AVANT-PROPOS VII
(jui semblenl plus spécialement porter la marque de l'un ou de Vautre des deux chefs associés de l'armée allemande-
En dessinant les traits d'Hindenburg, de ce soldat qui connut tant de gloire, respira de si dangereux encens et termina sa carrière à peu près abandonné de tous, obligé par devoir d'assister et même de présider à la dissolution de ses armées, force est de laisser subsister à Varrière-plan la silhouette puissante de Ludendorf-f. Si nous la voyons tenter de se pousser au premier rang, ne nous en indignons pas plus qu'Hindenburg lui-même.
Au lond, ces deux hommes ont des sentiments et des conceptions si semblables qu'on les pourrait souvent attribuer à l'un ou à Vautre indifléremment. Mais la similitude n'existe que dans les idées (ondamenlales. De même que deux miroirs de structure diflérente réfléchissent un même obiet sous des formes distinctes, de même Hindenburg et Ludendorff traduisent en gestes et en paroles distincts des pensées pareilles. Ce sont précisément ces gestes et ces paroles qui permettent de restituer à chacun son véritable caractère et, ceci aidant, sa part probable d'activité.
SA CARRIÈRE
Hindenburg est prussien et soldat de naissance. Dans sa famille, servir le roi ou, ce qui revient au même, appartenir à l'armée est plus qu'un devoir, une tradition. En revêtant l'uniforme dès l'enfance, on n'y cède pas à une vocation, on y accomplit l'acte naturel pour lequel on a vu le jour.
Né à Posen en 1847 Hindenburg, à 10 ans, est cadet; à 19, à la veille de Sadovva (1866), il est second-lieutenant au 3^ régiment d'infanterie de la Garde prussienne et se distingue à Rosberitz où il est blessé à la tête. La campagne de 1870 le prend au même corps de troupe alors en garnison à Hanovre, capitale d'un état naguère indépendant que la Prusse s'est approprié à la suite de la cam-
pagne d'Autriche. Il est lieutenant. Etant de la Garde, son premier engagement sérieux se produit, le 18 août, à Saint-Privat. Le choc fut assez rude, comme on sait, pour que ce village lorrain ait été depuis surnommé « le tombeau de la Garde prussienne ». Sorti sans dommage de cette sanglante bagarre, Hindenburg continue sur Sedan et assiste, mais en simple spectateur, à l'agonie de l'armée de Mac-Mahon- De là, il file vers Paris et prend part au siège de notre capitale. Il y est témoin de l'accession du roi de Prusse au trône impérial allemand. Un prussien de vieille race comme lui récolle en cette journée d'imipérissables souvenirs.
Rentré en Allemagne, il affronte bientôt les épreuves de l'Académie de guerre, où il est admis en 1873. Il y séjourne trois ans, retourne pour six mois à son corps, puis vient terminer, au Grand Etat- Major, un stage de trois nouvelles années. A trente et un ans (1878), nous le trouvons capitaine à l'élat-major du 2° corps d'armée à Stettin puis (1880), au même titre, à celui de la T* division à Kœnigsberg. Il a la bonne fortune d'y être aux ordres d'un chef éminent, écrivain militaire distingué, éducateur de premier ordre, fort de toute l'expérience acquise au Grand Quartier Général en 1866 et 1870, très versé dans toutes les questions concernant la Prusse Orientale : le général Verdy du Vernois.
En 1884, à l'âge de 37 ans, il passe quinze mois à la tête d'une compagnie du 58® d'infanterie, régi-
SA CARRIERE
ment qui se recrute en Pologne prussienne, puis vient, comme major, à la section des opérations du Grand Etat-Major alors dirigée par von Schlieffen; il y participe à la rédaction du règlement sur le service des armées en campagne, professe pendant cinq années le cours de tactique à l'Académie et trouve encore le temps, à partir de 1888, de compter à l'Etat-Major du 3° corps d'armée dont le siège est à Berlin, Il quitte ces diverses fonctions en 1890 pour assumer celles de chef d'une Direction du Ministère de la Guerre. Verdy du Vernois, devenu ministre, s'est souvenu de son ancien collaborateur de Kœnigsberg, qu'il fait lieutenant-colonel. Au ministère, Hindenburg rédige le règlement sur le service des pionniers en campagne et celui sur l'emploi de l'artillerie lourde dans la guerre de mouvement.
A 46 ans (1893), promu colonel, il est mis à la tête du 9P régiment d'infanterie, à Oldenburg. Il y reste jusqu'en 1896, c'est-à-dire jusqu'à sa promotion au grade de général de brigade et à son envoi à Coblence comme chef d'Etat-Major du 8® corps d'armée. Le* Prince héritier de Bade prend, peu après, le commandement de celte grande unité; aussi, lorsqu'en 1900,i ayant 53 ans, Hindenburg est fait général de divisi()n, lui confie-t-on la 28* division badoise, dont lelquartier général est à Carlsruhe. Enfin, en janvieb 1903, à 56 ans, le 4° corps d'armée, à Magdebourg, lui échoit.
Après avoir, pendant\près de huit années, exercé
l'un des commandements les plus importants qu'on puisse assumer en temps de paix, Hindenburg, désespérant d'entendre jamais sonner l'heure de la guerre et désirant, dit-il, céder la place à de plus jeunes, réclame sa mise à la retraite; elle lui est accordée. Il a 64 ans; en quittant l'armée il garde son âme de soldat et quand, le 23 août 1914, craignant déjà que son empereur ne Tait oublié et ne fasse pas appel à ses services, il reçoit un télégramme du Grand Quartier Général lui demandant s'il est prêt à accepter un nouveau poste, il répond laconiquement : « Suis prêt ».
C'est le commandement de la VHP armée, la seule qui couvre le front oriental, qu'on lui confie; en même temps, on le pourvoit d'un chef d'Etat Major qu'il n'a encore jamais vu : le général de brigade Ludendorff.
La VHP armée se trouve alors en fort mauvaise situation, menacée de face et sur son flanc droit par deux armées russes. Son précédent chef ne se proposait rien moins que de la ramener sur la basse Vistule, laissant toute la Prusse orientale au pouvoir de l'ennemi. La consigne donnée à Hindenburg est d'arrêter l'invasion et de sauver cette province^
1 Pour les opératioas en Russie, voir le croquis n» 2, page 27.
SA CARRIÈRE
Il manœuvre habilement contre les deux armées russes séparées, en faisant illusion à l'une avec des forces dérisoires et en concentrant le reste de son armée contre l'autre qu'il écrase près de Tannenberg (27-29 août 1914). Alors, il se retourne vers la première et la refoule à son tour vers le bas Niémen dans une Première bataille de Mazurie (7-8 septembre 1914). La Prusse orientale est délivrée; les prisonniers, le matériel, les approvisionnements capturés en ces deux affaires sont considérables. Hindenburg est fait colonel-général et décoré de la Croix de fer de l'® classe.
Ainsi commencent à s'édifier dans les milieux militaires, la réputation et la popularité du commandant des forces de l'Est et de son chef d'Etat- Major. Pour la VIII® armée, Hindenburg est bientôt « notre » Hindenbutg et ce possessif peu à peu se répand dans toute l'Allemagne- Par là est attirée l'attention de la Direction suprême des armées sur la possibilité de remporter de grands succès contre la Russie, à l'heure rtême où se révèle la vanité des espoirs placés dans une brève campagne de France. Le duumvirat de l'Est prône d'ailleurs ouvertement l'idée de l'écrasementl préalable des Russes avant tout essai de décision çur le front occidental.
Depuis la Marne où\le plan initial allemand est venu sombrer, l'insuffisaiit héritier d'un illustre nom : Moltke, a cédé le poste (ie chef d'Etat-Major Général à Falkenhayn. Celui-ci tntre, au moins en partie.
dans les vues d'Hindenburg en décidant de grandes opérations en Pologne. L'urgence est grande, en effet, de soutenir les armées autrichiennes de Galicie. Celles-ci, lancées au début de la guerre dans une aventureuse offensive contre de gros rassemblements russes, ont été complètement battues; ayant subi de terribles pertes, moralem.ent atteintes, elles reculent maintenant sous la poussée du flot moscovite et menacent non seulement d'abandonner leur propre territoire, mais de découvrir la riche province allemande de Haute-Silésie,
Placé à la tête d'un groupe de deux armées — VHP et IX®, celle-ci constituée par quelques renforts venus de l'Ouest et par prélèvement sur la VHP — Hindenburg a naturellement son plan et l'offre; il voudrait, par une attaque sur le flanc nord de la masse des troupes russes sgissant en Pologne, arrêter net l'offensive de ces dernières tandis que la VHP armée maintiendrait ou retarderait les forces qui, sur le bas Niémen, continuent à menacer l'extrémité de la Prusse orientale. Faîkenhayn est d'un autre avis; sans nier les grands résultats à espérer d'une heureuse exécution du plan d'Hindenburg, il estime que les Autrichiens 3nt un urgent besoin d'être appuyés directement par les Allemands et ordonne la concentration de la IX* armée à leur contact immédiat, dans la région au nord de Cracovie. Un conflit s'élève qui durera près de deux ans et ne prendra fin qu'à l'haire où Faîkenhayn, ter-
SA CARRIERE
rassé à son tour par l'échec de Verdun, passera la main à son subordonné plus heureux.
Quoiqu'il en soit, à la fin de 1914, il est encore le maître et les opérations entreprises en Pologne le sont selon sa volonté. Elles débutent par des succès, conduisent les Autrichiens au San et les Allemands aux portes de Varsovie, mais bientôt l'aile gauche allemande, menacée d'enveloppement par des forces russes considérables sorties de la capitale polonaise, est obligée de se mettre en retraite. La Campagne en Pologne du Sud (octobrenovembre 1914) se solde par un échec. La VHP armée, pendant €e temps, a dû reculer pour ila seconde fois jusqu'à hauteur des Lacs Mazures.
Hindenburg n'en sort pas moins feld-maréchal. Il reprend alors son plan primitif : tomber sur la droite des forces principales russes de Pologne maintenues et même attaquées de front par les Autrichiens et, à cet effet, rassembler la IX® armée, la gauche à Thorn, pour marcher vers le sud-est en s'appuyant au fleuve.
Mais, pour réussir, il lui faut à la fois posséder une armée d'attaque suffisante et barrer le large intervalle qui la sépare du flanc gauche austrohongrois; il endivisionne les troupes de garnison des places, troupes composées d'hommes de vieilles classes, il réduit la VIII® armée au strict indispensable — elle n'a que du temps à gagner — il fait appel, mais en vain, aux Autrichiens qui ne veulent
rien céder des effectifs surabondants garnissant les naontagnes des Carpathes, il réclame enfin des secours au Grand Quartier Général — lequel est engagé dans l'infructueuse bataille d'Ypres — secours qu'il obtiendra, mais trop tard, quand tout sera consommé. Sa IX* armée ne compte finalement que cinq corps d'armée et demi.
Les Russes sont cependant complètement surpris par l'attaque qui remonte rapidement la rive sud de la Vistule; la gauche de la IX® armée fait successivement face à tous les passages, tandis que les corps du centre, conversant autour de la droite, s'infléchissent de plus en plus vers le sud, par le terrain entre Lowitsch et Lodz, puis se rabattent même vers l'ouest pour encercler cette dernière ville où les Russes opposent une résistance opiniâtre. C'est dans celte situation que trois corps d'armée allemands faisant face à Lodz par le nord et l'est sont attaquées sur leur flanc sud et leurs arrières par de grosses forces russes venues du sud-est et de l'est; ils sont presque complètement cernés et ne parviennent que par miracle à se frayer un passage vers le nord.
Il n'en faut pas moins reculer, et la situation ne se rétablit que grâce à l'arrivée successive des renforts envoyés de France où la bataillle d'Ypres est finie. La Campagne en Pologne du Nord (novembre-décembre 1914) n'a guère été plus heureuse que celle en Pologne du Sud- Néanmoins, la IX* armée
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se maintient en territoire polonais, le flot russe est endigué, des fronts fortifiés commencent dans les deux camps à se creuser. En Prusse orientale, la VHP armée, très faible, est toujours sur la ligne des lacs Mazures, laissant à l'ennemi une partie du territoire national. Hindenburg entend la lui reprendre au plus tôt.
Avec la nouvelle année s'ouvre, contre la droite russe établie entre le Niémen et la Narew, une nouvelle campagne qui va se clore par la Deuxième victoire de Mazurie. Hindenburg, renforcé, a maintenant trois armées à ses ordres : X* confinant à la Baltique et faisant face au bas Niémen; VHP, à la frontière sud de la Prusse orientale regardant la Narevi" IX® à cheval sur la Vistule, dans l'intervalle entre Thorn et Novo-Georgiewsk.
Avec elles, il exécute son plan à lui et non celui du Grand Quartier Général. Tandis que le gros de la X' s'avance sur l'axe Tilsitt - Kalvvarya pour couper les Russes du Niémen, l'aile gauche de la VHP marche, par Bialla et Raigrod, sur Augustow, se flanc-gardant vers la Narew et le Bobr,
Les Russes, une fois de plus surpris, sont entourés en grand nombre dans l'immense forêt d' Augustow et contraints de déposer les armes. Mais l'exploitation de ce grand succès qui, prolongé par le terrain
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entre Grodno et Augustow, aurait pu provoquer l'évacuation de la Pologne entière, n'a pas lieu; ni les marais du Bobr débordés en cette saison, ni les Russes en position sous leur couvert, ne le permettent (février-mars 1915), Néanmoins la Prusse orientale est toute entière récupérée et la nouvelle ligne en grande partie tracée sur le territoire ennemi. La gloire d'Hindenburg et celle de son chef d'Etat- Major s'accroissent sans cesse; les manifestations de la satisfaction impériale assaillent les deux associés. Que la direction suprême le veuille ou non, elle doit désormais compter avec le sentiment populaire qui tend de plus en plus à porter au pinacle le commandant en chef des armées de l'Est. Aussi, pour les opérations générales de 1915, adopte-t-elle l'idée si chère à Hindenburg d'en finir avec la Russie, mais d'après son plan, ce ne sera pas le feld-maréchal qui aura, comme il le propose, l'honneur de porter les coups décisifs : toute la manœuvre consistera en une puissante attaque centrale qui partira de Galicie et sera menée par les Autrichiens renforcés d'une armée allemande; en cette affaire, le groupe Hindenburg n'aura qu'un rôle démonstratif. Nul, évidemment ne s'y montre satisfait de cette décision et le conflit s'aggrave entre grands chefs allemands; on échange des lettres officielles où, sous la correction de la forme, perce la rancoeur provoquée par la différence flagrante des points de vue; comme au temps de la campagne en Pologne du
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Sud, comme pour la deuxième bataille de Mazurie, le différend réside en ceci qu'à l'attaque puissante mais unique de Falkenhayn, Hindenburg oppose la nécessité de deux attaque conjuguées, éloignées Tune de l'autre, s'adressant autant que possible aux deux faces d'un grand saillant, de telle sorte que, si les deux opérations viennent également à réussir, toutes les forces ennemies aventurées à l'intérieur du saillant soient capturées. C'est ainsi que, dans le cas particulier, en même temps que l'attaque des Austro- Allemands partant de la région de Tarnow et se dirigeant vers le San pour obliger à se replier les Russes qui, des Carpathes, menacent la Hongrie, Hindenburg voudrait, déboucher du Niémen puis se rabattre vers le sud-est et enfin vers le sud, c'està-dire largement en arrière du front russe de Pologne; cette province serait probablement conquise en une seule fois, car toutes les forces russes qui s'y trouvent seraient coupées.
Mais, pour le moment encore, Falkenhayn décide en dernier ressort et maintient sa décision. Hindenburg ne la lui pardonnera pas et, longtemps après, il considérera toujours l'entêtement du Chef d'Etat- Major Général à rejeter les propositions qu'il lui fit en 1915 comme l'une des plus grandes fautes de la guerre. Il est d'autant plus froissé que non content de ne pas adopter ses avis, le Grand Quartier Général lui prend encore une partie de ses divisions pour renforcer les armées plus directement intéres-
i2 HINDENBURG
sées à l'attaque en préparation. En guise de protestation, dès avant le début des opérations principales, Hindenburg organise sa gauche (partie de la X' armée) en armée spéciale dite du « Niémen », la fait déboucher du cours inférieur du fleuve et s'avance jusqu'à Liban - Rossiény, démontrant ainsi la grandeur des résultats promis par l'emploi en cette région de forces plus considérables (avril 1915). Le 2 mai, l'attaque austro-allemande de Galicie est livrée; son succès est complet; en 15 jours, la province toute entière est reconquise et les Russes voisins de la zone d'attaque obligés de retraiter, mais ils exécutent une retraite purement frontale avec, derrière eux, l'immensité de leur territoire; cela ne peut donc mener à rien de décisif. Décidément, Hindenburg et Ludendorff avaient raison; il faut en venir à l'idée d'une deuxième attaque se combinant avec la première. Hindenburg propose la direction Kowno - Vilna. Falkenhayn, effrayé sans doute par l'envergure d'un tel projet, se décide, au contraire, pour une offensive dirigée de la frontière sud de la Prusse orientale vers la basse Narew et la région à l'est de Varsovie! C'est étriquer l'opération, laisser aux Russes qui combattent en Pologne le temps, une fois le danger perçu, de se replier; l'attaque secondaire est vraiment trop rapprochée de l'attaque principale. Hindenburg, persuadé que la nouvelle action évoluera encore vers la forme d'une poussée directe.
SA CARRIËHE 13
essaie, mais vainement, de le démontrer à la Direction suprême.
Et, en effet, les Russes se retirent opportunément; les Allemands s'emparent de villes et de forteresses — Varsovie tombe le 9 août, Grodno le 17, Novo- Georgiewsk le 19 — ils gagnent du terrain, la Galicie est déjà libérée et maintenant la Pologne est conquise, mais tout cela ne mène pas à l'écrasement définitif de l'armée russe. Et cependant, Hindenburg, dans une campagne entamée de son propre chef, a montré combien il eût été facile de faire de grandes choses en partant du bas Niémen pour agir entre ce fleuve et la Dwina, direction Vilna; il a porté, en effet, la gauche de ses armées depuis les abords sud de Riga jusqu'auprès! de Kowno.
Devant de tels résultats, la Direction de la guerre se décide enfin à entrer dans ses vues, mais il est trop tard (août 1915). Les Russes ont déjà tellement prolongé leur retraite que leurs armées sont maintenant assez rapprochées des nouveaux champs de bataille (Vilna - Lac Narotch) pour parer, par l'envoi des forces nécessaires, à la dangereuse menace de débordement d'Hindenburg.
Le nouveau front court du golfe de Riga vers l'ouest de Dunaburg, passe entre Vilna et Minsk, englobe Pinsk et descend vers le sud sur la pointe du territoire roumain (Czernowitz). A la fin de septembre 1915, la Campagne d'été contre la
Russie est close; elle a beaucoup rapporté aux Austro-Allemands, sauf cependant la chose essentielle : la décisive défaite de l'armée russe.
iOlG
Durant l'hiver 1915-1916, le calme règne sur le front oriental. C'est l'époque où les Allemands, d'accord avec les Bulgares, cherchent la liaison directe avec la Turquie leur alliée et procèdent à l'exécution militaire de la petite Serbie. C'est aussi l'époque où le Grand Quartier Général, se leurrant étrangement sur la valeur du coup porté à la Russie au cours de la campagne d'été de 1915, modifie soudain son objectif de l'année et croit pouvoir sans péril se retourner contre les Français en les attaquant à Verdun (février 1916). On sait comment, après de beaux débuts, cette tentative se trouva bientôt réduite à piétiner sur place. Or, à partir de juin, les Russes supposés battus se mettent d'abord, sous la conduite de Broussilow, à enfoncer les Autrichiens depuis la Bukovine jusqu'aux marais du Pripet, puis à attaquer les Allemands eux-mêmes au nord de Pinsk et enfin jusqu'à Riga. En juillet, la situation se révèle d'autant plus critique que les réserves allemandes ont été à peu près toutes dépensées pour secourir les Autrichiens partout défaillants et ne peuvent être remplacées. En France, en effet, la bataille de la Somme est commencée-
SA CARRIERE
Dans ces circonstances, Hindenburg, obligé de s'appauvrir sans cesse au profit d'alliés dont il n'a pas autorité pour régler la dépense, préconise ù juste raison l'unification du commandement sur le front oriental. Avant d'y parvenir, — car c'est chose difficile que de ménager l'amour propre national de peuples coalisés — il est obligé de passer par une étape intermédiaire. Lui-même est délégué à la direction des opérations entre la mer Baltique et Brody (nord-est de Lemberg), tandis que l'archiduc Charles, pourvu d'ailleurs d'un chef d'Etat-Major allemand^ exerce son autorité à partir du sud de Brody jusqu'à la frontière roumaine. Chacun de ces deux commandants de groupes d'armées possède la libre disposition des troupes des deux nations situées dans sa zone, mais chacun continue cependant à relever directement de son propre Grand Quartier Général. La sphère d'influence d'Hindenburg ne s'en accroît pas moins de manière considérable.
Avec le mois d'août, la crise ne perd rien de sa gravité. Pour appuyer les Autrichiens, on doit faire appel aux ultimes réserves allemandes — de la cavalerie, avec quelques bataillons et batteries — et même à un corps d'armée turc. Le 27 août enfin, la Roumanie déclare la guerre à l' Au triche-Hongrie.
1 Ce chef d'Etat-Major n'était autre que le général von Seckt, aujourd'hui véritable commandant de l'armée allemande au Ministère de la Guerre.
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L'entrée en ligne de ce nouvel adversaire, l'insuccès de Verdun, les terribles pertes que l'attaque de cette ville a déjà coûtées et celles que l'armée allemande subit encore sur la Somme, l'erreur d'appréciation commise sur la puissance réelle de la Russie après la campagne de 1915, la poussée de l'opinion publique, sans parler d'intrigues souterraines que Falkenhayn nous laisse soupçonner sans les clairement définir, provoquent la chute du successeur de Moltke. Le 28 août, le chef du cabinet militaire de l'Empereur fait part à Hindenburg du caractère sérieux de la situation et lui transmet l'ordre de se trouver le lendemain à Pless, siège du quartier général impérial. Le feld-maréchal y arrive le 29, flanqué de Ludendorff, pour s'entendre nommer Chef d'Etat-Major Général, c'est-à-dire commandant en chef, tandis que son propre chef d'Etat-Major prend, avec pouvoirs particuliers, le titre de Premier Quartier-Maître Général-
Le premier soin de ce duumvirat est de réaliser à son profit l'unité de commandement dans la Quadruplice. Certains fronts secondaires comme ceux d'Italie et d'Albanie demeurent bien aux mains des Autrichiens, mais Hindenburg et Ludendorff sont en réalité seuls à prendre les grandes décisions de la
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guerre sous le couvert et par l'ordre supposé de Guillaume II, chef suprême autant que nominal des quatre armées allemande, austro-hongroise, turque et bulgare.
Le deuxième souci des nouveaux maîtres est d'établir des programmes de constructions neuves (programme Hindenburg), de recrutement, d'organisation, d'instruction, de réformes intérieures.
Leur attention, enfin, est spécialement attirée sur le grave problème militaire que pose la déclaration de guerre de la Roumanie. Leur prédécesseur, pour intimider cette puissance, a jeté l'armée bulgare sur l'Armée d'Orient débarquée en Macédoine, mais l'infanterie bulgare s'est battue avec plus de bravoure que de science et n'a obtenu aucun résultat. Or, les Russes continuent leurs attaques sur les Carpalhes et plus au nord; en France, la bataille de la Somme se poursuit avec acharnement; les réserves sont rares; le danger roumain menace donc terriblement la droite du front austro-allemand^. Les disponibilités pour y parer sont non seulement peu nombreuses, mais encore en voie de formation pour la plupart; elles n'arrivent ou n'arriveront en Transylvanie qu'avec lenteur et successivement; la seule force réellement prête, et encore n'est-elle pas très importante, consiste en une petite armée dite « du Danube », bigarrée d'Allemands, de Turcs et
1 Pour les opérations et Roumanie, voir le croquis n" 1, page 19.
de Bulgares qui se rassemble en Bulgarie, sur la rive droite du Danube. Mackenscn la commande.
En France, Hindenburg arrête l'offensive malheureuse de Verdun afin de pouvoir appliquer toutes ses forces sur la Somme; au front oriental, il met à exécution, après quelques retouches, le plan qu'avait adopté naguère Falkenhayn^. La lenteur des opérations roumaines en Transylvanie n'en permet que trop bien l'intégrale application. Tandis que la concentration austro-allemande s'opère, lentement aussi, en celte province, l'armée du Danube s'avance en Dobrulcha, donne mille craintes aux Roumains pour leurs arrières, puis, ayant suffisamment avancé, laisse un rideau en face de ses adversaires battus et vient passer le Danube au sud de Bucarest. Dans le même temps, l'armée de Transylvanie rejette son ennemi dans les montagnes et utilise une tactique analogue pour venir, avec son gros, déboucher dans la plaine valaque, au sud de la région fortement occupée par les Roumains.
Les deux armées se lient en face de Bucarest abandonné par l'ennemi et marchent vers le nord. En peu de temps, malgré la belle résistance des
2 Falkenhayn reçut le commandement de la IX* armée allemande envoyée au groupe de l'archiduc Charles; elle va opérer contre la Roumanie. PJus tard, Falkenhayn sera désigné pour étudier et conduire, en Asie-Mineure, la reprise de Bagdad 'ur les Anglais. Cette opération exigeait, du côté de la Syrie-Pslestine, une couverture qui, en fait, ne fut jamais assurée, aussi l'expédition n'eut-elle pas lieu.
SA CARRIERE
Roumains tardivement appuyés par les Russes, elles atteignent le Sereth (septembre-décembre 1916)-
Tout eela ne peut, d'ailleurs, se faire qu'en laissant la situation empirer en France jusqu'à friser la catastrophe. On a cessé d'attaquer sur Verdun, et
Croqcis n» 1.
si l'on ne s'y est pas replié de parti pris sur les anciennes positions de janvier, si l'on n'a pas trop évidemment souligné ainsi l'échec de l'entreprise du prédécesseur, c'est qu'on a voulu « épargner cette épreuve au moral déjà très éprouvé des populations allemandes ». On a même perdu une partie des avantages remportés, notamment les forts de Douau-
20 HINDENDURG
mont et de Vaux, ces témoins tant de fois cités de la supériorité des armes allemandes. Sur la Somme, on est parvenu vaille que vaille à combler les vides provoqués par les attaques anglo-françaises. En Macédoine, les Bulgares conlre-attaqués ont perdu Monastir.
Mais, au demeurant, on a tenu en France et accompli en Russie une tâche importante, à savoir un coup nouveau porté à cette puissance et la conquête de la majeure partie du territoire roumain d'où l'on compte extraire désormais maints approvisionnements.
Tirés de ce mauvais pas, Hindenburg et Ludendorff doivent maintenant songer à leur plan de campagne pour 1917.
Or, à ce moment, la Direction allemande, inquiète de n'avoir pas mis la Russie tout à fait hors de cause, sûre d'avoir à supporter dès le début de 1917 les coups les plus formidables que l'Entente lui ait jamais assénés sur le front occidental, n'entrevoit encore aucun moyen de terminer offensivement la guerre au cours de l'année suivante. De là les initiatives pacifiques qui marquent la fin de 1916, initiatives appelées à fatalement échouer en raison des exiorences territoriales et autres dont elles
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s'accompagnent. En prévision de cet échec et dans l'impossibilité de vaincre sur terre, on se raccroche à l'espoir d'en finir d'une autre manière : la guerre sous-marine à outrance.
Le chef de l'Amirauté n'affirme-t-il pas qu'en quelques mois l'Angleterre, coupée en partie du continent, sera réduite à implorer la paix! Hindenburg et Ludendorff opinent donc en faveur de la guerre sous-marine sans restriction et décident ainsi de sa proclamation officielle. Sans hésitation, sans crainte de ce qui peut leur arriver de fatal par la suite, ayant tout bien ou plutôt mal pesé, ils jettent les Etats-Unis dans la guerre.
Ils n'en doivent pas moins songer à résister aux prochains assauts franco-anglais. Pour ce faire, ils font tracer et construire des positions de repli, notamment la longue ligne Siegfried (connue en France sous le nom d'IIindenburg) qui, par Saint- Quentin et La Fère, relie Arras à l'Aisne : elle forme la base du saillant considérable poussé par les lignes allemandes dans la direction de Paris^. On s'y retirera de parli pris; plus courte en effet que la position actuelle, elle autorisera des économies de divisions si indispensables à réserver pour les luttes défensives prochaines. Autre avantage : on rendra à peu près impossible en 1917 une attaque
1 Pour ce qui concerne le front français, voir le croquis n* 5, page 169.
22 IIINDENBURG
ennemie parlant de la zone ainsi évacuée, car on prendra soin de la dévaster systématiquement; l'ennemi n'y pouvant trouver aucun des matériaux nécessaires aux préparatifs d'une attaque, en abandonnera l'idée. Ainsi sera limité le nombre des offensives possibles de l'adversaire. Précisément, l'une d'elles — on en peut déjà juger par les travaux en cours — est préparée entre Arras et l'Oise; si les Anglo-Français la veulent tenter quand même, ils ne le pourront faire que beaucoup plus tard, trop tard pour eux car la guerre sous-marine aura produit ses résultats.
Le mouvement de recul étant prévu pour le cours de mars, le G. Q. G. se transporte, en février, à Kreuznach, en Pays Rhénans.
Avec le mois d'avril s'ouvre l'ère des attaques anglaises aux environs d'Arras puis d'Ypres et des attaques françaises de l'Aisne. De l'aveu même d'Hindenburg, la situation aurait été désespérée, faute de réserves, si les Russes avaient pris l'offensive au printemps, mais les Russes ont fait la révolution et la révolution a sauvé les Allemands.
Les Russes n'attaqueront qu'en juillet, alors que notre adversaire aura déjà eu le temps de réparer ses pertes et de reposer ses troupes. D'ailleurs, quand partira leur attaque, les Allemands l'auront pu voir venir, et même localiser, par les rapports des nombreux déserteurs de l'armée révolutionnaire; ils auront même orojanisé une contre-offensive à
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vasîes vues. L'enfoncement préalable des armées austro-hongroises par nos alliés n'en servira que mieux les projets de notre adversaire. En juillet et août, l'armée russe, dissociée, sera rejelée au delà des hautes vallées du Pruth et du Sereth. Seuls, les Roumains, au sud-est, tiendront encore.
Mais avant celte époque, le Reischslag, désespérant du succès, vote, en juillet, une résolution de paix de conciliation malgré l'opposition du Grand Quartier Général; celui-ci exige le départ du chancelier Bethmann-Hollvveg. Le docteur Michaslis, son successeur, pour bien des raisons dont nous parlerons ailleurs, ne sera guère plus heureux dans ses rapports avec les deux maîtres de l'armée.
A la fin de juillet, alors qu'ils préparent leur contre-attaque contre la Russie, Hindenburg et Ludendorff doivent résister aux assauts que la France et l'Angleterre leur livrent dans les Flandres; or, il est déjà visible que la guerre sous-marine est loin de produire les résultats espérés; ils songent donc, puisqu'il faut en revenir à une décision sur terre, à simplement tenir en France jusqu'à la fin de 1917 tandis qu'ils en finiront avec la Russie en pleine décomposition; ceci fait, au printemps de 1918, ils termineront la guerre en rappelant sur le front français toutes les forces désormais libres du front oriental.
Tout le mois d'août 1917 constitue une période d'extrême tension. Les Anglais renouvellent leurs
attaques d'Ypres à Arras et entament peu à peu les positions allemandes; les Français, de part et d'autre de la Meuse, prennent leur revanche des premiers échecs de Verdun; les Italiens, sur le Carso, remportent une victoire qui atteint gravement le moral de l'armée autrichienne et menace Trieste. Une accalmie se produit cependant en septembre : les Allemands en profitent, ayant déjà réussi leur contre-offensive contre les Russes, pour frapper à Riga, un des derniers coups qui doivent, à brève échéance, jeter bas l'armée néo-révolutionnaire de la Russie. Puis, les attaques anglaises reprennent en Flandres (20 septembre) pour durer jusqu'en novembre; les Français de leur côté, assaillent le Chemin des Dames (22 octobre); de nouveau, les réserves se font rares et deux divisions, destinées à une expédition en Italie, doivent prendre le chemin de la France. Enfin se produit la surprise de Cambrai (20 novembre) où les Anglais, sans préparation d'artillerie, avec une escadre de chars, pénétrent profondément dans les lignes allemandes. Mais déjà des divisions revenant de Russie sont arrivées et permettent de conjurer le danger.
En Italie, bien à contre-cœur, Hindenburg a envoyé quelques divisions pour y prendre part à une attaque nécessitée par l'urgence de sauver Trieste dont la perte eût provoqué l'effondrement prématuré du moral autrichien; il espère faire vite car les fronts du Tyrol et l'Isonzo sont les seuls où combat-
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tent avec un égal entrain toutes les races de la monarchie des Habsbourg. L'année 1917 se termine, en effet, sur ce théâtre d'opérations, par un grand succès allemand : succès tactique d'importance puisque les lignes italiennes sont ramenées de l'Isonzo sur le Piave, succès stratégique aussi puisque Français et Anglais ont dû consentir le détachement d'une partie de leurs forces de France pour courir au secours de leur alliée.
Sans doute, au début de l'année, l'Angleterre est entrée à Bagdad et, en décembre, elle a mis la main sur Jérusalem, mais les événements qui se passent en ces lointains parages n'ont pas encore de répercussion sensible sur la lutte furieuse dont le continent européen est le théâtre-
En 1917, Hindenburg et Ludendorff ont donc su mesurer exactement la capacité de résistance de leurs armées de l'Ouest, et, comme la guerre sousmarine menace de faire attendre longtemps encore ses effets décisifs, il ne leur reste plus qu'à traiter avec les Russes ou à briser leurs dernières résistances pour se retourner, avec toutes les forces disponibles, contre le front franco-anglais et le renverser.
Un nouveau chancelier, le comte Hertling, a été mis à la tête des affaires de l'Empire, en octobre 1917; pas plus que les autres, il ne parvient, ni à s'abstraire des questions de politique intérieure, ni surtout à leur donner la solution dictatoriale que
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désireraient Hindenburg et surtout Ludendorff; c'en est assez pour troubler ses relations avec le Grand Quartier Général.
Celui-ci se met donc à préparer la paix avec la Russie soviétique afin d'inaugurer au plus tôt, par crainte de l'arrivée prochaine des Américains, la campagne décisive contre la France.
On négocie avec les Russes, en ayant soin d'introduire dans la délégation un représentant dévoué de la Direction de la guerre : le général Hoffmann. A la fin de décembre, rien n'est encore conclu, ni surtout conclu dans le sens que veulent Hindenburg et Ludendorff.
Ceux-ci se rendent à Berlin pour faire hâter les négociations; leur intervention et notamment celle de Ludendorff est si brutale qu'elle indispose tout le monde jusques et y compris l'Empereur. La démission du Premier Quartier-Maître Général s'en serait suivie si Hindenburg n'avait arrangé l'affaire. Los pourparlers, un instant arrêtés, reprennent puis traînent de nouveau en longueur. Ludendorff, après avoir inutilement imposé à Hoffmann une attitude qu'il qualifie d'énergique, mais qui peut s'appeler d'une autre manière, dépêche Hindenburg à Berlin pour placer le gouvernement dans l'alternative d'en finir ou de reprendre les hostilités. Ceci se passe
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le 23 janvier; au commencement de février, dans le
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même but, Ludendorff fait le voyage en personne.
Finalement, le 18 février, on adopte la deuxième solution : la guerre. Le résultat ne se fait pas attendre; le lendemain 19, la Russie se déclare prête à conclure la paix. Celle-ci est signée le 3 mars, à Brest-Litowsk; la Roumanie, isolée, incapable de résister, commence aussitôt à négocier; elle signera le 7 mai.
Tandis que se passent ces tractations où le rôle de la Direction de la Guerre est prépondérant, l'armée allemande de l'Ouest, renforcée au maximum, s'exerce aux problèmes que lui réserve l'offensive prochaine.
Le 8 mars, le Grand Quartier Général se transporte de Kreuznach à Spa pour être plus près des événements. Hindenburg, Ludendorff et quelques officiers de leur bureau des opérations s'installent le lendemain à Avesnes, en poste de commandement. L'Empereur y vient dans son train spécial.
Le 21 mars, une formidable attaque allemande part entre Arras et La Fère et submerge le front anglais; son flot vient se briser aux portes d'Amiens devant la digue franco-britannique; un nouvel assaut livré en Flandres, le 9 avril, s'arrête encore devant un obstacle de même nature. La tentative, renouvelée le 27 mai contre le Chemin des Dames, conduit les Allemands dans un saillant immense qui borde la Marne de Château-Thierry à Dormans; le 15 juillet enfin, dans un dernier effort qui échoue piteusement, les Allemands s'efforcent de s'emparer
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de la Montagne de Re-ims en l'assaiLlanl par les deux flancs. C'est la fin de la grande offensive pour la paix; non seulement la paix n'est pas obtenue, mais le monde étonné va bientôt assister à un renversement complet de la situation.
Il est inutile de rappeler les faits : ils sont encore présents à toutes les mémoires. Les offensives alliées, inaugurées par le coup de foudre du 18 juillet, entre la Marne et l'Aisne, continuées par la surprise du 8 août sur le saillant d'Amiens - Montdidier, produisent leur immédiat effet. Non seulement Hindenburg abandonne la nouvelle attaque qu'il projetait encore en Flandres, mais sa dépense de forces est telle qu'un conseil, réuni à Spa le 14 août, décide d'entamer des pourparlers de paix dès que viendra « le moment opportun ». Ce moment « sera le premier succès » des armes allemandes, puis, plus modestement, « la fin du repli » sur l'ancienne ligne Hindenburg. Ni l'un ni l'autre des deux moments n'arriveront jamais.
Le 20 août, les Français attaquent entre l'Oise et l'Aisne: le 21 les Anglais, entre le sud d'Arras et Albert, et, quelques jours plus tard, en partant de Bray, de part et d'autre de la Somme; le feu ne s'éteindra plus sur tout le front de ces armées jusqu'à la fin de la guerre! Hindenburg est obligé d'opérer un grand repli sur la ligne Croisilles - Bapaume - Péronne, nord-est de Noyon. En arrière, il possède encore la position Siegfried.
Le 26 août, les Britanniques partent à l'attaque de la première de ces positions; le 2 septembre ils pénétrent même déjà dans la ligne Siegfried : force est à tout le front allemand de reculer au moins jusque-là- Conséquences : au sud, abandon de la Vesle et des abords de Soissons; au nord, abandon du saillant de la Lys conquis en avril; possibilité d'avoir bientôt à effectuer un premier repli sur Bruges, Courtrai, Valenciennes, le Caleau, Guise, où l'on se joindra à la position déjà construite au sud de la Serre (ligne Hunding-Brunhild); nécessité de l'organisation d'une position encore plus éloignée, jalonnée par Anvers, Namur et la Meuse en amont de cette ville; recul du poste de commandement d'Avesnes sur Spa où il rejoint le gros du Grand Quartier Général.
Le 3 septembre, sur une question nette du chancelier, Hindenburg est bien obligé de répondre que toute pensée de victoire est vaine désormais; à une question analogue de l'Autriche, faite quelques jours plus tard, il donne une réponse plus réservée, — il s'agit de ménager un allié sensible et d'éviter des fuites probables — mais il opine cependant pour une démarche immédiate en vue de la paix; on compte prendre la Hollande pour intermédiaire.
Les attaques de l'Entente ne cessent nulle part; le 12 septembre, elles s'étendent au saillant de Saint- Mihiel dont l'évacuation avait été ordonnée trop tard et dont les Américains s'emparent avec l'appui
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de divisions françaises; les 18 el 19, les Anglais forcent la position Hindenburg au Nord de Sainl- Quentin et commencent d'attaquer ù Yprcs; le 26 enfin le front s'allume de la Meuse à lleims; tout flambe entre Ypres et Verdun.
Sur ces entrefaites, un événement considérable est survenu en Macédoine; le 15 septembre, les armées de l'Entente ont enfoncé le front bulgare à l'est de Monastir; or, si la Bulgarie défaille, ce sera Constantinople menacée, la Roumanie impatiente de reprendre les armes, l'Autriche-Hongrie attaquée par le sud et l'est, l'Italie excitée à passer à l'attaque qui, si elle réussit comme il est probable, menacera l'Allemagne elle-même. Pour parer à ces dangers, où prendre des troupes? La Direction de la guerre n'a plus que quelques vieilles unités à retirer d'Orient. Décidément le moment est venu d'implorer la paix et, avant tout, un armistice. Le 29 septembre, Hindenburg demande qu'on s'adresse directement au Président Wilson, Un gouvernement dit « parlementaire », présidé par le prince Max de Bade, succède au cabinet Hertling; il met quelques jours à se constituer. Le Grand Quartier Général en désarroi presse quand même et autant qu'il peut l'envoi de la proposition de paix; Hindenburg va jusqu'à faire à ce sujet le voyage de Berlin tant il a de hâte d'en finir.
Déjà une nouvelle bataille des Flandres est engagée, de la rner à Ypres; l'aile droite allemande
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plie; l'armée belge appuyée par des troupes françaises et britanniques reprend possession de son sol; les Allemands doivent abandonner la côte avec les installations immenses qu'ils y ont faites. Plus au sud, Anglais et Français avancent toujours : Roulers, Lille, Douai, Cambrai, le Catelet, Guise, doivent être évacuées; la troisième ligne de repli saute peu à peu sous les coups redoublés de l'Entente. La retraite sur Anvers et la Meuse est imminente lorsque la Bulgarie capitule et ouvre aux Alliés les routes du Danube et de Constantinople- Le Grand Quartier Général affaissé, obtient enfin, le 4 octobre, l'envoi de la note au Président des Etats-Unis. Ceci fait, Hindenburg et Ludendorff se mettent peu à peu à respirer; ils mesurent les conséquences de la démarche qu'ils ont provoquée, se reprennent, prônent la résistance à outrance et la levée en masse, stigmatisent « la volonté d'anéantissement » dont l'Entente s'inspire vis-à-vis de l'Allemagne; ils parlent même de rompre les négociations. Le Gouvernement ne comprend rien à ce revirement dont les militaires ne peuvent donner de raisons valables.
Le 24 octobre, l'armée italienne se met en branle à son tour et l'Autriche s'effondre aussitôt. Le même jour, Hindenburg adresse à ses troupes une proclamation qui tend à rejeter sur le gouvernement la responsabilité des événements récents et des négociations actuellement engagées. Personne ne se
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méprend ni sur le but de celte publication, ni sur son auteur : Ludendorff est, le 20 octobre, relevé de ses fonctions; Hindenburg conserve son poste.
Le 4 novembre, l'armée allemande est en pleine retraite vers la ligne : Anvers - Meuse; la Meuse est môme déjà atteinte à Sedan par les Alliés qui, en Orient, marchent sur Constanfeinople par la Thrace occidentale, sur la Hongrie par le territoire serbe, sur la Bavière par Inspruck. L'Autriche- Hongrie capitule sans conditions, le 9 novembre. Alors, le Gouvernement impérial allemand démissionne d'office son empereur puis, sous la menace d'une Attaque en Lorraine qui sera la fin de ses armées parce qu'elles n'ont plus de réserves et que toutes leurs lignes de résistance seront débordées, il acquiesce aux conditions imposées par Wilson pour la réunion d'une commission militaire d'armistice. Le 11, ses délégués apposent leur signature au bas de l'acte qui consacre la défaite allemande. Hindenburg, chargé par l'Empereur d'en faire exécuter les clauses et de ramener les armées sur la rive droite du Rhin, consent à assumer celte mission redoutable. Il la poursuit jusqu'à la fin et, à l'heure où il la juge terminée, se relire dans sa retraite de Hanovre dont il était parti si confiant le 23 août 1914.
Tels sont, brièvement résumés, les faits principaux auxquels le feld-maréchal Hindenburg se trouva mêlé. Il reste maintenant à rechercher l'esprit dont ses actes s'inspirèrent.
Il est aristocrate; c'est « von Beneckendorff und von Hindenburg » qu'il se nomme. Il est infiniment fier d'appartenir à la lignée des Beneckendorff laquelle remonte à 1280; il ne l'est pas moins du nom d'Hindenburg qu'un de ses grands oncles, demeuré sans postérité, légua à ses ancêtres, en 1789, sous condition de l'adjoindre à celui qu'ils portaient déjà.
Son aristocratie est toute prussienne; s'il aime passionnément l'Allemagne, c'est au travers de la Prusse qui en est le plus sûr et le plus ferme soutien. La Prusse trouve son expression vivante dans la maison régnante; aussi est-il ultra-monarchiste. Après Dieu, ce qu'il révère le plus au monde, c'est son monarque. Il parle de ses souverains en termes quasi-religieux.
En 1859, étant simple cadet de douze ans, le prince Frédéric-Guillaume, le futur empereur Fré-
déric, et son épouse vinrent visiter l'école; Hindenburg voyait de près pour la première fois des membres de la famille royale. Jamais encore, à un défilé de parade, il n'avait « lancé ses jambes aussi haut, ni, dans la séance de gymnastique, exécuté d'aussi périlleux exercices ». En 1865, la veuve du précédent souverain, la reine Elisabeth, dont il était page, lui fit don d'une montre; il l'a depuis fidèlement portée au cours de trois guerres (1866-1870-1914).
Lorsqu'en 1867, à son retour de Sadowa, le roi Guillaume, inspectant son régiment, lui demande en quelles circonstances il a gagné la croix de l'Aigle rouge avec glaives que lui avait value sa blessure, il se sent pénétré d'une sainte émotion. Par la suite, la même question, posée au sujet de la croix de fer obtenue en 1870, lui fait toujours éprouver le même religieux émoi. Le 2 septembre de cette même année — Sedan datait de la veille — quelques paroles aimables de son roi le dédommagent, et toute la Garde avec lui, des sacrifices consentis à Saint-Privat. Le 18 janvier 1871, il assiste, à Versailles, à la proclamation de l'Empire allemand; son cœur tressaille d'allégresse, mais ce qui l'émeut surtout, « comme cela se conçoit », c'est l'apothéose de son « auguste roi et seigneur ».
Un peu plus tard, le vieil empereur apparaissant à l'une des fenêtres de son palais de Berlin pour répondre aux acclamations du peuple massé sur
la place, Hindenburg, qui est dans la foule avec un de ses fils âgé de cinq ans, soulève l'enfant dans ses bras et lui dit : « N'oublie jamais ce moment, et tu feras toujours ton devoir ». 11 garde, comme une précieuse relique, un fragment de la pierre sur laquelle reposa le cercueil de son vieux maître et les mots lui manquent, aujourd'hui encore, pour dépeindre les sentiments que provoque en lui ce simple morceau de marbre- Deux fois dans sa vie, après 1866 et 1870, il est passé en vainqueur sous la porte de Brandebourg, et longtemps, au cours de la dernière guerre, il a rêvé de faire à Berlin une troisième entrée triomphale, mais, dans ce rêve, il ne voyait que la gloire de son empereur et non la sienne.
En avril 1916, tandis qu'on fête à Kowno, le cinquantenaire de son accession au grade d'officier, il chante un hymne de reconnaissance à son Dieu d'abord, ensuite à son souverain. L'année suivante, à Kreuznach, Guillaume II vient lui offrir ses vœux à l'occasion de son soixante-dixième anniversaire; cette démarche « lui procure la plus grande joie de la journée ».
Il ne manque jamais une occasion de vanter les qualités et le caractère de son empereur. On. a répandu les bruits les plus extraordinaires sur les causes de sa mise à la retraite en 1911; ces bruits sont faux; son départ de l'armée, il le déclare, n'a été provoqué par aucune espèce de discussion de
service ou personnelle avec Guillaume II. N'est-ce pas un homme de goûts simples et de mince exigence que cet empereur qui, à Avesnes, tandis que se livrent les offensives du début de 1918, vit dans un train pendant plusieurs semaines? Peut-on douter de sa vaillance, alors qu'il ne prend aucune garde aux dangers que lui vaut sa présence à proximité du front (?) et à portée immédiate des aviateurs ennemis?
On a dit que Guillaume n'avait pas le cœur sensible? Le feld-maréchal ne manque pas de nous fournir la preuve du contraire. Un jour que, peu après les affaires du 27 mai 1918, sur le Chemin des Dames, Hindenburg visite les positions conquises, il marche aux côtés d'un général allemand. Celui-ci se penche sur les corps des soldats français morts au champ d'honneur et, pieusement, leur voile la face « rendant ainsi hommage à la majesté de la mort »; il ranime aussi les blessés et ordonne qu'on les transporte avec précaution vers l'arrière. Ce même général, quelque temps auparavant, à Saint- Quentin, avait longé une colonne de prisonniers anglais; arrêtant les officiers qui marchaient en tête, il leur avait exprimé son admiration pour leur vaillance et celle de leur troupe : « Qui s'est brillamment défendu, leur avait-il dît, est souvent frappé par le sort le plus dur : la captivité ». Et l'on avait vu un de ces officiers, demeuré jusque-là courbé sous la honte d'avoir été pris, se redresser puis
regarder son interlocuteur avec reconnaissance; il avait reconnu Guillaume IL
Dans l'adversité, l'Empereur approuve « d'un cœur ferme et solide » les propositions d'armistice qui doivent consommer sa défaite. Lorsque, le l*' octobre 1918, il se rend à Berlin pour présider à la formation d'un gouvernement parlementaire — cette chose qu'on n'aurait jamais pu croire possible en Allemagne — Hindenburg veut être auprès de lui, « en ces jours d'épreuve, pour répondre à son appel s'il a besoin do ses services ».
Le 5 novembre 1918, la révolution éclate; le feldmaréchal envoie en toute hâte à Berlin le générai Grœner, successeur récemment nommé de Ludendorff, pour défendre l'empereur et montrer les conséquences qu'entraînerait pour les armées la disparition de leur chef suprême.
Le 8 novembre, son indignation est grande d'apprendre du Gouvernement la renonciation de l'Empereur au trône, alors que l'Empereur n'a pas encore fait connaître sa décision: il compte que « la lumière de l'histoire éclairera un jour bien des choses qui, en ces moments terribles, s'accomplirent dans l'ombre ». Il est si indigné qu'il songe à marcher sur Berlin avec ses troupes pour punir les factieux et rétablir l'ordre, c'est-à-dire le régime impérial, et ne renonce à cette pensée que sur l'assurance donnée par les généraux que les soldats ne marcheraient pas contre le peuple. Quant à lui,
Hindenburg, sa foi reste entière en son auguste chef « qui s'en est allé pour l'exil afin d'épargner à sa patrie de nouveaux sacrifices et de lui faire obtenir de plus favorables conditions de paix ». C'est de lui qu'il tient la mission de ramener l'armée en Allemagne; c'est pour lui obéir autant que pour céder aux sentiments du devoir qu'il accepte cette lourde tâche. Enfin quand, en vertu du traité de Versailles, Guillaume II est menacé d'être livré aux Alliés pour répondre des aetes répréhensibles dont il porte la nominale responsabilité, Hindenburg s'offre pour passer en jugement à sa place.
Vis-à-vis de son souverain, il n'a qu'égards, marques de respect, indulgence, manifestations de dévouement, attendrissement pour une injuste fin, espoir en un avenir meilleur. A ses yeux, si l'armée allemande a pu accomplir d'aussi grands exploits, tout le mérite en revient à la maison des Hohenzollern et, en particulier, à son dernier représentant qui, fidèle aux traditions de sa famille, poursuivit inlassablement le développement de cette armée, la meilleure éducatrice du peuple allemand. Le Kronprinz lui-même recueille ses louanges, car il trouve chevaleresque son esprit, énergique et franche son attitude, sain son jugement militaire.
Hindenburg est naturellement traditionaliste. Un livre d'histoire, d'histoire allemande, revêt à ses yeux la même importance qu'un livre de piété.
Sa campagne de 1866 l'ayant fait passer dans bien des régions déjà parcourues jadis par les troupes prussiennes, aussitôt les souvenirs glorieux l'assaillent; l'ombre le hante de Frédéric-le-Grand, de ce grand roi dont il croit avoir « capté un rayon de gloire » parce qu'enfant, il a connu, chez ses grands parents, un jardinier comptant quatorze jours de service dans l'armée frédéricienne!
En France, ses réminiscences historiques abondent; Gonesse, en 1870, lui rappelle l'entrevue de Blûcher et de Wellington; le Chemin des Dames en 1917 le ramène à l'époque de Craonne et de Laon et à la campagne de 1814; Avesnes a vu passer les Prussiens après Waterloo; en 1918, il célèbre encore l'anniversaire de Saint-Privat.
L'esprit de corps l'enchante et en particulier celui des officiers prussiens. Le passé glorieux d'un corps de troupe enserre de mille mailles ceux qui en font partie; il crée entre eux un lien qui résiste à l'épreuve des situations les plus graves et semble indestructible malgré les modifications qui surviennent dans la composition du régiment; l'ancien esprit gagne insensiblement les nouveaux venus. Il fleurit surtout dans le corps des officiers. Hindenburg le définit : « un lien personnel unissant chaque officier à son roi comme le vassal à son suzerain ». C'eHt le même sentiment qui anime les vieilles familles monarchistes et conservatrices de la Prusse. Elles ne comprennent rien, celles-là, à la Grande
Humanité et ne conçoivent qu'un particularisme basé sur la puissance d'un Etat solidement centralisé et hiérarchisé, appuyé sur une armée assez forte pour conquérir ou garder, quoi qu'il advienne, la place due à leur pays dans le monde.
Tout jeune, car il n'avait encore que 19 ans, alors que la Prusse disputait à l'Autriche la prédominance en Europe centrale, il était déjà convaincu que deux puissances comparables ne pouvaient coexister au sein de la Confédération germanique ; il fallait donc que l'une cédât le pas à l'autre et, comme les traités étaient évidemment insuffisants pour aplanir le conflit, c'était aux armes de décider.
D'instinct, il a horreur du désordre. Au printemps de 1871, des hauteurs voisines de Paris, il a été témoin des excès de notre Commune; il en a entendu les partisans « se glorifier de frapper leur gouvernement dans le dos, sous les yeux de l'ennemi », et il ne manque pas de comparer nos révolutionnaires d'un demi-siècle aux socialistes allemands d'aujourd'hui qu'une amère ironie du sort obligea, parvenus au pouvoir, à réprimer avec la dernière rigueur les tentatives que leurs codoctrinaires encourageaient jadis en France. Pour lui, l'ordre rigoureux et permanent est une nécessité d'existence nationale et l'ordre ne peut régner que si chacun se subordonne volontairement à un seul : l'avenir montrera que la restauration de l'unité morale et matérielle de l'Allemagne est à ce prix.
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D'ailleurs, la preuve que l'Allemagne est une, réside en ce fait qu'elle peut et devrait par conséquent se suffire à elle-même. Hindenburg va jusqu'à regretter la part accordée aux études latines dans les écoles de sa jeunesse et à réclamer qu'on leur substitue l'étude de l'histoire allemande, de la littérature allemande, de l'art proprement allemand. Ce n'est pas qu'il méprise l'antiquité, mais il n'en admire que les tableaux de force où se complaît sa nature prussienne. Ainsi Rome le séduit, mais la seule Rome conquérante et dominatrice du monde. En visitant la Ville Eternelle, son attention ne s'arrête qu'aux vestiges de la puissance universelle de ses anciens maîtres; les oeuvres de la Renaissance n'ont à ses yeux qu'un bien secondaire attrait. Au surplus, puisque les hommes cherchent toujours des modèles à imiter, et les Allemands comme les autres, qu'ont-ils besoin de les aller prendre si loin quand la Prusse les leur peut si aisément offrir? En ce domaine, elle est assez riche pour n'avoir rien à emprunter aux autres nations; de tout temps, elle a trouvé chez elle les héros nécessaires.
Hindenburg le sait bien, lui qui a toujours éprouvé « le besoin d'étudier le riche passé hislorique de sa patrie », lui pour qui l'étude « de la vie de ses grands hommes a la même importance que les livres de piété »; lui qui, « dans aucune situation, même au cours de la guerre, n'a renoncé à cette