Pour l'abandon de l'Etat de Washington
9. Pour la décision de lord Alveustoxe dans l'arbitrage des frontières de l'Alaska?
10. Pour le souci constant de la diplomatie anglaise de plaire aux Etats-Unis?
11. Pour l'accès donné aux pêcheurs américains à la Baie de Fundy et à une foule de nos eaux territoriales?
12. Pour le Traité de Washington, négocié et conclu aux dépens du Canada, malgré les vigoureuses protestations de sir John Macdonald? v
13. Pour les multiples saisies de vaisseaux de pêche canadiens, opérées par les croiseurs américains, sous l'œil complaisant des autorités britanniques?
14. Pour la première période de notre gouvernement civil et toutes les tracasseries du Colonial Office?
15. Pour la mainmise sur notre service postal et les milliers de livres sterling que, de ce chef, le bureau colonial nous a extorquées chaque année et si longtemps?
16. Pour l'armée de fonctionnaires inutiles que l'Angleterre nous a imposés, dont un grand nombre restaient là-bas et empochaient leur traitement à nos dépens, sans parler des surcharges exorbitantes qu'ils prélevaient?
17. Pour la distribution de nos terres publiques à des spéculateurs anglais qui nous les revendaient à gros prix?
18. iPour l'imposition d'une Eglise d'Etat (anglicane) largement subventionnée?
19. Pour les lois de primogéniture, les lords-lieutenants de comté et les influences qui produisirent le Family Compact ?
20. Pour les multiples provocations des gouverneurs, cause des insurrections de 1837 et 1838?
21. Pour les actes' stupides qui provoquèrent la guerre de 1812?
22. Pour les lois de commerce, maintenues jusqu'après 1840, lesquelles nous empêchaient d'acheter ailleurs qu'en Angleterre, de vendre ailleurs qu'en Angleterre, et interdisaient aux vaisseaux étrangers l'accès à nos ports?
23. Pour le changement soudain apporté à ces lois, sans le moindre égard à nos intérêts, dont plusieurs furent sacrifiés?
24. Pour l'invitation de " détacher les liens et de nous en aller", une fois que l'adoption du free trade nous eut enlevé toute valeur commerciale aux yeux des Anglais?
25. Pour l'invitation récente " de resserrer les liens et de rester ", maintenant que notre valeur commerciale et notre assistance militaire nous ont rendus de nouveau appréciables?!
Toutes ces entrées, sauf la première, ce le de la conquête du Canada, intéressent les Anglo-Canadiens au même titre que nous. Si nous compulsions nos vieux livres à nous, nous pourrions ajouter à cette' liste quelques items fort substantiels.
Devoir de " reconnaissance " des Canadiens-français
Je ne parle pas ici de la conquête elle-même. Je n'entreprendrai pas aujourd'hui de rechercher si la transposition d'autorité de la France à l'Angleterre a été, en soi et dans ses multiples conséquences, un bonheur ou un malheur pour les Canadiens^français. Cette recherche exigerait toute une thèse ^historique et sociale qui nous entraînerait loin de notre sujet. Le résultat ide cette étude démontrerait, je pense, que le changement de régime nous a apporté de sérieux avantages et de graves inconvénients. En tout cas, il en ressortirait certainement que ni la France, en nous abandonnant, ni l'Angleterre, en nous prenant, n'ont acquis aucun titre à notre reconnaisvsance. L'état colonial, pour être parfois une nécessité, n'est jamais avantageux en soi pour les peuples qui le subissent.
Je me borne à relever quelques-uns des bienfaits particuliers du régime anglais depuis la conquête jusqu'au jour où les autorités impériales ont renoncé à nous gouverner paternellement.
/Que devons-nous à l'Angleterre pour avoir systématiquement poursuivi, pendant près d'un siècle, la dénationalisation de notre peuple, pour avoir cherché à lui enlever sa foi, sa langue et ses traditions ? |
Que devons-nous à l'Angleterre pour avoir mis toutes les entraves possibles à l'enseignement catholique, au recrutement du clergé, a l'établissement des communautés enseignantes ; pour avoir fomenté la discorde entre les chefs de l'Eglise ?
Que devons-nous à l'Angleterre pour avoir volé les biens ides Jésuites et des Récollets, défrayé les frais du culte protestant à même nos revenus, détourné, pour entretenir des écoles anglaises et protestantes, les fonds publics perçus des contribuables français et catholiques ?
Que devons-nous à l'Angleterre pour avoir tenté de réduire notre peuple à l'aUernative d'apostasier ou de se passer d'instruction publique — ce qui a permis à la " race supérieure "
i Kingdom Papers, No 10: "Difficulties, Dangers, Dittr/" — pages 323-328.
de nous traiter si longtemps, et encore aujourd'^hui, d'ignorants et d'arriérés ?
Que devons-nous à l'Angleterre pour avoir chassé les Acadiens de leur pays, volé leurs biens, séparé les époux, arraché les enfants à leurs mères, et livré cette honnête et paisible population en esclavage aux " saints " de la Nouvelle Angleterre ?
Que devons-nous à l'Angleterre pour avoir emprisonné nos hommes publics les plus honorables, «upprimé nos journaux, exilé ou pendu quelques malheureux, exaspérés par un régime vcxatoire et tyrannique ?
Que devons-nous à l'Ang'eterre pour les répressions sanglantes ordonnées par Colrorxe, "Je vieux brûlot", pour les églises profanées et les fermes incendiées, pour les vols et les pillages des soldats de Sa Majesté ?
Que devons-nous à l'Angleterre pour les conseils bienveillants de LORD DuRHAM, qui suggérait d'acheter nos chefs afin de mieux nous dominer ; qui indiquait au gouvernement britannique !es moyens de nous noyer tout doucement, de nous étrangler sans nous laisser crier ?
Que devons-nous à TAngleterre pour les iniquités de l'Acte d'Union : paiement des dettes du Haut-Canada avec les épargnes du Bas-Canada, injuste partage de la représentation des deux provinces, proscription de la langue française ?
Je m'arrête. J'aime mieux abréger la liste que la surcharger.
A ceux qui voudraient me reprocher d'aviver les haines de races, permettez-moi de citer quelques paroles que je prononçais l'une des premières fois où je pris contact avec un auditoire de Montréal :
" Nos ob igations envers la Grande-Bretagne ont été et " constituent encore le sujet de disputes nombreuses et pas- " sionnées. Pour bien connaître ces obligations et les ac- " complir, il suffit de lire attentivement notre histoire. Voyons " clair dans le passé afin de déterminer nos devoirs présents et " nos relations futures. Cette étude nous aidera à constater " que l'Angleterre nous a fait beaucoup de mal et beaucoup de 'bien. Les gens qui aiment mieux la paix que l'honneur trou- " vent que le bien l'emporte sur le mal et qu'en nous donnant la " liberté politique, la Grande-Bretagne a généreusement racheté " ses torts envers nous. Ceux-là oublient que la liberté a été le " fruit d'une lutte ardue et prolongée, et que si l'Angleterre "nous l'eût refusée plus longtemps, il ne resterait plus un " pouce de territoire britannique sur le continent américain.
" En somme, faite sans bassesse et sans passion, cette " revue historique nous amènera à la conclusion que nous ne " devons à l'Angleterre ni rancune ni reconnaissance. NUn cal-
" cul minutieux des bienfaits et des méfaits de la mère-patrie '* se solderait peut-être par une légère difTérence au détriment " de la justice britannique. Nos concitoyens anglais disent vo- " lonliers que nous ne sommes pas business-like. Je veux bien " que nous leur en donnions une nouvelle preuve en leur offrant " de fermer à jamais le livre des comptes du passé. A ceci, " toutefois, je mets une condition esseTitielle : c'est qu'on n'ouvre " pas de nouveaux comptes, et que ni l'Angleterre ni nos conci- " toyens d'origine anglaise ne cherchent à nous imposer des "obligations nouvelles. Rien dans notre passé, rien à l'heure " actuelle, rien à l'avenir ne nous oblige à assumer de nouvelles "charges en faveur de l'Angleterre. Et quand je dis: "rien", "je l'entends au point de vue de nos obligations morales et de " nos intérêts matériels. Acceptons loyalement la situation qui "nous est faite: restons tranquilles; mais si on nous force à " remuer, que ce soit pour aller en avant et non pour marcher "à reculons "i.
Ces paroles datent déjà de quatorze ans. Elles m'étaient inspirées par le premier triomphe de l'impérialisme: l'expédition d'Afrique. Elles expriment encore ma pensée, toute ma pensée, mes sentiments, tous mes sentiments.
Si j'ai, ce soir, entr'ouvert le vieux livre du passé, c'est précLséraent papce que les impérialistes ont ouvert " de nouveaux comptes " et entrepris de nous imposer de nouvelles et très onéreuses obligations en falsifiant outrageusement les vieux comptes, en déchirant même toutes les pages du bilan de notre histoire.
Puisqu'on nous force à tout recommencer, fort bien, allons-y! Mais que ce soit pour déchirer les voiles d'hypocrisie et confondre le mensonge.
Le vrai devoir de reconnaissance
A ce chapitre, dur peut-être à entendre, je veux ajouter, en la faisant mienne, la conclusion que M. Ewart donnait à son énumération des bienfaits de l'Angleterre:
" To assert thut the motives of the United Kingdom in her " dealings ivith Canada hâve been philanthropie, is foolish. " They were not. W'e may, indeed, be thankfal that they ivere " less sordidly rapacious than those of sonie other melro- " politan conntries; but they were necessarily and unavoidably " selfish rather than altruistic. Count iip ivhat our connection " ivith the United Kingdom has cost us — in ivars and raids as
i "Le patriotisnie r.-anadien-franr-ais — ce qu'il est, ce qu'il doit être" — Discourn prononce au Monument National, le 27 avril 1902.
" ivell as in obstruction and retardation of our natural develop- " ment — and we niight almost subscribe to the généralisation of " Sir Richard Cartwright that we owe her nothing but a great " deal of Christian forgiveness.
" But we owe her more than that. I believe that it is some- " thing to hâve had our parentage in the British isles. The " people there are far from perfect, but they hâve an aggregate " of qualities that has given them, in many respects, the leader- " ship of the world. We are grateful for such of those qualities " as we may hâve retained. We are grateful for the mainte- " nance, in the old land, of such of them as we hâve failed to " continue. And we are grateful to our ancestors chiefîy for " their splendid struggle for self-government. Without that " example and inspiration those of us who hâve made Canada " what it is might still be the "colonials " of those who stayed " at home."
Nous ne pouvons pas, nous Canadiens-français, réclamer notre part patrimoniale des gloires incontestables et des réelles qualités des races britanniques. Mais nous avons le idroit de nous enorgueillir, au même titre que tous les autres sujets du roi d'Angleterre, de la pierre que nous avons apportée, au prix d'etTorts et de sacrifices inouïs et malgré la résistance des gouvernants anglais, à l'édifice des libertés britanniques. Nous £ivons aussi le devoir de reconnaître la grandeur et la force des exemp'es de fierté nationale que le peuple anglais nous a donnés, des leçons de civisme qu'il nous a enseignées. [ La manière la plus rationnelle, la plus britannique assurément, de lui prouver notre reconnaissance, c'est de garder intacts notre autonomie, notre liberté^ nos traditions, le droit de rester en paix chez nous et de réserver toutes nos forces pour le bien et la ■défense de notre patrie. Ces droits, ces traditions, ces libertés, ces devoirs, c'est à l'école de l'Angleterre que nous avons appris à les respecter, à les apprécier, à les aimer: elle ne peut trouver mauvais ni déloyal que nous les défendions jalousement.