‹ Hier et demain, contes et nouvelles;Chapitre 7 sur 19 · LA DESTINÉE DE JEAN MORKNAS · texte numérisé non relu

LA DESTINÉE DE JEAN MORKNAS

En ce moment, une heure sonna. L'adjudant salua M. Bernardon et se rendit à son poste.

Les forçats sortaient alors du bagne, les uns seuls, les autres accouplés deux à deux, sous la surveillance des gardes-chiourme. Bientôt le port retentit du bruit des voix, du choc des fers, des menaces des argousins.

Dans le parc d'artillerie, où le hasard le conduisit, M. Bernardon trouva affiché le code pénal de la chiourme :

« Sera puni de mort tout condamné qui » frappera un agent, qui tuera son, cama- » rade, qui se révoltera ou provoquera une » révolte. Sera puni de trois ans de double » chaine, le condamné à vie qui aura tenté » de s'évader; de trois ans de prolongation » de peine, le condamné à temps qui aura » commis le même crime, et d'une prolon- » gation déterminée par un jugement, tout » forçat qui volera une somme au-dessus » de cinq francs.

« Sera puni de la bastonnade tout con- » damné qui aura brisé ses fers ou em- » ployé un moyen quelconque pour s'éva- » der, sur lequel il sera trouvé des tra- » vestissements, qui volera une somme au- » dessous de cinq francs, qui s'enivrera, » qui jouera à des jeux de hasard, qui » fumera dans le port, qui vendra ou dégra- » dera ses hardes, qui écrira sans permis- » sion, sur lequel il sera trouvé une somme » au-dessus de dix francs, qui battra son

» camarade, qui refusera de travailler, ou » se montrera insubordonné. »

Ayant lu, le Marseillais demeura pensif. Il fut tiré de ses réflexions par l'arrivée d'une équipe de galériens. Le port était en pleine activité; le travail se distribuait sur tous les points. Les contremaitres faisaient entendre çà et là leurs voix rudes :

« Dix couples pour Saint-Mandrier ! »

« Quinze chaussettes pour la corderie ! » « Vingt couples à la nicâture ! » « Un renfort de six rouges au bassin ! » Les travailleurs demandés se dirigeaient auxendroits désignés, excités parles injures des adjudants, et souvent par leurs redoutables bâtons. Le Marseillais considérait attentivement les galériens qui défilaient devant lui. Les uns s'attelaient à des charrettes pesamment chargées; les autres transportaient su'r leurs épaules de lourdes pièces de charpente, empilaient et déblayaient les bois de construction, ou remorquaient des ])âtiments à la cordelle. Les forçats étaient indistinctement vêtus d'une casaque rouge, d'un gilet de môme couleur, et d'un pantalon de grosse toile grise. Les condamnés à vie portaient un bonnet de laine entièrement vert. A moins de capacités particulières, ils étaient employés aux plus rudes travaux. Les condamnés suspects, à raison de leurs vicieux instincts ou de leurs tentatives d'évasion, étaient coiffés d'un bonnet vert bordé d'une

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large bande rouge. Aux condamnés à temps était réservé le bonnet uniformément rouge, agrémenté d'une plaque de fer-blanc portant le numéro d'immatriculation de chaque forçat. Ce sont ces derniers que M. Bernardonexaminaitavec le plus d'attention.

Les uns, enchaînés deux à deux, avaient des fers de huit à vingt -deux livres. La chaîne, partant du pied de l'un des condamnés, remontait à sa ceinture où elle était iixée, et allait s'attacher à la ceinlure, puis au pied de l'autre. Ces malheureux se nommaient plaisamment les Chaalie/s de la Guirlande. D'autres ne portaient qu'un anneau et une demi-chaîne de neuf à dix livres, ou même un seul anneau, appelé c/iaitssctte, pesant de deux à quatre livres. Quelques galériens redoutables avaient le pied pris dans un martinet, ferrement en forme de triangle, qui, rivé à chacune de ses extrémités autour de la jambe et trempé d'une manière spéciale, résiste à tous les efforts de rupture.

M. Bernardon, interrogeant tantôt les forçats, tantôt les gardes-chiourme, parcourut les divers travaux du port. Devant lui, se déroulait un navrant tableau bien propre à émouvoir le coeur d'un philantrope. Pourtant, en vérité, il n'avait pas l'air de le voir. Sans s'arrêtera l'ensemble delà scène, ses yeux furetaient de tous côtés, dénombrant les forçats l'un après l'autre, comme si, dans cette foule lamentable, il eût cherché

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quelqu'un qui ne Tattendait pas. Mais la recherche se prolongeait en vain et, par instants, l'inquiet visiteur ne pouvait se défendre de gestes de découragement.

Le hasard de la promenade finit par le conduire du côté de la mâture. Soudain, il s'arrêta sur place, et ses yeux se hxèrent sur l'un des hommes attelés au cabestan. De l'endroit où il se trouvait, il pouvait voir le numéro de ce galérien, le numéro 2-2'2i, gravé sur une plaque de fer-blanc fixée au bonnet rouge des condamnés à temps.

Le numéro 2224 était un liomme de trentecinq ans, solidement bâti. Sa figure était franche et exprimait à la fois l'intelligence et la résignation. Non pas la résignation de la brute dont un travail dégradant a annihilé le cerveau, mais l'acceptation réfléchie d'un malheur inévitable, nullement incompatible avec la survivance de l'énergie intérieure, ainsi qu'en témoignait la fermeté de son regard.

Il était accouplé à un vieux condamné, qui, plus endurci et plus bestial, contrastait fortement avec lui, et dont le front déprimé ne devait abriter que d'abjectes pensées.

Les couples hissaient alors les bas-mâts d'un vaisseau nouvellement lancé et, pour

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mesurer leur effort, ils chantaient la chanson de la Verne. La Veiwe, c'est la guillotine, veuve de tous ceux qu'elle tue :

Oh! Oh! Oli! Jean-Pierre, oh!

Fais toilette!

V'ià! v'ià! l'barbier! oii !

Oh! Oh! Oh! Jean-Piene, oh!

V'Ià la charrette!

Ah! ah! ah!

Fauchez Colas !

M. Bernardon attendit patiemment que les travaux fussent interrompus. Le couple qui l'intéressait profita du répit pour se reposer. Le plus vieux des deux forçats s'étendit de tout son long sur le sol, le plus jeune, s'appuyant sur les pattes d'une ancre, resta debout.

Le Marseillais s'approcha de lui.

« Mon ami, dit- il, je voudrais vous parler.

Pour s'avancer vers son interlocuteur, le numéro 2224 dut tendre sa chaîne, dont le mouvement tira le vieux forçat de sa somnolence.

— Hé donc! fit-il, vas-tu te tenir tranquille?.. Que tu vas nous faire serrer par les renards!

— Tais-toi, Romain. Je veux parler à ce monsieur.

— Eh non, que je te dis!

— File un peu de ta chaîne par le bout.

— Non! j'embraque ma moitié.

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— Romain!.. Romain!., fit le numéro 2224 qui commençait à se fâcher.

— Eh bien! jouons-la, dit Romain, en sortant de sa poche un jeu de cartes crasseuses.

— Ça va, répliqua le plus jeune condamné.

La chaîne des deux forçats comportait dix-huit maillons de six pouces. Chacun en possédait neuf, et par conséquent disposait d'un rayon correspondant de liberté.

M. Bernardon s'avança vers Romain.

— Je vous achète votre part de chaine, dit-il.

— Y a-t-il gras?

Le négociant prit cinq francs dans sa bourse.

— Une thune! . . s'écria le vieux forçat. C'est dit! »

Il se saisit de l'argent, qui disparut on ne sait où, puis, développant ses maillons qu'il avait enroulés devant lui, il reprit sa place et se coucha le dos au soleil.

« Que me voulez-vous? demanda le numéro 2224 au Marseillais.

Celui-ci, le regardant fixement, prononça :

— Vous vous nommez Jean Morénas.

Vous êtes condammé à vingt ans de galère pour meurtre et vol qualifié. Actuellement, vous avez fait la moitié de votre peine.

— C'est vrai, dit Jean Morénas.

— Vous êtes le Uls de Jeanne Morénas, du village de 8ainte-Marie-des-Maures.

« vous vous NOMMEZ JEAN MORÉNAS ?.. » (PAGE 128.)

— Ma pauvre bonne l'ennne de niùre! dit le condammé tristement. Ne m'en parlez plus! Elle est morte!

— Depuis neuf ans, dit M. Bernardon.

— C'est encore vrai. Qui donc étesvous, Monsieur, pour connaître si bien mes affaires?

— Que vous importe? répliqua M. Bernardon. L'essentiel est ce que je veux faire pour vous. Ecoutez, et veillons à ne pas causer trop longtemps ensemble. D'ici deux jours, préparez-vous à fuir. Achetez le silence de votre compagnon. Promettez, je tiendrai vos promesses. Quand vous serez prêt, vous recevrez les instructions nécessaires. A bientôt! »

Le Marseillais continua tranquillement son inspection, laissant le condamné stupéfait de ce qu'il venait d'entendre. Il fit quelques tours dans l'arsenal, visita divers ateliers, et rejoignit bientôt son équipage, dont les chevaux l'emportèrent au grand trot.

Quinze ans avant le jour où M. Bernardon devait avoir avec le forçat 225 i ce bref dialogue dans le bagne de Toulon, la famille Morénas, composée d'une veuve et de ses deux fils, Pierre, alors âgé de vingt-cinq ans, et Jean, de cinq ans plus jeune,

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