‹ Hier et demain, contes et nouvelles;Chapitre 10 sur 19 · LA DESTINEE DE JEAN MORENAS. I4I · texte numérisé non relu

LA DESTINEE DE JEAN MORENAS. I4I

voudrait-il profiter de l'occasion, ce qui diminuerait les chances de réussite.

Le vieux forçat n'ayant plus que dix-huit mois de fers, Jean s'efforça de lui démontrer que, pour si pea, il ne devait pas risquer une augmentation de peine. Mais Romain, qui voyait de l'argent au hout de tout cela, ne voulait pas entendre raison et refusait obstinément de se prêter aux combinaisons de son camarade. Cependant, lorsque celui-ci parla d'un millier de francs payables sur-le-champ et d'une somme égale qui pourrait bien attendre le vieux à la sortie du bagne, Romain commença à ne plus faire la sourde oreille et à donner dans les idées de son compagnon de chaîne.

Ce point réglé, il restait à décider du mode d'évasion. L'essentiel était de sortir du port sans être aperçu et, par conséquent d'échapper aux regards exercés des factionnaires et des gardes -chiourme. Une fois dans la campagne, avant que les brigades de gendarmerie fussent prévenues, il serait facile d'en imposer aux paysans, et, quant à ceux que l'espoir de la prime rendrait plus clairvoyants, ils ne résisteraient certainement pas à l'appât d'une somme supérieure.

Jean Morénas résolut de s'évader pendant la nuit. Bien qu'il fût condamné à terme, il n'était pas logé dans un des vieux navires transformés en bagnes flottants.

Par exception, il habitait une des prisons

situées à terre. En sortir eût été difficile. L'important était donc de n'y pas entrer le soir. La rade étant à peu près déserte à cette heure, il ne lui serait sans doute pas impossible de la traverser à- la nage. Il ne pouvait, en effet, songer à quitter l'arsenal autrement que par mer. La terre une fois gagnée, il appartiendrait à son protecteur de lui venir en aide.

Ainsi ramené par ses réflexions à compter sur l'inconnu, il résolut d'attendre les conseils de celui-ci et de savoir tout d'abord si les promesses faites à lîomain seraient ratifiées. Le temps s'écoula lentement au gré de son impatience.

Ce fut seulement le surlendemain qu'il vit réapparaître son mystérieux ami.

« Eh bien?., demanda M. Bernardon.

— Tout est convenu, Monsieur, et, puisque vous désirez m'être utile, je peux vous assurer que tout ira bien.

— Que vous faut-il?

— J'ai promis deux mille francs à mon compagnon, soit mille francs à sa sortie du bagne. . .

— Il les aura. Après?

— Et mille francs tout de suite.

— Les voici, dit M. Bernardon, en remettant la somme demandée que le vieux forçat fit instantanément disparaître .

— Voilà, reprit le Marseillais, de l'or et une lime des mieux trempées. Cela vous sullira-t-il pour venir à bout de vos fers?

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— Oui, Monsieur. Où vous reverrai-je?

— Au cap Brun. Vous me trouverez sur le rivage, au fond de l'anse appelée Port Mejean. Vous la connaissez?

— Oui. Comptez sur moi.

— Quand par tirez-vous?

— Ce soir, à la nage.

— Vous êtes bon nageur?

— De première force.

— Tout est pour le mieux. A ce soir donc.

— A ce soir! »

M. Bernardon se sépara des deux forçats qui retournèrent au travail. Sans plus s'occuper d'eux, le Marseillais continua longtemps sa promenade, interrogeant les uns et les autres, et sortit enfin de l'Arsenal sans s'être fait aucunement remarquer.

Jean Morénas s'étudia à paraître le plus tranquille des prisonniers. Malgré ses efforts, cependant, un observateur attentif aurait été frappé de son agitation inaccoutumée. L'amour de la liberté lui faisait battre le coeur, et toute sa volonté était impuissante à dominer sa fiévreuse impatience. Combien elle était loin, cette résignation de surface, dont, pendant dix ans, il s'était cuirassé contre le désespoir !

Pour cacher quelques instants son absence à la rentrée du soir, il imagina de se faire remplacer par un camarade près de son compagnon de chaîne. Un forçat cliaussetie — ainsi nomme du léger anneau que les galériens de cette catégorie portent à la jambe — n'ayant plus que quelques jours à rester au bagne, et, comme tel, découplé, entra pour trois pièces d'or dans les idées de Jean et consentit à rattacher à son pied, pendant quelques minutes, la chaîne de celui-ci, lorsqu'elle serait rompue.

Un peu après sept heures du soir, Jean prohta d'un repos pour scier son ferrement. Grâce à la perfection de sa lime, et quoique la manille fût d'une trempe particulière, il s'acquitta promptement de ce travail. Au moment de la rentrée dans les salles, le forçat chausseite ayant pris sa place, il se blottit derrière une pile de bois.

Non loin de lui se trouvait une immense cliaudière destinée à un navire en construction. Ce vaste réservoir était placé sur sa base, et l'ouverture des fourneaux offrait au fugitif un asile impénétrable. Profitant d'un instant favorable, celui-ci s'y glissa sans bruit, en emportant un bout de madrier qu'il creusa hâtivement en forme de bonnet et qu'il perça de trous. Puis il attendit, l'œil et l'oreille au guet, les nerfs tendus.

La nuit tomba. Le ciel chargé de nuages

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