ESSAI SUR LA PART DE CHACUN DANS LA CONDUITE DE LA GUERRE
Le 22 août 1914, à 3 heures de l'après-midi, dans sa retraite de Hanovre, Hindenburg qui, depuis le début de la guerre, se demande avec angoisse s'il sera jamais rappelé au service, reçoit un télégramme de l'Empereur. Ses vœux sont exaucés : son impérial maître lui demande s'il est prêt à accepter un emploi aux armées : il est prêt.
Une demi-heure plus tard, une dépêche du général Ludendorff apprend au destinataire qu'il est muni d'un chef d'Etat-Major, sans qu'il sache encore de quel commandement il est investi. Ludendorff ajoute que le lendemain 23, entre 3 et 4 heures du matin, il passera en gare de Hanovre pour prendre son chef et le conduire, dans le train spécial qui l'aura lui-même amené, à sa destination. Le soir, vers 7 hsures et demie, un second télégramme impérial informe Hindenburg de la mission qui lui échoit : la direction d'une armée (VHP) en Prusse orientale.
Le 23 août au matin, Hindenburg est déjà rendu à la gare quand le train s'y présente : une locomo-
tive, deux wagons et quelques fourgons. Un homme descend; c'est Ludendorff; il est porteur de la croix « Pour le Mérite » qu'il vient de gagner vaillamment à Liège. Ces deux hommes qui ne s'étaient jusque là jamais rencontrés vont désormais travailler pendant plus de quatre ans à la même tâche et en contact si étroit que leurs noms associés ne semblent plus, aujourd'liui encore, désigner qu'une seule et même personne.
Ludendorff vient du Grand Quartier Général, établi à Coblence; il est au courant des événements survenus sur la frontière de l'Est et indique aussitôt les décisions à prendre; il n'a même pas attendu pour expédier les premières directives, « celles qui ne pouvaient être différées et visaient à la continualion des opérations à l'Est de la Vistule ». Le chef désormais disgracié de la VllI' armée — général von Prittvvitz und Gaffron — avait, en effet, ordonné la retraite vers la basse Vistule pour éviter de tomber dans la tenaille formée par l'armée russe de Rennenkampf faisant face à l'ouest et l'armée de Samsonow remontant de la Narew sur son flanc et ses arrières. Il s'agit maintenant pour la VHP armée de ne plus reculer que contrainte et forcée ou mieux de ne plus rétrograder du tout.
En moins d'une demi-heure, Ludendorff a orienté son nouveau chef puis, tandis que le train roule vers l'Est, chacun s'en va coucher « plein de confiance en Dieu, dans les troupes et surtout l'un dans l'au-
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tre ». Passe encore pour Dieu et les troupes, mais — on excusera notre scepticisme — nous ajoutons moins de foi à la confiance spontanée qui déjà lie deux hommes tout à l'heure encore inconnus l'un à l'autre. Peut-être Hindenburg employa-t-il la méthode qu'il avait appliquée jadis lors de sa prise de commandement du IV* corps à Magdebourg. Recevant son chef d'Etat-Major, il l'avait accueilli par ces simples mots : « Confiance pour confiance! » Cela doit signifier sans doute que chacun des deux contractants s'engage à prouver qu'il est digne de la confiance de l'autre mais si cela contribue à la faire naître, cela ne la fait pas entière, du premier coup.
Hindenburg a naturellement connu les bruits qui circulèrent en Allemagne à propos de ses rapports avec Ludendorff; aussi ne cherche-t-il pas à esquiver la question que tant d'Allemands se sont posée avant nous. Quelle fut la part exacte de Ludendorff dans la conduite de la guerre? Le feld-maréchal s'en tire avec adresse. Il a contracté avec son subordonné « une heureuse union »; dans un mariage de cette nature, bien fort serait celui qui prétendrait définir le rôle exact de chacun des époux. Au surplus, à quoi sert de poser pareille question? Qu'on se souvienne de la réponse de Gœthe à quelqu'un qui lui demandait lequel des deux poètes était le plus grand, de lui ou de Schiller : « Soyez donc heureux de nous posséder tous les deux! » Ludendorff est, certes.
« rude et anguleux, puissamment renfermé sur luimême », mais il possède une si grande valeur, ses connaissances sont si étendues, sa puissance de travail si formidable que le mieux est de « laisser libre cours à ses initiatives ». Hindenburg y est d'autant plus porté que les conceptions guerrières et politiques de Ludendorff sont en pleine harmonie avec les siennes. Au surplus, pourquoi perdre son temps en recherches byzantines sur de tels sujets? « L'action de l'Etat-Major sur le commandement n'a jamais été réglée en Allemagne par des instructions rigides; elle dépend du caractère militaire et personnel de chaque officier; elle se fait sentir sous des formes extrêmement variables La première condition à exiger d'un officier d'Etat-Major est l'abdication de sa personnalité; il doit travailler dans l'ombre, être plutôt que paraître. » Hindenburg écrit encore : « Si les relations du supérieur avec son chef d'Etat- Major sont ce qu'elles doivent être, les limites de leur action respective sont facilement tracées par le tact militaire et personnel ainsi que par les qualités de caractère de chacun d'eux. » Quand Hindenburg a lu les « Souvenirs » publiés par son Premier Quartier-Maître Général, il n'a pas eu un mince mérite s'il y reconnut l'observation fidèle de ses propres principes!
Le feld-maréchal a sûrement une volonté forte mais, pour en faire usage, il faut d'abord qu'il se décide. Or, c'est un homme calme, presque placide;
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il n'a rien d'un passionné et comme il est cependant réaliste, qu'il voit les différents aspects des choses, embrasse les difficultés de ses entreprises, il éprouve une naturelle tendance non à esquiver la décision, mais à choisir entre plusieurs. Ludendorff est là pour lui enlever ses hésitations; il lui expose, sûrement avec force et probablement avec art, les avantages de la proposition qu'il apporte; il lui évite d'avoir à soutenir lui-même et son idée et les arguments qui la justifient. Il le met en situation de n'avoir plus qu'à donner son approbation et à s'y tenir; Hindenburg commande de haut. Et cela est assez dans ses habitudes; déjà, comme commandant de corps d'armée, il n'entendait « donner son empreinte personnelle à ses unités qu'à des points de vue élevés »; il n'a cure des détails.
Une fois délivré du souci de la décision, il se tient ferme à ce qu'il vient de signer ou plus souvent d'approuver sous la signature de son subordonné; car c'est un fait assez remarquable, qu'aux premiers temps de l'arrivée d'Hindenburg au Grand Quartier Général, les ordres importants sont revêtus de son nom tandis que, six mois plus tard, on n'y lit que celui de Ludendorff. Donc, la décision prise, Hindenburg redevient l'homme à l'esprit volontaire, le Prussien entêté; mais l'idée reste seule, le soin entier de l'exécution est passé au subordonné. Tout son livre reflète le bien-fondé de cette assertion; on n'y trouve jamais que le sens général des opéra-
lions, le reste est à peu près toujours passé sous silence.
Nous avons deux moyens, au surplus, de pousser plus loin nos investigations. Hindenburg et Ludendorff nous ont tous deux donné une description de leurs occupations au Grand Quartier Général; d'autre part, le fait que chacun, dans ses « Souvenirs », écrit « je » — Hindenburg rarement et Ludendorfi" très souvent — et « nous » — Hindenburg à peu près constamment et Ludendorff presque jamais — autorise encore une discrimination nouvelle. A se référer à cette documentation on arrive toujours, d'ailleurs, à la même conclusion : Hindenburg fut sans doute le beau caractère de l'association, mais il ne fut pas « le caractère ». Sans doute en étaientils déjà persuadés ceux qui, en l'appelant à la Direction suprême de la guerre, proposaient de donner à Ludendorff le titre de « Deuxième chef d'Etat-Major général ». Mais, mieux vaut aller aux sources, en commençant par la description d'une journée de travail au Grand Quartier Général.
Hindenburg arrive à 9 heures chez Ludendorff, qu'il trouve installé au travail depuis une heure au moins, et encore faut-il qu'on soit en période de calme, sinon le Premier Quartier-Maître Général se met à l'œuvre beaucoup plus tôt. « En quelques phrases et quelquefois même en quelques mots », le feld-maréchal est mis au courant des changements
de la situation et discute « des quelques mesures à ordonner » puis il part pour sa promenade matinale. Il se fait quelquefois accompagner par les visiteurs débarqués au Grand Quartier Général; il recueille leurs plaintes ou leurs propositions, calme leurs déceptions ou leurs ardeurs. « avant de les laisser pénétrer chez Ludendorff »; c'est donc finalement Ludendorff qui a le dernier mot.
A midi, convocation chez l'Empereur. Le Premier Quartier-Maître est présent : c'est lui qui « indique la situation dans ses grandes lignes ». S'il s'agit de décisions très importantes, Hindenburg ])rend la parole pour demander, dans la mesure où la chose est nécessaire. « d'approuver les plans proposés ». L'Empereur a tellement confiance dans les deux chefs réels de ses armées, que ceux-ci se dispensent, le plus souvent, de son approbation. S'ils la lui demandent, ils sont certains à l'avance de l'obtenir.
A une heure, déjeuner très court : trois quarts d'heure au maximum. Hindenburg nous apprend que « son après-midi s'écoulait comme la matinée »; Ludendorff ne nous dit pas qu'il ait travaillé avec son chef entre le repas du matin et celui du soir. Après une promenade il est, lui, de retour au bureau à 3 heures 1/2 et il y demeure jusqu'à 8 heures.
Après une réunion intime, le dîner se termine à 9 II. 30 très exactement. « C'est l'instant où le général Ludendorff donnait le signal du départ »,
pour rentrer à ses travaux et y rester jusqu'à minuit ou une heure du matin.
Hindenburg Taccompagne, assiste au rapport sur les événements de la journée et décide « s'il doit de nouveau discuter avec Ludendorff, ou s'il n'a pas besoin de retenir son adjoint plus longtemps ». En revanche, les comptes rendus des chefs de section de l'Etat-Major Général sont toujours faits à Ludendorff seul.
Tout ceci se peut résumer de la manière suivante : Hindenburg est un homme intelligent, aimable, compréhensif, que l'on tient au courant de ce qui se passe, de qui l'on admet volontiers les conseils, dont les procédés de discussion sont courtois, mais Ludendorff détient l'autorité effective. « Son influence anime tout le monde, nul ne peut s'y soustraire, si ce n'est au risque d'être projeté hors de la voie commune que tout le monde doit suivre. » Autorité effective, en effet, mais rude aussi!
Examinons-en les manifestations principales au cours de la guerre.
Qu'on relise la lettre de Moltke, alors chef d'Eîat- Major général, annonçant à Ludendorff sa nomination au poste de chef d'Etat-Major de la VHP armée! Moltke et l'Empereur « ont confiance en lui et espèrent qu'il la justifiera. Son énergie empêchera peutêtre l'irréparable », c'est-à-dire l'abandon de la Prusse orientale. Quant nu commandant d'armée
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dont Ludendorff va devenir le collaborateur, on ne sait même pas si le télégramme qu'on lui vient d'adresser le touchera ni si le destinataire acceptera. Ce personnage négligeable, c'est Hindenburg. Ceci suffît, à n'en pas douter, à prouver qu'aux yeux du Grand Quartier Général c'était bien Ludendorff qui devait être l'âme de la future association. Et de fait, dès l'arrivée en Prusse orientale, Ludendorff sinon conçoit Tannenberg du moins « propose » et, en fait, prescrit la partie essentielle de la manœuvre. Hindenburg, après la victoire, eut d'ailleurs l'impression si ferme que son chef d'Etat-Major était un des principaux artisans du succès, qu'il lui notifia personnellement, comme aux troupes, la satisfaction impériale.
La bataille gagnée, c'est encore Ludendorff qui assume « la tâche extrêmement difficile d'en liquider les suites et de préparer la campagne suivante » (Première campagne de Mazurie). Pour ce faire, le Grand Quartier Général annonce l'envoi de trois puis deux corps d'armée seulement. A qui fait-il cette annonce? A qui demande-t-il, revenant sur sa promesse, de réduire son renfort à deux unités? A Hindenburg? Non, à Ludendorff. « Je n'avais pas demandé de renforts, écrit ce dernier; j'y consentis. » On ne peut être plus net.
La manœuvre qui aboutit à la première victoire de Mazurie paraît avoir été combinée en commun par Hindenburg et son chef d'Etat-Major mais il
ne peut subsister de doute sur la paternité de l'idée qui. par la suite, inspira toutes les opérations du front oriental; elle appartient à Ludendorxf qui « après en avoir fini avec Rennenkampf, avait Tintention de pousser avec les forces disponibles au delà de la frontière du sud, dans la direction de la Narew, tout en assurant la protection de la Prusse orientale. Il voulait ainsi coopérer avec l'armée austro-hongroise... ». C'est précisément cette coopération à distance que n'admit pas le Grand Quartier Général, et qui fît, pendant plus d'un an, le fond du conflit dont Hindenburg dit lui-même qu'il ne fut pas entre lui et la Direction de la Guerre, mais ({ entre celle-ci et son Etat-Major ». On y voit, en effet, Ludendorff en appeler au chef d'Etat-Major général en personne des ordres du Grand Quartier Général; on y voit Hindenburg adresser à l'Empereur des protestations qui sont l'évident reflet des convictions de Ludendorff.
La campagne en Pologne du Sud se termina — on le sait — par une retraite. L'initiative du recul, ce fut Hindenburg qui la prit : « La décision pénible de reculer se forma dans mon esprit; elle ne fut d'abord qu'une ébauche mais suffisamment nette cependant pour servir de directive quant aux moyens propres à la réaliser. Le général Ludendorff prendra toutes les décisions utiles pour l'exécution; sa force titanique fera le nécessaire. J'en ai la certitude. » Ayant en effet tout préparé, Ludendorff
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resta maître de l'heure. L'exemple est bien caractéristique de la part qui revenait au chef et à l'adjoint dans une circonstance où ce dernier n'était pas seul à prendre la décision initiale.
Après cette campagne dont le Grand Quartier Génér<al répondait au fond de l'issue malheureuse, c'est-à-dire à la fin d'octobre 1914, Falkenhayn devenu chef d'Etat-Major Général et engagé dans la bataille de l'Yser, voulut se renseigner sur la situation dans l'Est. Il appela qui? Ludendorff. En revenant de Berlin, celui-ci avait déjà conçu le plan de la campagne en Pologne du Nord. « Ma décision était prise » dit-il. Il n'eut besoin que de l'approbation d'Hindenburg dont l'intervention se borna à confirmer par « un geste d'enveloppement du bras gauche le sens de sa pensée ». Pour l'exécution de son plan, Ludendorff jugea ses forces insuffisantes; il s'adressa personnellement à la Direction suprême pour en obtenir de nouvelles qui ne lui parvinrent d'ailleurs que trop tard, mais ce fut encore lui qui décida de les engager offensivement; lui enfin qui, les deux camps s'étant mis à « batailler » une fois le front fixé, fît cesser ces combats coûteux et sans profit appréciable.
Au cours de la deuxième campagne de Mazurie (février 1915), Hindenburg « n'eut à prendre que très peu de dispositions »; tout fut en effet réglé par un autre qui eut, en outre, « à songer à la continuation de l'opération et à la protection des
flancs » et qui, la bataille gagnée, fut le premier à reconnaître que « l'exploitation stratégique en était impossible ».
Par la suite, Ludendorff soutint encore énergiqucment un point de vue qu'Hindenburg adopta, i\ savoir que tous les efforts devaient être tendus pour obtenir, avant tout autre chose, la victoire contre la Russie. Mais la Direction suprême s'obstina, presque jusqu'à la fin de la campagne d'été de 1915, dans son refus d'adopter les plans établis à cet effet par l'Etat-Major du commandant en chef de l'Est, Ludendorff dut sans cesse « remettre ses projets à plus tard »; il ne manqua pas de protester et souvent de manière assez vive; Hindenburg, cependant disposé à moins d'intransigeance, signait. « Je crus devoir renoncer, dit-il, dans l'intérêt général à m'opposer au projet (du Grand Quartier Général) et attendre...; cependant le général Ludendorff demeura, dans son for intérieur, obstinément attaché à notre plan. »
Le premier semestre de 1916 se passa sur le front oriental dans un calme relatif: c'est l'époque où Ludendorff se charge personnellement de l'organisation des vastes territoires conquis par les armées allemandes en 1915, et rêve déjà d'en faire une sorte de confédération gérée, au profit de l'Allemagne, par des princes allemands.
Arrive le moment où « l'appui du chancelier Bethmann. les allusions de la presse, l'allitude des
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personnages de haut rang, les rapports diplomatiques et autres moyens analogues »^ portent à la direction des armées Hindenburg et Ludendorff. Le moment est grave. Tout de suite, le nouveau duumvirat règle la question du commandement unique, organise la concentration contre la Roumanie et entreprend une tournée sur le front français qui ne lui est rien moins que familier. Les grandes résolutions prises au cours de ce voyage sont de Ludendorff : « La perle de terrain que nous avions subie sur la Somme me parut en elle-même de minime importance; nous la pouvions supporter, mais la question de savoir comment, dans la suite nous pourrions enrayer l'avance ennemie malgré l'affaiblissement croissant de nos forces était d'une extrême importance. Il fallait que je connusse l'étal de nos forces aussi clairement que la valeur de nos conceptions tactiques actuelles. » Et il se mit, en effet, à faire le bilan des effectifs allemands en hommes et en matériel, à bâtir un programme d'augmentation et de remplacement, à reviser tous les règlements tactiques, à associer l'intérieur à son œuvre considérable de restauration morale et matérielle. Le programme « Hindenburg » pourrait, à plus juste titre, porter le nom de Ludendorff.
Comment ne pas croire que la direction effective des opérations en Roumanie appartint, en fait, à ce
1 Falkenhayn. Loc. cit.
dernier quand on lit dans ses « Souvenirs » : « J'aurais volontiers envoyé à Mackensen les forces qu'il m'eût été possible de rendre disponibles, afin de mettre de son côté le centre de toute l'opération... » Et encore : « Je fermai les yeux sur les dangers qui menaçaient les autres fronts. » Et enfin : « On se demanda, naturellement, si l'armée de Mackensen ne devait pas exploiter totalement son succès en Dobrutcha et pousser plus à fond dans la direction du Nord, jusqu'au Danube. Je résolus le problème par la négative. » Certes, beaucoup d'autres décisions que celle dont nous avons ici l'écho ont été prises au cours de la campagne de Roumanie, et prises peut-être par Hindenburg en personne, mais quand une résolution aussi capitale que celle-ci est arrêtée par un simple subordonné, nous ne pouvons guère douter de sa puissance.
L'année 1917 fut surtout marquée par le repli d'une partie de la ligne allemande sur la position Siegfried (mars), par la contre-offensive exécutée en juillet contre les Russes, par la prise de Riga en septembre et enfin par l'attaque d'octobre en Italie.
Toutes ces opérations, sauf celle d'Italie, qui \ isait à sauver Trieste, n'étaient que la conséquence d'un plan fermement poursuivi : en finir d'abord avec les adversaires de l'Est. Décidées de concert entre Hindenburg et Ludendorff, elles entraînaient nécessairement l'attitude défensive sur le front occidental où les troupes, raréfiées autant que possible.
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devaient subir les coups des alliés sans les pouvoir rendre. Il est facile de s'imaginer quelles sollicitations assaillirent le commandement suprême à chacune des attaques françaises ou anglaises de l'année 1917. Ludendorff impassiblement refusa de dévier du plan tracé : « Le Kronprinz allemand me répétait souvent que je ne devais pas tendre outre mesure la situation à l'Ouest. Je savais bien ce que faisait le Haut Commandement en prévision de 1918.... Non seulement le Kronprinz allemand, mais certains chefs au jugement réfléchi » — l'héritier du trône n'élait-il donc pas réfléchi? — « secouaient la tête devant la responsabilité assumée par le Grand Quartier Général en maintenant d'aussi nombreuses divisions sur le front de l'Est. J'étais persuadé que le front occidental tiendrait, même si le destin lui réservait une épreuve plus grande encore que les précédentes ». Ludendorff était donc le maître de passer outre à ces avis autorisés ou pouvait se considérer comme tel.
A propos de Riga, il nous confie qu'il atteignit « son but ». Peut-on dire plus nettement qu'il fut l'inspirateur de l'opération?
La campagne d'Italie, c'est lui qui la prépara : « Je devais partir de ce fait que les armées austrohongroises étaient très fatiguées et que l'Allemagne ne pouvait fournir que six à huit divisions. Avec ces forces, une offensive par le Tyrol était une absurdité. » Avant que s'ouvrît cette campagne, les com-
bats en Flandres prirent une recrudescence sans cesse croissante; après chaque attaque, Ludendorff discute avec les intéressés la valeur de la tactique défensive employée par les troupes, il se déplace en personne pour l'étudier sur place avec les officiers qui ont pris part aux récents combats; il acquiesce d'abord aux propositions qu'on lui fait, puis les événements en ayant démontré le peu d'efficacité, « il suit son idée, sans plus poser de questions à personne ». Il crée la zone avancée, tenue par de faibles effectifs, et reporte la véritable défense plus en arrière. Sans conteste, comme nous l'avons d'ailleurs fait déjà prévoir, Ludendorff réglemente à son gré.
Les affaires d'Italie, commencées en octobre, portèrent les Austro-Allemands du Tagliamento jusqu'aux bords du Piave. Ils y arrivèrent fin novembre. « Au début de décembre, dit Ludendorff, j'eus l'impression qu'il n'y avait plus rien à attendre d'une continuation de l'offensive sur le Piave. Nous proposâmes alors au général von Arz de donner l'ordre de suspendre l'opération... ». L'impression de Ludendorff avait donc suffi.
Il faut lire les quelques pages où Ludendorff expose le bilan de la Ouadruplice au commencement de l'année 1918 et conclut à l'offensive en France, pour se faire une idée du rôle prépondérant exercé par le Premier Quartier-Maître Général dans le domaine des opérations militaires! Vantardise dira-t-on?
Peut-être, mais vérité aussi, car Hindenburg, en racontant les mêmes événements de manière analogue, parle toujours au nom de l'association et jamais en son nom personnel.
Quoi qu'il en soit, pour attaquer en France, il faut ramener d'abord de Russie l'excès de forces qui s'y trouvent, donc, traiter avec les soviets. Les négociations n'allant pas assez vite au gré de Ludendorff et l'Empereur n'approuvant pas ses actes de continuelle pression sur les négociateurs, Ludendorff offre sa démission le 4 janvier. Le 7, Hindenburg adresse un mémoire à Guillaume II où il en fait autant. « Votre Majesté a le droit suprême de décision, mais Elle ne peut exiger que des hommes sincères, qui ont fidèlement servi Votre Majesté et la patrie, couvrent de leur autorité et de leur nom des tractations qui sont nuisibles — ils en ont l'intime conviction — à la couronne et à l'Empire... Je prie très humblement Votre Majesté de décider en principe. Ma personne et celle du général Ludendorff n'ont aucun rôle à jouer en face des nécessités de l'Etat. » Les deux duumvirs sont d'accord, c'est entendu; mais encore une fois qui des deux a donné le branle? Et peut-on croire un instant, après ce que nous savons du caractère d'Hindenburg que le mémoire, avec la leçon qu'il comporte pour « le roi et seigneur », soit d'une autre plume que celle de Ludendorff? Au surplus, s'il en fallait d'autres preuves, celui-ci nous les fournirait. Le 23 janvier, dans
une conférence politique tenue à Berlin, le feldmaréchal déclara, « à la prière » de son adjoint, « qu'on devait en arriver dans l'Est à une situation claire. Si les Russes continuaient à traîner les négociations en longueur, il fallait rompre el recommencer les hostilités... » Et nous ne parlons ni des télégrammes de Ludendorff s'ajoutant aux télégrammes de Ludendorff pour exciter le chancelier à en finir, ni des rapports du feld-maréchal à l'Empereur, ni des conclusions « présentées directement par Ludendorff au chancelier et au vice-chancelier » avec accompagnement, comme par surcroît, « de graves paroles ». La guerre avec la Russie reprit en effet pour quelques jours.
La question russe liquidée, l'attaque sur le front français revint au premier plan. El d'abord, il fallait poser les bases d'une tactique offensive convenant à l'adversaire spécial qu'on allait rencontrer, aux obstacles artificiels qu'on aurait à surmonter, à la puissance de l'armement de l'adversaire; il fallait dresser méthodiquement les divisions à l'usage de celte tactique. Quel fut l'ouvrier de cette œuvre considérable? Encore Ludendorff. « J'allais souvent au front » — on remarquera qu'Hindenburg ne nous parle jamais de ses visites aux armées — « et j'échangeais mes idées avec les quartiers généraux d'armée au sujet de la tactique dans la bataille offensive et au sujet de l'attaque elle-même... Il me fallait, finalement, prendre les décisions, comme c'était mon
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devoir ». Ludendorff à la veille de la grande aventurc du 21 mars K18 crut pouvoir « annoncer à l'Empereur que l'armée rassemblée (par lui) et bien préparée (par lui) abordait la plus grande tâche de son histoire ».
Qui choisit la zone d'attaque? « Je conférai avec les commandants de groupe d'armées et les officiers de mon Etat-Major pour savoir quel front d'attaque choisir... Je me résolus à attaquer au centre » (entre Arras et La Fère). Ceci est si net qu'il paraît inutile de pousser plus loin les citations; nous en reproduirons encore une cependant. C'est à propos de la dernière attaque allemande, celle du 15 juillet : « J'ai réfléchi profondément, dit Ludendorff, pour savoir si, élant donné la situation de l'armée et l'état des effectifs (au début de juillet), il n'était pas plus avantageux de rester sur la défensive. Je repoussai cette idée. »
Il est donc avéré que, dans le domaine militaire, le pouvoir de décision de Ludendorff n'a fait que s'accroître depuis le jour où le feld-maréchal s'est attaché ce collaborateur à la vérité trop plein de force, de talent et de volonté, pour servir à sa vraie place, trop entier en ses jugements, trop entêté en ses résolutions, trop orgueilleux en ses projets, pour ne pas entraîner son chef en quelque dangereuse aventure.
Mais, si pareille conclusion peut être donnée à ce qui concerne l'œuvre militaire d'Hindenburg et de
Ludendorff, combien elle est plus vraie encore clans le domaine politique! Le feld-maréchal nous a fait confidence de son aversion pour les affaires de politique extérieure ou intérieure et, cependant, on a beaucoup fait des deux sous son nom. IJ ne le nie pas : « Je concède volontiers que j'ai souvent couvert de mon nom et de ma responsabilité les déclarations qui furent faites sur certaines questions politiques alors que celles-ci n'avaient qu'un rapport lointain avec notre situation militaire du moment. » A l'entendre, il n'aurait exprimé son opinion que quand on la lui demandait; Ludendorff lui, ne se croyait pas tenu à la même réserve; il s'est complu dans la politique; il en a fait de toute sorte et avec toutes sortes de gens; il en a fait à sa manière, c'est-à-dire en profitant de son extrême puissance de travail pour se mêler à tout, s'introduire dans toutes les questions, proposer des solutions à tous les sujets et au besoin, avec sa brutalité ordinaire, exiger leur adoption, si bien qu'à force d'être partout, et partout lui-même, un député put, non sans apparence de raison, dire à la tribune du Reischtag, en mars 1918 : (( Le chancelier n'est que l'enseigne qui couvre le parti militaire. Celui qui gouverne, c'est Ludendorff. » On lui fit bien voir que son activité était excessive quand, les affaires tournant mal, on ameuta contre lui tous les mécontents et le jeta bas. Or, la défiance populaire épargna toujours Ilindenburcf.