LE CANADA ET LA GUERRE EUROPÉENNE
Motifs d* intervention : — Religion, liberté, démocratie ; protection des petits peuples ; "sainteté" des traités; salut de la France; défense du Canada. ^
Pourquoi le Canada est en guerre
Examinons maintenant le plaidoyer de justification de ceux qui, sans adhérer à l'évangile impérialiste, oa feignant même de le combattre, approuvent l'intervention du Canada dans la guerre actuelle et poussent les Canadiens à s'enrôler — les Anglais pour " sauver la démocratie et la liberté" des peuples; les Français, pour " mourir pour la France " et vemger la Belgique.
Au fond, tous ces arguments pèchent par la base. Le Canada n'est en guerre pour aucun de ces motifs. C'est en seule conséquence de la révolution impérialiste qu'il s'est précipité "dans le gouffre du militarisme européen ".
Nation indépendante, ou simplement autonome comme il rétait et voulait l'être avant la guerre d'Afrique, jamais le Canada ne se serait jeté dans cette fournaise.
Sans doute, le Canada pouvait intervenir dans la guerre actuelle, comme nation, sans se lier aucunement à l'Angleterre plutôt qu'à la France ou à la Belgique et en réservant expressément toute sa liberté d'action future. Il aurait pu même faire tourner cette intervention au profit de ses libertés. Il n'aurait eu qu'à faire reconnaître par l'Angleterre et ses alliés la pleine indépendance de son intervention. Pour cela, il eût fallu le dire tout d'abord, puis conserver à l'état-major canadien le commandement suprême de l'armée canadienne, — sous réserve, bien entendu, des exigences de la tactique ; — en un mot, établir nettement qu'en fait comme en .droit le Canada se bal à son compte, comme la Belgique, la Serbie, l'Italie ou la Bmlgarie. Mais c'est précisément ce que les impérialistes n'ont pas voulu ; — ni les impérialistes à l'eau de rose, comme M. Laubier, dont le colonialisme sentimental se mixture savamment de nationalisme, au gré des circonstances de temps et de
1 Conférence du 16 mars 1916.
lieu ; ni, à p!us forte raison, les impérialistes à tous crins, comme M. Bohdex, qui, lui, a du moins la franchise -de mettre d'accord ses principes et ses actes. Ils ont tenu à ce que le Canada intervienne comme partie intégrante de l'Empire britannique. .Le Canada est en guerre parce que l'Angleterre est en guerre. Si l'Angleterre était restée neutre le Canada serait resté coi. Il n"y a pas en Europe d'armée canadienne. Il y a tout simplement dans l'armée anglaise un certain nombre de régiments recrutés aux frais du Canada, armés aux frais du Canada, entretenus aux frais du Canada, se battant pour le compte et sous les ordres de l'Ang'eterre.
Ainsi, en strict droit international, le Canada n'est pas intervenu dans la guerre. Il paie, en hommes et en argent, une partie — une partie fort substantielle — de l'intervention de l'Angleterre. Cette participation représente pour le Canada un sacrifice énorme, plus considérable, proportionnellement, que celui de l'Angleterre. L'honneur, le profit, les avantages — s'il y en a — iront tout entiers à l'Angleterre.'^
C'est absolument la répétition de l'histoire de l'Empire romain, au moment de sa décadence. Les barbares remplissaient les légions et conquéraient ,de nouvelles provinces. Les Romains enrichis prenaient tout, gardaient tout, et gouvernaient l'Empire. Sendtus Populusqiie Romanus.
Nous pourrions donc écarter tous les motifs de justification invoqués à l'appui de l'intervention du Canada comme nation ; puisque cette intervention ne s'est pas produite, que le gouvernement, le parlement et la quasi totalité de la presse en ont repoussé l'idée. Cela faciliterait assurément ma tâche et la vôtre. Mais alors cette étude ne serait ni loyale ni complète. Un peu partout, mais principalement dans les pays de vie intense et de culture médiocre, les faits, les faits actue's et frappants, ont, aux yeux de la plupart des gens, une importance bien plus grande que les idées. Il y a incontestablement un grand nombre de gens sincères qui, tout en se croyant opposés à l'impérialisme, ou ne sachant pas ce que c'est, approuvent néanmoins l'intervention du Canada dans la guerre actuelle sans se préoccuper de la forme et de la portée de cette intervention. Leurs arguments, comme ceux de tous les honnêtes gens, méritent d'être examinés.
Je m'y crois d'autant plus obligé ciu'au début de la guerre j'ai cru que le Canada devait intervenir, comme nation. Qu'il eût la faculté de le faire, sans compromettre son indépendance et sa dignité, sans se lier au sort de l'Angleterre, je le crois encore ; mais cela, nos ministres, nos politiciens de tous les partis, nos chefs sociaux de toute catégorie, ne l'ont pas voulu. Qu'il eût le devoir de le faire, je ne le crois plus ; et c'est en écoutant les partisans de l'intervention que j'ai perdu la foi.
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L*intérêt de la religion — Neutralité du Pape
De leurs arguments, écartons tout d'abord le plus grotesque: " L'intérêt de la religion est lié au triomphe des alliés; en combattant pour l'Angleterre, la France et la Russie, le Canada combat pour l'Eglise catholique ". Inutile d'ajouter que cet argument n'a cours que dans notre bonne province. Ce n'est pas l'amour de la religion catholique qui inspire à l'Orange Sentinel, au Telegram (de Toronto), à toute la prépotence orangiste et antipapiste l'ardeur qu'elle met à pousser les Canadiens à la guerre.
Si quelqu'un est bien, placé idans le monde pour juger des intérêts de la religion, ce doit être le Pape. Je persiste à croire que Benoit xv est meilleur juge de ce qui convient à l'Eglise que nos politiciens, rouges ou bleus, que le grand maître de Tordre des Orangistes, voire que les théologiens impérialistes de Québec. Or, Sa Sainteté a pris, dès le début de la guerre, un soin extrême de séparer la cause de l'Eglise, et même les intérêts généraux de l'humanité, des intérêts particuliers de Tune o-u de l'autre des coalitions qui se idisputent la victoire. Elle n'a perdu aucune occasion d'affirmer que le triomphe du droit et de la justice, non plus que la paix future du monde, ne tient pas à la victoire décisive de l'une des alliances, mais au respect des droits de tous et au juste équilibre des puissances.
Dans sa dernière lettre au monde civilisé — y a-t-il encore un monde assez civilisé pour entendre cette parole pacificatrice ? — le Pape répète que la paix ne doit pas profiter seulement à l'un des belligérants mais à tous.
Croit-on que si le Pape était persuadé que l'intérêt de la religion — ce qui veut dire la vérité, le droit, la justice — est lié au sort de l'une des armées, il tiendrait ce langage ?
Il ne s^agit pas ici, je le sais bien, de vérités dogmatiques, de préceptes de pure morale. Je sais également que le Pape peut errer dans son appréciation des péripéties de la politique humaine. Mais enfin, je le répète, il est mieux placé que tout autre pour envisager la situation du monde d'un point de vue très élevé, d'un regard serein et désintéressé, et surtout pour voir où se trouve l'intérêt de l'Eglise.
Rien, à mon sens, n'est plus lamentable et plus scandaleux que le peu d'écho que la parole et les enseignements du Saint Père ont trouvé dans la presse soi-disant religieuse, même chez nous. Que dans les pays où la vie de la nation est en péril, comme en France, où l'autorité du Pape a été systématiquement amoindrie, comme en France encore, où elle est nulle, comme en Angleterre, des écrivains catholiques aient cédé à la tentation de repousser les enseignements du Saint Père au de les
dénaturer au profit de la cause nationale, on se l'explique. Mais dans notre province, où l'on se targue d'une telle docilité à l'autorité de l'Eglise, où l'on ne se bat ni pour la vie ni pour la sécurité nationale mais pour le compte d'autres nations, les farouches tenants de " l'intégrisme " cathollcjuc n'avaient pas les mêmes excuses pour torturer la parole du Pape et la rétrécir à la mesure des intérêts politiques qu'ils servent. Cette attitude, aussi scandaleuse que celle des journalistes protestants qai tiennent le Pape peur vendu à l'Allemagne, est une preuve additionnelle de l'extraorclinaire pénétration de l'impérialisme anglais jusque dans les milieux qui auraient dû, semble-t-il, lui être le plus réfractaires.
Quels avantages la victoire de l'une ou l'autre des coalitions apporterait-e^le à l'Eglise ? Quels intérêts catholiques ou simplement chrétiens seraient mieux servis par l'Angleterre protestante eu matérialiste, par la Russie schisraatique ou athée, par la France même, où l'anticléricalisme n'a pas dit son dernier mot, que par l'Allemagne à moitié paganisée ou l'Autriche en pleine dissolution politique ? C'est le secret de Dieu.
Chose certaine, ce n'est pas l'amour de la religion, ni le souci de la morale chrétienne, qui ont poussé les grandes nations de l'Europe, sans exception, à s'armer jusqu'aux dents, à fomenter la haine entre les peuples, à préparer l'épouvantable carnage dont nous sommes allés accroître l'horreur.
• Nous sommes vraiment, à certains égards, d'une extraortinaire et incurable naïveté.
Craig et Mgr Plessis
On a conservé, dans les archives de l'évêché de Québec, une relation fort intéressante des entrevues de Mgr Plessis et de sin James Craig, en 1811, et de leurs opinions respectives sur la liberté religieuse au Canada. J'y relève un passage significatif -d'application tout actuelle. Craig insistait sur la détermination de l'Angleterre de gouverner le Canada selon l'esprit protestant de ses lois. Mgr Plessis s'efforçait de lui persuader que cette intransigeance n'était plus de mise. L'Angleterre, disait-il, n'est-'clle pas l'alliée idu Pape et de toutes les nations catholiques contre Napoléon, tyran de l'Europe, ennemi de toute religion et de toute liberté ? Les Anglais, qui combattent avec les Autrichiens, les Espagnols, les Port^igais, doivent voir la religion catholique d'un meilleur œil qu'autrefois.
" Qîie dites-vous là ? '' réplique brusquement le gouverneur. "Voilà le plus mauvais argument que vous m'ayez encore ■" donné ! Est-ce que vous croyez que c'est pour l'amour des *' Portugais et des Espagnols ([ue nous sommes alliés avec eux? *' Non ; c'est parce qu'ils nous servent de barrière contre les
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" entreprises de notre ennemi. Xoiis ne considérons pas plus " la religion de ces allies que celle des Turcs dont nous avons " tâché de retirer le même service "^
Voilà le langage sincère d'un véritable Anglais. N'est-il pas infiniment plus honnête, idans sa brutale et cynique franchise, que les homélies de l'heure actuelle su.r l'Angleterre, protectrice du droit opprimé, de la religion en péril ?
J'ai plus lie peine encore à me persuader que le triomphe de la religion et les intérêts de l'Eglise catholique tiennent à la victoire de la Russie. De toutes les puissances de l'Europe, la Russie a été, avec l'Angleterre, la plus systématiquement, la plus constamment hostile au catholicisme et à la papauté. Elle n'a flatté le Pape et l'Eglise que quand elle a eu besoin de leur influence contre les nations ou les peuples catholiques qui la gênaient : France ou Autriche à l'extérieur, Polonais ou Galiciens à l'intérieur. De même, l'Angleterre, après avoir persécuté ses propres sujets catholiques pendant trois siècles, après avoir fomenté et soutenu la révolution, dans les Etats Romains, a fait des démarches auprès du Pape afin de l'amener à imposer ides contraintes morales à l'agitation irlandaise que n'avaient pu éteindre les massacres, les échafauds, l'emprisonnement, la dénaUonalisation systématique par l'école, les évictions agraires et toutes les formes de répression inven-
1 "Mandements, etc. des Evêques de Québec", publiés par mgr Têtu et l'abbé Gagxon — Québec, 1888. vol. III, page 71.
Au moment où ÂIgr Flessis prodiguait les protestations publiques de loyalisme que nous avon.s retracées précédemment, il luttait avec le gouverneur de la colonie pour obtenir la reconnaissance des droits essentiels de l'Egli-se. L'on sait qu'à cette époque, cinquante ans après la conquête et le Traité de Paris, trente-cinq ans après que le clergé canadien eut gardé la colonie fidèle à l'Angleterre, à l'heure même où les Canadiensfrançais s'apprêtaient à verser leur sang pour défendre le"drapeau britannique contre les Américains, les représentants de l'Angleterre leur fai.saient encore subir toutes sortes de persécutions et de tracasseries. Craig avait fait mettre en pri.son Blanchet, Bédard et T.xschereau, et supprimer le Canadien. Dans ces répressions de la liberté civile il avait obtenu l'appui de l'évèque. Cette complaisance des autorités religieuses n'empêchait pas le gouverneur de refu.ser à Mgr Plessis son titre d'évèque; il ne l'appelait que le "surintendant de l'Eglise romaine au Canada". Il lui disputait même le droit de choisir librement ses curés. Il réclamait pour le roi d'Angleterre, sur les paroisses catholiques du Canada, l'autorité qu'il exerçait sur les paroisses anglicanes du Royaume — prétention que le roi de France, au.\ pires jours du gallicanisme, n'avait jamais émise. Il chercha même à corrompre l'évêciue par des offres alléchantes d'avantages pécuniaires. Sur ce terrain, Mgk Plessis resta inébranlable. Il rei)oussa les propositions infamantes de Ckaig avec une admirable dignité et un désintéressement à toute épreuve.
On a créé la légende que ces tracasseries et ces manœuvres étaient le fait personnel des gouverneurs et de leurs conseillers. La vérité historique démontre au contraire que les fonctionnaires n'agissaient que sur les ordres formels du gouvernement britannique.
tées par la " libératrice des peuples, la protectrice des opprimés ".
En France même, où la foi reste si agissante, si féconde en œuvres admirables d'apostolat, si rayonnante de lumineux enseignements, l'histoire d'un siècle ne prouve pas que l'action officielle de l'Etat, à l'intérieur ou à l'étranger, dans ses rapports avec le Pape et l'Eglise, dans ses lois d'instruction publique, dans son traitement des congrégations religieuses et des missions étrangères — rien de tout cela ne prouve que le Pape soit tenu d'attendre le salut de l'Eglise d'une victoire écrasante de la République française, d'un triomphe sans contrepoids de ses armes et de son influence en Europe.
Non, décidément, on aurait peine à démontrer que les intérêts de la religion sont indissolublement liés au sort de l'Angleterre et ide ses alliés, et que le Pape a tort d'^observer une stricte et absolue neutralité entre les belligérants.
Même au seul point de vue de la politique humaine, pour que la paix, une paix véritable, une paix des cœurs et des volontés, — celle qui tient de plus près à la religion, — pour qu'une telle paix se rétablisse et dure, j'ai plus de confiance dans les sages enseignements du Saint Père et dans sa ferme neutralité que dans les appels frénétiques au chauvinisme, à l'orgueil et à la religion faussée de chacune des nations en guerre.
Fait remarquable — je tiens à vous le signaler comme contraste aux divagations de nos jingos, catholiques ou protestants, — le seul groupe important, à ma connaissance, qui ait pris, dans les pays en guerre, une attitude analogue à celle du Pape, c'est celui des pacifistes et des socialistes anglais presque tous protestants ou agnostiques.
Protection des petits peuples
Dès le début de la guerre, j'ai exprimé l'espoir que la fin du conflit verrait la renaissance de toutes les petites nationalités — Belgique, Alsace-Lorraine, Danemark, Irlande, Pologne, Lithuanie, Balkans — immolées depuis des siècles à la cupidité des nations conquérantes; la salutaire humiliation des grands empires — Allemagne, Russie, Angleterre; — et le rétablissement de la primatie morale de la Papauté sur les peuples^. Alors, alors seulement, la paix, la paix véritable et durable, s'établira dans l'Europe et le monde. Plus la guerre se prolonge, plus cette conviction s'enracine dans mon esprit. Mais ce n'est assurément pas l'idéal que se proposent l'Angleterre
1 Conférence à l'Université Laval, sur la "Renaissance des petites nationalités", 27 janvier 1915, résumée dans le Devoir du lendemain.
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et ses alliés, pas plus que l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie. Ce n'est pas à cette noble cause, vraiment chrétienne et civilisatrice, que le Canada a lié le sort de ses armes.
Presque aussi faux que l'argument de religion est donc celui de la défense des petites nationalités. Ce plaidoyer est particulièrement grotesque dans la bouche des impérialistes anglais et de leurs complices canadiens — eux, les acteurs et les apologistes de la spoliation des Républiciues boërs, de l'invasion du Thibet, du partage de la Perse, de l'occupation de l'Egypte; eux qui ont entrepris de " peindre en rouge " l'Afrique, du Cap au Caire, et de soumettre le monde à la domination des Anglo- Saxons. Qu'on ne prétexte pas la supériorité des institutions britanniques, la sonmie de libertés civiles et politiques qu'elles comportent. " Aucune nation ", a fort bien dit lord Bryce, " n'a le droit d'imposer aux autres son type de civilisation." Aucune n'a plus tenté de le faire que l'Angleterre impériale'.
Ce n'est assurément pas dans la Russie qu'on nous fera voir le modèle des nations respectueuses du droit d'autrui, et surtout la protectrice des petites nationalités. Depuis les jours d'IvAN LE Terrible jusqu'à l'heure actuelle, l'histoire de la Russie n'est qu'une longue suite de conquêtes spoliatrices, de subjugations opérées tantôt par le fer tantôt par la ruse. On ferait rire à se tordre n'importe quel Russe d'aujourd'hui si l'on entreprenait de le convaincre qu'il se rend à Constantinople pour affranchir les " petites nationalités ", victimes de la barbarie turque — laquelle fut, du reste, soutenue et protégée, des siècles durant, par la France et par l'Angleterre.
On ne s'y trompe pas plus à Athènes et à Bucarest qu'à Sofia. Les Etats balkaniques redoutent une victoire écrasante de la Russie plus encore que le triomphe des Empires du centre. Seule la Serbie s'est laissé jeter par l'influence russe contre l'Autriche, d'abord parce qu'elle vise à la mer du côté de V\driatique, ensuite, parce qu'elle n'a rien à espérer du côté de Constantinople. La Bulgarie s'est rangée du côté de l'Allemagne, en partie pour se venger des injustices du Traité de Bucarest et de la Convention de Londres, mais surtout pour faire pièce à la Russie. La Roumanie elle-même, cette France de l'Est, latine d'origine, de traditions, de culture, hésite à se joindre à la France, parce que la France est l'alliée de la Russie et que
1 Le gcnér.il amrricain, PTomer Lka, prand admirateur de la puissance anglaise, pourvu qu'elle soit effective, a démasqué l'hypocrisie des formules humanitaires de la politique anu;laise: "A'o nation has riolatcd ncnlralitij and denied their ol)ligalinn!^ more freqiientltj llttin llte SnxorL." {''The Day of Ihe Saxon.'' New York and London, Ilarper «t Bros, 19l2).
tout ce qui exaltera le triomphe des alliés fortifiera la main du Cosaque i.
Et les autres petites nations' de l'Europe? Si leur sort est si manifestement lié au triomphe des ennemis de l'Allemagne, comment expliquer que la Suisse, la Hollande, le Danemark, la Suède, la Norvège, observent une stricte neutralité, que les sympathies s'y partagent à peu près également entre les deux coalitions?
N'est-ce pas une indication révélatrice que l'intérêt des petites nationalités, comme celui de la religion, n'est pas intimement lié au triomphe de. l'une ou l'autre des armées?
En Belgique même, que la brutale agression de l'Allemagne a jetée dans les bras des alliés, n'allez pas croire qu'on entrevoit la solution du problème des nationalités avec la même facilité simpliste que nos sergents recruteurs et nos primaires hommes d'Etat?
Ce n'est pas la première invasion ique subit la Belgique. C'est, si je ne me trompe, la cent dix-neuvième, depuis la conquête de César et l'organisation de la Gaule belgique. La plupart de ces invasions sont venues de France. Les dernières visées de conquête et de subjugation de la Belgique, avant la guerre actuelle, venaient toutes de France. La Belgique a construit pierre à pierre le sanglant et glorieux édifice de son indépendance; la plupart de ces moellons, elle les a arrachés aux débris des ruines amoncelées sur son sol par ses puissants voi-
1 Un publiciste roumain, M. Constantin ^L\VR0DI^', a très nettement exposé cette situation dans une étude toute récente, publiée à Paris, l'an dernier, sous le titre: "'La Roinnanie œnlemporaine" . ^L ^L\VRODî^' est un francophile intense; il souhaite que la Roumanie entre en scène du côté des alliés; il prévoit même que cette intervention va se produire. Voici cependant comment il explique et justifie l'attitude expectante de son pays:
"Les sjTBpathies roumaines et la politique de la Roumanie constituent "un frappant contraste pour les trente-cinq dernières années. Tandis "qu'en 1870, comme en 1914. on a crié à Bucarest '"Vive la France" et "A bas les Austro- Allemands!", du congrès de Berlin jusqu'au traité de "Bucarest économiquement et politiquement on regarda vers \'ienne et "vers BerUn.
"Pourquoi ce contraste? L'explication en est simple. On est fran- "cophile chez nous par atavisme de race, par l'influence françai.-e troi.s fois "séculaire à Bucarest et à Jassy et par le souvenir sympathique de l'em- "pereur Napoléon III; mais, la Roumanie étant une '"île latine" dans un "océan slave, et la Russie par son attitude de 1878 nous jetant dans les "bras des Teutons, les ennemis traditionnels des Slaves, la réalisation de "l'alliance franco-russe, en 1888, a rendu impossible tout rapprochement "politique entre Paris et Bucarest."
Et pourtant, la Roumanie doit beaucoup plus à la France, dans l'ordre des services positifs, que le Canada.
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sins. La seule garantie de la survivance de la Belgique, c'est un juste équilibre des forces de l'Allemagne, de la France et de l'Angleterre. Une France triomphante, une Angleterre maîtresse absolue de la mer du Nord, ne seraient guère plus rassurantes pour la Belgique qu'une Allemagne victorieuse. Ce que la Belgique peut espérer de mieux, c'est d'abord que l'Allemagne soit forcée d'évacuer son territoire, mais aussi que la France et l'Angleterre ne soient pas tellement maîtresses de la situation qu'elles soient tentées de prendre pied chez elle ou de lui imposer, dans leur propre intérêt, des mesures contraires à sa pleine indépendance.
De toutes les grandes nations en guerre, la France et l'Italie sont probablement les moins à redouter pour les petites nationalités de l'Europe. La France surtout s'est assobrie dans l'expiation; elle a durement payé le prix des conquêtes spoliatrices de Napoléon, de l'affreuse tyrannie qu'il a fait peser un moment sur toute l'Europe. Néanmoins, les deux alliées latines ont poussé fort activement, depuis quelques années, leur expansion coloniale. Un succès trop considérable pourrait bien réveiller chez elles le vieil instinct impérialiste des Romains.
La " sainteté " des traités
En tout ce qui touche au droit à la vie des petites nationalités, au respect de " la sainteté des traités ", l'attitude de la France, de l'Espagne et de l'Angleterre au Maroc n'a guère été plus honorable que l'attitude de l'Allemagne à l'égard de la Belgique ou que celle de l'Autriche à l'endroit de la Serbie.
On sait que le jour même où la France et l'Espagne s'engageaient solennellement, dans un traité public, à respecter l'inviolabilité du Maroc, elles signaient, de connivence avec l'Angleterre, un arrangement secret qui prévoyait, qui préparait même, le partage de ce pays entre la France et l'Espagne, à l'exclusion de l'Allemagne, co-signataire du traité public. Pour -prix de son silence et de son acquiescement, l'Angleterre se faisait reconnaître l'exclusivité et la permanence de son occupation de l'Egjpte.
Comme moralité, cet arrangement valait cet article du traité austro-italien qui autorisait l'Italie à prendre un morceau des Balkans au cas où l'Autriche s'en servirait une tranche.
Tout cela ressemble fort à de la spoliation, au sacrifice des petites nationalités, à la primauté de la force sur le droit, au mépris de " la sainteté des traités ".
En vérité, toute la diplomatie des grandes nations a été jusqu'ici à base d'immoralité, d'opportunisme et d'hypocrisie. Et dans la mesure où elle a préparé et accunmlé les causes lointaines de l'elTroyable hécatombe où les peuples expient, en ce moment, les crimes de ceux qui les gouvernent, on peut dire avec un écrivain anglais que la guerre européenne est un " crime coopératif "1.
A la préparation de ce crime, le Canada n'avait pris aucune part. Il n'était nullement appelé à le juger. Avant de se lier à l'une des parties et de se faire, pour sa part, l'exécuteur de la sentence, il eût peut-être mieu.x fait d'y regarder à deux fois.
Liberté et Démocratie
Un autre argument favori des partisans de l'intervention, c'est que les alliés combattent pour la liberté et la démocratie contre la tyrannie et rab:>olutisme. Ce plaidoyer s'accorde mal avec la doctrine des théologiens impérialistes qui veulent nous persuader que nous sommes tenus de nous battre pour obéir au roi d'Angleterre et que la résistance aux simples désirs de la métropole procède de tendances dangereuses, imbues de libéralisme et d'un attachement exagéré aux maximes du parlementarisme. Laissons se dépêtrer les partisans de l'absolutisme et occupons-nous un instant des champions de la liberté.
C'est très beau de se battre pour la liberté... des autres. Mais encore faudrait-il s'entendre sur le genre et la formule des libertés que nous allons faire triompher en Europe. Est-ce la liberté française ou britannique, la liberté moscovite ou serbe, la liberté belge, japonaise ou italienne? Dans le seul ordre des libertés britanniques, est-ce le concept anglais ou onlarien qui va s'imposer? la pratique australienne, hindoue ou sud-africaine? S'agit-il de libertés politiques ou civiles, religieuses, sociales ou économiques? Est-ce la liberté individuelle ou la liberté des peuples?
Parmi les nations qui se battent du côté des alliés, il y a, sur tous les genres de liberté, les conceptions les plus diverses, les aspirations les plus divergentes, les pratiques les plus variées. Sont-elles d'accord sur le régime de liberté qu'elles se proposent d'imposer aux Allemands? Leurs propres nationaux sont-ils d'accord entre eux sur la mesure de liberté dont ils jouissent chez eux? Je doute fort que les pauvres diables à qui les agents recruteurs de Sam Hlt.hls persuadent (lu'ils vont se
1 H. X. Bkailsford:— "The Empire nf the Ea.sl", reproduit comme appendice à ma brochure "The Foreign Folicy oj Great Brilnin", Montréal,
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battre en Europe pour la liberté du monde s'accommoderaient longtemps de la liberté russe ou serbe. Les compatriotes de Lloyd George ou de Redmond ne se soumettraient pas longtemps au régime de liberté que les Ontariens et les Manitobains ont résolu d'imposer aux Canadiens-français. Les Canadiens-français eux-mêmes n'endureraient pas vingt-quatre heures les tracasseries de la bureaucratie française, toutes pratiquées au nom de la Liberté, de l'Egalité, de la Fraternité. J'ai même peine à croire que les théologiens impérialistes de Québec — ultra-français, aujourd'hui, que la France sert de couverture à l'Angleterre — approuvent en tous points le genre de liberté religieuse que le gouvernement français a pratiqué, sous tous les régimes, depuis la Révolution.
Certes, je hais le caporalisme prussien; mais il ne me parait guère que nous y portons remède en gratifiant le Canada de quelque chose de pire: une impudente voyoucratie militaire, sans discipline, sans tradition, prête à l'émeute et au pillage, assurée de l'impunité et même de la faveur des pouvoirs publics.
Quant à la forme de gouvernement, je veux bien admettre que le régime démocratique vaut mieux que l'autocratie. Encore faudrait-il démontrer son excellence par ses fruits. On aurait peut-être quelque peine à établir que le régime démocratique a donné à l'Angleterre et à la France les qualités qui leur sont propres et que le régime autocratique a infligé au peuple allemand les défauts qui lui sont particuliers. Le Canada, pour sa part, avant de partir en croisade pour le salut de la démocratie, aurait dû se mettre en mesure de prouver au monde que la pratique du régime démocratique a développé ses vertus sociales et civiques; que ses gouvernants sont probes, compétents, dévoués à la chose publique; que son peuple est sain, éclairé, patriote, incorruptible; que le vol, le pillage, la concussion, le parjure, sont choses ignorées ou du moins fort rares dans les manifestations de sa vie nationale.
Quoi qu'il en soit de la valeur des régimes politiques, la saine philosophie nous enseigne qu'aucune nation n'a le droit d'imposer sa forme de gouvernement à une autre nation. C'est ici ou jamais le cas d'appliquer l'axiome de lord Bryce. De plus, l'histoire démontre que c'est une entreprise futile.
C'est en invoquant ce prétexte, c'est en proclamant son dessein d'affranchir les peuples de la tyrannie des rois, que la France révolutionnaire entama la lutte contre les nations de l'Europe. Napoleox recueillit cet héritage de haines et s'en servit pour faire peser sur l'Europe le joug le plus tyrannique qu'elle ait connu depuis le temps des Ces.\rs.
Le salut de la France
Mais l'argument de choix, dans la province de Québec, c'est le salut de la France. Les Canadiens-français doivent s'enrôler, parait-il, pour sauver la France. Chose singulière, on n'a jamais songé à leur prêcher ce devoir quand la France se battait contre l'Angleterre ou sans l'Angleterre.
Lorsque les armées alliées de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse envahirent la France, occupèrent Paris et dictèrent au peuple français vaincu les conditions de sa survie, ses relations étrangères, la forme même de son gouvernement, le peuple canadien-français fut convié à se réjouir des humiliations de la France, à célébrer jusque dans ses églises la victoire des Russes, des Prussiens, des Autrichiens, des Suédois, des Bavarois, et, naturellement, celle des Anglais.
Lorsque la Prusse, forte de l'appui moral de l'Angleterre, marcha de nouveau sur le cœur de la France, l'amputa de ses provinces, la saigna à blanc, fomenta la Commune et favorisa l'établissement d'une république sectaire, afin de mieux réduire la France à l'impuissance, personne ne songea à entraîner les Canadiens-français au secours de leur ancienne mère-patrie.
Mais vint le jour où le peuple allemand, resserré dans son territoire, voulut se répandre à l'extérieur. Son industrie, extraordinairement développée, chercha des débouchés. Tant que les Allemands étaient restés les clients de l'Angleterre, qu'ils avaient emprunté à Londres, et expédié leurs marchandises sur des vaisseaux anglais, l'Angleterre avait favorisé ce développement industriel. Du jour où l'Allemagne voulut s'affranchir de cette tutelle et devenir une nation maritime et commerçante, c'est-à-dire de cliente devenir la rivale de l'Angleterre, les impérialistes anglais se mirent à dénoncer les ambitions germaniques, le militarisme allemand, le caporalisme prussien. Le caporalisme prussien date de Frédéric II, allié de l'Angleterre; le militarisme allemand était, en 1870, ce qu'il est aujourd'hui, et les Anglais l'admiraient fort. L'Angleterre n'a cojnmencé à prendre le militarisme allemand en horreur qu'à compter du jour où il a pris la mer et porté ombrage à la puissance qui s'est arrogé le droit de " dominer les mers " — to rule the waves, — prétention tout aussi monstrueuse que celle de dominer les terres. C'est aussi à compter de ce jour que les jingos se sont sentis pris d'un vif et soudain amour pour la France. Or, comme ils poursuivaient en même temps leur politique d'unification de l'Empire et d'asservissement des colonies, pour les fins de guerre de l'Angleterre, ils virent dans cette situation une occasion unique de séduire les Canadiens-français. C'est alors que nos ga-
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zettes patriotes se mirent comme par enchantement à prêcher l'amour de " nos deux mères-patries ", à tant le pouce carré'.
De cette sorte de patriotes, M est inutile de nous^ entretenir; non plus que de cette autre catégorie de pro-Français qui ont attendu, avant d'aller " mourir pour la P'rance ", d'être assurés d'un bon grade et de gras appointements dans l'armée de sir Sam Hughes — celui-là mt-^me qui disait si gracieusement, en plein parlement, ([u'on ne devrait pas laisser pénétrer au Canada les moines et les nonnes chassés de France, parce ((u'ils ne sont bons à rien, " not even for breeding pnrposes ".
" L'ontarien dans les mots brave l'honnêteté ".
Mais il est un nombre assez considérable de Canadiens-français qui croient sincèrement que nous avons le devoir de combattre aux cMés de la France. Examinons leurs arguments.
** Reconnaissance " envers la France — Exemple des Suisses et des Wallons
Avons-nous à l'égard de la France des obligations d'amour et de reconnaissance cjui impliquent pour le Canada le secours d'une intervention armée, pour les Canadiens-français, le service militaire, l'impôt du sang? Evidemment non. La seule existence de ce sentiment démontre que beaucoup de Canadiensfrançais sont restés ou redevenus des colons français, comme beaucoup de Canadiens-anglais sont des colons anglais.
Parler des '' devoirs de reconnaissance " des Canadiensfrançais d'aujourd'hui envers la génération actuelle des Français d'Europe est absurde. En déduire surtout que cette " reconnaissance " comporte l'accomplissement d'un devoir essentiellement national, réservé, dans tous les pays, à la défense de la patrie — à tel point que le citoyen d'un pays cjui s'engage dans l'armée d'un autre pays, même allié, est considéré comme déserteur — est plus faux encore. Cela vaut tout juste le plaidoyer de "reconnaissance" envers l'Angleterre, dont nous nous sommes occupés dans le chapitre précédent.
Si le Canada était resté colonie française, il est plus que probable que notre plaidoyer de '* reconnaissance " coloniale se formulerait aujourd'hui dans des termes à peu près identiques à ceux de Tinventaire des " bienfaits " de l'Angleterre, dressé
1 On so rappelle qu"- lorsque les impérialistes entreprirent lu co/îrcr.s/rtu de la provinef^ cle Québec, ils chargèrent mie agen:H' de pul)lieité de faire reproduire, dans tous les journaux de la province, les articles aniîlo-fran(;ais de la Pairie. Cette agence otTrait un fort joli prix calculé d'après le nonilire de pouces carrés dî p.ipier consacrés à C3S reproductions patriotico-impérialistcs.
par M. EwART. Toutes les "mères-patries" sont des marâtres; c'est encore l'Angleterre qui l'a été le moins durement et le moins constamment.
Si, par'" reconnaissance " envers la France, on veut parler de services positifs rendus par la France au Canada, généralement, ou aux Canadiens-français en particulier, on serait fort en peine d'en faire l'énumération. Ce n'est assurément pas au moment de la cession du pays à l'Angleterre, alors que le gouvernement français refusa d'honorer la signature de ses fonctionnaires et acheva, par une banqueroute de plusieurs millions, la ruine d'une malheureuse population, affamée et décimée par une guerre interminable, dont la colonie n'était nullement responsable mais où elle avait prodigué son sang, son or et son blé pour la France.
Une fois passés sous la domination du vainqueur, au cours des soixante-quinze années de luttes où il nous fallut défendre, pouce par pouce, le patrimoine national, la langue, la religion, l'âme du peuple, quels secours avons-nous reçus de notre première ." mère-patrie "? Ni la France républicaine, ni la France monarchique; ni la France forte, deux fois alliée des Anglais^, ni la France vaincue, humiliée par l'Angleterre; à aucun moment, sous aucun régime, la France, la nation française, le gouvernement français, ne se sont souvenus de nous, n'ont tenté aucun effort pour nous aider, moralement ou matériellement.
Sans doute, tous les descendants de Français, tous les fils de cette noble nation, tous les héritiers de cette incomparable civilisation qui éclaire le monde moderne, comme le génie grec illuminait le monde ancien, doivent désirer la survivance de la France. Est-ce à dire que les Français d'origine, devenus les citoyens d'une autre nation, doivent payer l'impôt du sang à la nation française?
Autant dire que les Brésiliens ont des obligations particulières envers le Portugal, les Argentins ou les Péruviens envers l'Espagne, les Américains d'origine anglo-saxonne envers l'Angleterre^.
1 Sous Louis-Philippe et plus encore sous Napoléon III.
■ 2Je n'ai pas attendu la guerre pour exprimer ces opinions et opposer les préceptes du nationalisme à la fausse doctrine du colonialisme moral français. Dès le 27 avril 1902, dans le même discours dont j'ai cité un passage à propos de notre dette de "reconnaissance" envers l'Angleterre, je signalais ce dualisme de sentiment et ses dangers:
"Le premier problème qui se pose à notre esprit, c'est celui-ci: devons- "nous être plus P>ançais que Canadiens ou plus Canadiens que Français ? "En d'autres termes, devons-nous être des Français au Canada ou des "Canadiens d'origine française ?
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Si vous voulez mesurer toute la dilTérence qui sépare, en ces matières, le concept colonial du concept national, comparez l'attitude des Canadiens-français, à l'égard de la France, à celle des Suisses français ou des Belges wallons, d'aussi pure race française que nous. Leurs sympathies et leurs vœux, comme les nôtres, vont à la France; ils s'éclairant, comme nous, du rayonnement de la pensée française; ils ont, beaucoup plus que nous, besoin de la force matérielle de la France, de sa puissance militaire, de son influence politique, à cause de son voisinage immédiat et du contrepoids qu'elle oppose aux influences germaniques. Néanmoins, ils ne reconnaissent et ne servent qu'une patrie: les Suisses, la Suisse; les Belges, la Belgique.
Que vaudront nos sacrifices pour la France ?
Si vous voulez vous convaincre davantage, renversez les situations. Que demain les boches d'Ontario ou ceux du Mani-
"Je ne conçois pas qu'on puisse hésiter un instant à répondre que nous "devons rester essentiellement Canadiens.
"Loin de moi la pensée de vouloir étouffer chez mes compatriotes la "voix du sang. Notre amour pour la France est légitime et naturel: il "peut et doit être réel, profond et durable; mais il doit rester platonique; "et surtout il ne doit jamais nous faire oublier nos devoirs envers nous- "mêmes et ceux que les circonstances de notre histoire et de notre situation "actuelle nous imposent.
"Pour comprendre et déterminer la nature de nos sentiments à l'en- "droit de la France, il faut employer la même méthode que j'ai indiquée "tantôt, lorsque j'ai parlé de nos obligations envers l'Angleterre: étudier "notre histoire avec sang-froid et ne pas faire de légende."
Je résumais ensuite l'histoire de nos relations avec la France, avant et depuis la cession du Canada à l'Angleterre; puis j'ajoutais:
"Je résume tous ces faits historiques sans haine et sans amertume; je "n'entreprends même pas de les juger. Si j'avais à apprécier, comme "Français, la conduite de la France monarchique ;\ notre endroit et la "politique de la France moderne, j'indiquerais une foule de circonstances "atténuantes et de causes incontrôlables. Mais, comme Canadien, je dis "qu'il est absurde de perdre notre temps à manifester des regrets stériles "et des aspirations irréalisables.
"Soyons Français comme les Américains sont Anglais. Conservons "et développons chez nous les instincts, les traditions et l'intellectualité "que notre origine nous a légués; et à ce point de vue, nous ne saurions "trop faire pour maintenir et fortifier les liens de parenté qui nous unissent "à la France. Mais nous devons concentrer notre allégeance politique et "nos a.spirations nationales sur le sol du Canada."
"Il importe à notre sécurité de convaincre les .\nglo-C;aiadiens d'un "fait d'ailleurs intléniable: c'est que ce n'est pas à titre de Français mais à "titre de Canadiens que nous ne voulons pas nous rapprocher de l'Angle- "terre et assumer des obligations nouvelles dans s(in En\pire." {{.'^Le patriotinme canadicn-frdnçais^ce qu'il est, cr qu'il dcrnii cire" — Montréal, 1902).
toba passent de la persécution morale et " légale " à la répression matérielle et que la guerre civile éclate entre Canadiensfrançais et Canadiens-anglais: la France interviendra-t-elle dans le conflit? Que la guerre se déclare un jour entre le Canada et les Etats-Unis, ou entre le Canada et le Japon: la France, à moins de s'être liée par une entente préalable avec l'Angleterre ou -avec le Canada lui-même, déclarera-t-elle la guerre aux Etats- Unis ou au Japon, à seule fin de nous sauver"? Dans l'un ou l'autre cas, à défaut d'intervention officielle de la France, combien de Français s'enrôleraient volontairement pour venir à notre secours?
Et pourtant, nous l'établirons au chapitre de nos relations internationales, la France a autant d'intérêt au maintien du Canada français que nous avons, nous, à la conservation de la France ; et la France dispose d'infiniment plus de ressources et d'autorité, soit pour se défendre, soit pour intervenir dans les affaires du monde, que le Canada et surtout que la seule province de Québec.
D'aucuns pensent que les services rendus à la France — enrôlement de soldats et secours de toute nature — nous vaudront, après la guerre, de chaudes sympathies françaises, l'appui des Français d'Europe dans nos luttes pour la langue, pour la survivance sociale et économique. J'ai partagé, un instant, cette illusion. Il serait dangereux de l'entretenir plus longtemps. Le caractère même de notre intervention a détruit cet espoir, s'il eut jamais sa raison d'être. En noyant notre effo;'t dans la participation globale de l'Empire britannique, nous lui avons enlevé le caractère particulier, le parfum d'amitié familiale, qu'une intervention indépendante anarait pu lui donner. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous pouvons faire, ne fait qu'accroître la valeur de l'intervention britannique. C'est l'Angleterre, l'Angleterre seule, qui bénéficiera de l'aide apportée à la France par les Canadiens, les Indous et les autres peuples "subalternes" de l'Empirci. Les tenants canadiens
1 Un Canadien-français établi en France depuis plusieurs année?-, très français de cœur et d'esprit, ardent partisan de l'intervention du Canada, au début de la guerre, m'écrivait, le 25 mai 1915:
"Les Français auraient grand intérêt à faire le nécessaire pour éviter "tout ce qui peut contribuer à l'anglicisation de nos populations canadien- "nes-françaises. ^L•^lheu^cusement, le monde commercial et financier "s'arrête rarement au côté sentimental, et même national, d'une question, "et ne pense à rien autre chose qu'à ses propres intérêts matériels. Les "commerçants et les capitalistes français ne reconnaissent en nous que "des coloniaux qu'ils ont intérêt, d'après eux, à atteindre par les intermé- "diaires anglais. J'ose même exprimer l'opinion que phis l'Entenle Cordiale
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de l'autorité royale et de la suprématie anglaise, en nous représentant comme des esclaves scmmis au bon plaisir du roi d'Angleterre, n'auront pas peu contribué à neutraliser l'avantage u'térieur que nous aurions pu retirer de notre intervention et de nos secours^.
" Colonialisme moral " français — Ses dangers
Comment expliquer la naissance et le développement de ce colonialisme moral des Canadiens-français à l'endroit de leur première mère-patrie?
Par colonialisme moral, j'entends cette disposition à reconnaître et accepter, à l'égard de France, des obligations qui n'ont jamais été reconnues, qui ne peuvent exister entre deux nations politiquement indépendantes l'une de l'autre, quelles que soient les atrmités de leur tempérament, de leurs idéaux, voire la communauté d'origine, de sang et de langue.
Ce sentiment était inconnu de nos pères. II est la conséquence immédiate et logique de la propagande impérialiste. Les protagonistes de la solidarité impériale ont créé dans l'esprit des Anglo-Canadiens une notion nouvelle et fausse du devoir des "nations soeurs" envers la Grande-Bretagne. Ils ont fouetté l'orgueil de race; ils ont fait entrevoir le triomphe des idées anglaises dans le monde, la domination universelle des Anglo-Saxons. Les Canadiens-français, entraînés et trompés par leurs chefs politiques et sociaux, ont acquiescé en fait à toutes les brèches portées au principe des libertés coloniales ; mais leur esprit et leur coeur n'ont rien absorbé de cette partie de l'impérialisme anglais, toute faite de sentiment et d'orgueil
"entre l'Angleterre etla France se développera, plus ce sentiment s'accentuera "chez les Français de France."
Ce ne sera, du reste, que la continuation de l'état de choses antérieur à la guerre. En dehors de l'unique exception du Crédit foncier, presque tous les capitaux français importés au Canada ont suivi le canal des institutions anglaises et fortifia l'influence anglaise à notre détriment. Le commerce français profite aux maisons anglaises plus qu'aux négociants canadiens-français. Pendant que nous luttons péniblement pour vulgariser l'usage de la langue française dans le commerce, la plupart des produits français — l'eau de Vichy, par exemple, propriété de l'Etat — nous arrivent avec des étiquettes anglaises.
1 Ce n'est pas en France seulement que cette attitude servile nous fait un tort immense. A Rome, dans nos démêlés avec les partisans de l'anglicisation, rien n'est plus propre i\ ruiner notre influence et nos revendications. Les autorités de l'Eglise se persuadent que les Canadiens-français n'ont d'autres droits, en toute matière, que ceux que les .\nglais veulent bien leur concéder
britannigues. Ce qu'on leur a dit à satiété de '.a nécessité de s'assurer des protections extérieures et de servir une autre nation afin d'en obtenir des faveurs, les a graduellement amenés à se tourner du côté de la France et à lui rendre quelque chose du culte que les impérialistes anglo-canadiens rendent à TAngleterre. Ce culte prend même chez nous, par suite de'multiples causes dont Tétude nous entraînerait trop loin, un caractère de servilité sentimentae, une attituidc révérentielle, mi-touchante mi-grotesque, qui se manifeste rarement dans les effusions les plus loyalistes des Anglo-Canadiens.
L'introduction de ce facteur nouveau dans la formation de la conscience nationale est grosse de rdangers pour l'avenir.
L'Angleterre et la France, aujourd'hui alliées, comme au temps de la guerre de Crimée, ont été longtemps ennemies, toujours rivales. Il existe entre elles plus de causes permanentes de division, d'inimitié même, qu'entre la France et l'Allemagne, ou qu'entre l'Allemagne et l'Angleterre. L'histoire démontre que toutes les alliances entre nations sont précaires, celles de l'Angleterre plus que toutes les autres. La situation ide l'Angleterre en Europe, ses conditions économiques et sociales, la dispersion de son empire sur toutes les terres du globe, lui imposent une politique instable et vague. Ses amitiés sont fugaces et loose. Ses alliés ne peuvent, ne doivent jamais compter sur elle. Ce n'est pas déloyauté, c'est nécessité. Les Français, toujours entiers, glorifient aujourd'hui ia " loyale " Angleterre. Ils conspuaient jadis la " perfide Albion ". Ni l'une ni l'autre épithète ne sont méritées. L'Angleterre n'est pas perfide; ce n'est pas dans son tempérament, ni dans ses habitudes. Elle n'est pas loyale non plus, au sens chevaleresque où les Français l'entendent, parce qu'elle ne peut pas rêtre ; mais elle est loyale à sa façon : elle avertit généralement ses alliés qu'elle ne s'engage à rien. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est de couvrir sa politique, très intéressée, très pratique, très chauvine, de maximes vertueuses et philanthropiques qui correspondent fort peu à la réalité de ses desseins. . C'est l'effet de ce pharisaïsme puritain, propre à la race, qui fait que tant d'Anglais cachent leurs vices sous 'le manteau d'une haute respectabilité et les dénonciations pudibondes de la corruption et de la perfidie. . . des autres.
Si, comme il faut l'espérer, l'Allemagne est, non pas anéantie — résultat ni possible ni désirable — mais courbée et ramenée à un sens plus juste de ses droits, à un exercice plus restreint de sa force, la Russie deviendra la puissance prépondérante de l'Europe continentale. Elle sera, plus que jamais, la menace la plus redoutable pour l'empire asiatique de l'Angleterre. Si, à ce moment, la France n'est pas prête à se joindre
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à une combinaison anglo-allemande contre la Russie — objectif que les Anglais ne perdent pas de vue, même à l'heure actuelle, en dépit de toutes les denonciations.de la "barbarie teutonne" — si la France reste fidè'.e à l'alliance russe, elle redeviendra pour la masse du peuple aniglais ce qu'elle a toujours été : l'ennemie traditionnelle, l'ennemie de fond. Les causes de conflit, écartées pour l'instant, renaîtront avec d'autant plus de facilité que l'expansion exagérée de l'empire colonial de la France les a miu'tipliées. Le "péril russe" et le "péril français" feront oublier le "péril allemand" et reprendront leur place habituelle dans les craintes et les haines de John Bull. , Le mot /J'ordre de Nelson à ses marins de VAgamemnon : — " You mitst hâte a Frenchman as yoii do the deuil " — redeviendra la devise favorite, la prière quotidienne de tout bon Anglais.
Cela, me direz-vous, ne changera rien en Canada. La majorité des Anglo-Canadiens n'ont jamais cessé de réciter du fond du cœur, les yeux levés vers le dieu des Saxons, la pieuse et charitable prière de Nelson — " ce savant et célèbre guerrier ", comme l'appellait le bon Mgr Plessis. A l'heure où nous sommes, alors que des flots de sang français versés sur les plaines de Flandre et de Lorraine empêchent les canons allemands d'atteindre les côtes de l'Angleterre, nos " frères " de l'Ontario et du Manitoba, continuent, en bons Anglais, à haïr "comme le diable" tout ce qui est français; et ils manifestent leur haine par des actes fort tangibles. Qu'en sera-t-il, pensezvous, le jour où la France sera de nouveau aux prises ou simplement en froid avec l'Angleterre?!
Le Canada français et la France dans le passé
Cette situation s'est présentée assez fréquemment depuis que le Canada est devenu pays britannique. Il n'en est pas résulté de trop graves conflits entre les deux races canadiennes, parce que le sentiment populaire des Canadiens-français était tout autre, à l'égard de la France, que celui qui se répand aujourd'hui. On n'avait pas développé chez nous la fausse notion que nous avons des obligations particulières envers notre patrie d'origine.
Durant les longues guerres de l'Angleterre contre la Révolution et l'Empire, la tradition royaliste, l'horreur des crimes
1 Le sentiment de fond dos jingos anglo-canadiens à l'endroit de la France s'est manifesté dans toute sa candeur, lors (.le l'émeute provoquée à Ottawa par les soldats de Sa Majesté, en décembre 1914. Les champions de la "liberté", les "sauveurs de la civilisation française", ont couvert le chant de la Marseillaise des mêmes cris de fureur sauvage qui ont conspué mon "déloyalisme".
de la Terreur et de la tyrannie de Napoléon et, plus que tout peut-être, le souvenir des misères endurées à la fin du régime français et l'insouciance de la France à l'égard de ses fils perdus d'Améri(iue, — toutes ces causes rendaient facile aux Canadiens-français l'acceptation de la lutte entre leurs " deux mères-patries ", comme on dirait aujourd'hui. Encore s'en faut-il de beaucoup que le sentiment du peuple fût au diapason du langage emphatiquement loyaliste de ses chefs civils et religieux. M. DE CiASPE raconte, à ce sujet, une anecdote typique. Son père, ancien ofiicier français, ultra-royaliste, déjà lié par ses attaches de famille à la pseudo-aristocratie anglaise de la colonie, avait naturellement la haine' de la Révolution et de l'Empire. Il se désolait des succès rapides et foudroyants de Bonaparte. Tout de même il ne pouvait s'empêcher d'éprouver une sensation d'agacement lorsqu'il entendait les jeunes ofiiciers de la garnison de Québec parler avec dédain de l'aventurier corse. A leur dire, l'Angleterre et ses alliés n'en feraient qu'une bouchée. Un soir, — il dînait au château Saint-Louis — arriva la nouvelle de la victoire d'Austerlitz, qui fit mourir PiTT de honte et de désespoir. Je vous laisse à penser quelle binette firent les jeunes ofiiciers. M. de Gaspe ne put s'empêcher d'éprouver un sentiment de réjouissance fort peu loyaliste. On peut croire que ce sentiment était celui de la masse des Canadiens-français. Quelle forme aurait pris ce penchant, si l'on avait tenté d'induire les Canadiens à servir l'Angleterre contre la France? A cent années de distance, il est assez difficile de le dire. Il est permis de croire cependant que les Canadiens n'auraient pas renoncé volontiers à leur droit de rester neutres, à cette " distinction glorieuse " dont Mgr Denaut les invitait à remercier Dieu.
Le souvenir amer de l'abandon de la colonie par la France, l'horreur des crimes de la Révolution et de la tyrannie de Napoléon se sont adoucis graduellement dans la mémoire des Canadiens-français. La France est redevenue à leurs yeux la nation française, la patrie d'origine, avec tout son passé de gloire, de vaillance, d'apostolat, avec ses espérances toujours vivantes, ses générosités jamais éteintes. Le langage et l'attitude de Mgr Denalt, de Mgr Plessis, ne seraient plus possibles aujourd'hui; d'ailleurs, ils n'auraient plus leur raison d'être. Mais est-il plus juste, plus prudent surtout, de tomber dans l'excès contraire?
Si, au moment de l'afi'aire de Fachoda, la guerre avait éclaté entre la France et l'Angleterre, nos évêques n'auraient assurément pas ordonné des prières publiques pour le triomphe de l'Angleterre et l'écrasement de la France. Mais si le gouvernement avait suivi le précédent, alors tout récent, de l'expédition
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sud-africaine et décidé d'offrir à l'Angleterre l'aide du Canada, en hommes et en argent, quelle aurait été l'attitude de nos hommes publics, de nos " sommités sociales ", de nos journalistes patriotes ? A laquelle de nos " deux mères-patries " nous aurait-on recommandé de rendre le "devoir filial "?
Pour qui nous battrons-nous : France ou Angleterre ?
Cette situation angoissante est exactement celle qui se présentera, le jour, plus prochain qu'on ne le croit, où la France et l'Angleterre seront aux prises, commes elles l'ont été si souvent au cours de sept siècles. Et dans cette guerre, le Canada devra participer, comme dans la guerre actuelle. Ne nous leurrons pas de l'illusion que nous pourrons nous abstenir, que " nous jugerons chaque cas à son mérite ", connue dit volontiers M. L.\URIER. ■ C'est là un des multiples soporifiques, et l'un des plus dangereux, dont le plus retors de nos impérialistes s'est servi pour endormir la vigilance de ses " chers compatriotes ". Non; c'est la thèse et la pratique de la "solidarité impériale" qui l'emporteront. Le Canada sera en guerre, parce que l'Angleterre sera en guerre. Le Canada sera tenu d'aider la mèrepatrie en hommes et en argent. Son sort sera aussi lié aux armes de l'Angleterre qu'il peut l'être aujourd'hui.
iMême si nos " sommités sociales " et nos journalistes patriotes, canadiens-français, n'en sont pas alors aussi convaincus qu'ils semblent l'être à l'heure actuelle, les Anglo-Canadiens le seront bien davantage. A tous les arguments permanents que la propagande impérialiste a fait valoir et triompher, s'ajoutera la haine séculaire de la France, beaucoup plus vivace que la passion anti-allemande d'aujourd'hui, toute de surface. Dans leur esprit, le Canada devra se battre pour l'Empire et contre la France plus encore (lue contre n'importe quelle autre nation.
Quelle sera alors l'attitude des Canadiens-français? Que deviendront tous les arguments accumulés et ressassés aujourd'hui pour leur persuader qu'ils ont à l'égard de la France, leur " première mère-patrie ", des obligations particulières nées de la comnmnauté d'origine, de la dette de reconnaissance contractée envers^ la nation qui nous a donné notre langue, notre civilisation, qui nourrit notre intelligence et nos cœurs de sa littérature, de son inspiration, de sa fiamnie d'idéal? Ces motifs, comme ceux de nos " obligations " envers l'Angleterre, existeront alors aussi fortement qu'aujourd'hui. Comment se fera le partage?
Nos " conciliateurs ", protagonistes de tous les abandons de nos droits positifs, parlent souvent de guerre civile. Ce sont eux pourtant qui, en favorisant cette double et criminelle propagande de l'impérialisme anglais et du colonialisme français moral, préparent systématiquement le conflit de races le plus probable et le plus dangereux.
En vérité, de tous les arguments employés soit pour justifier l'intervention du Canada dans la guerre ou pour enrôler les Canadiens-français, il n'en est pas de plus faux, de plus criminel, de plus antinational, que celui des obligations particulières des Canadiens-français envers la France.
La seule et véritable manière pour nous d'acquitter notre dette' de reconnaissance envers la France, notre contribution la plus efficace à la défense de la civilisation française dans le monde, c'est de préserver intacte la part de patrimoine — je ne dirai pas, selon l'expression consacrée mais impropre, que la France nous a léguée — de patrimoine moral et intellectuel que nos ancêtres ont apportée en Amérique, que nous avons conservée à travers toutes les péripéties de notre histoire, malgré la haine assimilatrice des .\nglais, en dépit de l'indifférence de la masse des Français.
Ce seul labeur demande tout l'effort de la génération actuelle et celui de plusieurs générations à venir.
Ceci nous amène à une conclusion générale qui s'applique à chacun des arguments que nous venons de parcourir.
Les maux à combattre chez nous — Futilité de notre intervention
Même si l'on accepte comme prouvés tous les motifs d'intervention que l'on a fait valoir jusqu'ici, il resterait à démontrer: d'abord, que des motifs identiques n'appellent pas ici même l'action des pouvoirs publics et du peuple; ensuite, que l'intervention armée du Canada peut déterminer le triomphe des causes que l'on prétend défendre; enfin, que l'effort entrepris ne met pas en danger l'existence de la nation canadienne.
Renvoyons la dernière considération au chapitre des conséquences de notre intervention. Prenons les deux autres.
Il est donc entendu que nous nous battons en Europe pour le respect des traités et la liberté des peuples, pour le salut des petites nationalités, pour le maintien de la civilisation française.
Avons-nous la conscience nette sur tous ces points? Avonsnous le droit de marcher au feu, le front haut, pour enseign'.T aux "barbares teutons", à coups de mitraille, le respect de tous
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ces principes, le culte de tous ces bienfaits de la civilisation supérieure — la nôtre, parait-il?
Qu'avons-nous fait, en 1891), de la " sainteté " des traités conclus avec la République Sud-Africaine et l'Etat Libre d'Orange? Qu'avons-nous fait, que faisons-nous chaque jour, du traité qui a garanti, sous la sanction royale, à toutes les minorités canadiennes-françaises ou anglaises, catholiques ou protestantes, la jouissance de leurs libertés? Que font nos boches, à nous, de la liberté des pères et des mères de famille qui veulent faire instruire leurs enfants dans le culte des traditions, de la langue, de tout ce qui doit nous être aussi cher que la liberté des Serbes ou même que l'indépendance de la Belgique? Qu'en fait-on de la civilisation française, dans cette confédération anglo-française, découverte et colonisée par des Français, conservée à l'Angleterre par la fidélité des Canadiens-français? Qu'en fait-on, dans ce pays de liberté britannique, du droit à la vie des petites nationalités?
Allez !e demander aux petites maîtresses d'écoles d'Ontario, allez le demander aux vaillantes femmes qui veillent nuit et jour à la porte de l'école afin que le bourreau ontarien ne vienne pas arracher la langue de leurs enfants ! Allez le demander, dans sa tombe, au grand évêque ide Saint-Boniface^ mort à !a peine pour avoir défendu, vingt-cinq années durant, une petite nationalité opprimée " à J'ombre du drapeau protecteur de nos libertés " !
Que nos valeureux sauveurs d'Empire, vengeurs de la Belgique martyre, défenseurs intrépides de la civilisation française en Europe, commencent d'abord par observer ici nos traités, par respecter nos libertés, sauver notre nationalité, défendre la civilisation française chez nous ; et alors, mais alors seulement, ils pourront avec quelque décence prêcher la croisade contre les Huns et les Vandales de la Bochie d'Europe.
Même si l'on admet que les Canadiens sont tenus d'aller faire respecter par les Allemands, en Europe, ce qu'ils ne respectent pas eux-mêmes au Canada, est-il bien sûr que l'envoi de troupes canadiennes soit le meilleur moyen que le Canada puisse prendre pour venir en aide aux alliés ?
Chaque jour nous fournit une preuve nouvelle que les esprits les mieux renseignés et les plus réfléchis de France et d'Angleterre jugent que la participation des Etats-Unis à la guerre n'apporterait aucun secours appréciable aux alliés et les priverait, au contraire, de ressources fort précieuses. Le prophète du jingoïsme anglais, Lonn Northcliffe, a lui-même confessé que les Etats-Unis se rendent beaucoup plus utiles à l'Angleterre en gardant la paix qu'en faisant la guerre.
Le Canada avait, autant que les Etats-Unis, le droit de rester neutre dans cette guerre. Il pouvait, comme les Etats-Unis, sans prendre les armes, rendre des services signalés aux nations à qui ses sympathies étaient naturellement acquises — des services' plus précieux que l'inutile hécatombe de ses enfants, dont la patrie canadienne réclame tous les concours, toute la force, toute l'intelligence, tous les dévouements. N'était-ce pas là le devoir national?
Le crime de la guerre
Si l'on envisage la question d'un point de vue plus général et plus élevé, à mesure que le massacre se prolonge, que les peuples les plus civilisés du globe donnent le spectacle de cette effroyable tuerie, de cette orgie de sang, de cette rage de destruction, la conviction ne s'impose-t-elle pas, plus vive et plus profonde, que le salut du monde dépend de la sagesse et de la prudence des nations qui sauront garder la paix jusqu'à la fin?
C'est facile pour les démagogues sans conscience, pour les écrivailleurs sans responsabilité, de clamer: "Les Etats-Unis devraient se jeter dans la luttel " — " La Grèce et la Roumanie •trahissent la cause de la liberté! " Les hommes qui tiennent dans leurs mains le sort de millions d'êtres humains, vivants ou à naître, qui sont responsables de la paix, de la prospérité, de l'ordre de toute une nation, ont le droit et le devoir de peser davantage les conséquences efTroyables de leurs actes. Cette responsabilité est d'autant plus lourde que les guerres ne se font plus par des armées de profession, recrutées dans une catégorie restreinte de la population. C'est la nation tout entière qui se bat, qui souffre, qui est décimée. C'est tout l'ordre moral, social, économique qui est bouleversé.
Plus on y réfléchit, plus on se convainc qu'aucune nation n'a le droit de déclarer la guerre ou d'y participer à moins d'y être strictement obligée pour l'accomplissement d'un devoir rigoureux et précis; — tout comme nul homme n'a le droit de tuer ou de risquer sa vie à moins d'y être rigoureusement obligé.
En attendant le jour, appelé par le Pape et par tous les hommes dignes du nom d'êtres raisonnables, où les nations soumettront tous leurs difTérends à un arbitrage suprême, c'est le développement général de cette conviction, que la guerre n'est permise qu'en cas d'absolue nécessité, qui éliminera le plus de chances de guerre — beaucoup plus, assurément, que le triomphe écrasant de telle nation sur telle autre, de telle coalition sur la coalition rivale.
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Ai-je besoin d'ajouter que pour établir et développer cette conviction dans l'esprit du peuple canadien, il faudrait, avant toute chose, éliminer les fausses notions de devoir introduites récemment dans l'opinion publique? Il faudrait mettre fin à la propagande impérialiste et revenir à la saine tradition que le Canada n'est tenu de prendre part à aucune des guerres de l'Angletere, sauf ([uand son territoire est directement menacé.
Le salut du Canada — Trahison nationale
"Mais n'est-ce pas le cas aujourd'hui? s'écrient les partisans de l'intervention. Si l'Angleterre et la France sont vaincues, l'Allemagne s'emparera du Canada. Xotre première ligne de défense est aux Flandres! " Jolie phrase à effet, mais elle commence déjà à s'user. Nos jingos et nos gogos ont beaucoup d'imagination; mais leurs boites à munitions sont presque aussi vides que les caissons anglais, au début de la guerre. . . et longtemps après.
Sur cet argument suprême, je me suis expliqué, ici même, il y a quelques semaines^. Je me borne à résumer la réponse en deux mots.
Pour admettre la possibilité d'une agression allemande au Canada, il faut d'abord supposer l'anéantissement de la flotte anglaise, — à laquelle, soit dit en pasant, nos troupes n'apportent aucune force additionnelle. Ensuite, il faut présumer que l'Allemagne, devenue maîtresse absolue du monde, sur terre et sur mer, laisserait de côté l'Asie Mineure, la Perse et l'Inde, l'Egypte et toute l'Afrique, sans parler de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, pour se ruer sur le seul Canada. 11 faut se persuader que les Allemands abandonneraient une multitude de contrées plus avantageuses pour eux que le Canada, plus faciles à conquérir et surtout plus faciles à garder, pour se donner sans nécessité le voisinage le plus dangereux en dehors de l'Europe: celui des Etats-Unis.
iMais admettons que tout cela soit possible. Alors, que conclure? Que tous nos hommes dirigeants, ministres, évèques, sénateurs, députés et journalistes, partisans de l'intervention en Europe, de renrôlement à outrance, sont coupables de trahison nationale? Car enfin, l'on admet encore, je suppose, que le salut de la nation est la loi suprême. Si nos gouvernants ont cru un seul instant à la possibilité d'une invasion allemande, ils n'avaient ([u'un devoir, un devoir urgent, absolu : armer les
1 Discours au banquet d'anniversaire du Dtivir, publié sous le titre: "Le Devoir et la guerre".
ports du Canada, garnir ses côtes, et surtout l'estuaire du Saint- Laurent, de mines, de torpilleurs, de sous-marins, de destroyers; multiplier les travaux de protection et les batteries de défense, partout où les navires ennemis auraient pu approcher; puis, masser autour de ces points stratégiques et des tètes de lignes de chemin de fer toutes les troupes qu'on aurait pu enrôler, armer et discipliner depuis le commencement de la guerre.
Au lieu de cela, qu'a-t-on fait? Rien! ou plutôt, oui, on a dégarni les rares postes de défense du pays, on enrôle en masse pour la guerre en Europe, et l'on vide le trésor national sans rien garder pour la défense nationale!
Non, j'aime mieux croire que nos " sauveurs d'Empire " ne savent ce qu'ils disent; ou qu'à bout d'arguments, ils ont inventé celui-là sans y croire. Autrement, ils mériteraient de passer en conseil de guerre, en attendant que le tribunal de l'histoire leur inflige l'opprobre le plus infamant: celui de traîtres à leur patrie!
Si vous voulez juger de l'aberration produite dans les esprits par l'hérésie impérialiste et l'affolement de la guerre, ce seul trait suffit.