‹ Hier et demain, contes et nouvelles;Chapitre 9 sur 19 · LA DESTINÉE DE JEAN MORENAS. I · texte numérisé non relu

LA DESTINÉE DE JEAN MORENAS. I

plus tard, elle suivait dans la tombe son frère assassiné.

Le sort impitoyable la faisait mourir trop tôt. Elle disparaissait à l'instant où, après tant d'épreuves, une joie allait enfin lui advenir. La terre était à peine retombée sur son cercueil, que son fils aîné, Pierre, reparaissait dans le pays.

D'où venait-il ? Qu'avait-il fait pendant les six années qu'avait duré son absence? Quelles contrées avait-il parcourues? Dans quelle situation rentrait-il au village? Il ne s'expliqua pas là-dessus, et, quelle que fût la curiosité publique, un jour arriva où, de guerre lasse, on cessa de se poser ces questions.

Au reste, s'il n'avait pas fait fortune, au sens complet du mot, il semblait du moins qu'il ne fût pas revenu dépourvu. Il n'exerçait, en effet, que d'une manière intermittente son ancien métier de menuisier et, deux années durant, il vécut presque en rentier à Sainte-Marie-des-Maures, ne s'absentant que rarement pour aller à Marseille, où, disait-il, l'appelaient ses affaires.

Pendant ces deux années, le plus clair de son temps, il le passa, non pas dans la maison qu'il avait héritée de sa mère, mais à l'auberge de l'oncle Sandre, devenue propriété de Marie, et que celle-ci, depuis la mort tragique de son parrain, gérait avec l'aide d'un valet.

Ainsi qu'il était aisé de le prévoir, une

idylle se noua peu à peu entre les deux jeunes gens. Ce que n'avait pu faire la calme énergie de Jean, la faconde et le caractère un peu brutal de Pierre le firent. A l'amour grandissant de celui-ci, Marie répondit par un semblable amour. Deux ans après la mort de la veuve Morénas, trois ans après le meurtre de l'oncle Sandre et la condamnation de l'assassin, le mariage des deux jeunes gens fut célébré.

Sept années s'écoulèrent, pendant lesquelles trois enfants leur naquirent, le dernier six mois à peine avant le jour où commence ce récit. Heureuse épouse, heureuse mère, Marie avait alors vécu sept années de bonheur.

Elle eût été moins heureuse, si elle avait pu lire dans le cœur de son mari, si elle avait su l'existence vagabonde que, pendant six années, allant du chapardage à la rapine, de la rapine à l'escroquerie, de l'escroquerie au vol pur et simple, avait menée celui à qui sa vie était liée, si elle avait connu surtout quelle part il avait prise à la mort de son parrain.

Alexandre Tisserand avait dit la vérité en dénonçant son neveu, mais combien il était déplorable que les affres de l'agonie, troublant son cerveau et sa main, l'eussent empêché de mieux préciser! C'était bien son neveu, en effet, qui était l'auteur du crime abominable, mais, ce neveu, ce n'était pas Jean, c'était Pierre Morénas.

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A bout de ressources, réduit au dernier degré de la misère, Pierre était alors revenu pendant la nuit à Sainte-Mariedes-Maures, dans l'intention bien arrêtée de faire main basse sur le pécule de son oncle. La résistance de la victime avait fait du voleur un assassin.

L'aubergiste terrassé, il avait procédé à un pillage en règle, puis il s'était enfui dans la nuit. De la mort de son oncle, qu'il supposait seulement évanoui, de l'arrestation et de la condamnation de son frère, il n'avait rien su. C'est donc en toute tranquillité qu'un an après son crime et voyant diminuer son butin, il revint au pays, ne doutant pas qu'après tant de temps écoulé, il n'obtint aisément son pardon. C'est à ce moment qu'il connut la mort de son oncle et de sa mère et la condamnation de son frère.

Il en fut tout d'abord accablé. La situation de son cadet, à qui, pendant vingt ans, l'avait uni une si réelle et si profonde affection, devint pour lui une source de cruels remords. Que pouvait-il, cependant, pour y remédier, sinon révéler la vérité, se dénoncer et prendre au bagne la place de l'innocent injustement condamné?

Sous l'influence du temps, regrets et remords s'atténuèrent. L'amour fit le reste.

Mais le remords revint quand la vie conjugale eut pris son paisible cours. De jour en jour, le souvenir du forçat innocent

s'imposa davantage à l'esprit du coupable impuni. Les années d'enfance s'évoquèrent avec une force sans cesse plus grande, et le jour vint où Pierre Morénas commençaà rêver au moyen de délivrer son frère du boulet auquel lui-même l'avait rivé. Après tout, il n'était plus le gueux dépourvu de tout, qui avait quitté S ai nte-Marie-d es- Maures pour chercher dans le vaste monde une introuvable fortune. Maintenant le gueux était propriétaire, le premier de son village, et l'argent ne lui manquait pas. Cet argent ne pouvait-il servir à le libérer de son remords?

Jean Morénas suivit des yeux M. Bernardon. Il avait peine à comprendre ce qui lui arrivait. Comment cet homme connaissait-il si bien les diverses circonstances de sa vie ?

C'était là un problème insoluble. Toutefois, qu'il comprît ou non, il fallait dans tous les cas accepter l'offre qui lui était faite. 11 résolut donc de se préparer à fuir.

Avant tout, il était dans la nécessité d'instruire son compagnon du coup qu'il méditait. Aucun moyen n'existait de s'en dispenser, le lien qui les enchaînait ne pouvant être rompu par l'un sans f{ue l'autre s'en aperçût. Peut-être Romain

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