LA DESTINEE DE JEAN MORENAS. II
machines, casernes, magasins de la Marine, etc. Chacune de ces darses, qui existent encore aujourd'hui, a, dans la partie sud, une ouverture sufTisante pour le passage des vaisseaux de haut bord.
Elles eussent aisément fait des bassins à flot, si la constance du niveau de la Méditerranée, qui n'est pas sujette à des marées appréciables, n'avait rendu leur fermeture inutile.
A l'époque des événements qui vont être racontés, la Darse Neuve était bornée, à l'Ouest, par les Magasins et le Parc d'Artillerie, et, au Sud, à droite de l'entrée qui donne dans la petite rade, par les bagnes maintenant supprimés. Ceux-ci comprenaient deux bâtiments se réunissant à angle droit. Le premier, en avant de l'atelier des machines, était exposé au Midi; le second regardait la Vieille Darse et se continuait par les casernes et l'hôpital. Indépendamment de ces constructions, il existait trois bagnes flottants, où logeaient les condamnés à terme, tandis que les condamnés à vie étaient logés sur la terre ferme.
S'il est un endroit du monde où l'égalité ne doive pas régner, c'est à coup sûr au bagne. En rapport avec la grandeur des crimes et le degré de perversité des esprits, l'échelle des pénalités devrait impliquer des distinctions de castes et de rangs. Or, il est loin d'en être ainsi. Les condamnés de tout âge et de tous genres sont honteu-
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sèment mêlés. De cette déplorable promiscuité, il ne peut rcsultei' qu'une corruption hideuse, et la contagion du mal exerce ses ravages parmi ces masses gangrenées.
Au moment où débute ce récit, le bagne de Toulon contenait près de quatre mille forçats. Les Directions du Port, des Constructions navales, de l'Artillerie, du Magasin général, des Constructions hydrauliques et des Bâtiments civils en occupaient trois mille, auxquels étaient réservés les travaux les plus pénibles. Ceux qui ne pouvaient trouver place dans ces cinq grandes divisions étaient employés, dans le port, au lestage, au délestage et à la remorque des navires, au transport des boues, au débarquement et à l'embarquement des munitions et des vivres.
D'autres étaient infirmiers, employés spéciaux, ou condamnés à la double chaîne pour cause de tentative d'évasion.
Depuis assez longtemps, lors de la visite de M. Bernardon, on n'avait enregistré aucun incident de cette nature, et pendant plusieurs mois le canon d'alarme n'avait pas retenti dans le port de Toulon.
Ce n'est pas que l'industrieux amour de la liberté se fù-t affaibli dans le cœur des condamnés, mais le découragement semblait avoir alourdi leurs chaines. Quelques gardiens, convaincus d'incurie ou de trahison, ayant été renvoyés de la chiourme, une sorte de point d'honneur rendait plus
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sévère et plus méticuleuse la surveillance des autres. Le Commissaire du bagne se félicitait fort de ce résultat, sans se laisser endormir dans une trompeuse sécurité, car, à Toulon, les évasions étaient plus fréquentes et plus faciles qu'en tout autre port de répression.
Midi et demi sonnait à l'horloge de l'Arsenal, lorsque M. Bernardon atteignit l'extrémité de la Darse Neuve. Le quai était désert. Une demi-heure plus tôt, la cloche avait rappelé dans leurs prisons respectives les forçats au travail depuis l'aube. Chacun d'eux avait alors reçu sa ration. Les condamnés à perpétuité étaient remontés sur leur banc, et un garde les y avait aussitôt enchaînés, tandis que les condamnés à temps pouvaient librement circuler dans toute la longueur de la salle. Au coup de sifflet de l'adjudant, ils s'étaient accroupis autour des gamelles, contenant une soupe faite, toute l'année, de fèves sèches.
Les travaux seraient repris à une heure, pour n'être abandonnés qu'à huit heures du soir. On ramènerait alors les condamnés à leurs prisons, où, pendant quelques heures de sommeil, il leur serait enfin loisible d'oublier leur destin.
M. Bernardon profita de l'absence des forçats pour examiner la disposition du
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port. Il est à supposer, toutefois, que le spectacle ne rintéressait que médiocrement, car il ne tarda pas à manœuvrer de façon à se trouver à proximité d'un adjudant auquel il s'adressa sans plus de façons :
« A quelle heure, Monsieur, les prisonniers reviennent-ils au port?
— A une heure, répondit l'adjudant.
— Sont-ils tous réunis et indistinctement soumis aux mêmes travaux?
— Non pas. Il en est qu'on emploie à des industries particulières sous la conduite de contremaîtres. Dans les ateliers de serrurerie, corderie, fonderie, qui exigent des connaissances spéciales, se rencontrent d'excellents ouvriers.
— Ils y gagnent leur vie?
— Certes.
— Dans quelle mesure ?
— C'est selon. A l'heure, la journée peut leur rapporter de cinq à vingt centimes. La tâche peut en produire jusqu'à trente.
— Ont-ilsledroit d'employer ces quelques sous à l'amélioration de leur sort?
— Oui, répondit l'adjudant. Ils peuvent acheter du tabac, car, malgré les règlements contraires, on tolère qu'ils fument. Pour quelques centimes, ils peuvent aussi recevoir des portions de ragoût ou de légumes.
— Les condamnés à vie et les condamnés à temps ont-ils le même salaire?