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Î. — CHRISTIANISME RATIONALISTE. — LES UNITAIRES, LES FREE CHRISTIANS

Parmi les églises que nous n'hésitons pas à ranger sous la dénomination de rationalistes, la plus connue, la plus ancienne, la plus nombreuse, c'est sans contredit l'église unitaire. Dans ses fractions les plus avancées, elle mérite encore le nom de chrétienne, puisqu'elle reste en communauté d'origines, de traditions et de sentiments avec toutes les autres subdivisions du christianisme; mais elle n'a pas moins de droits au titre de rationalisite, aujourd’hui surtout que son caractère distinctif est de n'imposer à ses membres aucun dogme réprouvé par leur raison individuelle. Les anciens unitaires, soit qu’à l'instar des sociniens ils reconnussent au Christ une

nature semi-divine, soit qu'ils en fissent simplement le plus parfait des hommes, avaient encore, comme les autres sectes, un certain corps de doctrines positives qui formaient le patrimoine commun de leurs adeptes ; mais, à force de rejeter individuellement tous les dogmes essentiels de la théologie chrétienne, —tel que le péché originel, la vertu des sacrements, la résurrection de la chair, la possibilité des miracles, l’infaillibihté des livres saints, — ils finirent par n'avoir plus d'autre lien religieux que leur dénomination de chrétiens, leur vénération pourile personnage du Christ et leur adhésion aux principes généraux de la morale évangélique. Sur'ce terrain, ils se sont rencontrés avec les nombreuses congrégations de méthodistes, de presbytériens, d'indépendants, ete., qu'un travail simultané d'émancipation intérieure avait également amenés à rejeter toute la partie dogmatique du christianisme. Aussi l'organisation officielle de l’église unitaire embrasse-t-elle aujourd'hui non plus seulement les descendants religieux des anciens sociniens, mais toutes les congrégations de dénomination diverse qui, sans rejeter le titre de chrétiens, n'imposent plus à leurs membres aucune formule d'adhésion à une profession de foi déterminée.

Désireux de sanctionner cette fusion en abandonnant tout ce qui rappelait leur ancienne condition de secte particulière, quelques unitaires ont même proposé la suppression de leur dénomination traditionnelle, et dans le courant de 1872 ils ont fondé, sous le nom de chrétiens libres (free christians), une association religieuse ouverte « à tous ceux qui croient l’homme tenu, non de posséder la vérité religieuse, mais simplement de la poursuivre sérieusement, et qui demandent la satisfaction de leurs besoins religieux aux sentiments de piété filiale et de charité fraternelle, avec ou sans accord dans les matières de théologie doctrinale. » Un an plus tard, les chrétiens libres célébraient solennellement leur premier anniversaire dans le grand temple maçonnique de Queen's street. Parmi les ministres qui participèrent à cette cérémonie religieuse, on voyait figurer M. Athanase Coquerel, de l'église réformée française, et même un membre de l'église anglicane, le révérend C. Kegan Paul. Les free chrislians n'auraient pu mieux affirmer leur prétention d'embrasser toutes les sectes du christianisme dans une église universelle, fondée non plus sur ce que Channing appelait une « dégradante uniformité de dogmes, » mais sur cette communauté

de sentiments qui permet de concilier l'indépendance de la pensée individuelle avec les liens de l’association religieuse.

Les diverses congrégations comprises sous le nom d'unitaires sont actuellement, d’après l/Unitarian Almanach,aunombre de 365 dans la Grande-Bretagne. La capitale seule en compte 25, installées un peu partout dans des chapelles de fer ou de briques, dans des music halls, dans des temples grecs et des églises gothiques. Ma première visite fut pour la chapelle de Little-Portland street, qui doit une certaine célébrité à son ancien ministre, le révérend J. Martineau‘, aujourd’hui retiré dans la direction d'un collège unitaire, le Verw Manchester college. Lorsque je m'y rendis un dimanche matin, je trouvai aux abords une file d'équipages qui indiquaient une assistance assez relevée. En effet les unitaires, comme le démontrent les listes publiées par la British and foreign unitarian Associalion, se recrutent surtout dans les classes supérieures de la bourgeoisie, bien que certaines de leurs congrégations, dans les quartiers pauvres, soient exclusivement formées par les classes inférieures. La chapelle, dont le fronton en style grec s'encastre dans l'alignement général de la rue, n'offre aucune particularité qui la distingue de la plupart des temples évangéliques. L'autel ne supportait d’autres ornements qu'une image sculptée du Christ; il était du reste à demi masqué par une chaire fort élevée qui occupait le milieu du chœur, côte à côte avec le pupitre du desservant.

La congrégation me parut assez clair semée, Un détail qui me frappa, c'est qu'elle comptait bien quatre femmes pour un homme. Serait-ce queen Angleterre le beau sexe a une préférence pour l'unitarisme ? ou bien le sexe fort ne renfermerait-il, comme chez les nations catholiques, que des orthodoxes et des indifférents”? Il ne faut pas se hâter de conclure, car dans les autres chapelles que j'ai visitées, cette disproportion m'a paru s'effacer, et même, au sein des églises les plus avancées, se renverser en faveur de l'élément masculin. Vers onze heures, un orgue assez puissant se mit à ronfler, et le ministre ne tarda pas à gagner son pupitre. C'était un vrai type de ministre réformé, — chevelure bouclée et grisonnante, favoris cendrés encadrant une figure fine, taille haute

4. Voyez l'étude de M. Charles de Rémusat sur les Controverses religieuses en Angleterre dans la Revue des Deux Mondes du 1* janvier 1859.

et droite, drapée dans la robe noire à larges manches qui faisait ressortir la blancheur de son linge.

Après un instant de méditation intime, il annonça qu'il allait célébrer le dixième service de la liturgie unitaire. Je n'eus, pour me tenir au courant de la cérémonie, qu'à ouvrir un des petits volumes laissés sur les bancs à la disposition de chaque assistant. Ce formulaire, intitulé Book of common prayer for christian worship, comprend dix services et de nombreuses prières, le tout plus ou moins calqué sur la liturgie de l’église anglicane, sauf dans tout ce qui comporterait une interprétation trinitaire ou même une signification dogmatique, comme le credo d'Athanase, le Symbole des apôtres, etc. Cette liturgie est en vigueur dans deux cent vingt-neuf chapelles de la Grande-Bretagne.

Je ne m'étendrai pas surles détails de la cérémonie, puisqu'elle est à peu de chose près une simple réduction de l'oflice anglican. La congrégation se levait et s'asseyait avec une régularité exemplaire aux momentsindiqués dans lerituel; mais, elle ne me sembla se joindre que du bout des lèvres au chant des hymnes, exécuté d’ailleurs avec beaucoup d'ensemble par un chœur des mieux composés. Le sermon qui suivit avait pour objet de montrer qu’au dire même de la Bible le Christ s'était adressé non à l'intelligence, mais au cœur de l’homme, qu’il n'avait pas voulu enseigner une théologie ou une métaphysique nouvelle, mais qu’il avait simplement cherché à développer les sentiments de moralité et de charité inhérents à l'âme humaine. — C'était, comme on voit, une véritable apologie de la position prise par les unitaires actuels vis-à-vis des autres écoles chrétiennes. J’eus toutefois beaucoup de peine à suivre l'orateur dans le développement de cette thèse, soit qu'il parlât avec une volubilité exceptionnelle, soit que l’acoustique de la salle fût désorganisée par les vides de l’auditoire. La retraite du révérend Martineau a dû porter un coup sensible à cette congrégation, naguère la plus fréquentée des églises unitaires dans la capitale.

Le temple de Little-Portland street s'élève près de Regent’s circus, au seuil du West-End. J’eus plus de difficulté à atteindre, un dimanche soir, l’église des Free christians, située le long de Clarence-Road, dans cet ancien bourg de Kentish-Town, aujourd’hui rejoint et englobé par les accroissements continus de la métropole,

Comme, le dimanche, la loi interdit aux restaurateurs de servir, avant six heures du soir, tout consommateur qui ne réside pas à plus de 4 milles de distance, j'avais à peine une heure pour diner, trouver un véhicule et franchir les 5 ou 6 kilomètres qui séparent de Clarence-Road les quartiers du centre : on voit comment une législation abusive peut aller à l'encontre de son objet! Je m'arrangeai cependant pour prendre à Piccadilly cireus, un peu avantsix heures et demie, l’'omnibus de Camden-Town, déjà bondé de couples endimanchés avec leur prayer book sur les genoux. Le sombre aspect des magasins rigoureusement fermés contrastait avec la-foule qui circulait sur les trottoirs. Peu à peu les cloches, qui résonnaient de tous côtés, cessèrent de lancer leurs tintements argentins, et les passants se réduisirent à quelques retardaires accélérant le pas dans la direction du temple voisin. Il était près de sept heures dix, quand je franchis le seuil de ma chapelle, charmante petite église de style néo-gothique bâtie au fond d’un jardin. L'intérieur, avec sa large nef flanquée d’un bas côté, son orgue placé à côté de l'entrée, ses vitraux coloriés et ses inscriptions murales en lettres gothiques, parlait cent fois plus à l’âme que l’austérité rigide de maint temple évangélique. J'aurais même pu me croire égaré dans quelque chapelle ritualiste sans la simplicité de l'autel en pierre nue, qui, pour tout ornement, exhibait une croix placée en dessous del’entablement. A la gauche du chœur se trouvait une chaire assez basse, à droite le pupitre éclairé par deux bougies. Les pews, qui pouvaient contenir 200 à 300 personnes, étaient assez bien remplis. Cependant le bedeau, reconnaissant à mon hésitation un visiteur de passage, me trouva encore une place à l'extrémité d’un banc vers le centre de l’église. Machinalement je cherchai un rituel autour de moi; mais tous les exemplaires du banc étaient déjà accaparés par mes voisins. Je m'apprètais donc à suivre platoniquement le service quand une gracieuse jeune dame franchit le passage qui me séparait de son banc pour m'apporter un prayer book de réserve et poussa la complaisance jusqu'à me l'ouvrir à la page voulue.

C'était encore la liturgie du révérend J. Martineau. J'observai seulement qu ici la congrégation presque entière unitsa voix à celle du chœur. Les hymnes, comme du reste à la chapelle de Little- Portland street, sont tirés d’un petit recueil également compilé

par M. Martineau. Le prédicateur que j'entendis en cette occasion n'avait peut-être pas un extérieur aussi typique que le ministre de la chapelle de Portland street; mais il parlait avec clarté, chaleur et onction. Après avoir cité un texte de saint Paul relatif aux dissensions des premiers chrétiens, il fit observer que beaucoup de ces anciennes disputes théologiques nous semblent aujourd'hui ridicules et absurdes, d’où il conclut qu'il en serait de même dans quelques siècles au sujet de nos propres querelles dogmatiques. Malheureusementnousne pouvonsen juger nous-mêmes avec les yeux de la postérité. Il est donc sage de nous borner à suivre le conseil que saint Paul donnait aux controversistes de son temps. « Suivez Jésus et vivez la vérité. » Ce qui fait la supériorité du Christ, c'est qu'il a enseigné la loi d'amour; c’est qu'il a mis l'esprit au-dessus de la lettre. Aussi se trompe-t-on en faisant de la foi aux miracles un élément nécessaire de la religion chrétienne ou en se refusant à admettre le christianisme sans la croyance à la divinité de son fondateur. — On voit qu'ici encore le sermon était en quelque sorte le résumé des vues adoptées par la congrégation.

Cependant le prédicateur ne relevait pas lui-même de l’unitarisme. C'était le révérend Picton, de l'Église indépendante. Les indépendants sont une branche détachée de l'église anglicane; ils en diffèrent simplement parce qu'ils repoussent toute attache oflicielle. On peut juger, par l'exemple du révérend Picton, de ce qui. se passerait au sein de l’anglicanisme, s'il venait à perdre le caractère d'église établie, où même s'il renonçait un jour à la barrière dogmatique des 39 articles. S'il faut en croire une anecdote qui m'a été rapportée, la première fois que le révérend Picton s’entendit avec un ministre unitaire pour un de ces « échanges de chaires » assez fréquents parmi les églises dissidentes, il étonna sa nouvelle congrégation par la hardiesse de son langage, alors que son collègue surprenait au contraire ses auditeurs indépendants par la timidité de son argumentation. Sans doute celui-ci avait eru devoir choisir le plus orthodoxe et celui-là le plus hardi de ses sermons, dans la pensée de se mettre respectivement au niveau de leur public; mais il n’en ressort pas moins la difficulté d'établir une distinction bien nette entre les éléments les plus rapprochés des différentes églises qui en Angleterre vont graduellement du

ritualisme semi-catholique aux dernières limites du rationalisme religieux.

En sortant de la Free christian church, je pris un omnibus que je quittai à la station de Portland-Road, pour regagner pédestrement mon domicile. De toutes parts les innombrables chapelles du quartier dégorgeaient leurs congrégations sur la voie publique. Une foule nombreuse et mélangée, mais décente et tranquille, emplissait lagrandeartère de Portlandstreet, qu'éclairait à peinelalongue file de ses réverbères. Çà et là des débits de boisson et des boutiques de comestibles laissaient passer un jet de lumière à travers leur porte entr'ouverte. Le long des trottoirs circulaient des charrettes à bras où les maraïîchers vendaient leurs produits à la clarté d'une chandelle vacillante, qui jetait sur le visage des acheteurs des reflets à la Rembrandt. À chaque coin de rue, des groupes stationnaient autour de quelques orateurs en plein vent. Ici c'était un prédicateur méthodiste, à la longue barbe et aux grands gestes, s'efforçant de surexciter les sentiments religieux de ses auditeurs par des tirades pathétiques agrémentées d’historiettes édifiantes; là, deux représentants de sectes rivales s’écrasaient tour à tour à coups d'arguments bibliques avecunordreet un calme qu'il faudrait souhaiter à toutes les controverses parlementaires. Parfois toute l'assistance entonnait un hymne dont les paroles modulées couvraient les bruits de la foule. Et dire que je me trouvais au centre de Londres, en plein xix° siècle!

Un dimanche soir, M. Moncure Conway, sur qui j'aurai à revenir plus loin, me conduisit, près de la station de Gower street, à l'entrée d'un caveau où se réunissait une congrégation d'advanced unilarians. Les unitaires avancés présentent cette particularité qu'après le service la chapelle se transforme en salle de discussions et que le sermon du ministre est abandonné aux commentaires successifs des fidèles : on devine ce que deviennent les récits et même les préceptes de la Bible livrés aux hasards d’une pareille controverse; mais il n y à rien là que de très conforme au tempérament éminemment théologique de la nation anglaise.

D'ailleurs une église, constituée sur une base aussi large que l’unitarisme actuel, doit nécessairement comprendre des opinions religieuses fort éloignées les unes des autres, — et à nos yeux c'est même là son principal titre. — Ainsi il est certain qu'on trouve

encore parmises fidèles des esprits disposés à admettre le miracle et la révélation. Au temple de Little-Portland street, une partie de la congrégation s'agenouille à certains passages du service, et l’on y célèbre régulièrement le sacrement de la communion, non pas, bien entendu, avec sa portée mystique, mais du moins à titre de banquet fraternel el commémoratif, D'autre part on rencontre certaines congrégations d’unitaires n'ayant plus de chrétien que le nom. Telle semble, entre autres, l'église de Clerkenwell, du moins à en juger par la prédication de son ministre, le révérend Peter Dean. Celui-ci déclare en effet prendre, pour toute théologie, « la foi en un Dieu infiniment parfait, » pour révélation « l’univers, » — pour Bible « les manifestations de la nature, ainsi que la littérature sacrée de tous les temps et de tous les pays, » — pour Christ «le bien incarné dans l'humanité, » — enfin pour seuls sacrements « l'amour de Dieu et l'amour des hommes, — piété et moralité. » On voit qu'ici nous naviguons déjà en plein théisme.

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