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LES INDEPENDENT RELIGIOUS REFORMERS

Quelques logiciens ont reproché aux unitaires de ne pas pousser assez loin leurs tentatives de synthèse religieuse. A les en croire, conserver le nom de chrétien et repousser en même temps l'origine surnaturelle du christianisme, c’est se complaire dans l'équivoque et exclure inutilement de la communauté religieuse les Juifs, les mahométans, les bouddhistes, les théistes même, qui se refusent à reconnaître la supériorité morale de la Bible. Pourquoi d’ailleurs ériger en dogme des préceptes, même purement moraux, une fois qu'on déclare fonder l’association religieuse non sur l'identité des croyances, mais sur la simple conformité du sentiment religieux? L'église universelle, ce n'est pas une église chrétienne libre, c'est une église libre, ouverte à tous ceux qui admettent l'existence de Dieu, et qui éprouvent le besoin de lui rendre hommage en commun. Déjà dans les dernières années de la révolution française la société des théophilanthropes avait établi à Paris même un culte fondé sur ce qu'elle appelait les vérités de la religion naturelle, c'est-à-dire sur les principes admis par toutes les nations, et capables en conséquence de réunir toutes

les sectes dans une commune aspiration vers la Divinité. C’est sur un raisonnement analogue que reposent à Londres deux congrégations purement théistes, l’une dirigée par le révérend Ch. Voysey, l'autre, beaucoup moins importante, par le docteur Perfitt.

Le révérend Charles Voysey était un clergyman fort distingué de l'église anglicane qui, dès son entrée dans les ordres, s'était fait remarquer par l'extrême indépendance de ses opinions religieuses. La publication d'un recueil intitulé {he Sling and the Stone (la Fronde et la Pierre), où il mettait en question la divinité du Christ et le dogme du péché originel, excita une telle indignation dans les rangs des orthodoxes, que deux associations cléricales, l'English Church Union etla Church Association, offrirent chacune 500 livres sterling (12.500 franes) pour couvrir les frais d'un procès devant l'aurorité compétente. Bref, M. Voysey fut privé de son bénéfice, et, sans même traverser l'étape de l’unitarisme, fonda à Saint- Georges hall, le 1% octobre 1871, la congrégation théiste qu'il dirige encore aujourd'hui.

Saint-George's hall, située dans le prolongement de Regent street, est une petite salle de théâtre dont l'aménagement reproduit l'image exacte de nos cafés-concerts. La scène est fermée par un rideau de drap rouge destiné à masquer le chœur. Pas d’autel, ni de chaire; mais au-dessus de la rampe une espèce de tribune également recouverte en étoffe rouge. Quand je pénétrai dans la salle, je trouvai sur les dix premiers bancs, réservés aux membres réguliers de la congrégation, un public de cent vingt-cinq ou cent cinquante personnes d'apparence assez distinguée. Les huit derniers bancs, réservés aux « visiteurs d'occasion, » étaient mieux garnis encore. Les loges d’avant-scène, probablement louées à des prix assez élevés, renfermaient quelques familles qui étaient sans doute la fine fleur des fidèles. Enfin une quarantaine de personnes avaient pris place dans la galerie qui faisait à mi-hauteur le tour intérieur de l'édifice.

Un petit imprimé, répandu à profusion sur les bancs, m'apprit que la congrégation est en train d’amasser des fonds pour se bâtir un temple. Les travaux ne doivent commencer qu'au jour où les souscriptions auront atteint 1.000 livres sterling. Au commencement d'avril, elles s'élevaient déjà à 613 livres 46 shillings, soit environ 15.332 fr. 50, et il faut ajouter que près de 37.000 francs

ont déjà été promis pour l'époque ou le building fand aurait atteint ses premières mille livres. Un seul individu figure dans cette dernière catégorie de souscripteurs pour la somme de 12.500 francs. Plusieurs anonymes ont donné jusqu’à 100 livres chacun. Je remarque, sur la liste, des officiers, des baronets. beaucoup d'hommes de science comme sir Charles Lyell et sir John Bowring, etc.

Le révérend Ch. Voysey reproduit également un type de clergyman assez répandu en Angleterre : petite taille, avec une légère tendance à l'embonpoint, cheveux noirs et aplatis, visage soigneusement rasé. Comme dans les églises unitaires, je trouvai sur le banc où l'on m'installa un rituel spécialement composé pour la congrégation. De même que le rituel du révérend Martineau offre un résumé de la liturgie anglicane corrigée par l'exclusion de toute formule trinitaire, le Revised prayer book du révérend Charles Voysey semble un résumé de la liturgie unitaire soigneusement dépouillée de toute formule chrétienne. Pour la première fois je vis apparaître dans une liturgie des rites destinés à la crémation des morts; je regrette de n'avoir pas demandé à l'auteur s’il avait déjà eu occasion de les appliquer.

Quand le révérend Charles Voysey monta au bruit de l'orgue dans l'espèce de tribune qui lui sert à la fois de pupitre et de chaire, je remarquai qu'il avait conservé le surplis et l’étole de l’église anglicane. Au premier abord, on ne peut se défendre d’une certaine surprise, quand sous ce costume de prêtre chrétien, après un service religieux calqué sur la liturgie des églises chrétiennes et entremèêlé de lectures tirées de la Bible, on entend proférer les attaques les plus audacieuses contre les pratiques, les doctrines, les traditions du christianisme ordinaire : ainsi, dans son sermon imprimé Chrislianity versus universal, Brotherhood (Christianisme contre Fraternité universelle), après avoir dénié aux unitaires le droit d'établir une distinction entre la partie dogmatique et la partie morale de leur religion, l’orateur reproche au christianisme de n'avoir accepté qu'à son corps défendant les grands principes de charité et de tolérance si souvent invoqués par ses dissidents et ses adversaires. Cette contradiction apparente s'explique toutefois par la conviction de M. Voysex qu'en malière de culte surtout on doit s’efforcer d'introduire les

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idées nouvelles sous les formes anciennes. « Puisqu'il nous faut une forme de culte, dit-il dans la préface de son rituel, la plus acceptable sera encore une forme déjà familière à des oreilles britanniques, et cependant dépouillée de tout ce qui est suranné ou en désaccord avec un pur théisme. »

Le sermon qu'il prononça le jour de ma visite était une réfutation de l’afonement, c'est-à-dire de l'expiation soufferte par le Christ pour le rachat de l'humanité. Ce sermon, — qui aurait pu être prononcé par tout prédicateur unitaire, — ne m'apprit rien sur les particularités doctrinales d’une église qui soutient être « unique en son genre. » Heureusement je m étais procuré à la porte de la sacristie, pour la modique somme de 4 pence, le sermon prononcé par M. Voysey à la cérémonie d’inauguration, le 4% octobre 1871. « Notre premier objet, dit-il dans ce véritable manifeste, est de miner, d'assaillir, et, si possible, de détruire la portion des croyances religieuses que nous tenons pour fausses, » c’est-à-dire, comme il nous l'explique en détail, presque toute les doctrines du christianisme. « Toutefois, ajoute-t-il, là ne s'arrête pas notre tâche. Nous serions à la fois tristes et confus, si notre œuvre était purement destructive. Bien au coutraire, nous ne démolissons que pour rebâtir ; nous ne désirons extirper des croyances fausses que pour les remplacer par des croyances vraies. » Il exposera donc en premier lieu sa foi en l'existence d'un être supérieur, infiniment bon etjuste, que, faute d'un meilleur terme, 1l appellera Dieu. Viendra ensuite l'affirmation d'une vie future qu'il considère comme inséparablement liée à la croyance en Dieu. « Les deux doivent rester ou tomber ensemble. » Enfin 1l cherchera à développer l’esprit de vérité, de moralité, de pureté et de fraternité qui lurreprésentent les vraies conditions du sentiment religieux. — C'est sur ces bases un peu vagues que la communauté de M. Voysey a victorieusement traversé les épreuves inhérentes aux débuts de toute église nouvelle. Si, comme on peut le prévoir désormais, il réussit à trouver les fonds nécessaires pour se bâtir un temple, cette expérience sera une réponse sans réplique à ceux qui ont contesté de tout temps la possibilité d'établir un culte sérieux sur les simples formules du théisme.

Je ne puis pas témoigner autant de confiance dans l'avenir de la congrégation dirigée par le docteur P. W. Perfitt. M. Pertitt oflicie

dans la free church de Newman street. C’est un fait assez curieux que la chapelle unitaire de Little-Portland street, la congrégation du révérend Charles Voysey et celle du docteur Perfitt se trouvent toutes trois à quelques minutes l’une de l’autre. Toutefois l'épigraphe pompeuse « d'église libre » ne décore également qu'un music hall, de forme rectangulaire, avec une scène, un parterre et une galerie. Cette salle appartient, ainsi que l'étage supérieur, à la Société des réformateurs religieux indépendants (Society of independent religious reformers), qui patronne spécialement le culte du docteur Perfitt. Un imprimé, qu'on me remit à l'entrée, portait d’un côté le titre des sermons annoncés pour chaque dimanche du mois, de l'autre les statuts fondamentaux des Réformateurs religieux indépendants. Il s’y donnent pour objet : « 1° de réunir les personnes désireuses de cultiver le sentiment religieux dans une forme dépouillée de tout esprit dogmatique, de toute intolérance sectaire, de tout ferment sacerdotal ; 2° de découvrir et de formuler les vérités en relation avec les lois de la nature, les progrès des intelligences etles vies des hommes de bien dans tous les camps et dans tous les pays; 3° de remplir notre devoir religieux envers la régénération de la société en coopérant aux efforts de toute association organisée en vue d’abolir la superstition, l'ignorance, l’intempérance, l'inégalité politique ou tout autre des maux nombreux qui affligent actuellement la société. » Toute personne, « mâle ou femelle, » désireuse de concourir à ces divers objets, peut faire partie dé la société sans avoir à signer aucune profession de foi, pourvu qu'elle s'engage à payer une cotisation d'au moins une livre sterling par an.

Le service était annoncé pour onze heures et quart. À onze heures vingt, il y avait peut-être une douzaine de personnes dans la salle; mais les fidèles, si je puis employer ce terme, continuèrent d'arriver isolément pendant l'office, si bien qu'à la fin de la cérémonie je pus compter 57 assistants ; c'était peu néanmoins pour une salle capable de contenir 300 ou 400 personnes. Ce publie me parut exclusivement fourni par la classe moyenne; cette fois c'étaient les femmes qui étaient en infime minorité; à peine en comptais-je 6 ou 7. L'effet scénique n’était pourtant pas négligé. La tribune de l’officiant occupait le centre de la rampe. Le chœur, — a full choïr, comme annonçait l'affiche, — réduit pour la cir-

constance à 3 femmes et à 2 hommes, loin de se dissimuler dans le jubé, comme à la chapelle de Little-Portland street, ou de se dérober derrière le rideau, comme à Saint-Georges hall, était assis en évidence sur des bancs placés aux deux côtés de la scène (et, ma foi, l'on n’y perdait rien, car les chanteuses me parurent fort Jolies). Aussitôt que le docteur Perfitt eut pris sa place, les choristes se levèrent pour se ranger en ligne derrière son pupitre, et entonner avec beaucoup d'ensemble un hymne qu'accompagnait un orgue sonore aux tuyaux dorés. Quand ils eurent repris leurs sièges, le docteur Perfitt formula en termes assez chaleureux une prière improvisée « au Dieu qui voit dans nos cœurs, » et, après le chant d’un nouvel hymne, lut tout un chapitre de la Bible pris dans le livre des Rois, qu'il se mit ensuite à commenter d’après les procédés de la critique moderne. Un autre hymne termina le premier acte de la cérémonie. Le rideau ne descendit pas sur la scène ; mais le chœur rentra dans la coulisse, à l'exception d’une jeune chanteuse qui vint faire le tour des bancs une sébile en main. — C'est la seule congrégation où j'ai vu quêter de la sorte. Dans la plupart des églises dissidentes, les frais du culte, y compris le traitement du ministre, sont couverts par les souscriptions des membres, qui en échange ont le droit de choisir leurs places pour toute la durée de l’année; quant aux visiteurs de passage (occasional visitors), qui m'ont toujours paru assez nombreux, on se contente de les inviter par un avertissement placardé en évidence à déposer une offrande quelconque dans un tronc placé près de la porte ; mais, à en juger par l’apparence, l'auditoire du docteur Perfitt ne constituait pas de congrégation régulière. Au reste, c'est seulement à l'office du matin que l'entrée est gratuite. Le soir, d'après l'affiche, les places coûtent respectivement 1 shilling, 6 et 3 pence : ilest vrai qu’alors la cérémonie n’est pas considérée comme un service religieux ; ce n’est plus qu’un {opic suivie d’une lecture.

Le sermon ou discourse qui termina l'office auquel j'assistai avait pour titre « les moyens et la gloire de répandre la connaissance de la religion. » L’orateur y parla un peu de tout, et insista particulièrement sur l'erreur des missionnaires chrétiens qui traitent en idolâtres, sinon en sauvages, des peuples fort avancés dans la connaissance de Dieu, au lieu de se présenter, comme saint Paul

aux Athéniens, avec la simple prétention de compléter leurs notions de l'être suprême et de l'âme immortelle. Le docteur Pertitt, qui officie en habit noir et en cravate blanche, se rattache par ses traits à ce type fort répandu en Angleterre qui fait songer à une tête de bouledogue; seulement il y joint un large front qui lui donne un air d'intelligence, et une longue barbe grisonnante qu'envierait un patriarche d'Orient. Son ton reste malheureusement un peu monotone et doctoral, sans compter que sa prédication ne s'élève guère au-dessus d’une critique historique. Malgré les intermèdes de chant et de prière, je me serai cru à un cours d’exégèse, à une conférence sur l’histoire des religions, plutôt qu’à la célébration d’un culte, même purement déiste. J'ajouterai que l’assistance ne prend aucune part à l'office, qu’elle reste continuellement assise, qu'elle ne se joint pas même au chœur du bout des lèvres, et qu’elle n’a recours à aucun rituel pour suivre les diftérentes phases de la cérémonie. Ainsi s'explique l’insuccès relatif de cette église, qui par ses principesse rattache évidemment de si près à la congrégation du révérend Charles Voysey; mais il faut observer aussi que M. Voysey est arrivé à l’organisation de son culte par le développement continu et logique de sa vocation spirituelle, tandis que l’église libre des réformateurs religieux indépendants m'a paru accuser l'inertie et la raideur inévitables des cultes imaginés à froid.

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