre le roi, l’aristocratie et les représentants du peuple, étaient définitivement acquis et mis en pratique depuis près d’un siècle. Les prérogatives qu’ils comportent appartenaient et appartiennent encore à toute catégorie de sujets britanniques: sujets de naissance ou d’adoption, habitants du Royaume-Uni ou de tout autre pays britannique. Partout où un sujet britannique transporte ses pénates, en terre britannique, il apporte avec lui ces prérogatives essentielles, ces droits de naissance ou d’adoption. Des circonstances exceptionnelles, des conditions particulières de temps ou de lieu, P=uvent en suspendre ou en restreindre l'application; mais ils ne se prescrivent jamais; et, dès que les circonstances le per-

mettent, tout sujet britannique peut en réclamer le plein exercice, non comme une faveur mais comme un droit positif et absolu,

Vous vous étonnerez peut-être que je n'aie pas mentionné le fameux axiome: “ No laxalion without representation ” En réalité, il est implicitement contenu dans les quatre maximes que je viens d'énumérer, Mais à la fin de la guerre de Sept Ans, les autorités impériales en contestaient encore la vérité absolue, Il fallut la dure leçon de la révolution américaine pour le faire entrer définitivement dans le code non écrit des lois constitutionnelles anglaises et amener de parlement britannique à renoncer pour toujours à sa prétention de taxer les colonies, même pour leur propre défense,

Mais ce qui n'était nullement controversé ou mis en doute, c'était l'obligation du Royaume-Uni de pourvoir seul aux exigences des guerres impériales, sans attendre des colonies d'autres secours, en hommes ou en argent, que ceux nécessités pour leur propre protection.

Les taxes arbitraires que Île parlement britannique, sous l'inspiration de GEORGES II, de NorrH ct de GRENVILLE, tenta d'imposer aux colonies américaines n'avaient d'autre objet que de faire rembourser par ces pays une partie des frais de leur propre défense. Ce qui entraîna la révolution et décida les autorités britanniques à reconnaître sans réserve l'infrangibilité de l’axiome “ No taxation without representqion”, ce ne fut pas la destination de ces impôts, mais le fait qu’ils avaient été votés par le parlement du Royaume-Uni au lieu de l'être par les législatures coloniales.

Formation de l'Empire britannique

Pour bien comprendre la valeur traditionnelle du principe décentralisateur, base de l'autonomie coloniale, et la gravité de la révolution opérée par le mouvement impérialiste actuel, il faut connaître chacun des éléments constitutifs de l'Empire britannique et se rappeler comment cet empire s’est formé et consolidé, |

L'ensemble des pays britanniques constitue l’une des œuvres humaines les plus étonnantes qui aient existé. C’est à la fois un phénomène d’incohérence et d'unité. Il couvre plus d’un sixième des terres du globe, Les pays qui le composent sont épars sur les cinq continents; ils renferment près d’un cinquième du genre humain; ils sont habités par cent peuples divers. Ces peuples appartiennent à toutes les races du globe; ils parlent tous les idiomes connus; ils pratiquent tous les cultes; ils sont les héritiers de toutes les civilisations qui se sont succédé

sur la terre, Et cependant, ces nations multiples, divisées entre eHes par tout ce qui a jusqu'ici rendu impossible l’unité de gouvernement et de vie nationale, reconnaissent le même roi, obéissent librement à certaines lois et traditions fondamentales qui font l'unique ciment de cette construction disparate.

Une œuvre aussi gigantesque, apparemment accomplie en contradiction de toutes les lois de l’histoire et des sociétés humaines, n’est pas, ne pouvait être, le fruit d’une conception unique, le produit de la pensée d’un homme, d’une école, d’un parti, ni même l'œuvre du génie initiateur d’une race. Elle n’a pas été la résultante de la pensée, des aspirations et de l'effort d’une nation. (C’est la caractéristique de l’Empire britannique qu’il s’est édifié en dehors de tout concept précis, presque à l’insu de la nation anglaise et souvent à l’encontre de la politique de ses hommes d'Etat.

Pas un roi d'Angleterre n’y a contribué par une action personnelle et directe, -ni même par une pensée inspiratrice. Ils étaient occupés ailleurs.

Les PLANTAGENETS et les rois de la maison d’ANgou s’acharnèrent, trois siècles durant, à disputer à la France leurs apanages de Normandie, d'Anjou et de Guyenne. Les LANCASTRES élev*-ent leurs prétentions jusqu’à la couronne de France. Les Yo:ùs s’épuisérent rapidement dans les querelles intestines et ensai.ssantèrent le royaume par la guerre fratricide des Deux Roses. Les Tupons et les STUARTS ne songèrent qu'à imposer une religion ou l’autre à la nation, puis à reprendre à l’aristocratie et à la bourgeoisie les concessions nolitiques que leurs prédécesseurs avaient faites. GUILLAUME D'ORANGE, ANNE et les premiers HANOVRES n’eurent guère d’autre pensée et d’autre loisir que de consolider le pouvoir que leur disputaient les partisans, longtemps redoutables, des STuaRTs, de cimenter l’union de l’Angleterre et de l’Ecosse et de réprimer l'Irlande par tous les moyens d'oppression morale et matérielle.

L'absence de toute visée d’Empire, de toute pensée colonisatrice, est également manifeste chez les hommes d'Etat anglais du seizième au dix-neuvièmo :. “le. La plupart ont été, avant tout, des chefs de faction ok Jarti. Pas un ministre britannique, au cours de la période constructive de l’Empire, n’a eu

les vastes conceptions d’un RICHELIEU ou le génie colonisateur d’un CoLBERT.

L'empire britannique s’est fait en dehors de toute politique préconçue; il a duré et s’est consolidé grâce à l’absence de tout . esprit centralisateur. Il a commencé, de nos jours, à manifester ses germes de dissolution à partir du moment où l’école impérialiste a entrepris de le révolutionner et de le reconstruire sur les bases de l'impérialisme romain ou germanique. La durée

de son existence dépend de la force de résistance du principe de décentralisation et d'autonomie aux tentatives d'unification impérialet,

Pour comprendre la vérité essentielle de cette théorie, paradoxale en apparence, il faut admettre, avec l’un des pontifes de l'impérialisme anglais contemporain, LORD MILNER, que la désignation d’empire, communément employée faute d’un.meilleur terme, s'applique très improprement à l’agglomération des multiples pays qui reconnaissent le souverain du Royaume-Uni comme le chef putatif de leur gouvernement.

Quand et comment ces pays si divers sont-ils devenus britanniques”?

*Ce ne fut qu'après son expulsion définitive du continent et la ruine totale de ses espérances d'expansion européenne que le peuple anglais jeta les yeux ver: les terres lointaines et s’aventura sur les traces des Vénitiens, des Espagnols, des Portugais, des Français. 11 a recueilli une portion notable des dépouilles de ses devanciers. En ceci comme en toute chose, la lente mais solide action des Anglo-Saxons s'éclaira du clair génie des Latins et profita de leurs initiatives, et aussi de leu:s erreurs.

Sans refaire en détail l’histoire de chacune des possessions britanniques, il suflit de rappeler que la plupart d’entre elles, que toutes celles du moins qui composaient l’Empire au moment de la guerre de Sept Ans, ont été pour ainsi dire imposées à la nation britannique par des individus ou des groupes poursuivant des objets moraux ou matériels fort divers et parfois contradictoires.

L'Empire des Indes et la plupart des colonies d’exploitation furent conquis, colonisés et mis en valeur par des négociants ou des aventuriers de génie comme RALEIGH, CLIVE ou HasrTiNGs. Loin de leur en être reconnaissants, les autorités et le peuple de la Grande-Bretagne leur ménagèrent généralement une fin ignominieuse ou tragique.

Les colonies anglo-américaines

Les dissensions politiques et religieuses favorisèrent, autant sinon plus qué l’esprit d'aventure et le besoin d'expansion commerciale, l'établissement des colonies anglaises et y intoduisirent le principe décentralisateur, devenu la base du régime colonial britannique.

1 Le continuateur de l’œuvre de May, M. FRANCIS HoLLAND, dans le volume qu'il a ajouté à l’“Histoire Constitutionnelle de l'Angleterre” (édition de 1912) écrit, au sujet du mouvement impérialiste contemporain : “There is perhaps some risk that the desire or closer union which has replaced “in England the earlier indifference may produce through the activities to “which it leads the opposite result.” (page 297).

Chacune des colonies anglo-américaines fut établie par un groupe particulier de dissidents religieux, de mécontents ou d’exilés politiques, qui venaient jeter sur une terre vierge les fondements d'une société nouvelle destinée dans leur esprit au triomphe de l'idéal religieux ou politique et de l’état social qu'ils avaient été impuissants à imposer à la mère-patrie, Ils avaient quitté la Grande-Bretagne la haine ou l’amertume dans le cœur. !Le parti régnant et la masse du peuple anglais les avaient vus s'éloigner avec satisfaction, parfois même les

avaient chassés comme des malfaiteurs ou des perturbateurs de l'ordre social.

York, associés aux descendants des pionniers hollandais, et les fondateurs des deux Carolines,

de faire revivre les institutions LES IT, n’avait pas réussi à restaurer dans l’aristocratique Angleterre?

Rien dans tout cela qui ressemble à l'idéal des fondateurs de la Nouvelle-France, à leur esprit d’apostolat, à leur désir de prolonger dans le monde nouveau l’action civilisatrice de la mère-patrie et d’y reproduire ses institutions, son esprit, son type de civilisati.a. C’est cette différence radicale qui nous rend si difficile l’exacte intelligence du caractère de l’Empire britannique, de sa véritable composition, de ses fondements traditionnels;—tout comme notre esprit de formation latine et canonique, habitué à l'expression didactique des lois, à l’ordre hiérarchique des pouvoirs, a r'ine à comprendre la constitution anglaise, l’incohérence apparente de ses éléments, le lâche agen-

cement de ses pouvoirs, dont le bon sens du peuple anglais et son instinct «

éciproques au triomphe de la cause commune; et encore, l’on sait à quel point ces méfiances subsistèrent durant toute la guerre de l'Indépendance, et long-

temps après sa fin glorieuse. L'esprit décentralisateur des Etats

se manifesta dans l'élaboration de la constitution américaine et se maintint jusqu'aux jours de la sanglante guerre de Sécession qui en fut à la fois la conséquence et la faillite.

Toutes ces circonstances expliquent pourquoi les autorités britanniques, rois et parlements, avaient accordé aux colonies américaines des chartes, fort libérales pour l’époque, comportant toutes le principe du self-government. Parfois, — aux Carolines, par exemple, — le parti régnant en Angleterre, impuissant à imposer toutes ses vues au peuple anglais, voulait donner à un groupe de ses partisans l'avantage de fonder une société conforme à ses idées, Dans la plupart des cas, le seul ou le principal mobile de ces actes de libéralité était de débarrasser l'Angleterre du soin de gouverner des sectaires encombrants et irréductibles.

Selon la parole si juste de BURKE, les colonies américaines grandirent et prospérèrent “ grâce à l’heureuse négligence ” de la mère-patrie. Lorsque leur opulence eut éveillé l'attention cupide des marchands anglais, les autorités impériales s’occupèrent d’elles pour les exploiter au profit de la métropole; mais il était vrop tard pour déraciner les germes profonds de l’autonomie coloniale; laquelle n’était, du reste, que la jouissance collective des prérogatives essentielles du sujet britannique, dont j'ai donné la définition il y a un instant.

Cette évolution touchait à sa fin normale lorsque l’Angleterre hérita de l'empire colonial de la France.

Introduction du régime britannique au Canada

Des immenses pays que le Traité de Paris assura à la Grande-Bretagne, seule la Nouvelle-France possédait une base d’organisation politique et civile et une population d’origine européenne capable d’exercer les prérogatives politiques des sujets britanniques.

Tout naturellement, les autorités britanniques ne pouvaient songer à donner immédiatement la pleine jouissance de ces droits à une population de race et de formation étrangères, encore toute meurtrie des plaies de la guerre, aigrie par l’humiliation de la défaite. Ce n’est pas de cette hésitation que nous devons faire reproche aux Anglais, ni même peut-être, les jugeant à leur point de vue, de leur dessein d’angliciser les Canadiens avant de remettre entre leurs mains la gouverne de leurs propres destinées.

Le crime de Angleterre, c’est de n’avoir été ni franche, ni loyale envers les Canadiens. C’est d’avoir longtemps cherché à reprendre d’une main ce qu’elle leur donnait de l’autre. C’est

d'avoir tout tenté pour leur enlever leur langue et leurs croyan-

ces, tout en affichant avec une savante hypocrisie son désir de les respecter.

La proclamation royale de 1763 laissait entrevoir le principe du self-government comme la base de l’organisation future de la colonie1, Vous savez ce qu’il nous en a coûté de luttes, d'efforts, de sang même, pour entrer en pleine possession de nos droits de sujets britanniques2. Sans la révolte des colonies américaines, le voisinage des Etats-Unis, si longtemps menaçant pour l'Angleterre, et les mille lieues d'océan qui nous séparent du centre de la domination anglaise, la lutte eût été plus longue et cent fois plus dure. Le Canada aurait connu touies les tor-

tures morales, toutes les répressions cruelles qui ont marqué la domination anglaise en Irlande, ‘

Rien n'est plus grotesque et plus faux, rien n’est plus producteur d'un servilisme déprimant, que la légende de la libéralité anglaise, — légende entretenue à dessein par ceux qui parlent sans cesse de la reconnaissance que nous devons à l’Angleterre pour les libertés qu’elle nous a octroyées d’un si mau-. vais cœur, même après les preuves, trop souvent répétées peutêtre, que nous lui avons données de notre loyauté et de notre patience. La meilleure justification du mépris de l'Anglais pour le Canadien, c’est que la fidélité coloniale a souvent pris, dans nos paroles et dans nos actes, le caractère de la servilité. L’Anglais, comme tous les peuples conquérants et dominateurs, méprise souverainement les esclaves ei les chiens couchants.

1 Voici le passage de cette proclamation qui justifie cette prétention: “We have thought L to publish and declare, by this Our Proclamation, that “ llers Patent under our Great Seal of tireat Britain, by “which the said Governments are constiluled, given express Power and Direc- ‘ion lo our Governors of our Said Colonies respeclively, that so soon as the “'slax 114 circumstances of the said Colonies will admit

‘given Power to the said G, of our Said Councils, ‘and the Representatives of the People so to be summoned as aforesaid, to ‘“‘make, constitule, and ordain Laws, Statutes, and Ordinances for the Public “Peace, Welfare, and good Government of our said Colonies, ànd of the People “and Inhabitants thereof, as near as may be agrezable to the Laws of England, ‘and under such Regulations and Restrictions as are used in other Colonies.'’

2 Cette lutte contre le mauvais vouloir opiniâtre des autorités i ériales est bien résumée dans les intéressantes conférences de M. l'abbé Grouix, à l’Université Laval: ‘Nos luttes conslitutionnelles’—1915-16.

AUTONOM!E COLONIALE 9

Autonomie militaire.

Mais dans l’ordre des idées et des faits dont je veux poursuivre l’analyse dans ces conférences, il est un fait remarquable, Jamais, au cours des cent années où il nous fallut subir le régime graduellement atténué de la domination anglaise ou le joug insupportable des pouvoirs oligarchiques constitués et soutenus par l’Angleterre, les autorités britanniques ne tentèrent un seul instant d'imposer aux Canadiens la plus minime contribution, en hommes ou en argent, à la défense de l'Empire ou au soutien de guerres qui n'avaient pas pour objet direct ou pour conséquence inévitable l’attaque du territoire canadien. Inutile d'ajouter qu’elles n’y ont jamais songé depuis que le Canada s’est fait reconnaître le droit d’être une nation et de déterminer son action militaire aussi librement qu’il exerce ses pouvoirs de législation et de gouvernement.

De cette double affirmation, j'ai fourni ailleurs la preuve irréfutable, puisée aux sources les plus autorisées de l’histoire, de la législation et des archives impériales et canadiennes1,

J'ai prouvé que toutes nos lois sur la milice, depuis l’introduction du régime britannique jusqu’à l'heure actuelle, ont eu pour unique objet la défense du territoire canadien. J'ai prouvé également que, jusqu'aux jours de la guerre d'Afrique, tous les hommes d’Etat canadiens, tous les chefs d'écoles ou de partis ont été d'accord pour reconnaître et professer la doctrine nationaliste, A leurs yeux, comme dans l'esprit de la masse du peuple, le Canada n’avait aucune obligation morale ou légale de participer à la défense générale de l’Empire et de soutenir l’Angleterre dans d’autres guerres que celles qui menacent directement le territoire canadien. Les seules disputes qui se soient élevées entre les autorités de la métropole et celles de la colonie, ou entre les chefs des partis canadiens, avaient pour objet de déterminer la part que le Canada doit prendre à sa propre défense.

Avant l'établissement du régime représentatif et du gouvernement responsable, il ne fut jamais question, soit en Angleterre ou au Canada, d'obligations coloniales en matière de guerre. Tout injustes, étroits ou dominateurs qu'ils étaient, les hommes d'Etat britanniques des vieilles écoles, tories ou whigs, étaient profondément imbus du principe d'équité qui fait la base de tout le droit public anglais: la corrélation des pouvoirs et des charges, des privilèges et des obligations, des droits et des devoirs. Il ne leur venait pas même à l’esprit que les coloniaux doivent participer sous une forme quelconque à la défense gé-

1 “Que devons-nous à l'Angleterre?”’, Montréal, novembre 1915.

nérale d'un empire dont la #ouverne leur échappe totalement. Us auraient trouvé monstrueux d'exiger des colonies, et grotesque d'en attendre, une contribution quelconque au soutien d'une flotte et d'une armée placées sous l'autorité exclusive du cabinet et du parlement britanniques, Même, ils considéraient avec raison que l'Angleterre, ayant conquis son empire pour son propre avantage, devait seule pourvoir à la défense de chacun des pays qui le Composent—aussi longtemps surtout qu'elle restreignait leur droit de se gouverner à leur guise.

Cet état d'esprit subsista plusieurs années après l’établissement légal du gouvernement responsable, en 1841, C'était nuturel et logique; car, en fait, les autorités impériales et leurs représentants au Canada continuèrent jusqu'en 1851 leur politi: que traditionnelle de reprendre d'une main ce qu'ils donnaient de l'autre et d'entraver dans la pratique le fonctionnement de l'autonomie coloniale ‘qu'ils avaient reconnue en théorie.

Lord Grey et Lord Elgin

Loup GREY fut le premier secrétaire colonial qui se décida à appliquer loyalement aux colonies les maximes de gouvernement constitutionnel adoptées depuis longtemps en Angleterre, Lonb EL&x fut le premier gouverneur anglais qui les pratiqua honnêtement et s'abstint d'être le chef d'une faction oligarchique.

Dans ses instructions à Lonb ELGIN, Lonb GREY avait posé

ce principe: “Il ne saurait être trop nettement reconnu qu'il “ n'est ni possible ni désirable de gouverner aucune des provin- “ces britanniques de l'Amérique du Nord contrairement à “ l'opinion de ses habitants.” Cet axiome, accepté depuis longtemps en Angieterre comme la base du &#ouvernement représentatif, entra définitivement dans le droit public des colonies autonomes. Il en résultait nécessairement, pour les colonies, un accroissement de charges et de responsabilités. L’homme d'Etat qui avait formulé le principe et qui eut le premier la loyauté d'y conformer sa conduite et la politique de l’Angleterre, avait le droit de rappeler aux Canadiens la règle d'équité qui en découle, C'est ce qu’il fit dans une dépêche mémorable adressée à LORD ELGIN, le 14 mars 1851 :

“ Le Canada, écrivaitl, possède maintenant, en commun ‘avec les autres provinces britanniques de l'Amérique du Nord “et de la manière la plus ample et la plus complète possible, les ‘avantages du self-government en tout ce qui touche à son ad- “ ministration interne.

“ I sembie au gouvernement de Sa Majesté que cet avan- ‘“tage doit entrainer des responsabilités correspondantes; et

“que le temps est venu où le peuple du Canada doit ètre appelé “à assumer une part plus large qu'il n'a prise jusqu'ici des dé- “penses qui résultent, à son bénéfice, de cette situation.

“ De ces dépenses, lu charge de beaucoup la plus lourde qui

“ pèse sur ce pays [le Royaume-Uni} est celle encourue pour la “défense militaire de la province,

“Considérant le Canada comme une partie très importante el très appréciable de l'Empire, et croyant que le maintien du lien qui unit Ja mére-patrie et la colonie est éminemment avantageux aux deux pays, le gouvernement de Su Majesté est loin de penser que l'ensemble des forces militaires de l'Empire ne doit pas servir à la protection de cette partie des domaines de Sa Majesté,

* Mais tenant compte des progrès rapides que le Canada fait aujourd'hui en richesses et en population et de la prospérité dont il jouit en ce moment, le #ouvernement de Sa Majesté est convaineu qu'en toute justice le peuple du Royaume devrait être déchargé d'u ce forte proportion des charges qui lui ont été imposées jus: 'ici pour la protection d'une colonie qui est maintenant: état de faire beaucoup pour assurer sa propre protection.

“Il n'est guère nécessaire de vous rappeler qu' doptant ce principe, le gouvernement de Sa Majesté ne ferai ue revenir à l’ancienne politique coloniale de ce pays ”1,

A cette doctrine d'une justesse incontestable, Lonn ELGIN apportait un correctif important :

“Je maintiens ”, écrivait-il, le 18 décembre 1854, à sir GEORGE GREY, deuxième successeur de LORD GREY, ‘“ qu'aussi “longtemps que les habitants de la colonie n'auront pas voix “ délibérative dans les Conseils de l'Empire, ils ont le droit “ d'attendre des autorités impériales la prolection contre les hostilités qu'ils ne contribuent nullement à provoquer. Il est donc à propos de maintenir des garnisons impériales dans “ certaines stations militaires importantes telles que Québec, ‘comme garantie que cette protection, si jamais la nécessité “s'en présente, ne sera pas invoquée en vain. Néanmoins, j'ai “ confiance que si les habitants de la colonie assument une part “ de responsabilité dans la défense de leur pays et la Dréserva- “tion de l'ordre intérieur — responsabilité qui a, jusqu'ici, pesé “tout entière sur la mère-patrie — rien ne tendra plus efficace-

1 “Accounts ani Papers” (britanniques) 1851, Vol. XXXVI, p. 237. Cette dépêche ainsi que celle de LorD ELGix, et une foule d'autres se rapportant au même sujet, sunt citées au long et analysées dans l'ouvrage déjà mentionné: “Que devons-nous à l'A ngleterre?"

“ ment à assurer la sécurité de l'Empire et à établir dans la vo- “ lonie un haut idéal national et des mœurs viriles ”1,

Cette double expression d'opinion des deux homines d'Etat qui ont travaillé le plus eflicacement à rattacher à l'Angleterre ses possessions autonomes renferme toute la doctrine du droit public anglais, en matière de guerre et de défense coloniale ou impériale. C'est sur cette base que l'Angleterre et le Canada, et plus tard les colonies australasiennes,. déterminérent par une série d'ententes et de traités les obligations respectives de la métropole et des colonies. Il serait trop long de refaire ici l'histoire et l'analyse de ces tractations. Comme pour la constitution anglaise, je me borne à en résumer la synthèse dans une brève définition : le Royaume-Uni, seul détenteur des pouvoirs suprèmes de l'Empire, pourvoit à sa défense générale et maintient à ses frais la flotte et l’armée impériales. 11 est rigoureusement obligé de protéger chacun des pays britanniques contre les conséquences de sa politique étrangère. Les colonies autonomes ne sont tenues qu'à pourvoir, dans la mesure de leurs forces, à la paix intérieure et à la protection de leurs territoires et de leurs frontières. Elles ne sont pas même obligées de protéger leur commerce maritime, puisque l'Angleterre a jusqu'ici refusé, inconstitutionnellement du reste, de reconnaître l’extra-territorialité des lois coloniales sur le commerce maritime2,

1 “Accounts and Papers”, 1854-5, Vol. XXXVI, p. 43.

2 Un homme d'Etat anglais de la meilleure tradition libérale, sir HENRY CAMP#E&LL BANNERMAN, alors premier-ministre, a nettement défini la relation des pouvoirs et des charges d: l'Empire: “The cost of ‘naval defence and the responsibility for the conduct of foreign affairs hang “together.” (Colonial Conference, 1907—Cd 3523, page 5).

Sir Roserr BoRDEN a exprimé la même pensée en présentant son projet de contribution à la flotte impériale: “Res bility for the Empire's

‘defence upon the high seas, in which is to be found the only effective guarantee ‘of üs existence, Fe ; which has hitherto been assumed by the United Kingdom, ‘‘has necessarily carried with it in for and control of foreign policy.” (Debates House of Commons, 1912-13, col. 676).

M. Doxerry, aujourd’hui ministre de la Justice, déclarait en motivant son opposition au projet de Loi navale, le 24 février 1910: “Under our ‘‘conslilution, there is no obligation on the part of Canada, legally or consti- “‘tutionally speaking, to contribute to the naval forces of the Empire; and that “position will continue to exist so long as the United Kingdom nlone has “exclusive control of the affairs of the Empire”. (Debates House of mmons, 1909-10, col. 4139)

Inutile d'ajouter que le même principe s'applique à toute contribution du Canada à la défense de l’Empire, en dehors du Canada, qu'il s'agisse d'opérations sur terre ou sur mer.

Partage équitable des obligations de guerre

Ce partage d'obligations est conforme aux règles de la plus élémentaire équité, Entrainer les colonies à prendre des charges nouvelles, à participer habituellement ou accidentellement à la défense générale de l'Empire ou à des guerres extra-territoriales, c'est violer le droit naturel, l'équité, le juste équilibre des charges et des pouvoirs, c'est perpétrer dans l'Empire britannique une véritable révolution, c'est renverser un ordre de choses traditionnel, éminemment respectable et sûr, et conforme aux principes fondamentaux de la constitution britannique.

Un nombre croissant de Canadiens, empoisonnés par la propagande impérialiste, se plaisent à répéter que la part de fardeau attribuée à la Grande-Bretagne est trop lourde, A ceuxlà, il suflit de rappeler la disparité de la situation politique, sociale et économique du Royaume-Uni et de ses colonies.

La population actuelle de la Grande-Bretagne bénéficie du travail et des efforts des multiples générations qui l'ont précédée. Le mécanisme économique du Royaume-Uni est complet ; son industrie et son commerce couvrent le monde; ses ressources financières . . immenses, Les Anglais d'aujourd'hui n'ont qu'à veiller à la « aservation de leurs richesses acquises et à les répartir plus équitablemert entre les diverses classes de leur société,

Les coloniaux ont abandonné leur part de l'héritage patrimoniel, Ils sont allés dans des terres lointaines fonder des sociétés nouvelles, défricher des pays incultes, où tout était à créer, où il reste de gigantesques travaux à accomplir, Le peuple anglais a profité énormément de cette expansion; mais tous les sacrifices, tous les efforts qu’elle comporte, retombent exclusivement sur les épaules des coloniaux. Maintes générations devront peiner durement avant de mettre en pleine valeur les ressources naturelles des colonies et amener ces pays nouveaux au degré de prospérité de la métropole, N'est-il pas juste que les habitants du Royaume-Uni restent chargés des obligations qui découlent naturellement de leur situation privilégiée ?

Ne perdons pas de vue un fait essentiel. L’Angleterre fait la guerre quand elle veut et comme elle veut. Si elle y est parfois entraînée contre son gré, c’est toujours en conséquence directe ou médiate de ses alliances, de ses agissements à l’étranger, de son usage des pouvoirs souverains qu’elle exerce à sa guise. Les colonies subissent tous les inconvénients de cette situation, tous les contre-coups de la politique anglaise ; elles sort exposées à l'attaque de tous les ennemis de l'Angleterre. Par contre, elles n’ont jamais été pour l’Angleterre une cause de conflit; elles n’ont provoqué aucune guerre ; et, dans l’état

actuel de leur situation internationale, elles ne peuvent pas le faire.

Cette inégalité de conditions suffit à démontrer l’entière équité du partage d'obligations établi sous l’empire de la saine doctrine nationaliste, laquelle a prévalu pendant un demi-siècle, ou plutôt un siècle et demi, et l’odieuse injustice du régime de prétendue solidarité impériale qu’on nous impose aujou:d’hui. Elle révèle également l’immoralité de la fausse doctrine de “ l'obligation morale ” des colonies, récemment inventée par une nouvelle école de théologiens en mal de servilisme,

La génération qui mit en pleine valeur la conquête de nos libertés constitutionnelles et celle qui prépara la Confédération ne se laissaient pas égarer par ces fausses théories.

Tous les hommes d’Etat, tous les partis, toutes les autorités sociales qui dirigèrent l’opinion canadienne durant la dernière moitié du XIX° siècle professaient et pratiquaient la doctrine nationaliste. Il n’y eut divergence de vues que sur le degré de responsabilité que le Canada devait assumer dans l’organisation de sa propre défense.

Les conservateurs soutenaient, d’accond avec LorD GREY et ses successeurs au ministère des Colonies, que la jouissance de l’autonomie politique comporte l’obligation de pourvoir, dans une mesure raisonnable, à la sécurité du territoire. Les libéraux s’attachaient davantage à l’aspect impérial de la question — non pas pour en conclure, comme M. LAURIER aujourd’hui, que “ lorsque l’Angleterre est en guerre le Canada est en guerre” ; mais au contraire pour soutenir, avec des nuances variées dans l’expression, que l’Angleterre, seule maîtresse des relations étrangères de l’Empire, doit pourvoir seule à sa protection et que les colonies ont le droit de rester en paix, même quand l’Angleterre est en guerre, tant qu’elles ne sont pas attaquées.

Traités de 1854 et de 1865 — Constitution de 1867

J'ai raconté ailleurs Îles péripéties et la conclusion de ces débats et de ces divergences d’opiniont. Il en résulta, en 1854, un “ contrat solennel ” et, en 1865, un traité définitif entre l’Angleterre et le Canada. Ce traité revêtit le caractère d’une véritable alliance entre deux nations. Les conditions en fyrent arrêtées par les délégués des gouvernements britannique et canadien. Si le pacte ne fut pas rédigé dans la forme concrète et précise d’un traité international, c’est que, conclu entre deux nations britanniques, il excluait un formalisme rigide qui répugne au génie et aux habitudes de la race, Mais il fut aussi ex-

1 “Que devons-nous à l'Angleterre?”

plicite que la plupart des maximes de droit public anglais. La lettre en est même plus rigoureusement définie que celle des principes de la constitution anglaise. Elle se trouve exprimée dans une série de rapports et de dépêches échangés entre les deux gouvernements et dans plusieurs déclarations publiques des hommes d'Etat les plus autorisés.

A vingt-deux ans de distance, l’un des Pères de la Confédération, SIR ALEXANDER CAMPBELL, résumait ainsi, en présence des autorités impériales et des délégués de toutes les autres colonies autonomes, le traité conclu en 1865 et jamais abrogé : “Le gouvernement britannique convint alors de se charger “ de la défense navale du Canada, et les autorités canadiennes “se chargèrent de la défense territoriale de la colonie. C’est “sur cette base que la Confédération de toutes les provin- “ces fut complétée: les troupes de Sa Majesté devaient être ‘retirées et le gouvernement local ne se chargeait que de la dé- “ fense du territoire ”1.

Plus loin, M. CAMPBELL répète que ia Confédération fut établie “ sur l'engagement que nous avions pris de maintenir la défense du territoire.”

Le partage des charges militaires de la métropole et de la colonie et la définition de leurs obligations réciproques ne furent donc pas seulement l’objet et la matière d’un traité, d’un “ contrat solennel ”, selon l'expression employée par SIR JOHN MacpoNap pour définir un arrangement analogue conclu en 1854: ils servirent de base principale à la constitution canadienne.

Les fauteurs et les tenants de l'impérialisme ont cherché à ergoter sur les termes de la charte nationale. De l’article qui réserve au Roi d'Angleterre le commandemeni suprême de la milice canadienne, ils ont tiré la déduction que le Roi peut appeler les Canadiens à le servir en tout temps et dans toute partie du monde. C’est fausser impudemment l’histoire, la tradition et les principes essentiels de la constitution anglaise.

N'oublions pas que la loi écrite intitulée “ Acte de l'Amérique Britannique du Nord” ne renferme qu'une partie de notre droit public, Les principes fondamentaux de la constitution britannique ont force de loi au Canada comme en toute terre anglaise. Le fait que le législateur ne les a pas plus inscrits dans la constitution canadienne qué dans les lois du Royaume- Uni n'a nullement pour effet de les abroger, de les amoindrir et de priver les sujets britanniques qui vivent au Canada, ni la

! Discours prononcé à la première Conférence coloniale tenue à Londres en 1887. ‘Proceedings of the Colonial Conference’ —1887—I[C. 5091) vol. I, p. 271.

nation canadienne elle-même, de leur pleine jouissance et de leur entière et perpétuelle application. Or, l’un des principes essentiels de la constitution britannique, c’est que le roi ne gouverne que par ses ministres responsables a: parlement et soutenus par la majorité des représentants de la nation. Au Royaume- Uni, le roi gouverne par les ministres britanniques, responsa- ; bles au parlement britannique. Au Canada, le roi gouverne par les ministres canadiens responsables au parlement canadien.

Le roi n’a pas plus le droit de commander la milice canadienne qu’il n’a celui de commander la flotte et l’armée impériales. Il n’a pas plus le droit de mettre le Canada en guerre, sans l’assentiment du cabinet canadien, qu’il n’a le droit de précipiter le Royaume-Uni dans un conflit extérieur sans le consentement du cabinet britannique. Il n’a pas plus le droit d'imposer au Canada des charges de guerre sans le consentement préalable du parlement canadien qu’il n’a le droit de s'approprier les deniers du peurle anglais sans le consentement de la Chambre des Communes.

Dès 1862, les autorités impériales ont reconnu que le parlement canadien a le contrôle absolu de toutes les dépenses nécessitées par les opérations de guerre autant que celui du budget ordinaire et intérieur de la coloniet.

Au cours des débats qui précédèrent l’adoption du projet de la Confédération, siR JoHN MACDONALD a affirmé l’égalité absolue des pouvoirs du parlement impérial et du parlement canadien2.

1 Voir la correspondance échangée entre le duc de NEwcCaASTLE et le ministère SANDFIELD McDonaLp, reproduite en entier, comme pièce justificative 24, à la suite de l'ouvrage déjà cité “Que devons-nous à l’Angleterre?’" Dans un rapport du conseil exécutif canadien, en date du 28 octobre 1862, se trouvent ces passages décisifs: “Si l’action perturbatrice “des luttes politiques ordinaires est une raison suffisante pour enlever au “parlement ia direction ultime des préparatifs militaires, cette raison est, “À tous les points de vue, aussi valable en Angleterre qu'au Canada. Ce “que la Chambre des Communes refuserait de considérer en toute cir- “constance même périlleuse, il n'est pas probable que la Législature du “Canada s’y prête davantage.... Le peuple n’est à l'abri du despotisme “militaire. ... que lorsqu'il porte en ses mains le pouvoir de contrôler le “budget nécessaire au maintien de l’organism? militaire... L2s provinces “ne contribueront jamais à un système coûteux de défense à moins qu'il “ne soit sujet à leur propre autorité... Les conseillers de Votre Excel- ‘“Jence sont convaincus-que cette province persistera à réclamer le droit “exclusif de déterminer la dépense des deniers publics.”

Le duc de NEWCASTLE, ne contesta, ni en droit ni en fait, aucune de ces propositions. Elles sont unanim:m2nt reconnues et professées en Angleterre.

2 “We stand, disait-il, with regard to the people of Canada precisely “in the same position as the House of Commons in England stands with “regard to the people of Englan1.”’ (‘“Debates on Confederation'—paz: 1007).

D ee ge

AUTÔN. MIE COLONIALE 17

Les colonies autonomes sont des Etats souverains

Que cette parité de pouvoirs s'applique également aux questions de guerre et de paix, il ne saurait exister le moindre doute dans l’esprit de ceux qui connaissent les éléments du droit constitutionnel britannique. Dès 1861, le plus autorisé peutêtre des jurisconsultes anglais, siR ERSKINE May, analysant l’évolution du droit colonial, déclarait que lorsque cette évolution aurait atteint son terme normal, “ les états coloniaux, tout “’en reconnaissant la souveraineté honoraire de l'Angleterre et “ pleinement armés pour assurer leur propre défense aussi bien “contre elle que contre les autres nations, ne feront plus partie “ des dépendances de l'Empire britannique ”1.

Que les ententes conclues et les chartes votées depuis 1860 aient amené les colonies autonomes au degré d’indépendance prévu par May, c’est également certain. L'un des plus éminents jurisconsultes de l’Angleterre contemporaine, SIR FREDE- RICK POLLOCK, l’a reconnu sans réserve: “Laissons de côté les “conventions et ne regardons qu'aux faits: nous constatons “que les colonies autonomes sont, en fait, des royaumes dis- “tincts, ayant le même roi que la mère-patrie, mais consentant “volontairement (choosing) d’abroger cette partie de leur “ pleine autonomie qui touche aux affaires étrang ‘es. La sou- “veraineté britannique est une fiction. Les états de l'Empire “sont sur un pied de parfaite égalité ”2.

Le plus conservateur des hommes d’Etat anglais d’aujourd’hui, M. BALFoUR, déclarait en 1911: ‘ Légalement, le parle- “ment britannique possède la suprématie sur le parlement du “ Canada et de l'Australie, du Cap ou de l’Afrique-Sud. Mais, en “ réalité, ces parlements sont indépendants, absolument indé- “ pendants 3.

Le pontife suprême de l'impérialisme, CHAMBERLAIN, a proclamé légalité absolue des droits de tous les pays autonomes de l'Empire: “ Le trône est le seul lien constitutionne' entre les

1 “Parliament has recently pronounced it to be just that the colonies “which enjoy self-government, should undertake the responsibility and cost “of their own military defence. To carry this policy into effect must be the “work of time. But whenever it may be effected, the last material bond of “connection with the colonies will have been severed; and colonial states, “acknowledging the honorary sovereignty of England, and fully armed for “self-defence, as well against herself as others, will have grown out of the “‘dependencies of the British Empire.” (‘“Constitutional H islory of Eng!” édition de 1912, vol. II, page 375.)

2 Cité par M. Ewarr dans ses ‘Kingdom Papers”, No 1, page 13.

3 Times, ler février 1911.

“colonies et nous. En loute autre chose, ces grandes commu- ‘“ nautés autonomes sont aussi indépendantes que nous "1,

Les prédicants de servilisme seraient peut-être tentés de se raccrocher à l'unique réserve exprimée par CHAMBERLAIN et de soutenir — ils l'ont déjà fait que le roi exerce ou peut exercer aux colonies des pouvoirs plus étendus que ceux qui lui sont dévolus dans le gouvernement du Royaume-Uni, Le plus conservateur des hommes d'Etat canadiens, sin JonN Mac- DONALD, leur a répondu, un demi-siècle d'avance, Ici comme en Angleterre, disait-il en présentant le projet de la Confédération, “ le souverain, ou son représentant, ne peut agir que sur l'avis de ses ministres, responsables au parlement et au peuple 2.

De cette situation et de ces principes de gouvernement découle la conséquence logique que ni le roi ni le parlement britannique ne peuvent modifier la constitution des pays autonomes d'Empire, rien ajouter à leurs charges, rien retrancher de leurs pouvoirs et de leurs libertés, Le parlement impérial reste forcément le seul corps législatif saisi des pouvoirs nécessaires de législation pour modifier la lettre des chartes coloniales. Mais, il n'a le droit d'exercer ce pouvoir que lorsqu'il en est requis par les colonies elles-mêmes; et il doit alors se conformer, dans les termes mêmes de ces modifications, à la volonté nettement exprimée des législatures coloniales,

En 1900, le parlement impérial votait la constitution du Commonwealth d'Australie, CHAMBERLAIN voulut faire moditier certains articles relatifs à l'appel au Conseil privé. Les délégués australiens firent tout tranquillement observer que si le parlement britannique refusait de voter la constitution australienne telle que les Australiens la voulaient, le parlement d’Australie proclamerait la République d'Australie. (CHAMBERLAIN baissa pavillon sans plus de dispute*.

Il est aujourd'hui universellement reconnu et professé, er Angleterre, qu'à l'égard des colonies autonomes, le parlement

1*The throne is the only constitutional connecting link between the ‘‘colonies and ourselves. In all else, the great self-governing communities are “as independent as we are.''—Discours À Birmingham, 21 juin 1897.

2 “With us the Sovereign, or, in this country the representative of the ‘“Sovereign., can act only on the «. L'ice of His Ministers, those ministers being ‘‘responsible to the people through parliament.”" (‘Debates on Confederation”, page 33).

8 Il y eut modification, mais avec le libre consentement des Australiens.

impérial n'est que le dépositaire des pouvoirs de législation que ces pays veulent bien lui laisser le loisir d'exercert.

Situation internationale du Canada

Revenons à la réserve formulée par Si FREDERICK POLLOCK. Le Canada et les autres colonies autonomes ont le droit absolu de se déclarer nations indépendantes; mais elles n'en exercent pas encore tous les privilèges, parce qu'elles ont jusqu'ici consenti à laisser au gouvernement britannique le soin de régler leurs relations extérieures. Tant qu'elles n'auront pas notifié à l'Angleterre et aux puissances étrangères leur volonté de régler elles-mêmes leurs rapports internationaux, elles n’ont donc pas le droit de déclarer la guerre, encore moins celui de la faire à une puissance étrangère qui ne les attaque pas ou ne menace pas directement leur territoire. C'est un point important, totalement ignoré par les prédicants d'impérialisme qui nous parlent sans cesse, de ce temps-ci, du mépris de l'Allemagne pour le droit international. L'intervention du Canada dans la guerre européenne constitue une révolution radicale dans sa situation internationale autant qu'un abandon de ses prérogatives coloniales et une violation de sa charte constitutionnelle. De là, l'erreur de ceux qui soutiennent que l'autorité légitime ayant déclaré l'état de guerre, c'est faire acte 2 rébellion que de s’opposer à la participation du Canada à la guerre ou à l’enrôleinent des troupes canadiennes2.

Dans l'état actuel du droit colonial et des situations acquises, nulle “ autorité légitime ” n’a le droit de mettre le Canada en guerre, sauf pour la défense de son territoire. L’Angleterre n’a pas le droit de nous demander autre chose que l’accomplissement des obligations que nous avons assumées,

1 Des 1902, Lorn HALDANE, futur Haut Chancelier—l’une des lumières de la jurisprudence anglaise—exprimait cette idée: “The truth “ts, that more and more we are nearing the slage at which it will be realised “that the Imperial Parliament in its relations to the self-governing dominions ‘of the Crown can be, and ought to be, only a trustee of its powers. It is “legally onmipotent, but in the reality of practice it is but an instrument for “'gwing effect lo the sense of the part of the Empire which calls for its inier- “‘ference. We have come Lo realise that if there are — Lo this rule, it ‘ts only in cases where the interests of the Empire as a whole are mainly if not ‘‘altogether concerned..... It would to-day be very nearly, if not quite, “‘unconslilutional for a Minister lo declare that the question of whether the “Constitution, say, of Manitoba should be annulled was a question for the ‘‘electors in the home constituencies.” (Paper lu à une réunion de la Société se ge me Comparée, au Royal Colonial Institute, le 13 juin 1902, et

de rep it dans la Canadian Law Review, novembre 1902.)

2 C'est à peu près la thèse qu’a soutenue M. TeLuitEr à l’Assemblée Législative.

c'est-à-dire de l'aider à protéger notre propre territoire, s'il est attaqué. Le parlement et le gouvernement du Canada n'ont pas le droit de nous mettre en guerre avec les nations étrangères, sauf lorsque notre propre territoire est attaqué.

Pour extraordinaire que cette théorie puisse paraître à nos contemporains, dont l'esprit est entièrement faussé par un déplorable enseignement de l’histoire et l'audace des faussetés accumulées par l'école impérialiste, il n'en est pas moins vrai qu'elle fut la doctrine constante des chefs civils et religieux de la nation canadienne, depuis la cession du Canada à l'Angleterre jusqu'à la guerre d'Afrique. C'est alors que pour la première fois le gouvernement canadien s'écarta de cette tradition séculaire et fit participer le Canada à une guerre de l’Angleterre qui ne menaçait nullement la sécurité du territoire canadien., Et encore, la tradition était si forte que le gouvernement se crut obligé de déguiser l'inspiration ct la portée de ce coup d'état par une réserve de principe qui, pour décevante qu’elle fût, n'en témoignait pas moins de la réalité de l'indépendance coloniale.

Ce premier attentat aux libertés coloniales fut perpétré dans des conditions qui démontrent l’insincérité des professions de foi d'aujourd'hui. Tous les crimes que l’on reproche à l'Allemagne dans la guerre actuelle — violation des traités et de la parole donnée, oppression des faibles, primauté de la force sur le droit, conquête et spoliation injustifiables — l’Angleterre s’en est rendue “oupable, et le Canada complice, 4ans cette guerre infâme qui révolta la conscience de l’humanité autant qu'aujourd'hui le martyre de la Belgique. Et encore, l’Allemagne peut invoquer pour expliquer son crime des motifs de sécurité nationale et des raisons d’Etat qui faisaient totalement défaut à l’Angleterre et aux “ nations-sœurs ” dans leur brutale agression contre les petites républiques hollandaises et les sourdes menées des agents provocateurs de CEcIL RHODES, de CHAMBERLAIN et de l’Angleterre ‘“ protectrice du droit opprimé et des libertés des peuples ”.

Jusqu’à cette époque néfaste, jamais, je le répète, il n’était venu à l’idée des gouvernants britanniques ou des hommes d'Etat canadiens que le Canada eût la moindre obligation ni l'intérêt le plus lointain à soutenir les armes de l’Angleterre en dehors du territoire de la colonie.

Les seules occasions où le Canada se crut obligé de s’armer furent celles où le territoire canadien fut attaqué: en 1775, durant la guerre de l’Indépendance américaine; en 1812 et 1813, pour résister à une nouvelle attaque des Etats-Unis; en 1861, alors qu’un nouveau conflit anglo-américain menaça d’éclater; de 1866 à 1870, quand des bandes de Féniens, armés sous l’œil

complaisant des autorités de Washington, tentérent d'envahir le territoire de la nouvelle confédération canadienne.

Ni durant les longues guerres contre la France, poursuivies presque sans interruption de 1792 à 1815, ni pendant la guerre de Crimée, ni au moment de la sanglante révolte des Cipayes, ni dans ln guerre du Soudan, ni enfin dans aucun des multiples conflits que l'Angleterre a provoqués ou subis depuis que le Canada est devenu possession britannique, les gouvernants de la colonie ne songèrent une seule fois à faire intervenir le Canadat.

Dans leur opinion, bien que l'Angleterre fût en guerre, le Canada n'était pas en guerre: son territoire n'étant pas menacé, il n'avait aucune justification de s'associer aux aventures conquérantes et spoliatrices de l'Angleterre, Cette attitude invariable fut celle des gouverneurs anglais €: la premiére période, des complaisants conseillers du régime oligarchique, des gouvernants responsables du régime de l’Union et des ministres du gouvernement autonome de la Confédération, Pourtant, les principes et les visées de ces hommes différaient singulièrement en toutes choses. Les uns voulaient perpétrer l’asservissement du Canada ; les autres songeaient déjà à son affranchissement total; d’autres enfin, et ce fut l’école qui triompha, cherchaient l'accord dans un juste équilibre des obligations et des droits respectifs de la métropole et de la colonie; mais tous étaient encore dominés par l'équité et la force du principe de décentralisation dont la méconnaissance avait fait perdre à l'Angleterre ses colonies anglo-américaines et dont la restauration lui avait assuré le reste de son empire.

1 En tout ceci, il n’est évidemment question que de l'intervention du gouvernement canadien, de la nation canadienne. Je n'ai janais parlé d'autre chose. Lorsque j'ai traité plus à fond cet aspect du problème impérial, un journal de Montréal, le Herald, je pense, m'a accusé d’hérésie historique parce que j'avais omis de parler de l'expédition des Indes, organisée par le colonel de RoTTENBURG, durant la Grande Mutinerie. Il aurait pu rappeler également les enrôlements volontaires pour la guerre de Crimée et l'expédition des Voyageurs du Nil, lors de la compagne du Soudan, dans laquelle le gouvernement canadien, dirigé par s1R JoHN Mac- DONALD, refusa d'intervenir officiellement. Ces initiatives individuelles ne prouvent absolument rien à l'encontre de la constitution, des lois de la milice, des arrangements conclus avec l'Angleterre et de l'attitude constante du gouvernement canadien jusqu’à la guerre d'Afrique. Ces expéditions volontaires ne prouvent nullement la reconnaissance d’une obligation morale ou légale des Canadiens envers l’Empire. Elles ne constituaient as plus une intervention du Canada que l'expédition des zouaves bontiue à Rome ou l’enrôlement de milliers de Canadiens dans les armées américaines, durant toute la gusrrs de Sécession.

Le devoir colonial et la tradition épiscopale

Dans l'ordre des convictions morales appliquées aux relations du Canada et de l'Angleterre, la direction constante que les chefs de l'Eglise canadienne ont donnée à notre peuple s’est inspirée de la même pensée.

Toute cette direction se résume lumineusement dans un court passage de la lettre pastorale que le grand et saint évèque de Montréal, Mar Bourarr, publiait le 25 juillet 1867, au lendemain de la mise en vigueur de la constitution:

“ L'Eglise du Canada, disait-il, est demeurée soumise au Roi “ de France jusqu'à ce que la divine Providence fit passer ce “pays sous la domination britannique. Elle accepta alors. sans ‘aucune contrainte et par devoir de conscience, ce nouveau ‘“ gouvernement sous lequel elle a heureusement joui de tous ses “ droits religieux. Vint ensuite la Constitution [1791], puis “l'Union des deux provinces [1841]. L'Eglise s'y soumit et “ prêcha à ses enfants l’obéissance à l’autorité constituée, Au- “ jourd'hui, elle accepte sans réplique le gouvernement fédéral, “ parce qu’il émane de la même autorité ”1,

Si l'on parcourt, depuis la conquête jusqu’à nos jours, la série des documents épiscopaux où ces matières sont traitées, on trouvera, au début surtout, maintes expressions qui témoignent d’un loyalisme extraordinaire, exagéré même, — nous serions tentés de dire: d'un servilisme déconcertant à l’endroit des autorités britanniques. Mais avant de lire et d’apprécier ces pièces, qui revêtent à nos yeux un caractère si respectable, soit à cause de la dignité des fonctions de ceux qui les ont rédigées ou de l'importance des doctrines qui en font l'inspiration principale, il ne faut pas perdre de vue les règles élémentaires de toute étude historique. On doit se représenter l’état d'esprit des personnages que l’on est appelé à juger, se placer dans les conditions où ils ont parlé et agi, enfin, tenir compte des formes de langage usitées à leur époque.

Le clergé de la Nouvelle-France et celui des premières années de la do aination britannique avaient été formés presque exclusivement à l’école de Saint-Sulpice et du Séminaire de Québec; c’est-à-dire dans des traditions d’une parfaite courtoisie, d’un cérémonial un peu rigide, d’un langage encore tout imbu des formules du Grand Siècle et de la monarchie absolue. Ceci pour la forme; — et la forme, cor-me chez tous les gens droits et sincères, répondait assez exactement au fond. [Les traditions de l'Eglise galicane, même celles qui ne frisaient pas

1 ‘“‘Mandements, Lettres Pastorales, Circulaires et autres documents du diocèse de Montréal”, —J. A. PLiNauET, Montréal, 1887; vol. V, p. 240.

l'hérésie, étaient imbues d’un extraordinaire respect de l'’autorité royale; — à tel point qu’en maintes circonstances, et surtout à l’époque où l'Eglise du Canada fut fondée, les évèques et le clergé de France étaient souvent partagés entre le lien apostolique qui les unissait au Pape et le lien politique et social qui les rattachait au Roi. Ces hommes d'ordre et de tradition ne concevaient pas qu'une société chrétienne ou simplement civilisée pût exister en dehors de la monarchie, ni que la personne et la fonction du Roi ne fussent la source et la sanction de toute autorité, le fondement et le pivot de tout l’ordre social.

Lorsqu'il fut bien clairement démontré que le Roi de France ne pouvait plus être le maître de la Nouvelle-France ni le père de ses sujets du Canada, le clergé canadien reporta sur la personne et l'autorité du Roi d'Angleterre la vénération, les hommages et l’obéissance qu'il avait pratiqués avec une si constante loyauté envers le Roi Très Chrétien, Ce ne fut pas servilité, ce fut esprit d'obéissance et d'ordre ; ce fut surtout le sentiment profond du devoir apostolique, l’attachement inébranlable à la mission que la Frovidence lui avait confiée, le dévouement sans bornes qu’il avait voué au peuple vaillant que la France avait abandonné à son sort et qu'elle devait même oublier si longtemps. Comme les chefs civils et militaires de la colonie, les prêtres auraient pu, eux aussi, rentrer en France. Hs restèrent avec nous. Ils sauvèrent les débris de la civilisation française en Amérique. Sur les ruines fumartes de la conquête, ils édifièrent une société nouvelle et lui conservérent les éléments essentiels de sa tradition religieuse et nationale. Le peuple canadien-français, la civilisation française tout entière ne rendra jamais un témoignage assez éclatant .au dévouement, au courage et à la prudence des évêques et des prêtres canadiens qui se sont constitués nos guides et nos gardiens aux jours si difficiles de Ja nouvelle domination.

Révolution américaine et Révolution française Loyalisme des évêques

La révolution américaine et plus encore la Révolution française fortifièrent ce loyalisme de tradition. Les prêtres canadiens, royalistes autant que catholiques, virent dans la Révolution française un crime contre la société et contre l'Eglise, dans l’Empire, la révolution à cheval. Avaient-ils tort? Reportonsnous à l’époque où ils vivaient. Chaque rare courrier apportait le récit vivant, dramatique, d’un nouveau crime, d’une nouvelle spoliation. Ce fut d’abord l’emprisonnement du Roi, puis son exécution bientôt suivie de celle de la reine; puis la Terreur, les massacres et les ravages sans nom, l'abolition du culte, le

schisme, l'invasion des Etats pontificaux. Puis, après le court répit du Consulat et les espérances éphémères du Concordat, vinrent toutes les guerres spoliatrices de l’Empire, la seconde invasion des Etats romains, le lâche emprisonnement du Pape, l'odieuse pression exercée sur le vieux pontife avec la complicité des cardinaux et des évêques courtisans de l'Empereur. Il n'en fallait pas davantage pour faire prendre en horreur la France révolutionnaire et impériale. Nos évêques et nos prêtres se mirent à prier pour le succès des armes de l'Angleterre, avec la même foi, la même ardeur qu'ils avaient mises, jusque après la chute de Québec, à faire des vœux pour le triomphe de la France. (Le seul reproche qu’on serait tenté de leur faire, c’est d’avoir, par leur attitude et leur langage, trop contribué à créer la légende de l'Angleterre libératrice de l'Eglise et protectrice des nations opprimées; et cela, au moment où les autorités britanniques mettaient toutes sortes d’entraves à la réorganisation et au développement de l'Eglise du Canada, et s’efforçaient par tous les moyens possibles de dénationaliser et de protestantiser les Canadiens.

Leur excuse, fort légitime, c’est que, par comparaison avec le couperet de la Terreur et le sabre de NAPOLEON, les procédés anglais, au Canada, étaient vraiment lénitifs.

Mais ce qu’il importe de signaler, c’est qu’en dépit des formules laudatives, ils ne cédèrent jamais rien d’essentiel, ni dans l'ordre religieux ni dans l’ordre national. Leur loyalisme intense donne une force singulière à leur adhésion constante aux principes du nationalisme. Ce n’est pas leur faute si, de nos jours, des théoriciens pervers, des esprits superficiels au ignorants, abusent de leurs professions de'‘loyalisme pour restaurer la légende des bienfaits de l’Angleterre et nous entraîner à des sacrifices de dignité et à des renonciations de droits que les chefs de l’Eglise canadienne ne nous ont jamais commandés ni conseillés depuis la conquête jusqu’à la guerre actuelle.

Retraçons brièvement les jalons de la route où nos évêques nous ont orientés et dirigés pendant un siècle et demi1.

Dès 1764, Mar BRIAND invite son clergé à favoriser l’enrôlement des volontaires appelés à combattre la révolte de Pon- TIAC.

1 Toutes les indications + citations hr suivent sont extraites de trois

ouvrages: ‘“‘Mandements,lettr. circulaires des Evêques de

publiés par Mgr H. Têtu et ; l'abbé C. ©. Gagnon, Québec, 1888; ‘‘Mande-

ments, letires paslorales, circulaires el autres documents publiés dans le diocèse

de —— depuis son érection jusqu'à l'année 1869”, Montréal, 1869; tres pastorales, circulaires et autres documents publiés dans

Le DT de Montréal depuis son ér0hon Montréal, J.-A. Plinguet, 1887.

Le 22 mai 1775, il lance un mandement pour dénoncer la révolution américaine et adjurer les Canadiens de rester fidèles au Roi. Il les presse de répondre à l'appel du gouverneur CaR- LETON; mais il prend soin d'ajouter: “ Z{ ne s'agit pas de porter “ la guerre dans les provinces éloignées. On vous demande “ seulement un coup de main pour repousser l'ennemi et empé- “cher l'invasion dont cette province est menacée. La voix de “ la religion et celle de vos intérêts se trouvent ici réunies et “ nous assurent de votre zèle à défendre nos frontières et nos ‘“ possessions.”

Trois semaines plus tard, il demande à ses prêtres de favoriser la réorganisation des milices. “ C’est un moyen eflicace, dit-il, pour entretenir dans nos paroisses l'ordre et la police parmi vos habitants.”

En 1790, l’Angleterre est menacée d'une nouvelle guerre avec l'Espagne. Elle redoute une attaque possible des Etats- Unis. Le gouverneur ordonne l’appel des milices afin de pourvoir à la défense de la province (self defence). Mon HUBERT, successeur de MGR BriAND, appuie ce mouvement “ par respect “pour le gouvernement et par amour pour le bien public de “ cette province."

Bientôt la Révolution française éclate dans toute son horreur, L’Angleterre déclare la guerre à la France. Le 9 novembre 1793, Mar Huserr rappelle à ses ouailles la conduite qu’elles doivent tenir “ dans le cas d'une entreprise de la part de la puissance française sur cette province.”

Guerres napoléoniennes — Mgr Denaut et Mgr Plessis

L'Europe entre dans le chaos d’où elle n’émergera qu'après vingt-deux ans de révolutions, de guerres, de conquêtes, de ruines amoncelées, suivies de la réfection éphémère des Etats et des sociétés dont l’équilibre et l'existence même se jouent de nouveau, aujourd’hui, sur les champs de bataille où l’Europe coalisée renversa, il y a juste un siècle, :a domination tyrannique de NaAPozEoN et de la France impériale. Durant ces années mouvementées, deux évêques se succèdent sur le siège épiscopal de Québec: Mcr DENAUT et Mer PLessis, dont la grande figure domine toute cette période de l’histoire nationale. Ces deux prélats restent fidèles à la tradition inaugurée par leurs prédécesseurs. Ils multiplient les professions de foi loyalistes; ils appellent les bénédictions du Ciel sur les armes de l’Angleterre; ils ordonnent des actions de grâces et des Te Deums pour célébrer ses victoires; mais pas une fois, au cours de cette longue et sanglante épopée où le prestige de l'Angleterre et de ses alliés s’éclipse si souvent sous les coups foudroyants du

“ Fléau de l'Europe ”, — c'est ainsi que le grand vicaire Des- CHENAUX appelle NAPoLEON, — où l'existence même de l'Angleterre est en péril, pas une seule fois les évêques de Québec ou leurs représentants n'enseignent aux Canadiens qu'ils ont le devoir de porter secours à la mère-patrie, en hommes ou en argent, A plusieurs reprises, au contraire, ils remercient le Ciel de la paix dont le Canada jouit pendant que l'Angleterre se bat,

Après la paix d'Amiens, le 1er août 1802, Mar DENAUT ordonne des actions de grâces publiques. “ Si l'univers entier, “ dit-il, doit éclater en sentiments de reconnaissance envers “Dieu pour le bienfait de la paix, quelles actions de grâces les “Canadiens ne doivent-ils pas lui rendre pour leur en sir ‘fuit goûter les douceurs au sein même de la guerre, lorsque “toutes les nations de la terre s'élevaient les unes contre les “autres et semblaient acharnées à leur destruction!” Ce qu'on appellerait de nos jours la méconnaissance du devoir envers l'Angleterre, Mar DENAUT l'appelle “protection spéciale du Tout-Puissant ”, “ distinction glorieuse ”, “ grâce de prédilection ”,

La guerre reprend bientôt, Le 15 janvier 1804, l’évêque ordonne des prières publiques et des jeûnes; mais il prend soin de signaler que “ la mère-patrie porte seule tout le poids, tous les dangers de la guerre ”; et il n’ajoute rien qui puisse induire ies Canadiens à se croire tenus de partager ces dangers et ce fardeau.

En 1807, il y a eu menace de rupture entre l'Angleterre et les Etats-Unis. Le gouverneur a appelé sous les armes ur :‘inquième des milices. Les Canadiens ont répondu avec empressement. Le 16 septembre, Mer PLEssis ordonne des actions de grâces pour remercier le Ciel des sentiments de loyauté qu’il a inspirés à ses ouailles. 11 les félicite de leur fidélité envers “ un “ Roi qui les a fait jouir des douceurs de la paix au milieu des “horreurs de la guerre qui désole l’Europe et dans laquelle il “se trouve lui-même engagé depuis près de quinze ans.” NH les loue de leur empressement à remplir leurs “ devoirs de sujets dévoués aux intérêts de leur souverain et à la défense de leur pays.” Le lendemain il communique lui-même à ses prêtres un ordre du gouverneur enjoignant à l’adjudant de la milice d'organiser les forces de défense du pays afin de mettre les habitants en état “ de défendre leurs propres familles et leurs propriétés ”.

Le danger est ajourné en Amérique; mais la guerre continue de faire rage en Europe.

Le 9 avril 1812, Mr PLEssis ordonne des prières publiques afin “ d’attirer les bénédictions du Ciel ” sur les armes de l’An-

gleterre, Il rappelle aux Canadiens que, dans “ la guerre meurtrière qui désole l'Europe ”, ils ont été “ préservés jusqu'à ce jour”, ...." Qu'avez-vous à faire aujourd'hui, Nos Très Chers “* Frères, sinon de vous humilier à votre tour, de former les “vœux les plus ardents pour la gloire de l'Empire britannique “en général, de sollicite: en faveur de la partie que vous en “occupez la continuation de la paix et du bonheur qui y ré- “"gne...." Ainsi, aux veux de ce grand évêque, ce que les Canadiens devaient demander au Ciel, c'était de rester en paix pendant que l'Angleterre était en guerret,

Guerre anglo-américaine de 1812—La défense nationale

Mais voici qu'éclate la guerre anglo-américaine, Mon PLESs- SIS est absent, Ses deux grands vicaires, DESCHENAUX à Québec et Roux à Montréal, rappellent aux Canadiens leurs devoirs de fidélité, Ils les engagent à répondre à l'appel du gouverneur et à défendre le Canada ‘“ contre une attaque inattendue; le Ciel pourrait-il abandonner la juste cause de l’homme pacifique qui se borne à défendre ses foyers? ”

Le 6 octobre, Mon PLESS1s, de retour à Québec, écrit à ses prêtres: “ Son Excellence le Gouverneur en Chef [PREvOST] “ désire que je vous fasse connaître sa parfaite satisfaction de “ l'assistance qu’il a reçue de votre part tant dans la levée des “milices que dans le maintien de la subordination qui règne “parmi elles... Le succès a pleinement répondu à vos efforts, “auxquels on peut attribuer cette ardeur qui, chaque jour, se “ développe de plus en plus pour seconder les vues du gouver- “nement et concourir unaiimement et efficacement à la défense “ de la province.”

1 Dès 1798, Mon PLessis avait exprimé le même sentiment, Dans un discours prononcé à l'occasion de la victoire de NELSON à Aboukir, il décrit les horreurs de la Révolution francaise: il exalte l'intervention bienfaisante de l'Angleterre en Europe; puis, il termine par un panégyrique enthousiaste de la domination an laise au Canada. Parmi les motifs de reconnaissance qu'il suggère aux ue il signale la paix dont jouit le Canada, pendant que l'Angleterre est en guerre: ,

“Vous a-t-on, depuis la conquête, assujettis au service militaire, “obligés de laisser dans l’indigence vos femmes et vos enfants, pour aller “ in allaquer ou repousser l'ennemi de l'Etat? Avez-vous contribué le “moins du monde aux frais de la guerre dispendieuse que la Grande-Bretagne “soutient depuis près de six ans? L'Europe presque entière est livrée au ‘“‘fer, au feu, au carnage, les plus sacrés aziles sont violés, les vierges désho- “norées, les mères, les enfants égorgés en plusieurs endroits. Vous en ‘‘apercevez-vous, et ne Peut-on pas dire qu'au plus fort de la guerre vous “jouissez de tous les avantages de la pair? À qui, après Dieu, êtes-v à “’redevables de ces faveurs, mes frères, sinon à la vigilance pateri. : 1} “d’un empire qui, dans la paix comme dans la guerre a, j'ose le dire, vos “intérêts plus à cœur que les siens propres ?’’

La guerre se prolonge; la France s’épuise; les succès de l'Angleterre se multiplient: elle commence à profiter des sacrifices accomplis par ses alliés. Dans l’espace d’un an, MGR Pzessis lance quatre mandements ordonnant des prières publiques pour la paix et des actions de grâces pour les victoires de l'Angleterre en Europe et en Amérique. Pour la première fois, il affirme que le Canada est en guerre, mais en Amérique seulement et contre les seuls Etats-Unis.

Enfin, le 10 mars 1815, il ordonne des actions de grâces pubiiques et le chant du Te Deum dans toutes les églises de la province afin de remercier le Ciel de la pacification générale. Mais comme s’il prévoyait l’étrange abus que l’on ferait, à un siècle de là, de son attitude et de ses paroles, il prend le soin de dire que ‘ par une providence spéciale ”, Dieu a “ bien voulu, aprés “ deux ans et demi de guerre, nous accorder le retour de la paix, “tandis que les nations de l’Europe [y compris l’Angleterre] ‘“ ne l’ont obtenue qu’à la suite de crises violentes et meurtriè- “res, qui les ont agitées pendant plus de vingt années consécu- ‘“tives.” Ainsi, dans l'esprit de MGR PLESsISs comme aux yeux de tous ses contemporains, le Canada est resté en paix durant dix-huit des vingt années que l’Angleterre employa à se battre pour sa liberté, pour son existence même.

Insurrection de 1837 — Guerre de Crimée — Révolte des Cipayes

Une longue période de paix extérieure succède aux guerres napoléoniennes. L’Angleterre et ses représentants en profitent pour nous faire subir plus durement le joug de la conquête et nous marchander pouce par pouce la pleine mesure de nos libertés intérieures. (Les échauffourées de 1837 et 1838 suscitent une nouvelle intervention publique des évêques. Tout naturellement, ils rappellent au peuple ses devoirs de soumission à l’autorité et condamnent un mouvement insurrectionnel voué à l’insuccès. Cette intervention n’apporte assurément aucun appui à la thèse de ceux qui prétendent trouver dans la tradition épiscopale une preuve de l'obligation morale du Canada de participer aux guerres de l’Angleterre,

En 1854, la France et l'Angleterre faisaient campagne ensemble contre la Russie. Comme aujourd’hui, les circonstances auraient singulièrement sollicité l’intervention du Canada, si la doctrine impérialiste eût existé. Pour la première fois depuis l’époque des croisades, les deux patries d’origine du peuple canadien, ennemies acharnées pendant six siècles, étaient unies dans une même cause; leurs soldats se battaient sous k: mêmes drapeaux. Comme aujourd’hui, elles se vantaient de : :mbattre

pour la civilisation contre la barbarie, pour la liberté contre la tyrannie. Il est intéressant de comparer les multiples dénonciations de la “ barbarie russe ” et du danger que la tyrannie moscovite faisait courir à la civilisation, en 1854, aux tirades de l'heure actuelle contre le Kaiser et les “ barbares teutons ”, C'est le même langage, les mêmes expressions enflammées, les mêmes vœux ar£enis puür le triomphe des alliés, la mème foi dans la perpéiiité de leur Îrsternelle alliance1. Les chefs de l'Eglise unisse :! l:ur VOix ai’. représentants de la nation, MGR TURGEON, coaciuteur de Qu bec, ordonne des prières pour la victoire de la trance ct de l’Angleterre et l’écrasement de la Russie schismatique, qui a martyrisé la Pologne et menace dans tout l'Orient les missions catholiques et l'influence du Saint- Siège. — La Russie, “ notre alliée ” d’aujourd’hui, est-elle plus rassurante pour les intérêts catholiques? — Mais les chefs de l'Eglise, pas plus que les hommes d'Etat, ne songent aucunement à faire aux Canadiens un devoir d’aller servir dans les armées des alliés ni d'accorder à l’Angleterre et à la France des secours en hommes et en argent.

En 1857, la révolte des Cipayes ébranle la domination anglaise aux Indes et fait couler des fleuves de sang. MGr Tur- GEON, à Québec, MGR BourG&r, à Montréal, demandent des prières pour la pacification de l'Inde; mais ils ne soufflent pas mot de l'obligation morale des Canadiens de courir au secours de la mère-patrie.

Affaire du “Trent” — Attaques des Féniens

En 1861, l'affaire du Trent menace de déchainer une guerre entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Le ton des évêques change. Mer BAILLARGEON, coadjuteur de Québec, fait appel à ses ouailles. “II s’agit, dit-il, de se mettre en état de défendre et de protéger notre pays et nos institutions”. Il exprime l'assurance “que l'on s’empressera partout d'y répondre [à l’appel des mi- “lices] avec une louable émulation et que l’on organisera dans “ chaque paroisse les corps de braves qui doivent prendre part “à la défense du pays, si le recours aux armes devient néces- ‘“ saire.”

Mar BourGcErT prend la même attitude. Sa circulaire, en date du 25 décembre, contient.les Passages suivants qui en marquent le caractère nettement national: “ En s’armant pour la

‘““weak from the strong.” Les citoyens de Toronto a prenais le ferme es-

“ défense de son gouvernement, on s'arme donc pour la défense “ de sa propriété, et de l'honneur de sa famille et de son pays. “ De plus, on rend à César ce qui appartient à César, comme “ nous le recommande si expressément Notre Seigneur dans l'Evangile: et par conséquent, on accomplit un devoir reli- “ gieux, qui mérite la récompense éternelle. ....0r, voilà que “ notre Gouvernement, après avoir donné à ce pays des institu- “tions si libérales qu'il en a fait vraiment le plus heureux pays “ du monde, lui offre aujourd'hui, pour l'aider à se protéger “ contre l'invasion ennemie dont il est menacé, sa puissante “ épée, c'est-à-dire, son armée, sa flotte, son argent, enfin tout “ ce qui est nécessaire à un peuple qui veut défendre, à tout prix, sa propriété. ....A la vérité, il n'est question, pour le “ moment, que d'un engagement volontaire, C'est, sans doute, “ parce que le gouvernement s'attend qu'il y aura, dans la popu- “lation du pays, une vraie loyauté, et que, parmi les sujets de “ Sa Majesté, il se trouvera assez de braves volontaires pour “ que l'on ne soit pas obligé de faire plus tard des enrôlements “ en vertu d'une doi qui forcerait les jeunes gens à entrer dans “la milice incorporée et tous les autres en état de porter les “ armes à marcher à l'ennemi, par un commandement général. “ .,,..N'est-il pas évident que le gouvernement s’attachera de “ plus en plus à un pays dont les habitants lui montreront un “si grand dévouement? Ne favoriserait-il pas, avec une affec- “tion encore plus paternelle, les institutions déjà si libérales “ qu'ii lui a données? Ne sera-t-il pas par là encouragé à pro- “téger de plus en plus la Religion qui soutient l'homme sur le “ champ de bataille, et lui apprend à sacrifier sa vie pour “ l'amour de Dieu et de sa patrie? Car, un peuple fidèle se fait “ aimer de son gouvernement, comme un bon enfant se fait “ aimer de son père.”

Les dernières attaques des Féniens, en 1870, inspirent aux évèques une intervention analogue.

Le 27 mai, MGR BAILLARGEON, devenu en 1867 archevèque en titre, écrit à ses prêtres: “ Vous voudrez bien rappeler à “ vos jeunes gens la bravoure déployée par leurs aïeux, à toutes “es époques de notre histoire, quand il s'est agi de la défense “ de nos foyers domestiques; et ils ne manqueront pas de saisir “ cette occasion pour prouver que le noble sang qui coule dans “Jeurs veines n’a pas dégénéré.”

Mar BourGer fait le même appel aux curés de son diocèse. “ Les troupes de Sa Majesté ”, écrit-il, le 28 mai 1870, “ même “ Son Altesse Royale, le Prince Arthurt, ainsi qu'un certain

1 Aujourd'hui gouverneur-général du Canada.

“nombre de volontaires sont là pour les comba. +, Mais com- “me le nombre des Féniens parait devoir augmenter, il est im- “portant que tous les Canadiens, sans distinction de races, se “montrent prèts à défendre leur pays. C'est un devoir de “conscience.”

Les évêques et la Confédération

Quel accueil les évêques ont-ils fait à la Confédération? Plusieurs d'entre eux n'étaient pas sans appréhension à l'endroit du projet d'association de toutes les provinces anglaises avec la province de Québec. Mais une fois l'arrangement conclu et la constitution votée, ils en recommandèrent publiquement l'acceptation et le respect,

Dans un mandement en date du 12 juin 1867, Mür BaILLAR- GEON, administrateur et futur archevêque de Québec, écrit : “Cet ordre de choses ayant été établi par l'autorité compétente, “à la demande même de nos représentants dans la Législa- “ture canadienne, il ne nous reste plus qu'à nous y soumettre “de bon coeur; c'est même pour nous tous un devoir de cons- “cience,... Avant que la Confédération eût été décrétée par “le parlement impérial, et lorsqu'elle n'était seulement qu'à “l'état de projet, il'était sans doute permis de la discuter et “même d'employer tous les moyens permis pour l'empêcher de “devenir loi... Mais aujourd'hui la discussion n’est plus pos- “sible, la loi est promulguée; l'œuvre de l'autorité doit être “respectée; refuser de s’y soumettre, ce serait renverser l'ordre “’élabli de Dieu et résister à sa volonté; ce serait marcher à “l'anarchie, à la trahison, à la révolte et à tous les maux qui en “sont la suite ”1,

MGR BAILLARGEON ajoute: “Ce qui doit nous rassurer, c'est “que la nouvelle forme de Bouvernement qui vient de nous être “donnée a été préparée avec soin par des hommes bien connus, “eux aussi, par leur patriotisme aussi bien que par les services “qu'ils ont rendus à leur commune patrie,”

Mar Bouncer est plus circonspect dans l'expression de ses conseils. Mais le fond est le même, Dans son mandement du 25 juillet 1867, d'où j'ai extrait le passage qui résume la tradition des chefs religieux du Canada et les principes de l'Eglise sur l’aceptation du pouvoir établi, le saint pontife écrit:

“ Un de ces vrais principes pour tous les catholiques sin- “ cères est donc que tous les sujets sont obligés en conscience

1 Ce passage se recommande à la méditation des théologiens impérialistes qui ont accusé les nationalistes de méconnaître les exigences de l'autorité en s'attachant trop étroitement à la constitution ;—à moins qu'ils ne prétendent que la constitution n'oblige pas les gouvernants au même degré que les gouvernés? Ils en sont bien capables.

“ de se soumettre à tout gouvernement légitimement établi; et “ que ce serait un excès condamnable de travailler à ie renver- “ ser par la violence ou autres mauvais moyens ”1.

Comme récompense de la soumission à l’autorité des lois nouvelles, voici ce que Mer BourGEr faisait entrevoir aux Canadiens: ‘“ Le Seigneur promet à tout peuple qui garde ses com- “ mandements l’abondance de toutes sortes de biens, et surtout “ la paix qui protège ses frontières, pour en éloigner les enne- “ mis et le faire reposer tranquillement au sein d’un pays fer- “tile qui coule le lait et le miel.”

MGr CHARLES LAROCQUE, évêque de Saint-Hyacinthe, publia, :

à la naissance de la Confédération, une lettre pastorale où se manifestent toute la fougue d’un caractère ardent et les aperçus variés d’un esprit original. Comme ses vénérables collègues, il expose la doctrine de l'Eglise sur le respect dû à l’autorité et la

1 J'ai peine à croire que le saint évêque n’eût pas classé dans la catégorie des ‘‘mauvais moyens”, la ruse, la duperie, la falsification de l’histoire et la manipulation fantaisiste de la théologie et du droit naturel.

Il est pas sans intérêt de 3 sq qu’à l’occasion de la première < :sinte portée au pacte fédéral par la suppression des écoles catholiques du Nouveau-Brunswick, Mer BourGer se fit présenter une analyse juridique de la constitution et la transmit a ses prêtres avec son entière approbation. De cette pièce, je détache le passage suivant : “On sait que le “gouverneur, qui représente la Couronne, règne mais ne gouverne pas “et que les ministres seuls sont responsables des actes publics de la Cou- “ronne, dont ils doivent cesser d’être ministres du moment que leurs “avis cesseront d’être acceptés”’—soit par le gouverneur, soit par le parlement. Dans les deux cas, le gouverneur, comme le roi, n’a d’autre ressource que d'appeler un autre groupe d’aviseurs, un nouveau cabinet, qui possède la confiance de la chambre ou obtient une majorité parlementaire par une élection générale. En aucun cas, le roi ou le gouverneur n’ont ni le droit ni le pouvoir de gouverner à l'encontre de la volonté expresse de la majorité parlementaire ou populaire. On peut trouver cette théorie de gouvernement absurde ou subversive de l'autorité. En tout cas, c’est la constitution britannique, au Canada comme en Angleterre. Et le gouverneur, comme le roi, est tenu, par son serment d'office, de la maintenir et de la respecter.

Cette doctrine, acceptée par Mar BouRGET et par tous les évêques de 1867, est la seule qui s’enseigne dans tout l’Empire britannique, depuis cinquante ans au moins. C’est l’exacte contre-partie de la théorie abracadabrante élucubrée, l’an dernier, dans la Croix (de Paris), sous le poétique—et prudent— pseudonyme de “Jean des Neiges”, et reproduite avec complaisance dans l'Action Sociale (de Québec). Le neigeux consulteur de la nouvelle école théologico-tory-impérialiste de Er a affirmait sans rire qu’en Canada, au contraire du Royaume-Uni, le roi gouverne sans régner et que, par l'entremise de son représentant, il a le roit d'appeler les Canadiens sous les armes, dans n'importe quelle partie du monde indépendamment de la constitution, de la loi sur la Milice et de la volonté du parlement canadien. =

C’est avec ces histoires de l’autre monde que l’on fortifie à l'étranger l'opinion que la province de Québec croupit dans l'ignorance.

soumission au gouvernement établi, Comme Mr BAILLARGEON, il se porte garant du patriotisme éclairé des hommes d’Etat qui ont préparé la Confédération. Il salue dans le nouveau régime un accroissement des libertés coloniales. 11 prévoit même avec satisfaction le jour de l'indépendance absolue: “ Nous vous le “disons sans hésiter, l'union de ces provinces, dans laquelle il “est généralement admis que les autres provinces britanniques ‘“entreront bientôt, est un fait d'une portée immense, puis- “qu'il est évident qu'il nous achemine à prendre tôt ou tard “ notre rang parmi les nations de la terre, et, sous ce rapport, “un fait sans pareil dans les annales de notre histoire ”1,

- Moins rigide que Mer BAILLARGEON, il n'hésite pas à conseiller l’adoption de “ moyens légaux et constitutionnels ” pour faire donner à la nouvelle constitution toutes ses garanties, toutes ses promesses de liberté, “ Car, dit-il, les temps ne sont plus “où un gouvernement pourrait tenter d’étouffer sous la pres- “sion de quelques lois injustes ou tyranniques la liberté ou la “voix du sujet britannique 2,

Le mandement de Mr LANGEVIN, évêque de Rimouski, porte la date du 13 juin 1867. Il est à peu près dans la note de Mer BAILLARGEON, avec une nuance de la pensée de Mcr Laroc- QUE sur l’annexion, Il revêt une importance particulière du fait que son vénérable auteur était le frère de l’un des rédacteurs de la constitution, stR HECTOR LANGEvIN.

“Un événement de la plus haute gravité et susceptible des “conséquences les plus importantes pour ce pays va s’accom- “plir dans quelques jours, Nos Chers Frères. En vertu d’une “proclamation de Notre Très Gracieuse Souveraine, un Acte “récent du Parlement Impérial unissant en une seule Puissance “ les provinces du Canada, de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau- “Brunswick, prendra effet le 1er jour de juillet prochain,

“Vous le comprenez, Nos bien-aimés Frères, c’est 1à toute ‘“ une révolution accomplie paisiblement et d’une manière réflé- “chie; c’est là un changement de Constitution qui fait entrer “ces colonies de la Grande-Bretagne dans une voie nouvelle,

1 Ce mandement est du 18 juin 1867.— “Mandements, Lettres = torales et Circulaires des évêques de Saint-Hyacinthe”, publiés par l'abbé A. X BERN ARD— Montréal, Beauchemin et fils, 1889. (Vol. II, page 420).

2 Par bonheur pour Mar LarocqQue, l’école théologico-impérialiste n'était pas née. Il eut passé un mauvais quart d’heure sous la férule de ces farouches tenants du bon plaisir royal et de l'autorité absolue.

qui ouvre devant elles un avenir bien vaste, qui étend prodigieusement leur horizon jusqu'alors si borné.

“La Constitution qui fonde ainsi au Nord des Etats-Unis un grand et riche empire, a été, Nous le croyons sincèrement, amenée providentiellement par une suite de circonstances tout à fait exceptionnelles. Les rouages de la machine gouveinementale ne pouvaient plus fonctionner; mille rivalités de races, de croyances religieuses, d'intérêts politiques ou sectionnels, nous. menaçaient d’une anarchie complète: lors- ‘“ que plusieurs de nos hommes d’Etat les plus éminents ont “ formé le projet, pour mettre fin à ces difficultés interminables “et toujours renaissantes, d'agrandir leur sphère d'action, et “ d'unir en un puissant Etat des Provinces qui, dans leur isole- ‘“ ment, n'avaient que bien peu de moyens de développer leurs “ ressources. C’est un projet, fruit de mûres délibérations, qui “ a été soumis à l’approbation des Parlements Provineiaux et*à ‘“ celle du Parlement Impérial, et qui est devenu, dans toutes ses “ dispositions essentielles, la loi du pays.

“ Vous la respecterez donc, Nos Chers Frères, celte nouvelle “ Constitution qui vous est donnée, comme l'expression de la “ volonté suprême du Législateur, de l'Autorité légitime, et par “ conséquent de celle de Dieu même......”

“ Dans les élections prochaines, vous considèrerez comme “une obligation de conscience de choisir avec soin ceux qui “ doivent vous représenter, soit dans la Chambre des Commu- “ nes, soit dans le Parlement local. De ce choix fait avec dis- “ cernement, sans passions mesquines, sans préférence pure- “ ment personnelle, avec l’unique désir du bien public, avec un “ véritable patriotisme en un mot, dépend beaucoup le salut de “ notre pays, aussi bien que la conservation de tout ce qui nous “est cher comme nation, notre Religion, notre Langue, nos . “Institutions. |

“ Vous allez donc choisir, Nos Chers Frères, des Représen- “tants capables de soutenir vos intérêts et de vous faire hon- “ neur par leurs principes honnêtes, par leur éducation, par “ leur expérience des affaires publiques. Ils devront vous pro- “ mettre de travailler franchement et cordialement à faire fonc- “tionner le nouvel ordre de choses, et à seconder à cet effet “ ceux qui vont être appelés à l’inaugurer. Vous vous défierez, “s’il s’en rencontrait parmi vous, de ces esprits mécontents qui “ rêvent pour le Canada le bonheur et la prospérité dans l’an- “ nexion à un pays voisin. S'ils réussissaien. dans leurs sinis- “tres projets, ce qu’à Dieu ne plaise, ce serait, à moins d’un mi- “ racle de la Providence, !a ruine de notre peuple, la perte de

“nos mœurs, de nos coutumes, de notre langue, l’anéantissement “ de notre nationalité, Vous exigerez donc des Candidats une “déclaration explicite et formelle de principes, l'engagement “ posilif de soutenir la nouvelle Constitution "1.

Mgr Cooke, Mgr Lafièche et l'Indépendance du Canada

Mais la plus intéresante peut-être de ces expressions d'opinion épiscopales, c'est celle de MGR Cooke, évèque des Trois- Rivières. On peut y lire, je pense, le soufile et l'inspiration de son illu tre successeur, MGR LAFLECHE, alors évêque d’Anthédon et coadjuteur de Mr Cooke.

Fait remarquable, de tout l’épiscopat de la province, l’évéque des Trois-Rivières avait parlé le premier. Sa lettre pastorale, en date du 8 juin 1867, précède de quatre jours le mandement de MGR BAïLLARGEON. Elle couvre tout le terrain: principes de l'Eglise en matière de gouvernement; résumé des luttes politiques; avantages et dangers de la nouvelle constitution; nécessité de l’accepter. Le ton général est analogue à celui de MGr LAROCQUE, “ui s'en est vraisemblablement inspiré. Mais le nationalisme est encore plus accentué et plus hardi.

“Nous voici arrivés en présence de d’un des événements “ qui font époque dans les annales d’une nation. La proclama- “tion impériale publiée ces jours derniers dans la Gazette Ofji- “cieile du Canada, et reproduite par tous les journaux du pays “est un de ces actes solennels qui réclament la plus sérieuse “attention de tout un peuple, le concours de toutes des volontés “vers un même but, pour assurer la paix, la prospérité et le “bonheur de la patrie commune. Cette proclamation vient nous “annoncer la fin prochaine du régime politique sous lequel “nous avons vécu depuis plus d’un quart de siècle, et le com- “mencement d'un nouvel ordre de choses que des obstacles “ jugés insurmontables ont rendu ‘écessaire. Il s’agit d’asseoir ‘“ notre édifice politique et social sur une base plus large, afin “ de donner à cet édifice plus de force et solidité pour résis- “ter aux épreuves que la Divine Providence lui donnera sans “ doute à traverser; il s’agit de donner à ce nouvel édifice des “ dimensions et des dispositions qui permettent d'accorder une “légitime satisfaction aux intérêts nombreux et variés des dif- “ férentes nationalités que la même Providence a groupées les “unes à côté des autres sur ce sol, parceque ces intérêts en se “ développant se sont trouvés à l’étroit et sont entrés en lutte “sous le régime actuel.

1 “Mandements, Lettres Pastorales, Circulaires de MGR JEAN LANGE- IN”—Rimouski, Imprimerie de A.-G. Dion, 1868.

L’évèque compare la situation du pays, ébranlé par une grave crise politique, à celle d’un malade dont l’état exige l’action d’un remède énergique:

“Cette comparaison, N. T. C. F., tirée d’un ordre de chose “ qui vous est tout à fait familier, vous fera comprendre plus “ facilement combien a été judicieuse et prudente la conduite “ du peuple canadien parlant et agissant par la majorité de ses ‘“ représentants dans l’Assemblée Législative, par la majorité de “ ses sages et de ses vieillards au Conseil Législatif, et enfin par “la majorité de ses hommes d’Etat au Conseil Exécutifi. C’est “ cette réunion Vl’hommes, l'élite de la nation, qui a formé le ‘“ conseil des medecins qui ont constaté la gravité du mal qui ‘“ paralysait depuis quelques années la marche de la législation, “et ont décidé que le remède le plus praticable était d’en venir “à un’ changement de constitution.”

Mar CooKkE fait ensuite en raccourci l’histoire des disputes engendrées par l’Acte d'Union et de la lutte entre les “ intérêts matériels” du Haut-Canada et les “ intérêts moraux” du Bas- Canada. — Quelle admirable synthèse de tout le conflit des races latines et saxonnes! — Il rappelle les efforts stériles des hommes d'Etat et des partis pour remédier à cette situation dangereuse. Et il poursuit:

‘“ Ce fut dans ces circonstances que surgit le projet de Con- “ fédération de toutes les Provinces de l’Amérique Britannique ‘ ‘“— élaboré à Québec par les hommes d’Etat les plus éminents ‘“ de chacune de ces provinces.

‘“ Vous n’ignorez pas, N. T. C. F., quelle fut la vivacité des ‘“ débats sur ce projet dans la Chamibre d'Assemblée. La grande ‘“ majorité des députés le regardaient comme la seule planche de “ salut que la Providence offrait à notre nationalité, tandis que “Ja minorité le repoussait de toutes ses forces, sans avoir tou- “ tefois de plan bien arrêté à mettre à la place, pour arracher le “ pays de l’impasse où il se trouvait, Tin certain nombre des “ membres de cette minorité laissait entrevoir assez clairement,

1 Mcr CookE—ne faut-il pas dire MGR LAFLÈCHE ?—avait évidemment oûté au poison vénéneux de la ‘“‘souveraineté populaire”—contenue dans es justes bornes que nous réclamons nous-mêmes, ‘‘dangereux”’ nationa-

listes d’aujourd’hui. Ce passage reconnaît implicitement le droit du

peuple d’être consulté avant que l'on ne modifie son sort et qu'on lui impose des obligations extraordinaires; il établit, plus nettement encore que les paroles de Mar BAILLARGEON, qu’en fait les représentants du peuple canadien avaient seuls qualité pour décider en premier ressort des modifications constitutionnelles. L'action des autorités impériales n'arrive que plus tard, comme sanction suprême.

Qui eût jamais soupçonné M6Gr LAFLÈCHE de penchants secrets vers le

“libéralisme” que pourchassent aujourd’hui les “intégristes”, rappelés en

vain à l’ordre et au bon sens par Sa Sainteté BENoIT x v ?

“ que l'annexion du Canada aux Etats-Unis était bien la condi- “tion indispensable au salut de notre nation, Quelques-uns “auraient préféré laisser les choses comme elles étaient, ou “amener tout au plus quelques modifications à la constitution “ qui n'auraient fait que reculer pour quelque temps la crise en “l’aggravant. Pour tout homme tant soit peu observateur, il “était évident qu’à jeu près tous reconnaissaient la nécessité “ d’un changement de constitution, et que la lutte véritable était “entre la confédération et l'annexion, c’est-à-dire, qu'il s'agis- “sait de décider si le Canada allait se préparer à devenir un “grand Etat prospère et libr , en marchant courageusement “vers l’accomplissement des destinées que la Providence sem- “ble lui réserver; ou bien si renonçant à la vie de peuple libre “et maître chez lui, il allait pour toujours enchaîner son avenir “au sort d’une république qui n’a encore vécu qu’à peu près “ l’âge d’un homme, et qui a déjà traversé plusieurs guerres et ‘“ notamment la ‘dernière, la plus épouvantable des guerres civi- “les dont les annales des nations fassent mention; guerre ci- “ vile qui lui a dévoré plus d’un million de ses enfants, et creusé “un abime où se sont englouties pour des années ses richesses “et sa prospérité.”

Ainsi, aux yeux de Mer Cooke et de Mar ILAFLECHE, le principal argument en faveur de la Confédération, de préférence à l'annexion aux Etats-Unis, c’est que sous le nouveau régime, le Canada va devenir un “ Etat prospère et libre ”, que les Canadiens vont rester un “ peuple libre et maître chez lui ”, et qu’ils vont éviter les guerres où les Etats-Unis sont exposés à se voir entraîner.

Comme les autres évêques, Mcr CooKkE affirme que la constitution “ a été discutée assez longuement, examinée assez scru- “puleusement par les hommes les plus dévoués et les plus éclai- “rés de toutes les provinces ”, pour enlever toute crainte grave aux Canadiens-français. Et il ajoute :

“Aujourd’hui que ce projet a reçu la sanction du gouver- “nement impérial, et qu’il est devenu {a loi fondamentale du “pays, Nous devons vous rappeler que notre devoir comme ca- “tholiques, est de mettre un terme à toute discussion sur ce “sujet; si nous avons eu une parfaite liberté d'opinion, dans “les limites du juste et de l’honnèêteté, tant que la Confédération “ n’a été qu’à l’état de projet, si nous avons pu en toute sûreté “ de conscience être pour ou contre, la combattre avec chaleur, “ou la défendre avec conviction, suivant que nous l’avons cru “utile ou dangereuse, il n’en est plus ainsi depuis qu'elle est

‘“* passée à l'élat de loit, Elle est devenue aujourd'hui une chose ** jugée et obligatoire; et c'est le temps de vous rappeler ce “grand principe du Catholicisme: ‘“ Omnis anima potestatibus *“* sublimioribus subdita sit: non est enim potestas nisi à Deo: “ quæ autem sunt a Deo ordinatæ sunt.” ‘ Que tout le monde ** soit soumis aux puissances supérieures: car il n’y a point de ** puissance qui ne vienne de Dieu, et c'est lui qui a établi toutes ** celles qui sont sur la terre.” Rom, XIII, v. 1. Quelles qu’aient “été nos opinions antérieures, le bien de notre pays et les en- ** seignements de notre religion nous font un égal devoir de l’ac- * cepter et de nous y soumettre, Vous devez en conscience, “#N.T.C. F., et comme Catholiques, et comme amis sincères de “ l'ordre, de l'union et de la paix, vous devez favoriser dans la “ mesure de vos forces, et par le concours de votre bonne vo- “ lonté, le bon fonctionnement de la constitution qui va bientôt “étre inaugurée,

‘“ Si les élections se font dans cet esprit de paix et de con- “* ciliation, ayons confiance, N. T; C. F.; la Confédération qui “se présente sous des auspices bien plus favorables que ceux “sous lesquels a été inaugurée la constitution actuellement ex- “ pirante, ne pourra manquer de continuer et d'accélérer l'heu- “reuse impulsion donnée au développement de toutes les res- “ sources du pays: tou‘ en nous donnant en même temps plus “ de facilité et de garaniie: pour la protection de nos institu- “tions religieuses et scientifiques qu'elle abandonne presque “exclusivement à nos propres soins ”2.

Qui sont les révolutionnaires ?

N'avais-je pas raison de dire, au banquet du sixième anniversaire du Devoir, que les évèques de la province de Québec “se sont pour ainsi dire portés cautions des garanties de liberté et d'autonomie que la constitution nous offre 3?

N'ai-je pas raison d’ajouter que nos chefs religieux nous ont fait entrevoir, dans la constitution fédérale, un régime de paix,

1 Ce passage est en italiques dans le texte. Tous les autres passages que j'ai fait imprimer en italiques sont en caractères ordinaires, sauf les citations latines. Cette observation s'applique à tous les autres mandements’cités.

2 Ces citations sont empruntées à une compilation des Mandements, etc., de MGR CookE, faite par M.le grand vicaire DESILETS et conservée dans les archives de la maison des RR. PP. Oblats de Marie Immaculée, au Cap de la Madeleine.

3 Discours reproduit en brochure sous le titre “Le Devoir et la Gucrre” — Montréal, 1916. :

une mesure plus grande d'autonomie, quelques-uns l'espoir de l'indépendance, tous une garantie additionnelle de la “ distinction glorieuse ” dont MGn DENAUT rendait grâces au Ciel, dès 1802: le droit du Canada de rester en paix quand l'Angleterre est en guerre?

Qu'auraient pensé les évèques de 1867, si on leur eût dit qu'en moins d'un demi-siècle, on invoquerait ‘a “ tradition épiscopale ” pour faire accepter aux Canadiens une révolution qui subordonne leur autonomie militaire à l’autorité du gouvernement britannique, les rend solidaires de toutes les guerres de l'Angleterre et les menace de la banqueroute pour :‘ sauver l’'Empire”? Est-ce là la “ glorieuse destinée ” que MGR BAILLARGEON, Mar BourGEr, MGR LAROCQUE, Mon LANGEvIN, MGR Cooke, MGR LAFLECHE enjoignaient à leurs ovailles d'accepter “en conscience”? Est-ce là le régime de ‘liberté ”, de “paix”, de “ prospérité”, de “bonheur ”, qu'ils entrevoyaient pour la “commune patrie ” de tous les Canadiens?

Il est permis d'en douter puisque, dans l’ordre des obligations militaires, la Constitution dont nos évêques se sont portés garants n’était que la sanction d’un traité conclu entre les “ autorités légitimes ” du Canada et celles de la Grande-Bretagne; et que ce traité, négocié par les “ hommes bien connus” dont MGR BAILLARGEON cautionnait le ‘“ patriotisme ”, limite le devoir du Canada à la défense de son territoire et laisse à l’Angleterre tout le fardeau de la défense de l’Empire, l'entière responsabilité des guerres qu’elle fait à son compte ou qu’elle subit en raison de ses alliances étrangères.

Sur tous ces points, nous avons le témoignage positif, jamais contredit, des deux principaux négociateurs du traité, Mac- DONALD €t CARTIER; nous avons les aflirmations non moins absolues, formulées, vingt-deux ans plus tard par un autre des Pères de la Confédération, CAMPBELL, en présence des autorités impériales et des représentants des autres “ nations-sœurs ”1,

C'est cela, la constitution; c’est cela, la tradition; c'est cela, le devoir national: c’est cela, l'obligation morale, telle que tous les chefs de ia nation canadienne, chefs d’Etat et chefs d'Eglise, l'ont comprise, enseignée et pratiquée pendant un siècle et demi,

La participation du Canada à la guerre actuelle, comme colonie britannique, constitue donc une révolution, une révolution profonde, radicale, dans la charte nationale du Canada, dans

1 Tous ces témoignages et les multiples preuves de la nature exacte du traité sont consignés dans l'ouvrage déià mentionné: “Que devonsnous à l’ Angleterre?” E

sa situation rnterne et externe, dans ses relations avec l'Angleterre et les autres pays d'Empire, dans ses rapports avec Îles nations étrangères.

Tous ceux qui ont encouragé cette participation, à quelque parti, à quelque catégorie sociale qu'ils appartiennent, à quelque titre qu'ils aient parlé ou agi, ont fait œuvre de révolutionnaires. Ceux qui ont cherché à entraver le mouvement, qui ont en vain réclamé qu'on donnât à l'intervention du Canada un caractère exclusivement national, ont. fait œuvre de conservation. Je pourrais même dire, avec Mon BAILLARGEON, qu'ils ont défendu “ l'ordre établi de Dieu” contre * l'anarchie ” et la “ trahison ”!,

Ses origines, son.succès, sa fin, sa justification — Solidarité impériale — ‘‘ Bienfaits de l'Angleterre!

Evolution de la politique coloniale de l'Angleterre

La révolution américaine amena une double évolution dans la politique coloniale de l'Angleterre. Le parlement britannique renonça définitivement à sa prétention de taxer les colonies et il assuma l'entière responsabilité de leur protection, D'autre part, il se montra beaucoup moins disposé à leur octroyer l’autonomie politique, Mais l'Angleterre ne put longtemps maintenir cette attitude, Elle dut bientôt reconnaitre le droit des colonies à leur pleine autonomie, Elle réussit, il est vrai, — nous l’avons vu, — à faire accepter aux pays autonomes de l'Empire une partie du fardeau de leur propre défense. C'était juste: le privilège du self-government comporte l’obligation de la self-defence. D'autre part, le Royaume-Uni, en s’enrageant à protéger les colonies contre toute attaque extérieure, n'en gardait pas moins la charge principale de la défense de l’Empire,

C’est vers la même époque que la Grande-Bretagne accomplit sa révolution économique et adopta la politique du free trade. Cette mesure indigna les marchands des colonies, qui se voyaient privés de toute faveur sur le marché anglais. Elle détermina même, au Canada, un mouvement en faveur de l’annexion aux Etats-Unis, Quoi que l'on pense du mérite intrinsèque et des résultats du nouveau système, il avait l'immense avantage de libérer les colonies de toute entrave économique.

1 Conférence du 9 mars 1916.

? Sir GEORGE CoRNEwALL LEwIs, dans son ouvrage “Government of Dependencies’”’, publié au milieu du dernier siècle, signalait cette nouvelle orientation de la politique impériale: “Since the else ef the American War, ‘‘it has not been the policy of England to vest any portion of the legislative “power of the subordinate government. of a dependency in a body elected by “the inhabilants. The only partial exceplion is in the Canadian provinces.”

Ainsi, de 1850 à 1870, les colonies autonomes étaient devenues, dans tous les ordres d'action politique et militaire, sauf celui des relations internationales, de véritables Etats indépendants, aussi libres, dans leur sphère respective, que le Royaume- Uni.

Cette évolution semblait avoir porté le coup fatal à toutes les velléités d’impérialisme, Du jour où les Anglais eurent constaté qu'ils ne pouvaient plus exploiter les colonies à leur profit, ils cessèrent de s’y intéresser, ‘

DiSRAELt exprimait crûment la pensée de ses contemporains lorsqu'il disait que les colonies étaient ‘une meule au cou ” de l'Angleterre.

A l’époque où CARTIER, MACDONALD et leurs contemporains faisaient reconnaitre la pleine autonomie du Canada, son droit de contracter des alliances étrangères, l’autorité souveraine de son parlement sur toutes les forces de guerre de la colonie, et qu'ils concluaient avec l'Angleterre le traité dont j'ai rappelé la teneur et marqué la portée, le sentiment presque unanime du peuple anglais était de se débarrasser des colonies.

Les hommes d’Etat faisaient néanmoins une exception pour le Canada. Tandis qu'ils ne demandaient pas mieux que de laisser partir les colonies australasiennes, inutiles, croyaientils, à l'Angleterre, ils se mirent à flatter le Canada et s’appliquèrent à l’attacher à la mère-patrie. A quels motifs obéissaient-ils? Ïls avaient constaté que le Canada, par sa situation géographique, était fort utile à l'Angleterre pour traiter avec !es Etats- Unis. Chaque fois qu’il avait fallu apaiser la colère des Américains ou assouvir leur cupidité, les gouvernants de l’Empire leur avaient jeté une forte livre de chair, taillée dans les flancs de la nation canadienne. C’est ainsi que le Canada fut successivement amputé des immenses territoires du Maine, de l'Ohio, du Mississipi supérieur et de l'Orégon; que ses pêcheries et la navigation du Saint-Laurent furent livrées au libre accès des Américains. :

Un humoriste américain écrivait, l'an dernier: “ L'Angleterre se battra tant qu'il restera un Français vivant.” Les gouvernants britanniques du dernier siècle semblent s'être dit : “ Nous conserverons le bon vouloir des Ftats-Unis tant qu’il restera un morceau du patrimoine canadier à leur donner.” Parfois mème, ils offrirent à leurs “ chers cousins ” d'Amérique plus qu’ils ne réclamaienti,

1 Si l'on croit que j'exagère qu’on relise l'ouvrage de M. Tnouas Hopains: ‘British and American Diplomacy affecting Canada’’,—Toronto,

D'autre part, l'empressement des Canadiens à prendre les armes pour défendre le drapeau anglais, quand les concessions de l'Angleterre n'avaient pas sufli à tenir les Américains en repos, avait prouvé aux autorités britanniques que le Canada constituait, en cas de guerre avec les Etats-Unis, un tampon qui n'était pas à dédaigner1.

C’est donc pour son propre avantage que l'Angleterre a consenti au traité de 1865, qui limite les obligations du Canada à la défense de son territoire; c'est pour sanctionner et fortifier ce traité que le parlement impérial a voté avec tant d'empressement la constitution qui assure à la colonie sa pleins autonomie,

Naissance du nouvel impérialisme—Guerre du Soudan— Guerre sud-africaine

DISRAELT aurait voulu davantage. “Le self-government ”, déclarait-il en 1872, “ n'aurait dû être concédé aux colonies que “comme corollaire d'une vaste politique de consolidation im- “périale. Il aurait dà être accompagné d’un tarif douanier “impérial, de garanties assurant au peuple d'Angleterre la “ jouissance des terres non concédées [aux colonies] et confites “ à la garde du souverain, et d’un code de lois militaires défi- “ nissant exactement les moyens d'action et les pouvoirs (res- “ ponsibilities) applicables à la défense des colonies, et aussi “ ceux qui auraient permis à ce pays [le Royaume-Uni] de de- “ mander au besoin l’aide des colonies. De plus, cette conces- “sion aurait dû être accompagnée de la création à Londres “ d’un conseil représentatif, qui aurait tenu les colonies en rela- “tions constantes avec le 8ouvernement de la métropole ”2,

C’est tout le programme précurseur de la révolution impérialjste. DisraëLr le présentait comme une occasion perdue. D’autres se demandérent s'il ne serait pas possible d'y ramener les colonies en leur persuadant qu'elles y trouveraient des avantages égaux à ceux de l'Angleterre.

Les ouvrages de siR CHARLES DiikE, “ Greater Britain ” et “Problems of Greater Britain ”, ouvrirent des horizons nouveaux à la lente imagination des Anglais. Une école se fonda

1 M. HoLLAND a signalé cet aspect de la politique impériale: “The “Home Government, awakened by the Alabama affair to the possibility of “war with the United States, and im pressed with the importance of the presence ‘on the frontier of a strong and consolidated people, capable of sharing eff- “ciently in their own defence, had encouraged the proposals for federation and “‘welcomed their acceptance.”" (Mav's “Constitutional History of Engiand ?, édition de 1912—vol. III, page 298.)

2 Discours au Crystal Palace, 24 juin 1872,

pour faire connaître aux habitants du Royaume les conditions nouvelles de l’Empire et leur laisser entrevoir les avantages qu’ils pourraient retirer d’une association plus intime avec les autres peuples britanniques. Des missionnaires furent envoyés aux colonies. Là, naturellement, on montrait l’autre aspect de la médaille: les garanties de progrès et de sécurité qu'offrait aux “ nations d’outremer ” une alliance plus étroite avec la mère-patriei, ;

Dans l’ordre militaire, la guerre du Soudan révéla les premiers effets de cette propagande. L'une des colonies australiennes, la Nouvelle-Galles, prit l’initiative d’une intervention officielle et expédia à ses frais un corps de troupes coloniales. Le Canada, sous la ferme direction de SIR JOHN MACDONALD, refusa de s’associer à cette première tentative d’exécution du programme impérialiste.

Naturellement, les impérialistes anglais ne laissèrent pas perdre cette précieuse semence. Le jubilé de la reine, en 1897, donna à CHAMBERLAIN l'occasion d’inaugurer son système de pression, de chantage savant, d’habile séduction des politiciens coloniaux. Il leur fit le catéchisme impérial et les couvrit de médailles, d'honneurs et de flatteries.

Deux ans plus tard, il provoquait la guerre contre le Transvaal et l’Orange, et réussissait à faire partager par toutes les “ nations sœurs ” la responsabilité de cette abominable spoliation. A cette première expression de “ solidarité impériale ”, il ne manqua aucun des traits d’immoralité qui caractérisent l’impérialisme de tous les peuples, anciens et modernes: mépris des traités, violation de la parole donnée, mensonges systématiques, falsification des faits et des textes officiels, triomphe de la force brutale sur le droit. Le Bismarck anglais n'avait rien à envier à son modèle, é

La guerre fut suivie d’une apparente réaction. Mais CHAM- BERLAIN et les pontifes de la nouvelle école impérialiste avaient résolu de ne rien perdre du terrain gagné. Fidèles à la séculaire tactique anglaise, ils ne brusquèrent pas les hommes et les événements. Ils donnèrent même quelque répit aux coloniaux; puis ils les entrainèrent peu à peu dans une série de démarches, d'initiatives, de compromissions, qui fortifiaient la trame impérialiste sans la dévoiler tout entière. Ils remettaient à l’avenir le soin de trouver les‘formules constitutionnelles qui consacreraient les faits accomplis.

i Sur Finvuguration et les suites d: ec mouvement, on trouver: de plus amples détails dans “Que devons-nous à l'Angleterre?"

La Conférence Impériale

Les conférences coloniales, inaugurées en 1887, ont fourni aux impérialistes anglais l’occasion et l'instrument qu'il leur fallait pour l’accomplissement de leurs desseins. D’accidentelles et informes qu’elles étaient, ces réunions sont devenues périodiques, régulières et officielles. C’est aujourd’hui /a Conférence Impériale; elle se réunit de droit tous les quatre ans — sauf si le cabinet britannique en décide autrement; elle fait partie du mécanisme politique de l'Empire, autant que le cabinet, le parlement et les multiples bureaux administratifs. C’est là que se couvent tous les projets impérialistes; c’est là que les hommes d'Etat britanniques manipulent à leur guise les marionnettes coloniales, S'ils leur cèdent parfois sur les questions secondaires, c’est pour mieux les rattraper sur les questions capitales. S'ils diffèrent l’exécution de leurs plans, c’est afin de mieux les accomplir quand l'heure est venue. Depuis bientôt vingt ans que le régime des conférences est inauguré, il n’est pas un problème grave qui ne s’y soit finalement résolu dans le sens prévu et voulu par les ministres anglais, au bénéfice de l’Angleterre:; pas une résistance coloniale qui n’ait été u ée; pas une initiative contraire ou indifférente aux intérêts britanniques qui n'ait été contrecarrée et définitivement écartée: contributions de guerre, réorganisation de la flotte et de l’armée, représentation politique, tarif de faveur, législation maritime, tout s’est fait pour l’Angleterre ‘t au gré de l’Angleterre. Je n’ajoute pas “ par l’Angleterre ”; car les représentants du Royaume-Uni ont eu le remarquable talent de faire accomplir leur besogne par les délégués des colonies et de leur faire assumer la responsabilité, souvent l'initiative, des mesures les plus favorables à la métropole, les plus contraires aux intérêts des colonies. C'est là la caractéristique du nouvel impérialisme,

Naturellement, tant que CHAMBERLAIN domina la scène politique, il fut le maître de cette junte impériale.

Rendons justice au chef de l’école impérialiste. Politicien sans scrupules, vrai disciple de BisMarc, il avait, comme son modèle, une conception grandiose de l'association impériale, Il conviait les “ nations sœurs ” à partager les gloires et l’autorité de l’Empire, autant que ses charges. Il ne Jui entra jamais dans l’esprit que les colonies autonomes, grandies à l’école de l'Angleterre, consentiraient un jour à jouer le rôle des provinces conquises de la Rome des Césars, à fournir à la métropole des légions et le tribut de la guerre sans exiger le partage de la souveraineté impériale, Il sollicitait les contributions des colonies aux armées de l’Empire, leur participation à toutes les guerres impériales; mais il offrait en échange de les associer

au gouvernement de l'Empire, à la direction de sa politique étrangère, de ses flottes et de ses armées, Il voulait cimenter l'association impériale par un régime économique de faveurs réciproques, excluant ou refoulant le commerce étranger au profit des producteurs agricoles et industriels des pays d'empire.

Nous étudierons dans un autre chapitre le mérite et les inconvénients de ce régime, sa grandeur et ses dangers.

L’impérialisme de Chamberlain et l’impérialisme libéral

L'ensemble du projet de CHAMBERLAIN a échoué. Le peuple anglois a rejeté tout ce qui comportait pour lui un sacrifice d'intérêts ou un amoindrissement d’autorité. Il accepte ies secours des colonies, en hommes et en argent; mais il leur refuse toute représentation dans les Conseils de l’Empire et il continue de traiter leur commerce comme celui des pays étrangers. Pur contre, les coloniaux, après avoir repoussé bruyamment tout projet de contribution militaire, ont fini par se lier aux pires aventures de guerre de l'Angleterre sans exiger aucune des compensations que CHAMBERLAIN leur offrait, En d’autres termes, la politique de CHAMBERLAIN triomphe dans tout ce qu’elle a de désastreux ou d’humiliant pour les colonies. Elle a échoué dans tout ce qu'elle aurait pu leur donner d'avantages et de compensations, :

CHAMBERLAIN et les impérialistes de grande envergure jugeaient les coloniaux d’après leur histoire. Il les croyaient encore imbus de la fierté britannique qui soutenait leurs prédécesseurs dans la lutte ardue pour la conquête des libertés coloniales. Ils ne croyaient pas que nous eussions dégénéré jusqu'au degré de servilité qui marque aujourd'hui le bas étiage de notre patriotisme. Ils ne pensaient pas que les fières résistances de LAFONTAINE, de BALDWIN, de CARTIER, de MACDONALD, de Doriox, de BLAKE eussent laissé si peu de traces dans notre vie nationale, que les Canadiens d’aujourd’hui fussent prêts à sacrifier de gaieté de cœur les avantages et les prérogatives dont la conquête a coûté tant d'efforts aux générations qui les ont précédés.

Les impérialistes libéraux, dont M. Asquirx est le type, ont mieux jugé les politiciens de notre génération. Ils ont compris qu'il était facile de les amener à leurs fins, de leur arracher tout ce que l'Angleterre attend des colonies — le tribut du sang et le tribut de l'or — et de les payer en monnaie de singe: décorations, flatteries, avantages personnels.

Ii n’est pas certain cependant que leurs calculs soient meiileurs que ceux de CHAMRERLAIN, dJ'écrivais récemment que “ Ja défaite et la mort de CHAMRERLAIN n’ont pas arrêté la mar-

“ che triomphante de son idée, En vérité, le triomphe dépasse “tout ce qu'il avait conçu "1, Cette affirmation exige un éclaircissement, Pour l'heure, il est indéniable que les espérances de CHAMBERLAIN sont dépassées, puisque l'Angleterre a obtenu la participation active des colonies à ses guerres — objectif principal des impérialistes de toute nuance, — sans avoir à y mettre le prix que CHAMRERLAIN jugeait nécessaire, Mais un avenir prochain démontrera peut-être que, comme dans tous les marchés de dupes, la partie trompée et volée cherchera à prendre sa revanche, Il se pourrait que les impérialistes libéraux aient éventré la poule aux œufs d'or.

Ce succès extraordinaire, les Anglais l'ont obtenu en quelques années. Il n'y a pas quinze ans, M. LAURIER affirmait que jamais le Canada ne se jetterait dans “ le gouffre du militarisme européen”, Il n'y à pas dix ans, le même M. LAURIER refusait durement, au nom du Canada, toute contribution à la flotte et à l’armée impériales. Depuis ce temps, M. LAURIER et les libéraux nous ont imposé la Loi navale, M. BoRnEX et les cuservateurs ont tenté de faire voter la contribution d’urgence; enfin, les deux partis se sont mis d'accord pour plonger le Canada * dans le gouffre du militarisme européen ” et “ mettre le pays en banqueroute pour sauver l'Empire”. Libéraux et conservateurs, grits et tories, annexionnistes d'hier et impérialistes de fraiche date, rivalisent d'ardeur pour renier la tradition des ancètres, déchirer les accords conclus avec l’Angleterre, saper la base de la Confédération et substituer la doctrine et la pratique de la solidarité impériale au nationalisme traditionnel qui avait prévalu sans interruption jusqu'à la guerre d'Afrique, et mème dix années au-delà,

Séduction des politiciens et des “hommes d’affaires” coloniaux

Comment a pu s'accomplir, en si peu d'années, cette révolution radicale, complète, aussi profonde, à certains égards, que la Révolution française ?

La volte-face des chefs de parti, des politiciens et des journalistes mercenaires s'explique facilement, Nos partis ne sont que des troupeaux d'esclaves ignorants ou vénaux que les chefs mènent à leur guise. La discipline abrutissante des partis et, plus encore, les subsides électoraux font de la plunart des candidats et des députés les instruments dociles, les bêtes de somme des maitres qui les achètent, les mènent à l’abreuvoir, entretiennent leur litière et leur laissent entrevoir pour leurs

1 “Que devons-nous à l'Angleterre?" —page 112.

vieux jours d’opulents pâturages. Le prix de ces faveurs, c’est l’abdication de toute indépendance, de toute volonté propre, de tout souci d’honneur, de toute dignité. Pour entraîner les partis, il suffit donc de dominer les chefs. Là où passent les béliers, les moutons suivent.

Pour enrégimenter nos deux “ grands ” partis les hommes d'Etat britanniques et les chefs de l’école impérialiste n’ont eu qu’à séduire ou acheter une demi-douzaine de politiciens de chaque parti. ‘

De tout temps, la distribution des titres et des décorations a été pour les rois d'Angleterre et pour leurs ministres un moyen effectif de corruption. On suggérait un jour à LORD MELBOURNE de s’attribuer un titre vacant de l’ordre de la Jarretière, très recherché comme l’on sait. “Pourquoi m’achèterais-je moi-même, riposta-t-il, quand j'ai la chance d'acheter un adversaire ?” La pratique est d'autant plus fructueuse aux co'onies, que les politiciens y sont faciles à contenter. Ils acceptent et prisent haut*ment les décorations à bon marché qui, en Angleterre, se donnent à pleines pelletées au menu fretin : commis de l’Etat, marchands cossus, etc., etc.

C'est un peu comme la différence des cadeaux offerts aux souverains. Aux monarques civilisés on présente des joyaux ou des vases de prix. Aux chefs de tribus nègres on distribue libéralement des verroteries.

Cette forme de séduction, les ministres britanniques ne l’exercent pas seulement sur les hommes publics. Ils la pratiquent avec un égal succès auprès des financiers, des industriels, des chefs de grosses entreprises. Ils ont réussi à constituer ainsi aux colonies toute une coterie de parvenus titrés qui se croient très sérieusement appelés à soutenir et consolider l’Empire. Ces parvenus deviennent des propagandistes ardents de l'impérialisme. Dans une société rudimentaire comme la nôtre, en pleine poussée économique, tout assoiffée de richesses et de confort matériel, l’influence de ces manieurs d’écus, couronnés d’un bouquet très artificiel, est énorme. Elle domine la politique et les politiciens, les journaux, le monde des affaires et ce qu’on est convenu d’appeler la “ haute société”. Elle pénètre jusque dans les milieux qui sembleraient devoir y échapper totalement. C’est le cas de dire qu’elle fait tache d'huile; et c’est une huile très grasse et très prenante.

Si l’on remontait à la source de la plupart des apostasies nationales, des muitiples professions de loyalisme emphatique qui étonnent tant sur certaines lèvres, on la trouverait dans ces sacs d’écus.

J'ai raconté ailleurs la propagande active poursuivie par LORD GREY, durant son séjour au Canada, son travail intense

d'impérialisation dans toutes les sphères de notre société, 11 avait eu le coup d'oeil assez perçant pour saisir et mesurer toute la puissance de cette ploutocratie qui ne subit ni le contrepoids d'une aristocratie de naissance ou d'éd:cation ni celui d’une classe intellectuelle armée pour la lutte. 11 s'entoura de ces parvenus, il flatta leur vanité, il leur persuada qu'ils étaient appelés à jouer un rôle considérable dans la réorganisation de l'Empire: il en fit son état-major principal, Par leur entremise, il n’eut aucune peine à dominer les politiciens et les journalistes, qui s'alimentent à V'auge dorée où ces manieurs d'écus leur versent la provende.

Nos professionnels, ceux du barreau surtout, que sir JOHN MacooNaLp appelait l'aristocratie canadienne, auraient pu contre-carrer ce mouvement et tenter un effort pour défendre les traditions et les libertés nationales. Mal préparés à la lutte, ignorant tout :!e l’histoire d'Angleterre, presque tout de la véritable h'stoire nationale, le cerveau desséché par les chicanes du palais et les chinoiseries de la procédure, encastrés en grand nombre dans les cadres étroits des partis d'où ils n’aspirent à sortir que pour décrocher un tricorne de juge, ils n’ont rien fait pour réagir contre le courant et mettre le peuple en garde contre les entreprises de limpérialisme envahissant. Au contraire, c’est le barreau, dans notre prov:nce surtout, qui a fourni aux agents de dénationalisation les sophistes et les ergoteurs les plus complaisants.

Influence de l’or anglais — Boutiquiers anglais et boutiquiers coloniaux

Comment s'étonner qu’une société aussi mal organisée, aussi affaiblie par la tête, ait offert une si faible résistance aux entreprises d'hommes puissants, audacieux, mus par une pensée supérieure et une volonté indomptable, dépourvus de tout scrupule, et servis par le formidable levier du capital anglais organisé et coalisé ? :

C’est là, n’en doutez pas l'explication du succès phénoménal de la poussée impérialiste aux colonies. C’est par l'or que l'Angleterre règne dans le monde ; c’est par son or plus que par ses armes, plus même que par sa flotte, — la seule de ses armes qui vaille, — que l’Angleterre a conquis et gardé son empire. C’est naturel, puisque la conquête des richesses est l’object:f principal de la plupart des Anglo-Saxons. Ce n’est que lorsque les Anglais eurent constaté que leurs placements coloniaux étaient particulièrement profitables qu’ils ont commencé à réagir contre le courant anticolonial de la moitié du dernier siècle. Du jour où elle a cru qu’il y aurait possibilité de’tirer des colonies des secours militaires d’une impor-

tance croissante, la ploutocratie anglaise a commencé à faire parler et agir son or. La multiplicité des entreprises nouvelles, la soif intense de spéculation, la tendance du capital, de l'industrie et du commerce à simplifier leurs opérations et accroitre leurs bénéfices par la coalition des intérêts similaires, — toutes ces causes ont permis à la haute finance anglaise de prendre une place envahissante dans notre vie économique.

Au moment de la guerre, il devait y avoir aux environs de deux milliards d’or anglais placés au-Canada. Et ces milliards, je le répète, parlaient et agissaient, Depuis que le mouvement impérialiste est entré dans le domaine des faits, il n’est guère un homme d'affaires anglais, venu au Canarla pour veiller à ses intérêts particuliers, qui n'ait en même temps fait œuvre de propagandiste. Les Canadiens, de plus en plus nombreux, qui vont à Londres négocier des emprunts, nouer ou étendre des relations d’affaires, : 1bissent l’assaut des financiers cet des politiques anglais. S'ils sont susceptibles d'exercer ici quelque influence publique, on les entoure de prévoyances ; on leur farcit la tête de maximes impérialistes, mi-glorieuses, mi-pratiques. S'ils sont de toute première grosseur, on leur ouvre des perspectives sur la Chambre des lords, on présente leurs femmes et leurs filles au lever de la reine ; — quitte, une fois qu’ils ont le dos tourné, à se gausser de leur lourdeur prétentieuse, de leur colossale vanité de bloated colonials.

“ L'Angleterre est une nation de boutiquiers”, mais de grands boutiquiers. Seuls au monde, peut-être, les Anglais sont patriotes en affaires. Ils font servir leur or, leur commerce, leurs relations d’affaires, à leur profit d’abord, c’est vrai, mais aussi à la grandeur et à l’influence de la race.

Le Can.ua et, généralement, les colonies britanniques sont aussi des nations de boutiquiers ; maïs à l’encontre de leurs émules anglais, les boutiquicrs coloniaux ne sont pas patriotes. C'est ce qui a rendu si facile l’emprise de la ploutocratie anglaise sur la ploutocratie coloniale. :

Ajoutez à cela que la plupart de nos hommes d’affaires et de nos politiciens sont fort ignorants. Ils n’ont aucune notion du rôle que les colonies autonomes étaient appelées à jouer dans l’Empire, encore moins des re'ations qu'elles auraient pu et dû établir avec les nations étrangères afin de contrebalancer l'influence anglaise.

Le Canada, le Canada anglais surtout, paie en ce moment le prix onéreux de “ l'éducation pratique ” qu’il a donnée depuis quarante ans à la jeunesse des écoles. Toute à base de mercantilisme, cette formation fausse, incomplète et abrutissante a éteint la flamme d’idéal, le sentiment de fierté nationale, l’esprit de saine indépendance qui caractérisaient les générations précédentes.

Rôle des métèques impérialisés — Rivalité des races

Le voisinage des Etats-Unis a développé à l'extrème cette manie d'éducation utilitaire et le mercantilisme vulgaire qui en est le fruit, La même cause nous a va'u une immigration de métèques yankees qui ont envahi la haute et la basse finance, l'industrie et, par ricochet, la politique et le journa:isme, articles fort négociables, Ces nouveau-venus ne connaissent rien de notre histoire, m de l'histoire vraie d'aucun pays. Is n’ont rien pris du terroir : traditions, fierté, amour du sol, attachement aux libertés nationales, aspirations à l'indépendance. Tout ce qu’ils sentent, tout ce qu’ils savent, c'est qu'ils ont fait de l'argent, beaucoup d'argent, grâce à l'appoint des capitaux ang'ais et à la vérale complaisance es politic'ens canadiens, Ils veulent naturellement perpétuer cet ordre de choses, fort profitable pour eux. Ils se font volontiers les intermédiaires entre l4 haute finance anglaise, qui leur fournit de l'argent, et les politiciens canadiens, leurs dociles instruments. Plus encore peut-être que les coloniaux de naissance, ils sont friands des décorations et des titres que l’Angleterre prodigue aux chefs de tribus coloniales, Ils sont britanniques et impérialistes parce qu'en terre anglaise ils peuvent s'acheter une noblesse d’occasion,

Le type le plus complet du‘ genre est bien ce SHAUGH- NESSY, Yankee irlandais de Milwaukee, citoyen britannique depuis quinze mois, pair du Royaume par la grâce de ses écus. Il prodigue, de ce temps-ci, les professions de loyalisme, 11 méprise les Canadiens de vieille souche, qui ont l’audace de revendiquer les droits traditionnels de leur patrie, Transporlez ses millions en terre allemande ou américaine, il fera du bochisme ou du yankisme avec la même impudence. Le mercantilisme de fon ne manque pas, toutefois, de percer à l’occasion la croûte de loyalisme. A preuve, la sordide démarche de la Compagnie du Pacifique Canadien — la plus riche de l'Empire et l’une de celles qui ont le plus profité de la guerre — pour se faire exempter de l'impôt de guerre sur les profits des sociétés commerciales. Vous avez là la juste mesure du patriotisme de ces prédicants d’impérialismet,

1 Le jour où ces paroles étaient prononcées, LORD SHAUGHNESSY donna une preuve éclatante de la justesse de ce diagnostic.” Lui, qui avait jusque-là poussé à la guerre et à l’enrôlement, mettait le gouvernement et le pays en garde contre les dangers prochains de cette folie. Son discours du 9 mars, prononcé au Board of e, en présence du ministre de ia Milice, est l’exacte confirmation de ce que le Devoir et son directeur ++ écrit longtemps avant que LORD SHAUGHNESSY n'ait reçu son compte

e taxes.

Pouvez-vous imaginer rien de plus risible et de plus humiliant ? Risibe, quand on ne voit que l’insolence de ces métèques ; humiliant, quand l'on constate qu'ils sont les maitres de la politique canad:enne, qu'ils font et défont à leur guise les ministères et les majorités, que les parlements et la presse sont à leurs pieds, qu'ils dirigent à leur gré l'opinion publique.

La rivalité des deux races a contribué, elle aussi, à favoriser da pénétration de l'impérialisme au Canada, à rendre le colonialisme canadien plus abject que celui des autres ‘“ nations sœurs”. Les Anglo-Canadiens veulent donner aux Canadiensfrançais l'exemple du parfait loyalisme. Ils s'abstiennent souvent d'exprimer leurs objections à l'impérialisme ou leurs velléités d'indépendance, par la seule crainte d’être confondus avec les beastly French. Les Canad'ens-français, sous la direction des “ conciliateurs ”, ne voulant pas être en reste, s'évertuent à pratiquer la plus plate servilité. A la presse de la province de Québec revient le douteux honneur d’avoir ressuscité la doctrine surannée du bon p'aisir royal et de la suprématie anglaise, d'avoir soutenu que les Canadiens doivent servir l'Anglsterre sans exiger le partage du gouvernement de Empire !

La duperie démocratique

Tout cela, me direz-vous, ne s'applique qu'aux classes dirigeantes. La masse du peuple n'est pas impérialiste, même dans les provinces anglaises. Elle échappe aux séductions et aux influences déprimantes que je viens de décrire, Comment expliquer l’acquiescement apparent du peuple aux vio'ations successives de la constitution auxquelles nous avons assisté depuis quinze ans, à la transformation radicale de l’ordre national ? D'où vient cette docile complaisance à accepter les lourds fardeaux que l'impérialisme nous impose ?

Cela, c'est l’éternelle duperie du régime démocratique. L'histoire démontre que, dans tous les états de société, quelle que soit la forme du gouvernement, la masse populaire est impuissante à réagir contre la perversion générale des classes dirigeantes. Si vous voulez comprendre comment les révolutions s’accomplissent, comment un peuple tout entier peut voir bouleverser en quelques années l’ordre social, religieux, politique, se laisser, sans presque s’en apercevoir, entraîner dans l'anarchie ou fouler par le despotisme brutal, relisez l’histoire de l’établissement du schisme en Angleterre, de la Réforme en AHemagne, de 14 Révolution en France.

Quelle occasion le peuple canadien a-t-il eue de manifester son opposition à l'impérialisme, sa répugnance pour l’intervention du Canada dans la guerre actuelle? quelle opportunité de connaître les causes de cette révolution et d'en mesurer les con-

séquences? Les deux “ grands ” partis, à tour de rôle, l'ont entraîné dans cette voie; puis, ils se sont donné la main pour le conduire où il se trouve aujourd'hui, Des vingt ou trente députés et ministres qui se sont fait élire comme “ autonomistes”, en 1911, les trois-quarts ont trahi leur parole, A peine deux — M. Monk et M. LAMARCHE — ont tenu ferme en toute occasion et justifié la confiance de leurs mandataires.

Tous les journaux de parti, toute la “ grande ” presse servile et vénale a prêché au peuple, depuis cinq ans surtout, l'impérialisme sous une forme ou sous une autre; toutes les sommités sociales se sont unies pour démoraliser sa conscience, empoisonner son esprit, endormir sa vigilance, et lui présenter comme l’accomplissement d'un devoir national ce qui autrefois eût été jugé une trahison des intérêts nationaux. Et, par-dessus tout, la plupart des hommes qui ont mission de l’instruire et de le diriger, ou qui se l'arrogent, se sont appliqués à lui cacher l'ampleur de la révolution inaugurée avec la guerre d'Afrique, sa continuité, sa nature réelle et ses conséquences inévitables,

Comment voulez-vous que le peuple ait vu clair? et s’il a vu, qu’il ait pu réagir contre cette conspiration de toutes les influences mises au service de l'impérialisme anglais?

Ce qui m'étonne, ce qui démontre la force de résistance de la tradition nationaliste, c’est que la victoire de l’impérialisme n'ait pas été plus prompte et plus complète, et que les symptômes de réaction prochaine ou lointaine s’affirment avec une force et une persistance si marquées.

Aujourd'hui même, combien d'hommes réputés “ éclairés ” ont la loyauté d'admettre publiquement, dans la province de Québec, que l'intervention du Canada dans la guerre européenne n'est qu’une conséquence de la révolution poursuivie depuis quinze ans? que cette intervention se serait produite et se produira à d'avenir dans toute autre guerre de l'Angleterre, avec ou contre la France, avec ou contre l'Allemagne, avec ou contre la Russie,'avec toute nation à qui il plaira à l'Angleterre de s’allier, contre toute nation que l'Angleterre jugera opportun de combattre dans son seul intérêt?

Combien ont la franchise d'admettre ou l'intelligence de reconnaître (avec le Times) que le salut de la France, la protection de la Belgique, la revanche de la Serbie, ne sont que des prétextes, ou, si l’on veut, des motifs additionnels pour l’Angleterre de chercher à écraser l'Allemagne, dont elle redoute l’expansion coloniale, la concurrence maritime et commerciale?

Ceci nous amène à i’étude des arguments présentés par les apologistes de la révolution impérialiste pour justifier la paiticipation du Canada aux guerres de la Grande-Bretagne.

“ Salidarité ” impériale ; ses duperies, ses dangers

En dehors du Québec, peu de gens songent à contester la nature et l'ampleur de la révolution impérialiste, Les Anglo- Canadiens admettent, la plupart pour s'en réjouir, que la base des relations coloniales est entièrement changée, Hs reconnaissent, ils proclament mème, que le régime nouveau ne résulte d'aucune obligation légale ou morale des * nations sœurs ” envers l'Angleterre. Hs ont plus que jamais horreur des mots “* colonie ”, * colon * et “ colonial”,

“Le Canada, disent-ils, s'est lié indissolublement, de son plein gré, au sort des autres pays britanniques. H prendra part désormais à toutes les guerres * justes ou injustes “1 de la Grande-Bretagne. Cette coopération libre et volontaire fait la puissance et la gloire de l'Empire britannique et de chacun des pays qui le composent."

Lorsqu'on leur oppose la force du principe de décentralisation et d'autonomie, qui avait prévalu jusqu'ici, la valeur des motifs et des causes qui en avaient déterminé la pleine application aux colonies, ils répliquent d'un commun accord : ‘ Les circonstances sont changées; la facilité des communications a rapproché les pays d'empire; la rivalité des nations étrangères les force à se coaliser pour la résistance économique et la défense militaire. United we stand, divided we fall.”

Ce dernier mot, devenu banal, révèle toute da différence du concept nationaliste et de l'idéal impérialiste, Pour nous, la patrie passe avant l'Empire, Aux yeux des impérialistes, les intérêts de l'Empire priment ceux d” chacun des pays qui le composent; l'opinion la plus modérée, c'est que l'existence de chacune des parties dépend de la conservation du tout. La plupart seraient fort en peine d’ailleurs de définir leur conception de l'Empire, ce qu'ils entendent par “ les intérêts de l'Empire ”, Les plus avertis et les plus sincères finissent par admettre que c'est l'asservissement virtuel de quatre cents millions de sujets britanniques de toutes races, de toute origine, à la suprématie de quarante ou cinquante millions d'Anglo-Celtes — la race “ supérieure ”.

Bornons-nous pour l'instant à la question militaire, Je n'ai pas encore rencontré un impérialiste sérieux qui ait réussi à démontrer la supériorité du nouveau régime sur l'ancien pour assurer la protection de chacun des pays d’empire, en dehors du Royaume-Uni. Si le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l'Union sud-africaine, l’Inde, avaient continué d'organiser

.! Le mot est de M. FieLpiNG, alors ministre des Finances dans le cabinet LAURIER, au cours du débat sur la Loi Navale, le 19 avril 1910.

leur propre défense en raison de leur situation géographique particulière; s'ils avaient maintenu avec l'Angleterre les accords qui assuraient leur protection maritime tant que l'Angleterre trouve son intérèt à les garder dans l'Empire; s'ils avaient établi des ententes de protection mutuelle avec ‘ nays étransers qui ont avec eux des intérèts communs à .. irder; en un mot, s'ils étaient restés fidèles au princips f'auivnomie qui a fait leur force, leur sécurité serait infiniment plus assurée aujourd'bui qu'avec le nouveau régime d'action commune sur tous les points du globe.

Evidemment, tout dépend de l'objet en vue. Si l'Angleterre n'avait d'autre ambition que de rester en paix avec le reste du monde, de garder ce qu'elle peut normalement absorber de terres et de peuples, et d'aider chacune des * nations sœurs ” à se défendre, au cas où elles seraient attaquées, l’ancien régime serait le plus efficace, Si, au contraire, la Grande-Bretagne veut maintenir sa suprématie maritime, garder pour elle toute seule les immenses contrées qu'elle a conquises depuis un demisiècle, et dire au monde entier: “ What we have, we hold” — qu'elle y ait droit ou non, — le nouveau régime est beaucoup plus avantageux pour elle. IH lui assure, pour toutes ses guerres, sans qu’il lui en coûte rien, l'appoint de centaines de mille soldats coloniaux et de milliards prélevés sur l'épargne et les sueurs des beastly colonials.

En d'autres termes, l’ancien règime valait mieux pour la paix, la sécurité et la défense de chacune des “ nations sœurs æ Le nouveau régime s'adapte infiniment mieux à une politique d'agression et d’accaparement au profit de la Grande-Bretagne.

Les événements le démontrent déjà.

L'Angleterre seule a profité et continuera de bénéficier de l'application du principe de la solidarité impériale. La nouvelle politique n'ajoute rien à ses obligations, à ses charges; elle lui apporte un appoint énorme des colonies, en soldats, en navires de guerre, en armes de toute sorte et en argent.

Les colonies, au contraire, s'appauvrissent et se dépeuplent au profit de la métropole; elles affaiblissent leurs forces de résistance économique, leurs moyens de défense militaire,

Tout pays comme tout homme n'est capable que d'une certaine somme d'effort. Tout ce que les colonies donnent pour le “ salut de l'Empire ”, en réalité pour le bénéfice de l'Angleterre, c’est autant qu’elles perdent pour leur propre compte. L’Angleterre n’en fera pour elles ni plus ni moins qu'auparavant, probablement moins que plus. L'ancien arrangement était assuré. ment plus équitable.

La “ pauvre ” Angleterre — Le Canada “ riche et puissant ”

“ Mais, répètent les impérialistes, les circonstances sont bien changées depuis l'époque où ces ententes ont été conclues. En ce temps-là, l'Angleterre était riche et invincible; les colonies étaient pauvres, à peine peuplées. Aujourd’hui, les “ nations sœurs ” sont populeuses, riches et puissantes; n'est-il pas juste qu’elles viennent au secours de da vieille Angleterre, endettée, surchargée d'impôts, menacée de tous côtés, et qu'elles lui rendent quelque chose des nombreux sacrifices qu'elle a faits dans le passé pour les protéger contre leurs ennemis? ”

Il n’est guère possible d’accumuler plus de faussetés en une seule proposition — et je vous assure que je la résume fidèlement,

D'abord, en fait, l'Angleterre n’a jamais dépensé un sou ni risqué un homme pour protéger le Canada ou les autres pays autonomes de l'Empire contre leurs ennemis. Si elle a parfois dépensé de l’argent aux colonies pour des fins de guerre, ç’a été, soit pour les conquérir, ou pour les subjuguer, ou pour les garder à son profit, lorsque ses ennemis ont voulu s’en emparer.

Le Canada, je le répète, n’a jamais été pour l’Angleterre la cause d’aucun conflit, d'aucune dispute, d'aucun malentendu. Par contre, son territoire a été deux fois envahi et plusieurs fois menacé par les ennemis de l’Angleterre, à cause de la politique de l'Angleterre, Le Canada u versé son sang et dépensé son argent pour défendre le drapeau de l'Angleterre. Il n'a jamais été indemnisé, La dette n’est pas de notre côté, mais au débit de l’Angleterre; et jumais les Anglais n'ont eu la naïveté, — disons le mot: — la sottise de la reconnaître et d'offrir de la payer.

L’argument basé sur la croissance des colonies, sur leurs richesses et leurs moyens d'action, est aussi mal fondé.

La vanité de parvenu que j'ai signalée chez les propagandistes de l'impérialisme se traduit jusque dans la computation des richesses nationales. Elle aveugle la plupart des Canadiens de la nouvelle école au point de leur faire perdre tout sens des réalités et des proportions. Leur genre d’orgueil rational est absolument identique à celui de la grenouille qui veut se faire bœuf.

La vérité, c’est que la disproportion entre la puissance d’action de l’Angleterre et celle du Canada est infiniment plus grande aujourd’hui qu'aux temps de la guerre de Crimée, de la révolte des Cipayes, de la guerre du Soudan. Et pourtant, à ces conflits le Canada refusa de s’associer pour prêter main-forte à:

la mère-patrie,

Pendant que le Canada accumulait une dette fédérale d'environ $300,000,000 — je parle d'avant la guerre — la Grande- Bretagne réduisait sa dette nationale d'à peu près autant, Si l'on tient compte des dettes fédérale, provinciales et municipales, les Canadiens sont plus endettés que les habitants du Royaume-Uni. Ils paient plus d'impôts par tête; avec cette différence,toute à notre désavantage, qu'au Canada l'impôt est principalement payé par le consommateur, c'est-à-dire par la masse du peuple, par les familles chargées d'enfants, celles des ouvriers et des paysans; tandis qu’en Angleterre, la majeure partie des impôts retombe sur les classes riches, et le tarif croit en proportion de la richesse,

Rien n'est plus faux que la légende entretenue au Canada par ‘es prédicants de servilisme. Ils feignent de s'apitoyer sur le triste sort du prolétaire anglais, “ gémissant sous le fardeau des taxes accablantes qu'il paie afin d'entretenir la flotte et l'armée qui ncus protègent ”,

D'abord, l'Angleterre n’entretient ni sa flotte ni son armée pour nous protéger, mais pour se protéger elle-même, pour garder libres les mers qui lui apportent son pain quotidien et la matière première de ses multiples industries. Ensuite, le prolétaire anglais, avant la guerre, ne payait pas un sou des dépenses a:° ‘itionnelles occasionnées par l'accroissement des armées d. ierre et de mer.

En présentant le budget de 1914, M. Asquiru, M. LLoyn GEORGE et LoRb HALDANE ont démontré à l'évidence que le prolétaire anglais payait moins d'impôts en 1914 qu’en 1854. Ils ont démontré également que les classes riches, sur qui retombe tout l’accroissement des taxes, versaient au fisc une moins forte

proportion de leurs revenus que soixante ans auparavant. à La richesse privée de l’Angleterre, fort mal partagée il est vrai, a crû constamment dans une proportion beaucoup plus forte que ‘a dette nationale et les impôts de toute nature, y compris ceux affectés au budget de la flotte et de l’armée.

Notez qu’une proportion respectable de ces richesses accumulées provient des excellents placements faits aux colonies par les banquiers et les capitalistes anglais.

1 Ces chiffres et ces renseignements m'ont été confirmés par sir Groraz Paisx, la plus haute autorité peut-être de l'Angleterre en ces matières. M. Paisu m'a affirmé que la richesse globale de l’Angleterro double tous les vingt-cinq ans.

Depuis que ces lignes ont été écrites, le télégraphe nous a transmis une nouvelle computation de la richesse p par le même économiste, M. Paran estime qu'en it l'efroyable saignée opérée par la guerre dans la fortune de l’ les À sont aufruhe plus riches qu’ils n'étaient au mois d'août 1914. Île ont payé,

même leurs revenus, la totalité des dépenses de la guerre!

Et c'est à cette “ pauvre” nation qu'on adjure les “ richissimes” Canadiens de faire l’aumône ! C'est à peu près aussi raisonnable que si je vous adjurais ce soir de faire une collecte afin rle recueillir jes fonds nécessaires pour solder la taxe de guerre que la Compagnie du Pacifique Canadien, présidée par LORD SHAUGHNESSY, refuse de payer au gouvernement fédéral.

Le seul point où la disparité des proportions ait changé en notre faveur, c’est le chiffre relatif de la population. N’empêche — comme le faisait observer un ministre britannique, M. SAMuUEL, de passage au Canada — que depuis la naissance de la Confédération, la population du Royaume s’est accrue d'un chiffre supérieur à celui ‘de la population totale du Canada, à heure actuelle. La d'sproportion reste donc considérable. Du point de vue militaire, l'inégalité est bien plus disparate encore si l’on songe que le Canada renferme un grand nombre d'étrangers, soustraits au service militaire — sans parler des ennemis internés, — et que sa population, au lieu d'être renfermée, comme en 1867, dans un territoire relativement restreint, est éparpillée sur la moitié d’un.continent. Loin d'être eussi forts que nous l’étiôns alors, nous sommes au contraire infiniment plus faibles ; nos dangers et nos charges de guerre se sont énormément accrus ; puisque à côté de nous a grandi, dix fois p'us vite que nous, une nation de cent millions d'habitants, dont nous séparent trois mille cinq cents milles de frontière indéfendable !

Tout est relatif dans le calcul des forces ; mais c’est le propre des impérialistes et des jingos, aux colonies surtout, de ne rien comparer, de ne rien mesurer, de ne rien peser, de ne

voir et n’entendre que l’idée fixe qui les hypnotise. Les ennemis de l’Angleterre

Il y a toutefois dans ce plaidoyer un élément de vérité. C'est vrai que la Grande-Bretagne est p'us menacée aujourd’hui, qu'elle a plus d’ennemis à combattre et à redouter. Il n’est ici question, bien entendu, que des conditions générales de V’Angleterre, indépendamment de la situation qui lui est faite par la guerre actuelle. Mais ces menaces croissantes, quelle en est la cause ? Ces multiples ennemis, qui les a suscités ? L’Angleterre, l’Angleterre seule, de son plein gré, par ses guerres, ses conquêtes, ses nombreuses spoliations; par sa monstrueuse prétention de “ peindre en rouge ” toutes les terres vacantes du globe et de gouverner plus d’un sixième du genre humain; et surtout par son arrogante domination des mers.

Ces guerres, ces conquêtes, ces spoliations, l’Angleterre les a faites pour son seui bénéfice, sans consulter ses co'onies, sans leur en faire partager les profits. Cet immense empire, dont

une portion notable a été conquise depuis que la Confédération Canadienne existe, l'Angleterre l'a pris à son compte exclusif, Quel profit retirons-nous ile l'Inde, de Ceylan, de l'Egypte, du Soudan, de la Rhodésie, des innombrables colonies, territoires et protectorats que l'Angleterre possède ou domine dans les cinq parties du monde pour le bénéfice de ses armateurs, de ses marchands, de ses industriels, de ses banquiers, de ses ouvriers et de son armée de fonctionnaires ? Sommes-nous vraiment obligés de l’aider à garder tous ses domaines, tous ses comptoirs, et à la protéger contre tous les envieux que ses richesses lui valent, contre toutes les nations qu’elle a dépouillées, -Contre tous les peñples qui réclament, eux aussi, leur place au soleil ? L’Angleterre se vante que le soleil ne se couche jamais sur son empire. A-t-elle vraiment raison d’exiger ou d'espérer que nous l’aidions à prendre aussi la lune et les étoiles ?

Que notre loyalisme s'accommorle, sans mot dire, de la mainmise de l'Angleterre sur tous nos vaisseaux de commerce, des restrictions qu'elle impose à notre commerce maritime, des cntraves qu’elle met à l'exportation de nos produits, au point que des millions de minots de blé pourrissent sur nos terres de l'Ouest, je le comprends ou, du moins, je le constate, Mais ce que je ne puis admettre, c’est que nous soyons tenus par le droit naturel d’aider l'Angleterre à combattre tous !es peuples qui se refusent à subir cette arrogante domination, à croire que Dieu a fait cadeau à la seule Angleterre de toutes les eaux douces ou salées qui entourent le globe.1

J'ai peut-être la tête mal faite, mais je ne puis y faire entrer la conviction que toutes les nations de Ja terre ont été créées pour payer tribut à l'Angleterre et que lheur ou le malheur de ma naissance en terre britannique m’'impose le devoir d'aider ma ‘ mère patrie ” à dominer le monde.

1 Il n'est pas

Haye, en 1907, l'A

a empêché l'adoption ou la reconnai

de la politique s l'immunité du commerce maritime en tem L'Allemagne, l’Autriche-Hongrie, l'Italie et la plupart des s appuyèrent la proposition. Elle reçut vingtet-un votes favo tre onze défavorables, une abstention et onze absences. ance de la plus grande nation maritime du mon-

tats-Unis re crurent pas devoir insister,

Cette attitude de l'Angleterre est l'une des causes principales de la poussée du militarisme naval de l'Allemagne et, par conséquent, l'une des causes indirectes de la guerre actuelle. Inutile d'ajouter qu’en ceci l’Angleterre a entièrement méconnu les intérêts des ‘nations sœurs”. Aucun pays ne bénéficierait plus que le Canada de l'adoption de la politique préconisée depuis un siècle par les Etats-Unis. Nous y reviendrons au dernier chapitre.

“ Bienfaits ” de l’Angleterre

“ Mais enfin, clament, du plus haut diapason de leurs voix, les impérialistes sentimentaux et beaucoup de braves gens, simplement partisans de l'intervention du Canada dans la guerre actuelle, ne devons-nous pas à l’Angleterre un large tribut de reconraissance pour la :iberté qu’elle nous a si généreusement donnée ? N'est ce pas le moment d’acquitter notre dette ? ”

Sur la générosité et l’empressement de l'Angleterre à nous donner la !iberté, je vous renvoie à l’histoire des cent premières années de la domination anglaise. Du reste, cette liberté, nous y avions droit : je crois l'avoir démontré, après beaucoup d’autres. La dure et pénible conquête d'un droit n’appelle assurément pas une reconnaissance extrême envers celui qui ne l'a reconnu que de guerre lasse, après l'avoir longtemps disputé. La dette existât-elle, ce serait une singulière manière de l’acquitter que d’aliéner ou d'entraver cette liberté qui en fait le prix.

Mais ce plaidoyer rle reconna'ssance revient si souvent sur les lèvres des impérialistes, dès prôneurs du colonialisme, des partisans de l'intervention et des agents recruteurs de si1R SAM Hucxes, qu’il appelle des précisions. Sur les motifs de gratitude que ‘a politique coloniale de l'Angleterre peut inspirer au peuple canadien dans son ensemble, laissez-moi vous citer l’opinion d’un Anglo-Canadien éminent, M. EwarT, qui a très consciencieusement fait le relevé de nos comptes débiteurs et créditeurs — nous sommes en pays anglais: parlons affaires — dans le Grand-Livre de notre histoire coloniale.

“ Si aucun devoir légal ne nous oblige à participer aux « “ guerres de l’Angleterre, se demande-t-il, devons-nous le faire “ par reconnaissance pour.... pour quoi?” Je résume sa réponse, articulée comme une plaidoirie:

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