CHAPITRE I
Etat des esprits dans la seconde partie du xv® siècle. — Hieronymus
Bosch ; jugements portés sur son œuvre par les critiques de tous
LES TEMPS ; CE QUE l’ON SAIT AUJOURD’HUI DE SA BIOGRAPHIE
Au XV® siècle, alors que la sculpture et la peinture évoluent vers l’individualisme, toutes deux arrivent sans transition à un des points culminants de l’art. Si la peinture atteint alors à un rare degré de suavité et de noblesse avec les frères Jean et Hubert van Eyck, Roger van der Weyden, Memling, leurs élèves et imitateurs, elle n’en est pas moins puissamment naturaliste. L’homme du Moyen âge, aussi bien en France que dans les Pays-Bas, allie à l’idéalisme le plus élevé un matérialisme des plus grossiers. Mais peut-être vaudrait-il mieux dire qu’il est profondément spiritualiste, sous des apparences et des formes foncièrement naturalistes. Il l’est dans son langage, dans ses écrits, dans ses productions artistiques, dans ses mœurs, il l’est en tout.
Le XV® siècle est une des époques les plus déroutantes de l’humanité ; alors la barbarie et la civilisation se coudoient, s’entrechoquent, luttent et se mélangent ; le goût de l’étrange, l’attrait du merveilleux est dans tous les esprits, la magie, la superstition, la fièvre de sorcellerie, comme l’a si bien dit L. Solvay (i), brûlent les cerveaux et détraquent les nerfs, la peur de l’Enfer, la crainte du démon damnent la chrétienté tout entière. Aussi rien d’étonnant à ce que l’art ait essayé d’interpréter ces inquiétudes des âmes, de les rendre palpables, d’exprimer l’effroi, le désespoir général. Les peuples du XV® siècle sont entièrement croyants ; le doute n’est pas encore né. Ils ont une foi absolue dans les enseignements de l’Eglise, une peur atroce de l’Enfer, une confiance aveugle dans la sorcellerie, les enchantements, la magie, et le sabbat.
Parmi les grands peintres de la fin du Moyen âge, et ils furent cependant légion, Hieronymus Bosch est l’un des plus personnels, des plus primesau tiers et,
(i) L. Solvay. Rapport présenté sur le mémoire de M. Louis Maeterlinck. Bulletin de l'Académie de Belgique, içoi.
en même temps, l’un de ceux dont l’œuvre reflète le mieux le symbolisme de l’art de son temps (i).
Ce n’est pas d’ailleurs d’aujourd’hui qu’il sollicite la curiosité des amateurs et des historiens. Vasari (2) lui consacre une notice, dans laquelle il l’appelle « l’auteur des vrais cauchemars » ; Lampsonius (3) le célèbre dans une longue pièce de vers latins qu’il accompagne du portrait de l’artiste ; M. van Waernewijck de Gand (4), cite son nom à différentes reprises ; Carel van Mander (5), Sanderus (6), Isaac Bullart (7), Joachim Sandrart (8), Houbracken (9), l’anonyme de Morelli (10), Orlando (ii), Zanetti (12) se gardent de l’oublier; le bonhomme Descamps écrit que « c’est bien dommage qu’il n’ait jamais conçu que des idées monstrueuses et terribles. Ce qui surprend », ajoute-t-il, « c’est que ses tableaux ont été fort chers. A quels prix auraient-ils donc été s’il avait traité des sujets riants ? » (i3). Mais ce sont encore les chroniqueurs espagnols qui ont témoigné le plus d’attrait pour Hieronymus Bosch, qui l’ont même, quelque étrange que la constatation puisse paraître, le mieux jugé et compris. Francisco de los Santos (14) prétend que Les Délices terrestres, une des principales productions du maître, sont une œuvre
(1) La poétesse anversoise Anna Byns (1494-1566) écrivit trois recueils de poésies religieuses et militantes contre les luthériens, qu’ignora Jérôme Bosch, dans lesquels elle dit — particulièrement dans le Refrain de lÔaS — que le monde va à l’envers, que le désordre règne partout. Si notre artiste n’appartenait à une époque quelque peu antérieure, peut-être aurait-il convenu d’établir un parallèle entre lui et elle.
(2) G. Vasari. Vie des peintres, sculpteurs et architectes. Traduction de Leclanché, commentaires de Jeanron. 10 vol. In-S®, Just Tissier, Paris, 1839-1842.
(3) Lampsonius. Pictorum aliquot celebrium Germanicae inferioris effigies. Anvers, 1672.
(4) Marc van Waernewijck. Troubles en Flandres et dans les Pays-Bas au XVP siècle, i566-i569. Traduction du hollandais par Hermann van Duyse et Paul Bergmans. 2 vol. In-4», G. Van Oest, Bruxelles, 1905.
(5) Carel van Mander. Le livre des peintres. Traduction, notes et commentaires de H. Hymans. 2 vol. In-40, Paris, i88i-i885.
(6) Sanderus. Flandria illustrata. 2 vol. In-folio, Cologne, 1642-1644. Chorégraphia Sacra Brabantia. 2 vol. In-folio, Bruxelles, i652-i659. Sanderus, né à Anvers en i586, mort à l’abbaye d’Afflighem, où il s’était retiré en 1664, entré dans les ordres de bonne heure, devint secrétaire du cardinal de la Cueva, chanoine de la cathédrale d’Ypres et censeur des livres à Bruxelles.
(7) Is.\AC Bullart. Académie des Sciences et des Arts, contenant les vies et éloges des hommes illustres.. In-folio, Amsterdam, 1682.
(8) Joachim de Sandrart. Academia nobilissimae artis picturae. In-folio, Nuremberg, i683.
(9) Arnold Houbracken. Groote Schouburg der nederl. kunstschilders en schilderessen. 3 vol. In-8°, Amsterdam, 1718.
(10) Jacope Morelli. Notizia d’opere di dizegno scritta da un anonimo. In-8», Bassano, 1800.
(11) Orlandi. Abecedario pittorico, nel quale descritte le vite degli antichissiifii pittori, scultari ed architetti ec accrescinti da P. Guarienti. In-40, Venezia, 1753.
(12) Ant. Mar. Zanetti. Descrizione di tutte le pubbliche pitture délia cita di Venezia. Venise, 1773.
(13) Descamps. La vie des peintres flamands. 4 vol. In-8°, Paris, 1753-1763.
(14) Francisco de los Santos. Descripcion breve del monasterio de S. Lorenzo del Escorial, unica maravilla del mundo... In-folio, Madrid, 1667.
moralisatrice, qu’on devrait remplir la terre de ses copies. Ximenes (i) voit dans sa peinture, sous des formes burlesques, un sens et une pensée sérieuse et dévote. Le Père Sigüenza (2) entend démontrer que ses productions ne sont pas extravagantes, mais des œuvres de grande philosophie, et que s’il a des choses étranges, c’est notre faute et non la sienne, car, pour le dire une bonne fois, il a voulu peindre les péchés et les vices des hommes. « Je voudrais », ajoute le pieux religieux, « que tout le monde soit pénétré des éléments de ses tableaux, car chacun en retirerait grand fruit en jetant par cela même un regard dans son fort intérieur, en se rendant compte de son aveuglement. » Felipe de Guevara (3) pense que s’il dessine des figures étranges, il imagine en réalité des choses admirables. Une des rares exceptions dans ce concert d’éloges est Pacheco (4) qui trouve que le Père Sigüenza honore beaucoup trop Bosch et que c’est un tort de faire des sujets de méditation de ses fantaisies licencieuses, qu’il se garde, lui, de proposer comme modèles aux peintres. A son tour, à l’aurore du XIX® siècle, Cean Bermudez (5) s’exprime sur son compte avec un véritable enthousiasme.
Les descendants de Jeanne la Folle, à l’héréditaire mélancolie ; son fils, Charles-Quint, qui se retira dans le monastère de Yuste où, couché dans un cercueil, il se fit psalmodier les prières des morts ; son petit-fils, le morose Philippe II, qui se cloîtra dans une étroite cellule du couvent de l’Escurial, trouvèrent dans les compositions de cet étrange peintre un vaste champ pour leur imagination maladive et des idées qui convenaient à leur état d’esprit. Leur sombre détachement des joies et des allégresses de la vie, leur tristesse insondable, leur curiosité et leur appétence de l’au delà y rencontrèrent l’aliment voulu et désiré.
Ils étaient reconnaissants à Jérôme Bosch de leur traduire les tourments, les peines, les douleurs, de démontrer qu’il ne sert à rien de les nier. En lui, les pleurs, les larmes, les cris, les contorsions ont trouvé leur traducteur. Il n’a entendu ni les bafouer ni les glorifier, mais témoigner de leur existence. La douleur n’est-elle pas d’ailleurs l’élément réparateur, le moyen de la rédemption ? Qui pouvait mieux convenir au caractère espagnol ?
(1) El Maestro Fr. Andres Ximenes. Descripcion del Real Monasterio de S. Lorenzo del Escorial... In-folio, Madrid, 1764.
(2) El Padre Fr. Josef de Sigüenza. Historia de la Orden de San Geronimo, tome III. Descripcion del Monasterio de San Lorenzo del Escorial. Madrid, i6o5.
(3) D” Felipe de Guevara. Comentarios de la Pintura, notas de Antonio Ponz. Madrid, 1788.
(4) Francisco Pacheco. Arte de la Pintura. Secunda edicion que se hace de este libro fielmente copiada de la primera que dip a la estampa su autor en Sevilla el ano de 1649. Dirigela D. G. Cruzada Villaamil, 2 vol. In-i2°, Manuel Galiano, Madrid, 1866, t. II, p. 129.
(5) Cean Bermudez. Diccionario historico de los mas ilustres profesores de las Bellas Artes en Espana. In-i6°, 6 vol., J. Ibarra. Madrid, i8oo.
D’un côté absolument opposé, il ne faut pas non plus oublier le goût des Castillans pour l’ironie des gueux, dont témoignent leurs romans picaresques parus pour ainsi dire tous du milieu du XVP au premier tiers du XVI P siècle. Mendoza (i) n’avait-il pas fait imprimer Lazarillo de Termes, en i553 ; Mateo Aleman (2), Guzman de Alfarache, en i5gg ; Ferez de Léon (3), la Picara Justina, en i6o5 ; Vicente Espinel (4), Mar cos de Obregon, en 1618 ?
Le Dr Waagen (5), G. Glück (6), L. Maeterlinck (7), H. Dollmayr (8), H. Hymans (9), Max J. Friedlander (10), Dülberg (ii), Fierens-Gevaert (12), E. Baes(i3), etc., dans nombre d’études et d’articles, disséminés de côté et d’autre, se sont occupés de Hieronymus Bosch. M. Maurice Gossart (14) a publié sur lui un livre des plus substantiels et des plus documentés, auquel nous aurons souvent recours et ferons maints emprunts. Peut-être est-ce un peu téméraire de notre part, après ces savants et subtils critiques, surtout après M. Maurice Gossart, de venir écrire sur le maître un nouveau volume où l’on ne trouvera aucune découverte sensationnelle. Ce que nous tentons, c’est d’expliquer les raisons de notre profonde admiration pour l’artiste, c’est de le remettre dans son milieu, dans son atmosphère.
(1) Diego Hurtado de Mendoza, diplomate, homme de guerre, historien, poète, né en i5o3 à Grenade, mort en ïS"]S à Valladolid.
(2) Mateo Aleman, surintendant et contrôleur des finances sous Philippe II, né vers le milieu du XVP siècle à Séville, mort vers 1620.
(3) Ferez de Léon n’est pas l’auteur de la Picara Justina, qui est l’œuvre du médecin tolédan Francisco Lopez de Ubeda. Si nous la laissons sous son nom, c’est qu’elle est toujours ainsi désignée.
(4) Vicente Martinez Espinel, né en i55o, tour à tour étudiant, marin, prêtre ; mort en 1624.
(5) Dr Waagen. Manuel de l’histoire de la peinture. Ecoles allemande, flamande et hollandaise. Traduction de H. Hymans et Petit. Mucquardt, 3 vol., In-8°, Bruxelles, 1863-1864.
(6) G. Glück. Zu einem Bilde von H. Bosch in der Figdorschen Sammlung in Wien. Jahrbuch der Kôniglich. Preussischen Kunst-Sammlungen, t. XXV.
(7) Louis Maeterlinck. Le genre satirique dans la peinture flamande. 2® éd. In-8°, G. Van Oest, Bruxelles, 1907.
(8) H. Dollmayr. H. Bosch und die Darstellung der vier letzten Dinge in den Niederl. Malerei des XV und XVI, Jahrhunderts. Jahrbücher der Kunsthistorischen Sammlungen des allerhochsten Kaiserhauses.Y'\er).ne,ï?>go.
(9) H. Hymans. L’Exposition des primitifs à Bruges. Gazette des Beaux-Arts. Paris, III® période, tome XXVIII.
(10) Max J. Friedlander. Meisterwerke der niederl. Malerei der XV und XVI. Jahr. aufder Ausstellung zu Brügge. Münich, 1908.
(11) Dr Franz Dülberg. Frühhollânder, i45o-i55o. Haarlem, igoS.
(12) Fierens-Gevaert. Les Primitifs flamands, débuts du XVI® siècle, fin de l’idéal gothique. Jérôme Bosch.. Gd in-40, tome HI, G. Van Oest, Bruxelles, 1910.
(13) Edgar Baes. La tradition dans l’art du Moyen âge. Havermans, Bruxelles, 1902. Histoire de la peinture et du paysage dans l’art flamand. Annales de la Société royale des Beaux-Arts et de la Littérature de Gand, tome XIII, 1878.
(14) Maurice Gossart. Jérôme Bosch, le « faizeur de diables » de Bois-le-Duc. In-8®, Imprimerie centrale du Nord, Lille, 1907.
Il est bien certain que le véritable nom de Jérôme, Bosch quoique ses tableaux signés portent Jheronimus Bosch, est Hieronimus van Aken ou Aquen, comme en témoignent les registres de la Confrérie de X Illustre Lieve V rouite Broederschap (i) de la cathédrale de Bois-le-Duc, où l’on trouve ces mentions : « Hieronimus Aquen als Bosch » et, « Hieronimus Aquens alias Bosch, » dont il sera de nouveau question plus loin.
Les écrivains qui se sont occupés de lui le désignent sous les noms les plus fantaisistes. En Espagne, Felipe de Guevara (2), Argote de Molina (3), le Père Sigüenza (4) le nomment Geronimo Bosco ; Cean Bermudez (5) l’appelle Bosco, Bos et Bosch ; le Flamand Gramaye (6), Hieronymus Bosz ; chez les Italiens, Vasari (7) le nomme Bos di Ertogen, Bosc ; Guicciardini (8), Girolamo Bosco di Balduc ; Zanetti (9), Girolamo Basi et Bolch ; Zani (10), Bos, Boss, Bossius, Dubos, Bosco, Bussius, Bus, Buus ou encore Buz ; Sandrart (ii), Heinecken (12) et Pilkinton (i3) l’appellent Bos, signature que portent diverses gravures d’après ses compositions burinées par H. Cock, dont nous aurons à nous occuper.
La date de la naissance de Hieronymus Bosch est encore incertaine. Huber et Rost (14), et sans doute d’après eux, sans autre investigation. Ch. Blanc (i5), le
(1) Register der Illustre lieve Vrou-wen Broederschap, propriété delà Société de ’s Hertogenbosch. Het provinciaal genootschap van Kunst en Wetenschap in Noord Brabant.
(2) D" Felipe de Guevara. Ouv. cit.
(3) Argote de Molina. Libro de la Monteria que mando escribir Don Alonso, rey de Castilla. Sevilla, i582, ch. IV, p. 47.
(4) El Padre Fr. Josef de Sigüenza. Ouv. cit.
(5) Cean Bermudez. Ouv. cit.
(6) J. B. Gramaye. Taxandria. Bruxelles, 1610, réédité à Bruxelles en 1708. Gramaye historien et voyageur flamand, né en Anvers en 1579, inort en i635 à Lubeck où il fut inhumé dans la cathédrale. Lors d’un voyage sur les côtes de la Sardaigne, pris par les pirates barbaresques, il demeura un certain temps en captivité en Afrique. Plus tard, de retour dans sa patrie, il fut élevé par le pape Urbain VIII au siège épiscopal d’Upsala. Gramaye entreprit d’écrire l’histoire des diverses localités des Pays-Bas. Ses ouvrages renferment de précieux renseignements.
(7) G. Vasari. Ouv. cit.
(8) Guicciardini. Descrittione di tutti Paese Bassi... traduit en français à Anvers, une première fois en i566, une seconde en i582 ; également en français, à Amsterdam, en i6i3.
(9) Ant. Mar. Zanetti. Ouv. cit.
(10) D. PiETRO Zani. Enciclopedia metodica critico-ragionata delle belle arti. In-8°, Parma, 1819, parte primera, t. IV.
(11) Joachim de Sandrart. Ouv. cit.
(12) Heinecken. Dictionnaire des artistes dont nous avons des gravures — inachevé — A. D. 3 vol. Leipzig, 1779-1750.
(13) Rev. Pilkinton. Dictionary of Painters. In-40. A new édition by H. Fuseli R. A. London, i8o5.
(14) Hubert et Rost. Manuel des curieux et amateurs de l’art. 9 vol. P‘ in-8“. Orell, Zurich, 1797-1808.
(15) Ch. Blanc. Histoire des peintres de toutes les écoles. 14 vol. In-40, Vve J. Renouard, Paris, 1848-1875, t. IV.
font naître en 1498 ; Immerzeel (i) recule cette date jusqu’en 1470 ; Michiels (2), jusqu’en 1460 ; Michael Bryan (3) oscille entre 1460 et 1464 ; Ulrich Thieme (4), plus prudent, parle seulement du milieu du XV® siècle. Descamps (5) et, à sa suite, Justi (6) et Dollmayr (7) la placent en 1450, d’accord avec les registres de X Illustre Lieve Vrotiwe Broederschap (8). Cela fait un écart de près de cinquante ans ; mais, comme on verra par la suite que l’artiste était connu dès 1488, il fallait bien qu’il ait déjà, à cette date, donné des témoignages de son talent. Admettons donc que Jérôme Bosch naquit vers iqSo. Ajoutons que M. Ed. Laloire (9) a retrouvé sur les miniatures du Livre L Heures de Philippe de Clèves, transcrit aux environs de 1483 et faisant partie de la collection du duc d’Arenberg, à Bruxelles, l’inscription que voici : « Hieronimi Boscii Belgae Propria manu ». Mais convient-il de s’y fier absolument?
Où Hieronymus Bosch vit-il le jour? Sans aucun doute à ’sHertogenbosch, Bois-le-Duc, alors une des cités les plus florissantes du Brabant septentrional. Certains écrivains cependant, et parmi eux le Dr Justi (10), vu ce nom patronymique de van Aken, en allemand populaire — Acken, Aix-la-Chapelle — pensent qu’il a dû naître dans cette dernière ville, se basant sur l’habitude du temps de porter le nom de son lieu d’origine. Dans les comptes de X Illustre Lieve Vrouwe Broederschap (ii), il est une première fois question d’un Jean van Aken, qui en 1435-36 peint un tableau de Maria Egyptiaca pour la cathédrale de Bois-le-Duc, et une seconde fois, en 1441, à l’occasion de peintures sur la robe du Roi Mage, qu’il exécute pour la procession. Est-ce le même qui dans les registres des Sous Ecoutètes de Bois-le-Duc, conservés aux archives du royaume de Belgique, où étaient inscrits chaque année les noms des étrangers qui obtenaient le droit de
(1) Immerzeel. De Levens en Werken der Hollandsche en Vlaamsche kunstschilders, beeldhouwers, graveurs en bouwmeesters, Amsterdam, 1842.
(2) A. Michiels. Histoire de la peinture flamande. 4 vol. et un supplément, Bruxelles, 1845 ; Histoire de la peinture flamande depuis ses débuts jusqu’en 1864. 7 vol. In-80, Lacroix, Verboeckoven et C'®, Bruxelles, i865-i86g.
(3) Michael Bryan. Dictionary of painters and engravers, new ed‘ revised and enlarged by R. E. Graves, B. A. 2 vol. In-8°, G. Bell, London, 1886.
(4) Ulrich Thieme. Allgemeines Lexikon der Bildenden Künstler von der Antike bis zur Gegenwart. Verlag von E. A. Seemann, Leipzig, Band V, 1912.
(5) Descamps. Ouv. cit.
(6) C. Justi. Die Werke des Hieronymus Bosch in Spanien. Jahrhuch der KbnigUch, Preussischen Kunstsammlungen, tome X, Berlin, i88g.
(7) Dollmayr. Ouv. cit.
(8) Ouv. cit.
(9) Ed. Laloire. Le livre d’heures de Philippe de Clèves et de la Marck, seigneur de Ravenstein. — Les Arts anciens de Flandre, igo6.
(10) C. Justi. Ouvr. cit.
(11) Voir : Dr Xavier Smits. De Kathedraal van ’sHertogenbosch, dissertation doctor, 1907, p. 147-148.
bourgeoisie, figure en 1461, mais sous le nom de Laurent van Aken, probablement d’Aix-la-Chapelle ; sans doute il s’agit du père de Hieronymus Bosch, comme l’ont prouvé les savantes recherches du D"" Smits.
On sait fort peu de choses de la vie de Hieronymus Bosch. Les comptes des registres de X Illustre Lieve Vroîiwe Broederschap nous apprennent, par des paiments à lui faits pour des fournitures de peintures ou dessins, de 1493 à 1494, de 1498 à i5o4, de i5o8 à i5i2, qu’il se trouvait à ces différentes dates à Bois-le-Duc. Il y peignit pour la cathédrale les compositions de Salomon honorant sa mère Bethsabée, V Histoire d'Abigàïl, V Adoration des Rois, le Siège de Béthulie, Mardochée et Esther (i), sur lesquelles nous reviendrons. En 1494, il livra aux verriers Hendrick Bueltinck et Wilhem Lombard les cartons d’un vitrail, pour la plus belle des sept chapelles latérales de la cathédrale (2) ; celle de X Illustre Lieve Vrouwe Broederschap ; en i5o4, il reçut de Philippe le Beau, mari de Jeanne la Folle et père de Charles-Quint, la commande d’un tableau du Jugement dernier, comme il appert des comptes de Simon Longin, receveur général de ce prince, conservés aux Archives de Lille (3). Voici d’ailleurs un extrait de ce document : « A Jeronimo van Aeken, llamado Bosch, pintor que vive en Bois-le-Duc, la suma de trenta y seis libras, en prenda y pago, a buena cuenta de lo que pudiera debersele por un gran cuadro de pintura de nueve pies de alto, por once de largo, donde debe estar el Juicio de Bios, a saber : paraiso y infierno, que Mon senor habia mandado hacer para su noble entretenimiento. » Ce qui peut se traduire : « A Jérôme van Aeken, appelé Bosch, peintre, habitant Bois-le-Duc, la somme de trente-six livres, comme gage et paiement, en déduction de ce qui pourrait lui être dû pour un grand tableau de neuf pieds de haut sur onze de large représentant le Jugement de Dieu, à savoir : le Paradis et I Enfer, que Monseigneur lui avait commandé faire pour son noble plaisir. »
En i5i2 Hieronymus Bosch exécute pour sa ville natale la maquette d’une Crucijixion, qui lui est payée XX sols. Il meurt en i5i6 et non pas en 1622 comme l’ont dit par erreur certains écrivains. Cette date de i5i6 se trouve en effet sur le registre de X Illustre Lieve Vrouwe Broederschap, auquel il faut sans cesse recourir. On y lit dans son Nomina Decanorum et prœpositorum i3i8-i638 :
(1) Les autels sur lesquels étaient ces peintures ont disparu lors du pillage de la cathédrale par les réformés, en 1629. Voir: Dr Xavier Smits. De Kathedraal van s’Hertogenbosch, dissertation doctor, 1907, ouv. cit., p. 2o3-2o5.
(2) Sur la cathédrale de Bois-le-Duc, voir ; Dr Xavier Smits. De Kathedraal van ’sHertogenbosch, ouv. cit. — J. Hermans. Geschiedenis over den bouw der St. Janskerk, ’sHertogenbosch, La Haye, i853.
Hezenmans. De St. Janskerk te ’sHertogenbosch en hare geschiedenis, 1866.
(3) Registres de la Chambre des Comptes de Lille, année 1604. — Archives au département du Nord. Reg. F. 190.
« Obitus fratrum A° i5i6 ; Hieronimus Aquen, als Bosch, insignis pictor ». Cette mention est corroborée par le Register der Namen en de wapenen der heere7i be'éedigde broeders zoo geestelijke als wereldlijke van de Illustre Lieve Vrouwe Broederschap, qui, à son folio 76, sous le contour d’un écusson, porte : « Hieronimus Aquens, alias Bosch, seer vermaert schilder, obiit i5i6 ».
D’anciens écrivains italiens et espagnols, comme les Pères Orlandi (i) et Sigüenza (2) — ce dernier écrit cependant ne pas l’avoir connu — et tout dernièrement D" Pedro de Madrazo (3), se basant sans doute sur les nombreux tableaux du maître qui se trouvent dans les Castilles, prétendent que Hieronymus Bosch y séjourna de 1495 à i5o5, et que c’est à l’Escurial qu’il prit le goût de la diablerie. Ces historiens oublient d’abord que le sens du merveilleux est bien autrement dans l’esprit des races septentrionales que des races méridionales, ensuite que les Espagnols, beaucoup plus que les autres peuples, sont surtout attirés vers les réalités tangibles. L’on a vu qu’en 1494, 1498, 1604, etc., notre artiste travaillait à Bois-le-Duc, le voyage en Espagne semble par conséquent des plus problématiques, pour ne pas dire impossible. Les légendes, du temps des Pères Orlandi (4) et Sigüenza (5), passèrent bien souvent pour des réalités ; on n’y regardait pas alors de très près. La science historique n’était pas née. Le peintre écrivain Jusepe Martinez (6) qui vivait sous Philippe IV, en Aragon, n’a-t-il pas écrit avec sérénité que Jérôme Bosch était né à Tolède et avait surtout travaillé à l’Escurial.
On croit généralement retrouver les traits de Hieronymus Bosch dans un dessin du célèbre Recueil d'Arras (7), portant l’inscription : « Jeronimus Bos painctre », où le personnage est représenté en buste, de face, âgé d’une soixantaine d’années, la tête couverte d’un bonnet des plus bizarres descendant sur les oreilles d’où s’échappent deux mèches de cheveux bouclés, les yeux sans doute -bleus, quelque peu bridés, le nez droit et fort, la bouche grande aux lèvres pincées, le visage rasé, maigre, émacié, le cou ridé, aux veines saillantes, le torse enfermé dans une sorte de justaucorps hermétiquement boutonné.
(1) Orlandi. Ouv. cit.
(2) El Padre Fr. Josef de Sigüenza. Ouv. cit.
(3) D" Pedro de Madrazo. Catalogo de los cuadros del museo del Prado, de Madrid. In-12, Madrid, 1900, p. 209.
(4) Orlandi. Ouv. cit.
(5) El Padre Fr Josef de Sigüenza. Ouv. cit.
(6) Jusepe Martinez. Discursos praticables del nobilisimo arte de la pintura, publicados par la Real Academia de San Fernando. In-8°. Tello, Madrid, 1866, p. 184.
(7) Recueil de portraits historiques, exécuté vers i56o, à la mine de plomb ou à la sanguine, d’après des originaux peints, la plupart d’un très beau caractère. Le plus ancien est celui de Philippe de Valois, le plus moderne celui de Charles IX. Nombre de portraits : 275; feuillets 293 ; mss. 261 ; gr. in-folio ; papier XVP siècle; provenance. Abbaye de Saint-Waast. Déposé à la bibliothèque municipale d’Arras.
Ce dessin, aux yeux de certains critiques, A. Dinaux, entre autres, serait sorti des mains de l’artiste lui-même. Ce qui, jusqu’à un certain point, militerait en faveur de cette hypothèse, c’est que seul de la collection il ne porte pas d’épithète laudative, Hieronymus Bosch ne pouvant se glorifier lui-même. Il est vrai que, d’un autre côté, M. Louis Boca, archiviste du département de la Somme, voudrait y retrouver le faire de Jacques Lebourcq, peintre et généalogiste, mort en iSyS, à qui sont dues nombre d’effigies du recueil. C’est une autre hypothèse, rien de plus.
Continuons la revue des portraits de Hieronymus Bosch ; un second, avec, au-dessous, l’inscription « Hieronimo Boschio pictori», gravé par Jérôme Cock, en 1572, a paru dans le recueil de Lampsonius (i), suivi de vers latins dans lesquels le docte secrétaire du prince-évêque de Liège célèbre les yeux égarés et la pâleur du maître hanté par les diables « qu’il croit voir voler autour de lui » et qu’il a si habilement représentés que, sans doute, « il a eu l’accès de l’Enfer, pour pouvoir en peindre ainsi les sombres horreurs » ; un troisième portrait de l’artiste, inversé celui-là et probablement gravé par S. Frisius (2), se trouve dans la collection de portraits de H. Hondius (3) ; un quatrième, également inversé, gravé par E. de Boulonois (4), accompagné des mots : « Hieronimo Bochio pictori », dans le livre de Bullart paru en 1682 ; un cinquième toujours inversé, reproduit par l’Admiral (5) dans le Livre des peintres de Carel van Mander, édité par Jongh en 1784.
En 1611 on en rencontre une variante, sur bois, dans VOpus chronologicum d’Opmeer et Beyerlinck, imprimé en 161 1 (6) ; enfin, citons pour mémoire, afin
(ij Vers inscrits sous le portrait de Jérôme Bosch dans le recueil de Lampsonius :
Quid sibi vult, Hieronyme Boschi nie oculus tuus attonitus ? Quid pallor in ore ? velut lemures si et spectra Erebi volitantia coram aspicores ! Tibi Ditis avari crediderim patuisse recessus Tartareasque domus ; tua quando quisquid habet sinus imus averni tum potuit bene pingere dextra !
(2) S. Frisius. Simon de Vries, graveur hollandais, né à Leeuwarden en i58o.
(3) H. Hondius. Hendrick Hond, graveur hollandais, né à Duffel en Brabant en iSyS.
(4) Boulonois. Esme de, graveur probablement d’origine française, qui travailla à Anvers vers le ilieu du XVH siècle. Voir : Isaac Bullart. Ouv. cit.
(5) L’Admiral, Jan. Graveur hollandais, né à Leyde en 1680, de parents français. Voir: Carel van vlander. Ouv. cit.
(6) Pierre van Opmeer, historien hollandais, né à Amsterdam en iSaS, mort à Delft en i5g5, tudia successivement la médecine, la jurisprudence et la théologie. Son principal ouvrage, l’Opus chronoogicum orbis univers!, a mundo exordio usque ad anno MDCXI, publié à Anvers, fut continué par le hanoine Laurent Beyerlinck.
d’être aussi complet que possible, un dernier portrait de Hieronymus Bosch, gravé, en i88i, par Adolphe Varin, qui n’a d’ailleurs aucun intérêt documentaire.
Revenons en arrière. D’accord avec le D’’ Xavier Smits, sans nier l’authenticité du portrait de Jérôme Bosch du Recueil d'Arras — faisant seulement des réserves à son égard — nous attacherons beaucoup plus d’importance au petit portrait reproduit dans l’édition du Livre des peintres de Carel van Mander de 1784, représentant l’artiste, également en buste, presque de face, cette fois la tête couverte d’une coiffure réellement médiévale et avec un vêtement à col (i).
(i) Ce portrait provient sans doute de la collection des anciennes gravures du Provinciaal Genootschap van KunsUn en W etenschappen in N oord-Brdbant te ’sHevtogenbosch.