LX DESTINE., DE JEAN MORENAS
— Non, ces derniers ont un supplément d'un tiers qu'on leur garde jusqu'à l'expiration de leur peine. Ils en reçoivent alors le montant, afin qu'ils ne soient pas dans un complet dénuement au sortir du bagne.
— Ah ! . . fit simplement M. Bernardon qui parut s'absorber dans ses pensées.
— Ma foi. Monsieur, reprit l'adjudant, ils ne sont pas tellement malheureux. Si, par leurs fautes ou leurs tentatives d'évasion, ils n'augmentaient pas eux-mêmes la sévérité du régime, ils seraient moins à plaindre que beaucoup d'ouvriers des villes.
— La prolongation de peine, demanda le Marseillais dont la voix sembla un peu altérée, n'est-elle donc pas la seule punition qu'on leur inflige, en cas de tentative d'évasion?
— Non. Ils ont droit aussi à la bastonnade et à la double chaîne.
— La bastonnade?., répéta M. Bernardon.
— Qui consiste en coups sur les épaules, de quinze à soixante suivant le cas, appliqués avec une corde goudronnée.
— Et, sans doute, toute fuite devient impossible pour un condamné mis à la double chaîne?
— A peu près, répondit l'adjudant. Les forçats sont alors attachés au joied de leur banc et ne sortent jamais. Dans ces conditions, une évasion n'est pas chose facile.
— C'est donc pendant les travaux qu'ils s'échappent le plus aisément?
— Sans doute. Les couples, quoique surveillés par un garde-chiourme, ont une certaine liberté qu'exige le travail, et telle est l'habileté de ces gens-là, qu'en dépit d'une surveillance active, en moins de cinq minutes, la chaîne la plus forte est coupée. Lorsque la clavette rivée dans le boulon mobile est trop dure, ils gardent l'anneau qui leur entoure la jambe, et rompent le premier maillon de leur chaîne. Beaucoup de forçats, employés aux ateliers de serrurerie, y trouvent sans peine les outils dont ils ont besoin. Souvent la plaque en ferblanc qui porte leur numéro leur suffit. S'ils parviennent à se procurer un ressort de montre, le canon d'alarme ne tarde pas àtonner. Enfin, ils ont mille ressources, et un condamné n'a pas vendu moins de vingt-deux de ces secrets pour se soustraire à une bastonnade.
— Mais où peuvent-ils cacher leurs instruments?
— Partout et nulle part. Un forçat s'était taillé des fentes sous les aisselles, et glissait de petits morceaux d'acier entre chair et peau. Dernièrement, j'ai confisqué à un condamné un panier en paille, dont chaque brin renfermait des limes et des scies imperceptibles! Rien n'est impossible, Monsieur, à des hommes qui veulent reconquérir leur liberté. »