‹ Hippocrate le serment, la loi, de l'art ... par le dr. Ch. V. DarembergChapitre 1 sur 145 · RUE DE SEINE, N · texte numérisé non relu

RUE DE SEINE, N

OCTOBRE 18i3.

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En 48-10, M. Lefèvre, voulant publier une collection d’auteurs grecs traduits en français, me chargea d’éditer ce volume d’Hippocrate. Il ne s’agissait alors que de revoir les traductions françaises tombées dans le domaine public; mais je reconnus bientôt que revoir c’était refaire; néanmoins je me mis à l’œuvre, et je me décidai à essayer un travail nouveau sur Hippocrate; depuis 1810, j’y ai consacré la plus grande partie de mon temps.

Me constituer un texte, l’interpréter, le traduire; justifier mon texte et ma traduction; donner à mes lecteurs des éclaircissements sur l’ensemble des doctrines de chaque traité, sur les passages et les termes les plus difficiles, telle est la tâche que je me suis imposée, et que j’ai poursuivie au milieu des obstacles et des difficultés de tout genre, avec trop de persévérance peut-ctre pour mes lecteurs et pour moi-même. Quant an texte , j’ai partagé mon travail en deux catégories : pour les traités déjà publiés par M. Littré, je n’ai pas fait une nouvelle collation de manuscrits; j’étais certain de l’exactitude de celle que ce patient et infatigable érudit a établie avec de minutieux détails qui rendent désormais inutiles, on peut le dire , les manuscrits de la Bibliothèque Royale pour Hippocrate. Rarement je me suis écarté du texte que M. Littré a adopté et de l’interprétation qu’il a suivie ; quand j’ai cru devoir le faire, ce n’a été que sur de graves autorités et le plus souvent après avoir consulté M. Littré lui-même dont les excellents conseils et la riche bibliothèque ne m’ont pas fait défaut pendant tout le cours de mon travail ; qu’il me soit permis de lui en exprimer ici publiquement ma reconnaissance. Pour les autres traités que M. Littré n’a pas encore pu-

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bliés, j’ai collationné les meilleurs manuscrits et les meilleurs imprimés. Ce travail pénible n’a pas été infructueux; il m’a fourni sur certains points des résultats importants, comme on pourra s’en convaincre en parcourant mes notes.

Après avoir accepté ou m’être, autant que possible, constitué un texte, j’avais, en le traduisant , un grand écueil à éviter, c’était de comprendre Hippocrate , non avec ses idées, mais avec les miennes ou plutôt avec celles de la science moderne. J’ai donc tâché d’interpréter Hippocrate par lui-même et aussi à l’aide des commentateurs anciens , qui se sont quelquefois, il est vrai, écartés de la doctrine du médecin de Cos, mais qui out néanmoins conservé les principes et jusqu’à un certain point les faits de détail de la science hippocratique. Ce n’est qu’après avoir, autant que cela était en ma puissance, substitué la pensée d’Hippocrate à la mienne et m’être mis à son point de vue , que je me suis hasardé à faire quelques rapprochements entre l’école ancienne et l’école modefnc.

Mon but n’étant point, dans cet ouvrage , de faire une œuvre littéraire, mais de reproduire mon auteur dans toute son intégrité, dans ses formes originales, dans son style concis et souvent un peu abrupte, j’ai dû m’en tenir, autant que possible à la lettre et faire sentir le grec sous le français, certain que le moindre écart de mon texte pouvait me faire tomber dans des inexactitudes, tant le style d’Hippocrate est serré et précis. Dans les Introduction# que j’ai mises en tête de chaque traité , j’ai voulu donner une idée de leur ensemble et faire comprendre leur valeur intrinsèque, leur importance relative comparativement à l’état actuel de la science ; enfin , j’ai terminé chacune de ces Introductions en réunissant et discutant les témoignages divers qui pouvaient jeter quelque lumière sur la question d’authenticité et je crois être arrivé, sur ce point, à des résultats nouveaux. Dans les notes, je me suis attaché à justifier mon texte et ma traduction par des remarques philologiques, et à l’interpréter à l’aide d’explications médicales ou autres.

Autant que je l’ai pu, j’ai complété ou éclairci certains passages des traités que je publiais en entier par des fragments d'autres traités. C’est ainsi qu’on trouvera plusieurs extraits du traité des Ulcères, des Maladies , du II' livre des

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Prorrhétiqncs , de la Maladie Sacrée, une analyse du traité des Plaies de tête, etc. ; de sorte que, si je ne m’abuse, cette nouvelle traduction est un compendium de la médecine hippocratique.

J’ai dû admettre pour chaque traité des divisions par paragraphes. Pour les traités publiés par M. Littré, j’ai suivi celles qu’il a faites. Son édition est véritablement YEditio pr inceps, elle demeurera au-dessus de toutes les autres , et c’est à elle qu’on doit désormais renvoyer.

M. Littré, dans la notice dont il a fait suivre son Introduction générale ( 1. 1, p. SH et suiv. ), a distingué quatre familles principales dans les manuscrits de la Bibliothèque Royale. La première est représentée par les n™ 2254 et 2255 , qui sont la suite l’un de l’autre et qui renferment tout ce que nous possédons de la collection hippocratique ; la deuxième c st constituée par le manuscrit 2146, également complet, mais dans lequel les matières sont autrement disposées que dans les manuscrits précédents; la troisième est formée par les n°* 2144, 2141 , 2140, 2145 et 2145. Ces manuscrits, qui ont entre eux la plus grande analogie, proviennent tous du même original ; enfin la quatrième famille est constituée par le précieux et ancien manuscrit 2253. Quant aux autres, ils ne contiennent que quelques morceaux isolés de la collection hippocratique. Je me suis surtout servi des manuscrits 2254 et 2255 (en papier du xiv° siècle); 2140 (en papier du xiv° siècle); 2145 ( en papier du xiv' siècle ) ; 2253 (en parchemin du x> siècle). Pour le Serment et la Loi, je n’ai trouvé dans les manuscrits que j’ai collationnés aucune variante importante à signaler; mais il n’en est pas de même pour le traité de l'Art, complètement défiguré et inintelligible dans les textes vulgaires ; je crois l’avoir restauré sur plusieurs points, et lui avoir donné une physionomie nouvelle à l’aide des manuscrits 2140, 2145, 2255, et surtout avec le 2253, qui provient d’un excellent original, mais qui malheureusement a été copiéavec beaucoup d’incurie ; ce manuscrit est évidemment le représentant d’un de ces auciens exemplaires dont Galien parle si souvent, et dont Rufus suivait si scrupuleusement les leçons. J’ai minutieusement collationné ce manuscrit qui n’avait pas encore été consulté pour le traité de l'Art.

Le manuscrit 2255 est le seul de la Bibliothèque Royale qui

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contienne le Médecin, je n’ai donc pu pour ce traité m’éloigner sensiblement du texte vulgaire. — Mes principaux guides pour le Prorrhétique ont été les manuscrits 21 Vu, 2254 et surtout le commentaire de Galien , supérieur à tous les manuscrits et qui me paraît leur avoir fourni leurs variantes les plus importantes. Pour les Conques, j’ai collationné avec le plus grand soin les manuscrits 21 Vu ( Foir note 103 , p. 455), 2254 et 2255; ce dernier ne m’a pas fourni autant de restitutions que pour le traité de l'Art. Pour les autres traités, je me suis servi de la collation faite par M. Littré.

Gomme je savais que pour les Aphorismes , les manuscrits ne présentent pas de leçons bien importantes, comme j’avais du reste les ressources les plus sûres et les plus directes dans les commentaires de Galien, d’Etienne, de Damascius et de Théophile, je n’ai collationné par moi-même qu’un seul manuscrit , inscrit sous le n° 1884 et copié en 1405 par Grégoropyle; le texte est accompagné du commentaire de Galien. Ce manuscrit, en général peu correct pour le texte d’Hippocrate, l’est beaucoup plus pour le commentaire; il ne m’a pas été d’un grand secours. Je me suis du reste servi de la collation faite par Foës et par Bosquillon dans son excellente édition grécolatine des Aphorismes , petit chef-d’œuvre de typographie et de bon goût philologique. J’ai noté soigneusement les principales variantes, et si je n’ai pas ici, comme pour les autres traités, relevé celles qui me paraissaient moins importantes, tout eu en protitant, c’est que je ne voulais pas me perdre dans un déluge de notes philologiques, déjà peut-être trop multipliées.

Pour les extraits que j’ai donnés du traité de la Maladie Sacrée, j’ai collationné sur la savante édition de l)ietz ( Lcipsig 1827, in-8" ) les manuscrits 2145 et 2255.

La plus ancienne édition 1 des œuvres complètes d’Hippo-

1 Pour l'histoire détaillée des éditions d’Hippocrate, on consultera avec fruit : Freind (Préfacede son édition des Épidémie»); Triller (Épltre médicale critique à freind, dans ses Opuscula, vol. il, p. '278 et suiv.); J. H. Fischer {De Uipp. , ejus script.; corumqiie edit. — Cohurgi , 1777, in-4“) ; Cruner ( Bibliothèque des anciens médecins, en allemand, t. I, p. 31 et suiv.) , Ackermann ( Kolitia literaria, en tête de l’éd. de Kuehn) ; M. Littré (t. I, p..r>40 et suiv.); M.Ermerins (Préface desonéd. du/t<,v/ime,etc., I.cyde, 1841); Choulanl ( Manuel de la Bibliographie médicale ancienne, en allemand ;

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crate est la traduction latine très imparfaite deM. F. Calvus; elle a été faite sur les manuscrits du Vatican et parut pour la première fois à Home en 1525, in-fol. { ed. prinreps ). — Le texte grec fut imprimé l’année suivante par les Aides, d’après des manuscrits qui n’étaient pas de premier choix; néanmoins on trouve dans cette édition des variantes importantes qu’un éditeur d’Hippocrate ne doit pas négliger. En 1558, des presses de Froben, de Mie, sortit une nouvelle édition grecque, publiée par les soins de Janus Cornarius, dont le véritable nom est llagenbut. Dans ces deux éditions , le texte est également nu. L’édition de Froben, faite sur de meilleurs manuscrits, l’emporte sur celle des Aides; je l’ai eue constamment sous les yeux. Cornarius donna ensuite à Venise, en 1545, une traduction latine concise, mais peu élégante, qui eut un grand succès, et qui fut plus tard reproduite par Van der Linden et par Haller dans ses Artis rnedicœ principes , malgré l’immense supériorité de celle de Foës. En 1588, Mercuriali publia une nouvelle édition d’Hippocrate en grec et en latin. Quoi qu’il en soit du mérite intrinsèque de ce travail sur lequel les érudits ne sont pas d’accord, on doit le regarder comme marquant une ère toute nouvelle pour la critique, pour l’interprétation du texte et pour la question d’authenticité des livres hippocratiques. Le plus célèbre des éditeurs d’Hippocrate est, sans contredit, Anuce Foës1, et son édition restera comme un monument impérissable élevé à la mémoire du divin vieil- - lard et à la gloire des lettres grecques. Mais il est une remarque importante à faire au sujet de cette édition : on jugerait mal le travail de Foës si on n’avait égard qu’au texte qu’il a imprimé ; il est la reproduction presque littérale de celui de Froben, et la traduction latine n’y correspond pas toujours. Le grand mérite de l’édition de Foës réside dans les notes nombreuses qu’il a ajoutées à chaque traité, et où il discute et

2* éd., 1841, p. 10 et suiv.). On trouvera aussi dans Cboulant [Bibl. med. /u«(.,Lips., 1842) et dans les Addilamcnia de Rosenbaum ( Halle, 1813) la liste des dissertations et autres travaux sur Hippocrate.

1 Foës naquit ù Metz en 1528 ; il mourut dans celte même ville en 1595. Depuis le moment où il eut achevé ses études littéraires et surtout depuis l'époque où il reçut le litre de bachelier en médecine, son temps fut exclusivement partagé entre l’exercice de son art, qu’il pratiqua en qualité de médecin public de Metz, et l'accomplissement de l'immense travail qui devait lui assurer une immortelle renommée.

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corrige le texte avec une exactitude, une pénétration, une clarté d’exposition et une richesse d’érudition que nul éditeur d’Hippocrate n’a jamais égalées, si ce n’est M. Littré. — Pour corriger et pour interpréter son auteur, Foës s’est servi de la collation de plusieurs manuscrits de la Bibliothèque Royale ( Cod. reg. ), de Fontainebleau , de celle de Cath. de Médicis ( Cod. med.) et du Vatican ( Vat.), collation faite par lui— môme, ou par Servinus ( Serv. ), Marlinus ( Mart. ) et Fevreus ( Fevr. ). On peut reprocher à Foës de s’ètrc montré éditeur trop timide, de n’avoir pas osé introduire dans le grec des corrections essentielles et de n’en avoir fait proliler que sa traduction. Cette traduction, toujours élégante, et le plus ordinairement d’une rare fidélité , est quelquefois un peu vague. On pourrait encore reprocher à Foës de n’avoir pas apporté assez de discernement dans la question d’authenticité des livres hippocratiques, et de n’avoir fourni aucun éclaircissement sur les questions médicales soulevées par l’étude de ces livres. La première édition de l’Hippocrate de Foës a été publiée l’année même de sa mort, en 1390, in-fol., à Francfortsur-Je-Mein. Cette édition est la plus répandue, mais elle est la moins correcte ; sans doute l’auteur n’avait pas pu y mettre la dernière main. On compte plusieurs autres éditions publiées à Francfort; je ne connais que celle de 1593. La dernière édition, publiée à Genève par Chouët, en 1G57, est infiniment plus correcte que celle de Francfort ; elle est d’ailleurs plus complète; la pagination se suit, tandis que dans l’édition de!595chaque section a sa pagination distincte. — Un autre titre de Foës à la gratitude et à l’admiration des philologues, c’est son Economie d’Hippocrate, qu’il n’avait d’abord composée que pour son usage particulier et pour se guider dans l’édition qu’il préparait des œuvres du médecin de Cos : ce livre est un trésor d’érudition où l’on peut puiser en toute sûreté et abondamment pour l’explication des termes difficiles employés par Hippocrate et même par les autres médecins grecs. La première édition de cet ouvrage a été publiée à Francfort en 1588, 1 vol. in-fol. Pour les renvois aux passages d’Hippocrate et de Galien, l’auteur se sert de l’édition de ces deux auteurs imprimée par Froben à Bôlc. La seconde édition de l'Économie a été publiée à Genève en 16G2, in-fol., par Chouët, çt dirigée par Etienne Leclerc, qui n’a fait d’autres change-

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ments que de mettre en concordance les citations d’Hippocrate avec l’édition de Genève de 1037. V Economie de Foës ne doit pas taire oublier les JJefinitiones medicœ de Gorris , celles de Baillou , et surtout le très rare et très précieux Diciionarium medicum de II. Estienne , publié en 15G4. — En 1GG3 parut à Leyde, pour la première fois en 2 vol. in-8°, l’édition gréco - latine de Van der Linden. Cette édition fut généralement bien accueillie à cause de la commodité du format et de la netteté de l’impression; mais on ne doit admettre qu’avec réserve les corrections du texte, que Van der Linden avait sans doute justifiées dans les notes réunies à ce dessein, et que la mort l’a empêché de publier. — Dans l’édition gréco-latine de René Chartier (1G39-79), et qui forme treize tomes in-folio très difficiles à manier, les œuvres d’IIippocrate sont mélangées avec celles de Galien. Cette édition est peu correcte et n’offre d’autre avantage que de fournir un grand nombre de variantes prises dans les manuscrits de la Bibliothèque Royale de Paris. — Au milieu du xviii® siècle , Mack a laissé inachevée une splendide édition d’Hippocrate, que Vriller et Coray jugent sévèrement, mais dans laquelle j’ai trouvé d’utiles variantes fournies par quelques manuscrits de la Bibliothèque de Vienne, et surtout par deux exemplaires déposés à la même bibliothèque et venant, l’un de Sambucus (lmp. Samb. ), l’autre de Cornarius (lmp. Corn. ), qui avaient mis à la marge la collation de plusieurs manuscrits. Mack a aussi reproduit toutes les variantes fournies par Focs soit dans le cours de ses notes, soit dans ses addenda , où il est long et difficile de les retrouver. Celle édition de Mack, qui forme deux vol. grand in-fol., ne contient que les -4 premières sections de Focs, plus les 3 premiers traités de la cinquième. — En 1823, Euehn a reproduit, en trois volumes in-8% le texte grec et la traduction latine de l’édition de Focs , sans les notes philologiques qui en font le mérite , mettant par conséquent en regard un texte et une traduction souvent en discordance. On ne peut considérer cette réimpression que comme une opération mercantile peu digne de l’éditeur. Elle n’a d’autre mérite que de présenter avec quelques additions la Nolilia literaria d’Ackermann. — Pierrcr, en 180G, a reproduit, à Altembourg, en trois volumes in-8°, la traduction de Foës ; il a divisé chaque traité en chapitres , auxquels il a

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mis des sommaires. Son édition est précédée d’une notice biographique et bibliographique sur Hippocrate, tirée en grande partie- de celle d’Ackermann.

Parmi les traductions en langues étrangères, je ne parlerai que de celle publiée par Grimm en allemand ( Altem bourg, 1781-92). Elleest fort estimée; malheureusement elle n’est pas entièrement terminée. L’éditeur a suivi le texte grec de Mack et de Foës, en le collationnant sur les éditions de Cornarius , de Van der Linden et de Chartier. Les notes contiennent des recherches curieuses sur divers points , et principalement sur la matière médicale des anciens.

Le nombre des éditions partielles d’Hippocrate est infini ; je mentionnerai seulement les collections suivantes :

Ilippocralis , de Genilura, de Natura pueri, Jusjurandum , de Arle , de anliqua Medicina, de Medico , qraece el latine , interprété Jo. Gorrhœo, adj. unicuique libello brevibus scholiis. Parisiis, apud Ch. Wechelium, 1542, in-4°. Cette collection se retrouve à la fin des JJcfinilioncs medicœ du même auteur. Paris, 1622, in-folio.

Ilippocralis Coi, etc., XXII commenlarii, labulis illus. grœcus contexl. ex docliss. v. v. Cad. cmend. Latina versio Jani Cornarii, innumeris locis correcla, etc., Th. Zwingeri, slu~ dio et conalu. Basil., 1579, in folio.

Ilippocralis Aphorismi, grâce et latine, una cum Prognost., Prorrh., Concis, cl alits decem opusc., pleraque ex inlerp. Jo. Heurnii. Lugd.-Batav.,ap. Jo. Maire, 1 vol. in-24, 1727. — Dans l’édition des œuvres complètes d’Heurn , publiées par son fils , à Lyon , en 1G68, se trouvent les traités suivants: de Nat. hom. Jusjur.; de Med. , Lex ; de Arle , de V el. Med.; de Eleganlia; Prœcept.-.de Carnibus ; de Purg. Remed.; Prognost.; de Fiel, rat. in morb. acut. ; Aphor.; tous ces traités sont accompagnés de commentaires ; on y a ajouté 1 ’Oralio de Med. Orig. Æscul. ac Hipp. Slirpe et Scriptis. L’édition publiée par J. Maire contient de plus le texte et la traduction des Prorrheliqucs et des Conques ; mais elle ne renferme ni le traité de Fiel, in morb. acut., ni celui de Nat. hom. ; elle est Æu reste dépourvue des commentaires.

C. Pnuv.s vàn der Hohven Chrestomathia bippocralica. Uag. Com., 1824, in-12.

Il me reste à énumérer et k juger les traductions fran-

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çaises d’Hippocrate. Cette tâche est très difficile et très délicate. Il y a toujours une sorte de mauvaise grâce à venir critiquer scs devanciers, quand même on aurait toutes les raisons possibles de le faire. D’ailleurs je connais trop bien l’imperfection de celle que j’oflre au public, et j’ai trop bien apprécié toutes les diflicultés d’un pareil travail pour me montrer exigeant à l’égard de celui des autres. Je ne ferai ici qu’une seule observation générale, c’est que je n’ai entrepris une traduction toute nouvelle qu’après m’être assuré, par une étude attentive et soutenue, que toutes les traductions publiées jusqu’à celle de M. Littré étaient absolument insuffisantes, et le plus ordinairement inexactes.

Les OEuvres d’Hippocrate, par Claude Tardy , où toutes les causes de la vie , de la naissance, de la conservation de la santé; les signes et les symptômes de toutes les maladies sont expliqués. Paris , 1GG7, in-4°, 2 vol.

Les OEuvres d'Hippocrate trad. en français avec des remarques, et conférées sur les Mss. de la Bibl. du Roi [avec la Vie d’Hippocrate parDacier], à Paris, 1G97, 2 vol. in-8°. Cette traduction, la moins mauvaise de toutes celles antérieures à la publication de M. Littré, comprend ; 1er vol. : de VArt, de V Ancienne Médecine, la Loi , le Serment , du Médecin, de la Bienséance , les Préceptes , de la Nature de l’homme , des Chairs , des Airs , de V Usage des liquides; 11° vol. : du Régime, en trois livres; de la Dicte salubre , des Airs, des Eaux et des Lieux. A chaque traité sont jointes des notes explicatives dont plusieurs ne sont pas sans intérêt.

Traduction des oeuvres médicales d’Hippocrate sur le texte grec , d’après l’éd. de Foës ( par Gardeil ). Toulouse , 1801 , 4 vol. in-8». — Il serait difficile de savoir si Gardeil a traduit sur le latin ou sur le grec. D’un côté, si on compare sa traduction avec la version latine de Foës, ou retrouvera qu’il a produit toutes les particularités un peu saillantes de cette dernière , et notamment les omissions, qui y sont assez fréquentes; d’un autre côté, il est difficile d’admettre que Gardeil ait si souvent et si gravement erré, n’ayant eu affaire qu'à un texte latin.

OEuvres d’Hippocrate, par Lef. de Villebrunc, comprenant les Pronostiques elle 1er livre des Prorrhéliques ; 1 vol. in-18. Paris, an III ; les Conques, 2 vol., id,, an VII ; les Aphorismes, id., 1786, avec de petites notes.

M. de Mercy a publié successivement ; Aphorismes , grec-latin-

x , avertissement.

français, Paris, 1811, in-12. Celte édition, sauf la traduction française, est la reproduction à peu près intégrale de celle publiée par Lorry d’après Almeloveen ; Pronostic et Prorrhêliques, 1 vol. in-12, Paris, 1813; Coaqucs, 1815; Épidémies, I" et III® liv. ; des Crises, des Jours critiques, 1815; du Régime dans les Maladies aiguës . des Airs , des Eaux et des Lieux , 1818; des Maladies, Irr liv.; des Affections, Serment, Loi, 1823 ; de la Nature de l'homme , de Y Ancienne Médecine , des Humeurs , de Y Art, 1823 ; des Préceptes, de la Décence , du Médecin, 1824; Nouvelle trad. des Aph. cl comment., 4 vol. in-12, 1829; de la Nature des Os , de la Nature humaine, du Cœur , des Veines, de Y Aliment, 1831 ; delà Maladie Sacrée, des Vents, 1831 ; des Plaies de tête, des Fractures ; du Laboratoire du Chirurgien, des Luxations, 2 vol. in-12, 1832. A chaque traité , M. de Mercy a joint une collation do manuscrits, inexacte, incomplète, et dont il n’a fait profiter ni son texte , ni sa traduction.

M. Pariset a donné une élégante traduction des Aphorismes (5® éd., Paris, 1830, 1 vol. in-52), des Pronostics et des Prorrhêliques, 2 vol. in-32, Paris, 1817, de la Lettre d’Hippocrate à Damagètc, broch. in-8°, s. 1. n. d.

J’arrive enfin à l’édition de M. Littré. Ce n’est pas dans une notice bibliographique restreinte que je puis apprécier dignement cet important travail qui fait autant d'honneur à l’homme qui l’a entrepris qu’à la philologie française qui peut désormais ne plus rien envier aux travaux étrangers. Je me contenterai ici d’en donner une idée sommaire , me proposant d’y consacrer quelques articles détaillés. La plus grande partie du tome Iir renferme une longue et savante introduction où M. Littré discute les questions générales qui se rapportent à la collection hippocratique. Outre cette introduction , le Ier volume contient le traité de V Ancienne Médecine. M. Littré, par la collation des manuscrits, a très heureusement restauré et complété ce traité, l’un de ceux qui ont le plus souffert de la négligence des copistes. Le IP volume renferme le traité des Airs, des Faux et des Lieux , sur lequel M. Littré a jeté un jour nouveau, grâce à une traduction latine hianuscrite encore inexplorée; le Pronostic , le Régime dans les maladies aigues, le I" livre des Epidémies. Dans le troisième volume sont compris le IIP livre des Epi-

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demies, les traités des Plaies de tête, de Y Officine dn médecin , des Fractures. Le quatrième volume est actuellement sous presse; les feuilles déjà imprimées, et que M. Littré a bien voulu me communiquer, contiennent le traité des Articulations.

Indépendamment du mérite de la traduction et de celui du travail critique, je dois signaler dans cette œuvre le côté littéraire très remarquable. A la science laborieuse de l’érudit consommé, à une conception philosophique étendue, M. Littré joint une imagination brillante et un vrai talent d’écrivain. On suit avec intérêt scs expositions lucides de doctrines, ses discussions animées par le rapprochement ingénieux et la sagace pénétration des textes et par la comparaison des anciens systèmes médicaux avec nos systèmes modernes.

De tousles travaux entrepris sur Hippocrate parles médecins Alexandrins, il ne nous reste que quelques traces de ceux d’IIérophiie et de son école. Nous ne connaissons que les noms des grammairiens qui se sont attachés à l’explication des mots difficiles contenus dans les livres hippocratiques. Dès celte époque, de sérieuses disputes s’engagèrent entre les différentes écoles sur la manière d’interpréter Hippocrate. La plus célèbre est celle qui s’éleva entre Bacchius, auditeur d’Hérophile et Philinus de Cos, chef de la secte des empiriques. De tous ces travaux, les plus regrettables , sans doute, sont ceux d’IIéraclide de Tarentc, qui embrassaient toute la collection hippocratique. Les seuls commentaires anciens avant ceux de Galien qui soient arrivés jusqu'à nous, sont ceux d’Apollonius de Cilium , sur le traité des Articulations, dont Dietz a publié, pour la première fois, le texte grec à Leipsig en 1834 dans ses Schulia in ffipp. et Cal. , 2 vol. in-8. Après Apollonius, il y a une grande lacune, et nous arrivons sans intermédiaire à Ëroticn, qui vivait vers le premier siècle de Père vulgaire ; il a composé un glossaire des mots difficiles contenus dans les œuvres d’Hippocrate. Ce livre, l’un des ouvrages les plus précieux pour l’étude philologique du texte, est précédé d’une courte préface dans laquelle l’auteur, après avoir parlé des grammairiens, ses devanciers, et du mérite du style de son auteur, auquel il donne l’épithète d’homérique, établit une classification systématique des traités qu’il re-

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garde comme légitimes, bien qu’il annonce devoir prouver que l’un d’eux ( le livre 11 ou les deux livres des Prorrhétiques ) ne soit pas d’Hippocrate. Cette classification n’a pas, pour la question de l’authenticité des traités, toute l’importance qu’on lui a accordée , puisqu’Érotien fait mention d’ouvrages certainement apocryphes; nous ignorons du reste complètement sur quelles bases elle repose, lléringa a clairement établi que le Glossaire d’Érotien avait été d’abord rédigé par ordre de traités, et qu’il n’a été mis dans un très mauvais ordre alphabétique que postérieurement à l’auteur. D’ailleurs Érotien dit lui-même à la fin de sa préface : Ceci posé, je commence par le Pronostic. Les explications propres à Érotien sont fort utiles, mais son Glossaire a pour nous une valeur plus grande encore en ce qu’il contient une foule d’explications de grammairiens et de commentateurs plus anciens que lui. La meilleure édition de cet ouvrage a été publiée à Leipsig en 1780, par Franz c’est celle que j’ai toujours citée. En^re Érotien et f.alien se placent Rufus, Marinus , Artémidorc, surnommé Capiton et Dioscoride, dont les travaux ne sont point parvenus jusqu’à nous. Ces deux derniers avaient donné chacun une édition complète des auivros d’Hippocrate, et sont accusés par Galien d’en avoir considérablement altéré le texte. Enfin, nous arrivons à Galien , qui appliqua ses vastes connaissances philologiques et médicales à l’élude des livres hippocratiques. Les nombreux commentaires du médecin de I'crgame,si précieux pour l’interprétation du texte, outre leur valeur intrinsèque, nous font connaître la plupart des travaux anciens sur Hippocrate*. Voici la liste des commentaires de Galien; lui-même en donne l’indication dans ses opuscules de I Abris propriis; de Ordine librorum ; dans son commentaire II in h'pid. , III, in proœmio , et dans divers passages de ses autres écrits. Je me réserve de publier quelques notes sur l’ordre dans lequel ces commentaires ont été composés et sur leur valeur relative et intrinsèque.

1 Eroliani, Galeni et iierodoli Giossaria in llipp. ex recens. il. Stephani-, yr. cl lut.; ace. emend. U. Stephani, II. Euslachii, A. Uerinqœ, etc.; recens., variei. lecl. er mes. cudd. Dorvillii et Nosquemi addidit, suasqtie uni madv. udjec.J. G. Fr- Franz. Lips. 1780, in- 8.

* Kn citant Galien, je me suis toujours servi de l'édition deKuehn, non qu’elle soit la meilleure et la plus complète, comme beaucoup le croient, mais pareeque le format en est commode et qu'elle est la plus répandue.

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N’ous^posîcdons les commentaires sur le traité de la Nat. de l’homme, sur le Jléy. des gens en santé, sur le Rég. dans les mal. aig., sur le Pronostic, sur le Ier livre des Prorrh sur les Aph., sur les Ier, II», III* et VI' livres des Èpid., sur le traité des Fractures , sur celui des Articulations , sur l'Officine du médecin, sur le traité des Jlumcurs, sur celui de Y Aliment et un Glossaire des mots difficiles d’Hippocrate. Nous avons aussi, sous le nom de Galien , des fragments d’un commentaire sur le traité des Airs, des Eaux et des Lieux •• ces fragments, qui n’ont été publiés qu’en latin, paraissent l’œuvre de quelque interprète arabe, et ne sont nullement dignes d’Hippocrate. Je crois que les vrais fragments du travail de Galien se retrouvent çà et là dans les commentaires qu’il a composés sur le traité de la Nature de l’homme , et sur celui des Humeurs. Nous avons complètement perdu les commentaires sur le livre des Ulcères, sur le livre des Plaies de la tête , sur le livre des Maladies , et sur celui des Affections; un traité sur l'anatomie d’Hippocrate, en six livres; un traité pour expliquer les Caractères qui se trouvent dans le troisième livre des Epidémies , un traité sur le dialecte d’Hippocrate, enfin un livre sur les véritables écrits du médecin de Cos.

Galien ferme la liste des commentateurs anciens originaux; ceux qui le suivirent après un intervalle plus ou moins long, Palladius, Théophile, Étienne, DamasciusouDajmascènc et Jean d’Alexandrie n’offrent qu’une importance restreinte pour quelques traités isolés et ne font le plus souvent que copier ou imiter le médecin de Pergame. Palladius a composé un commentaire sur les Fractures, publié par Foës, dans son édition d’Hippocrate, et un autre sur le VIe livre des Epidémies, publié par Dietz. Étienne a commenté le Pronostic et les Aphorismes. Damascius et Théophile ont également commenté les Aphorismes. Jean a écrit un commentaire sur le traité de la Nature, de l’enfant. Ces auteurs ont été réunis par Dietz dans ses Scholia.

On sera peut être en droitde me demander ce que je me suis proposé après de si nombreux et de si importants travaux, moi novice encore dans la carrière des lettres et de la médecine. Assurément, je n’irai pas chercher ma justification dans la valeur intrinsèque de mon livre : ce n’est pas à moi à en faire l’éloge ; et s’il a quelque chose de bon , s’il n’est pas jugé trop imparfait par les gens du métier, ce sera déjà beaucoup

AVERTISSEMENT

pour moi. En publiant cet ouvrage, je n’ai eu d’autre désir que de mettre la doctrine et les chefs-d’œuvre d’IIippocrate à la portée des médecins et des étudiants qui n’ont que peu de temps à consacrer à la littérature médicale; j’ai voulu donner une édition qui renfermât, sous un format commôde, la substance d’un grand nombre de travaux entrepris sur les œuvres du chef de l’école de Cos, et le résultat de mes propres recherches sur leur interprétation philologique et médicale. Ma tâche sera accomplie, si je ne me suis pas trop écarté de ce but.

LISTE DES OUVRAGES DE LA COLLECTION HIPPOCRATIQUE D’APRfeS FOES.

i" Section. — Le Serment; la Loi; de l’Art; de l’Ancienne Médecine; du Médecin; de la Bienséance; les Préceptes. — 2' Section.— Le Pronostic; des Humeurs; des Crises; des Jours critiques ; les Prorrhéliques, 1er et II* liv. ; les Coaques.— 3- Section. — De la Nature de l’iiorntne ; de la Génération ; de la Nature de l’enfant ; des Chairs ; de l’Accouchement à sept mois; de l’Accouchement à huit mois ; de la Superfétation ; de la Dentition ; du Cœur ; des Glandes; de la Nature des Os ; des Airs, des Eaux et des Lieux ; des Airs ; de la Maladie Sacrée.-— 4' Section. — De la Diète salubre ; du Régime ; des Songes; de l’Aliment ; du Régime dans les maladies .-ligués; des Lieux dans l'Homme - de l'Usage des liquides. — 5' Section. — Des Maladies, I'r, II', IIIe, IVe liv. ; des AfTeclions ; des AITeclions internes ; des AfTcrlions des Filles; de la Nature de la Femme; des Maladies des Femmes; des Femmes stériles; de la Vue. — (îr Section. — Du Laboratoire du Chirurgien ; des Fractures; des Articulations ; le Mochlique; des Ulcères; des Fistules; des Hémorroïdes; des Plaies de tête ; de l’Extraction du Foetus mort; de la Dissection des Corps. — 7e Section. — Des Epidémies, liv. I à Vil; Aphorismes. — 8' Section. — Des Méd. purgatifs ; de la Structure de l’Homme; Lettres; Décret des Athéniens; Prière devant l’autel; Discours de Thcssalus.

NOTICE SUR HIPPOCRATE

S’il ne s’agissait pour le biographe d’Hippocrate que de recueillir les témoignages incontestables sur la vie de cet illustre médecin dont la renommée a rempli tous les âges , il lui suffirait de quelques lignes pour accomplir sa tâche : mais peu satisfaits d’un petit nombre de renseignements qui leur paraissaient sans doute réduire à de trop mesquines proportions l’image auguste du prince de la médecine, quelques panégyristes se sont plu à charger la vie d’Hippocrate d’une foule de récits dont la plupart sont incertains, et dont plusieurs sont évidemment faux , et môme absurdes. Ces panégyristes ont assurément prétendu , par des ornements étrangers et par le prestige du merveilleux, rehausser le mérite et étendre la gloire de leur héros , comme si les immortels ouvrages du chef de l’école de Cos ne lui assuraient pas un nom plus illustre et plus durable que cette gloire factice appuyée sur des narrations convaincues d’imposture et de ridicule au plus simple examen.

Ainsi, l’œuvre du biographe d’Hippocrate consiste moins à édifier qu’à détruire ; moins à dire ce qu’il y a de vrai qu’à montrer ce qu’il y a de faux ou d’incertain , en un mot moins à raconter comme historien que comme critique. Jusqu’à ces derniers temps les antiques récits sur la vie du médecin de Cos ont été acceptés avec une foi robuste. Et malgré les recherches de Schulz, de Grimm, d’Ackermann et de Sprcngel, en Allemagne, on trouve reproduites dans les biographies françaises les plus modernes (j’en excepte le Dict. hist. de la mcd. anc. et mod.), presque toutes les fables imaginées sur le

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compte d’Hippocrate. Mais depuis la critique sévère et animée que M. Houdart en a faite, depuis les travaux de M. Littré , il n’est personne, je pense , qui oserait se déclarer le défenseur des récits que nous ont laissés Soranus, Suidas et Tzetzes.

Après avoir rapporté les témoignages positifs sur l’existence, la patrie, la famille, la profession d’Hippocrate, et sur la manière dont il l’exerçait, j’interrogerai les biographies anciennes, j’apprécierai les sources d’où elles ont été tirées, et par conséquent leur autorité et le degré de créance q'tt’on doit avoir pour ce qu’elles racontent ; je suivrai plus particulièrement dans celte notice Schulz , le premier historien critique d’Hippocrate S Ackermann2, Pierer5, MM. Houdart 4 et Littré 6 , laissant de côté les autres vies d’Hippocrate , car elles ne sont que la reproduction ou l’amplification de celle que nous avons sous le nom de Soranus.

On ne peut , sans violer toutes les règles de la critique historique, soutenir avec M. Boulet6 qu’Hippocrate n’a jamais existé. Platon, contemporain du médecin de Cos, mais

* Histuria medicinœ fin-4°, Lipsiæ , 1728); period. I; sect. m, cap. 1, de Hippocratix Vita , fatis et scriptis, p. 205 el suiv. — Ejuxd. auct., Compend. Hist.med.; Halæ Magdeburg. 1742, p. 114 et suiv.

* Hist. Liter. Hippocratis , publiée d’abord dans le IIe vol. delà Jlibl. grœc. de Fabric., éd. de Harles et reproduite avec quelques additions par Kuehn, en tête de son édition des œuvres d’Hippocrate.

3 Bibliotheca iatrica; t. 1er, dans les Prolog., p. xxxix à un; de Vitu Hippocratis. Celte vie n’est guère qu’une rédaction nouvelle de celle d’Ackennann.

4 Études historiques et critiques sur la vie et la doctrine d’Hippocrate , et sur l’état de la médecine avant lui, livre premier, 2« éd., Paris, 1840.

5 Tntrod., t. 1er, chap. 2, p. 27 et suiv. ,

6 J. H. J. Boulet (prees. P. Sue) Dubitationes de Hippocratis vita , j/a tria, genealogia , forsan tntjthologicis; et de quibusdam ejits libris multo antiquioribus , quam vulga creditur. Paris, an xn (1804), in-4°.

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plus âgé que lui , le cite positivement par son nom. Ctésias de Cnide, contemporain d’Hippocrate, et son parent, puisqu’il était de la famille des Àsclépiades , mais plus jeune que lui , l'avait blâmé de ce qu’il réduisait la cuisse luxée , prétendant que la luxation se reproduisait aussitôt1. Aristote enfin, qui ne s’éloigne guère de l’époque d’Hippocrate, le cite également par son nom. Je reviens à Platon.

On lit dans le Protagoras ( initio ; éd. d’Estienne , p. 311 ) : « Dis-moi, ô Hippocrate, si tu voulais aller trouver ton « homonyme, Hippocrate de Cos *, de la famille des Asclé- « piades , et lui donner une somme d’argent pour ton « compte ; et si l’on te demandait à quel personnage tu « portes de l’argent, en le portant à Hippocrate, que répon- « drais-tu? — Que je le lui porte en sa qualité de médecin. v — Dans quel but? — Pour devenir médecin moi-même. » Trad. de M. Littré, t. I, p. 29.

Ces quelques lignes prouvent avec une complète évidence qu’Hippocrate était contemporain de Platon et même de Socrate, puisque c’est ce dernier qui est censé parler; qu’il était de Cos, de la famille des Asclépiades ; qu’il était médecin et enseignant son art pour de l’argent. Nous y voyons en même temps , comme le remarque très bien M. Littré , que du temps même de Platon , la réputation d’Hippocrate avait dépassé le lieu de sa naissance et était arrivée jusqu’aux jardins de l’Académie. Du reste , il faut que cette réputation

* Galien , Com. IV in lib. de Articulis, t. 40, p. 731 , t. XVIII.

1 Cos (aujourd’hui Co ou Stancho), tle do la mer Égée, dont la capitale s’appelait également Gos, était une colonie dorienne. On ne s’étonnera pas qu’Hippocrate, Dorien, ait écrit en ionien , quand on se rappellera que ce dialecte était la langue de la philosophie et de la science, dans la période qui précéda le magnifique développement de U littérature d'Athènes.

NOTICE

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se soit rapidement étendue, puisque Ctésias et d’autres médecins, au rapport de Galien ( loc . cit. ) , s’étaient arrêtés à critiquer une pratique chirurgicale du médecin de Cos, puisque peu de temps après lui , Aristote écrivait ( de la Politique, IV, vulg. VII, cap. h, 2, t. II, p. 27, édition de M. Barth. St. -H. ) : « Je puis dire d’Hippocrate , non pas « comme homme , mais comme médecin , qu’il est beaup coup plus grand qu’un autre homme d’une taille plus éle- « vée que la sienne. » Nous savons encore par un texte de Platon , qu’Hippocrate était un écrivain plein d’autorité , puisque le chef de l’Académie s’appuyait de l’opinion du chef de l’école de Cos, et qu’il paraît même avoir puisé dans ses écrits en traitant de la physiologie ou de la médecine dans le Tintée et dans d’autres ouvrages. Galien , dans son traité de Dogmatibus Hipp. et Plat. , et dans les fragments qui nous restent de son travail sur le Tintée , M. Thiersch dans son Spécimen edit. Symp. Plat., et M. Martin , dans ses éludes sur le Timée , ont établi ce fait d’une manière positive. Voici , du reste , le passage de Platon que je signalais tout à l’heure, il se trouve dans le Phèdre. J’emprunte la traduction qu’en a faite M. Littré.

« — Socrate. Penses-tu qu’on puisse comprendre, jusqu’à « un certain point, la nature de l’ame, sans étudier la nature « de l’ensemble des choses ? — Phèdre. Si l’on en croit Hip- « pocrate, le fils des Asclépiades , on ne peut comprendre « même la nature du corps sans cette méthode. — Socrate. « C’est très bien, mon ami, qu’Hippocrate s’exprime ainsi. « Mais outre Hippocrate, il faut interroger la raison , et exa-

« miner si elle s’accorde avec lui. — Phèdre. Sans doute.* —

« Socrate. Vois donc ce qu’Hippocrate et la raison pourraient « dire sur la nature. »

Ce passage est doublement important : il prouve l’estime

SUR HIPPOCRATE

que Platon avait pour le médecin de Cos ; il a permis en outre, à M. Littré, de rapporter à Hippocrate, avec une grande apparence de certitude, un traité, celui de V Ancienne Médecine, que les critiques antérieurs s’accordaient à lui refuser.

M. Littré (t. I", p. 294 et suiv. ), par une savante et ingénieuse argumentation , a établi que c’est à ce traité que Platon fait allusion, et non à un livre perdu ou , comme le voulait Galien , au traité de la Nature de l'homme.

Ces renseignements seraient assurément suffisants pour des esprits raisonnables, et l’on s’estimerait fort heureux d’en posséder de semblables sur Orphée , sur Homère , et même sur tant d’autres grands hommes , plus rapprochés de nous qu’Hippocrate, et dont on conserve religieusement les écrits sans rien savoir de leur origine et de leur vie. Mais puisqu’il a plu à Soranus et à d’autres de doubler notre tâche et d’exercer leur imagination et notre patience avec leurs légendes, puisque ces légendes ont été acceptées comme récits véridiques, il me faut bien entrer dans quelques détails sur le compte de ces biographes et essayer de déterminer ce que nous devons admettre ou rejeter de leurs témoignages.

Il existe trois vies anciennes d’Hippocrate : la première en date a été faite d’après Soranus (xotvà Ewpavo'v ) et non par Soranus, comme on le dit habituellement. L’auteur de cette vie est absolument inconnu, je le désigne sous le nom de Biographe anonyme ; on ne sait pas non plus d’après quel Soranus il a écrit1. Il y a quatre Soranus : l’un d’Èphèse , dont on a un ouvrage sur les Maladies des femmes, ouvrage plusieurs fois cité dans le cours de ce volume, l’autre, éga- ,

' On trouve cette vie dans la ItibliotU. grœc. de Fabricius, dans l’édition d’Hippocrate, de Bile, dans celles de Chartier, deFoës, de Van der Linden, et aussi dans les Medici et Plnjsici grœci minore < , d’Ideler.

NOTICE

leraent d’Éphèse , et qui avait écrit la Biographie des Médecins ; c’est sans doute celui dont parle Tzetzes, et non, comme le pense Ackermann , le premier Soranus qui florissait sous Trajan et Hadrien. Le troisième Soranus , qui était de Cos, est cité par l’auteur même de la biographie dont nous nous occupons; enfin, Suidas nomme un quatrième Soranus de Cilicie. Ces écrivains, quel que soit du reste celui qu’on veuille admettre, n’ont par eux-mêmes aucune autorité , et l’on ne saurait avoir aucune foi eu des témoins qui viennent déposer sur un fait plus de cinq cents ans après que ce fait a eu lieu. Ainsi, avant même d’entrer dans l’examen de leurs récits , on peut déjà , sans être taxé de rigorisme, les récuser par avance. Les historiens sur lesquels s’appuie le Biographe anonyme d’Hippocrate , ou plutôt le Soranus auquel il emprunte son récit , ne méritent guère plus de confiance. Ce sont Phérécidc, Apollodore, Arius de Tarse, Soranus de Cos , Hystomaque , Andréas de Caryste et Érathosthène. Phérécide est tout à fait inconnu ; Arius, si toutefois c’est celui dont parle Galien dans son traité de la Composition des médicaments, n’est guère plus connu ; il est du reste, comme le remarque M. Littré (t. I, p. 32), bien postérieur aux faits qu’il racontait Apollodore vivait vers le milieu du 11e siècle avant Jésus-Christ. Hystomaque avait, il est vrai, composé un traité sur la Secte d'Hippocrate, mais on n’en sait pas davantage sur ce personnage. Soranus de Cos n’est mentionné que par le Biographe anonyme. Quant à Ératosthène , voici ce qu’en dit M. Littré ( t. I , p. 32) : « Ératosthène mérite beaucoup plus d’attention; c’était un savant qui fleurit à Alexandrie , vers l’an 260 avant Jésus- Christ, environ deux cents ans après Hippocrate. Ses recherches qui ont embrassé la chronologie , ne paraissent pas avoir eu d’autre objet, touchant le médecin de Cos , que sa généa-

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logie. Sur ce point , elles sont dignes de beaucoup de confiance , au moins , dans ce qui est relatif à l’époque de la naissance d’Hippocrate. Car il était astronome, chronologiste et trouvait à la grande bibliothèque d’Alexandrie une foule de documents depuis longtemps anéantis. »

Voyons maintenant à quelles sources ces auteurs ont puisé les renseignements qu’ils ont transmis aux biographes subséquents. Les détails généalogiques et chronologiques semblent, comme on vient de le voir, avoir été pris , soit dans quelques généalogies historiques , soit dans quelques papiers de famille des Hippocrate, car les listes qu’on adressées des ascendants cl descendants du grand Hippocrate, porteraient à croire qu’il restait des traces authentiques de cette famille. On peut donc se fier jusqu’à un certain point aux détails qui ne se contredisent pas par trop et qui sont acceptables en eux-mêmes. Quant aux récits sur la délivrance de Cos par Hippocrate, sur les merveilles qu’il fit lors de la peste d’Athènes, sur son voyage à la cour de Perdiccas, sur son refus d’aller porter secours aux Barbares , tout cela est évidemment ou le fruit de l’imagination, ou puisé dans les Lettres, Décrets et Discours qui se trouvent joints aux œuvres d’Hippocrate , pièces qui portent en elles-mêmes des traces incontestables de supposition , et que tous les critiques ont unanimement rejetées comme l’ouvrage de quelques maladroits faussaires qui souvent n’ont pas même mis la vraisemblance de leur côté *.

Avoir apprécié la valeur intrinsèque de la biographie d’après Soranus , c’est avoir jugé celles de Suidas 2 et de

* Voir sur ce point qu’il est inutile de discuter ici, Schulze, Histor. med., period. I , scct. m , cap. I, p. 213 et 214; M. Houdart, p. 57 et suiv., et M. Littré, t. Ier, p. 426 et suiv.

* Voir Suidas , Lexicon , aux mots ImtoxpdTriç , K Ci; , T opytaç,

«s; cette vie a été reproduite par Van der Linden, t. II, p. 961 .

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Tzetzes *, qui ont écrit d’après celte biographie, d’après les Lettres, Décrets et Discours , enfin, d’après certains auteurs qu’ils ne nomment pas.

Ces préliminaires établis, je vais raconter et discuter brièvement les principales circonstances que l’on trouve dans ces trois vies. Et d’abord il est certain que ceux-là racontent une chose fort douteuse qui , avec Tzetzes , Meibom ( dans son éd. du Serment), Le Clerc (dans son Histoire de la Médecine), et quelques autres , présentent Hippocrate comme le dix-neuvième ou le dix-septième descendant d’Esculape , et le font remonter jusqu’à ce dieu lui-même en énumérant un à un tous ses ancêtres. On tient cependant comme positif qu’il était de la famille des Asclépiades, lesquels, avant lui , étaient presque les seuls qui exerçassent la médecine. Platon , comme nous l’avons vu , dit positivement qu’il était de cette famille : mais il ne serait pas juste d’en conclure qu’il était de la race d’Esculape ; tous ceux, en effet, que les Asclépiades recevaient daus leur collège ne pouvaient prétendre à l’honneur de descendre du dieu1 2.

Tous les écrivains , et parmi eux le plus ancien , Platon , s’accordent à dire qu’Hippocratc naquit dans l’île de Cos. liéraclide , son père , était un médecin de la branche des

1 llist. VII j Cliil. ctv, 945 , et Uist. X ; Chil. cccxlix , 722 , reproduit pur Van der Linden , l. II , p. 958 et 903.

a Voici du reste d’après Reinneccius cette généalogie supposée : Esculape, père de Podalyre, père d’Hippolochus , père de Sostrate Ier, père de Dardanus, père deCrjsamis Ier, père de Cléomittadès 1er, père de Théodore 1er, père de Sostrate II , père de Crysamis II (roi) , père de Théodore 11 , père de Cléomittadès II , père de Sostrate 111 , père de Nébrus, père de Gnosidieus, père d’Hippocrate Ier, père d’Héraclide, père d’Hippocrate 11, surnommé le Grand. (Cf. éd. Van der Linden , t. 11 , p. 950 et 957.)

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Asclépiades, qui tirait son origine de Nébrus, le pins illustre parmi eux. Sa mère , au dire du Biographe anouyine , avait nom Phænarète, et descendait d’Hercule. Pour le distinguer de ses homonymes1, Platon appelle Hippocrate -rov kwov, et tov xô)v AffxXvi7riaStov. Ce surnom lui est resté. L’épithète de Grand est souvent ajoutée à son nom par Galien et par les médecins modernes, à cause de la célébrité de sa doctrine.

Il était contemporain de Socrate et de Platon , plus jeune que le premier , plus âgé que le second ; il avait donc vu la guerre du Péloponèsc, et il paraît avoir vécu jusqu’au temps de Philippe, roi de Macédoine. Le Biographe anonyme rapporte d’après Hystomaque, qu’ Hippocrate naquit la première année de la lxxx9 Olympiade (/16Ü ans avant J. C. ) ; le même auteur, d’après Soranus de Cos, qui avait fouillé les bibliothèques de cette ville , fixe la date au vingt-septième jour du mois d’Agrianus, sous le règne d’Abriadès, roi de cette île , et il ajoute qu’à cette époque les habitants de Cos font des sacrifices à Hippocrate. Suivant scs historiographes, Hippocrate avait eu pour maître, en médecine, d’abord son père Héraclide, puis Hérodicus de Sélymbrie (en Thracc), auteur de la Médecine gymnastique. Platon a parlé de cet Hérodicus (Rep., III, p. 201, éd. Bip.) comme d’un con-

' Voici , d’après Suidas, Mcibom et Ackermann ,, la liste de ceux qui dans la famille d’Hippocrate portèrent ce même nom. Pour les autres Hippocrate, je renvoie aux ouvrages que je viens de citer. — Hippocrate, fils de Guosidicus, grand-père de notre Hippocrate ; il était médecin et . on lui attribue le traité des Articulations et celui des Fracture s. — Hippocrate, fils de Thessalus, neveu de notre Hippocrate, qui, d’après Suidas, avait écrit des livres médicaux. — Hippocrate de Cos , fils de Dracon. Deux frères du nom d’Hippocrate, lils de Thymbrée. Enlin Hippocrate , lils de Praxianon ; tous , d’après Suidas , étaient médecins et auteurs de livres médicaux.

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temporaiu ; cette circonstance seule peut servir à appuyer l’assertion de ces biographes. Suidas ajoute que quelquesuns ont dit qu’Hippocrate avait aussi reçu des leçons de Prodicus. Il s’agit sans doute de Prodicus de Cos, élève de Protagoras, qui florissait dans la Lxxxvr Olympiade , à moins qu’ou ne suppose , avec Ackermann , que par ces noms divers lesauteurs de la vie d’Hippocrate, qui ont servi de guides à Suidas, n’ont voulu désigner qu’un seul homme, c’est-à-dire Hérodicus , et que cette confusion est venue de la ressemblance des lettres grecques H et II. Ce que dit d’IIérodicus l’auteur du sixième livre des Épidémies , ne prouve nullement qu’il fut le maître d’Hippocrate; cet ouvrage, du reste, est apocryphe. Le Biographe anonyme, et après lui Suidas, rapportent, mais sous une forme dubitative , qu’il suivit aussi les leçons de Gorgias de Léontium, rhéteur et philosophe, et que dans sa jeunesse il alla môme auprès de Démocritc d’Abdère, alors fort âgé, étudier la philosophie. Celsc (I, in proœm.) donne également cette dernière circonstance comme douteuse.

Il paraît aussi qu’Hippocrate exerça l’art de guérir en qualité de médecin periodeute (ambulant) , principalement à Thasos , puis à Abdère , à Larissc , à Mélibée et à Cyziquc , villes de la Thessalie peu éloignées de Thasos. Il cite , en effet, toutes ces villes dans les livres I et III des Épidémies. Les descriptions pleines de vérité que l’on trouve dans les ouvrages qu’on peut lui attribuer, semblent prouver qu’il a beaucoup voyagé. Ainsi , on peut conclure , avec une grande apparence de raison, d’après les notions qu’il en donne, notions qui ne pouvaient être fournies que par un observateur attentif, qu’il avait parcouru une grande partie de l’Asie , principalement les provinces septentrionales de l’Asie Mineure. Il est également probable que ce fut après avoir

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acquis , dans ses voyages , une grande expérience et dé la réputation, qu’il revint dans sa patrie, pour y enseigner la médecine , et pour déposer dans ses immortels ouvrages le fruit de sa longue pratique et de ses nombreuses observations.

S’il faut en croire le Biographe anonyme , Hippocrate retourna en Grèce dans sa vieillesse , et mourut près de Larisse, âgé de quatre-vingt-cinq ans, dans la Cil0 Olympiade. Mais, d’après ce même auteur, les biographes n’étaient pas d’accord sur cette date. Certains faisaient vivre Hippocrate jusqu’à quatre-vingt-dix ans, d’autres jusqu’à cent quatre; d’autres enfin, ne pouvant se décider à laisser mourir un homme aussi illustre, poussaient sa carrière jusqu’à cent neuf ans. L’on s’est enfin arrêté ; et , comme le dit spirituellement M. Houdart (p. 69) , on a pensé que c’était bien assez pour mériter le beau titre de divin vieillard. Le même critique remarque très judicieusement que Pline et Lucien , dans leurs traités de Ceux qui ont vécu longtemps, n’ont pas parlé d’Hippocrate , dont la gloire ne pouvait leur être inconnue , puisqu’ils parlent, de lui en plusieurs endroits de leurs livres. Ils ont mentionné Platon qui n’a vécu que quatre-vingts ans; et, ce qu’il y a de plus extraordinaire encore , ils ont cité Démocrite et Gorgias; Démocrite qui joue un si grand rôle dans la vie d’Hippocrate , Gorgias qui passe pour avoir été son précepteur. Assurément si Hippocrate eût fourni une aussi longue carrière que ses biographes le prétendent , il n’aurait pas été omis dans cette liste. Mais il y a encore une autre circonstance qui n’a pas été relevée , et qui prouve combien nous devons accorder peu de confiance à tout ce que nous rapportent les historiographes du chef de l’école de Cos. Soranus nous dit qu’ Hippocrate est mort à peu près dans le même temps que Démocrite, et Suidas prétend qu’Hippo-

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crate encore jeune alla recevoir des leçons de Démocrite déjà vieux; il y a là une flagrante contradiction. En effet, si Hippocrate était encore jeune quand Démocrite était déjà vieux, et s’ils sont morts en même temps, il faudra admettre que le premier est mort avant l’époque même la moins reculée que fixent ses biographes , ou que le second est mort à un âge prodigieusement avancé , et c’est déjà bien assez de le faire mourir à cent neuf ans. Du reste, le calcul est très simple. Supposons qu’Hippocrate avait vingt ans et Démocrite soixante quand ils se sont vus pour la première fois à titre de maître et de disciple, Démocrite aurait eu cent vingt-cinq ans quand Hippocrate en avait quatre-vingt-cinq , ou bien Hippocrate n’en avait que soixante-neuf quand Démocrite en avait cent neuf. Ainsi , de quelque manière qn’on s’y prenne, on restera convaincu qu’il est impossible de savoir rien de positif sur l’âge qu’Hippocrate avait quand il mourut , et que rien ne lui assure le titre de divin vieillard. Il fut, diton , enterré entre Gyrtone et Larisse ; le Biographe anonyme prétend même que de son temps le tombeau d’Hippocrate existait encore. Il eut pour fils Thessalus et Dracon , et pour gendre Polybe , qui lui succéda dans l’enseignement de la médecine à Cos ( Galien, Coin, in lib. de Nat. hom. , t. XVI, p. 11, éd. de K. ). On doit croire aussi qu’il eut de nombreux disciples, parmi lesquels Galien, dans son commentaire sur le traité du Régime, cite Dexippc et Apollonius.

Tout ce que j’ai rapporté jusqu’à présent sur la vie d’Hippocrate présente de grandes incertitudes, mais offre au moins quelque vraisemblance, et l’on peut admettre ces renseignements sans paraître trop crédule ; mais toutes les circonstances suivantes tiennent évidemment du roman , et semblent des contes faits à plaisir. Ainsi , le Biographe anonyme fait venir

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Hippocrate avec Euryphon de Cnide pour traiter Perdiccas II, frère d’Alexandre le Grand, qu’un amour insensé avait conduit aux portes du tombeau. Hippocrate reconnut , par le changement de l’extérieur du prince , la cause du mai qui le minait, et s’attira par sa guérison une très grande faveur. La seule présence d’Euryphon , médecin d’une école rivale de celle de Cos, et qui devait à cette époque être fort âgé , si toutefois il vivait encore , rend cette narration très suspecte. Une autre circonstance qui place ce récit au rang des fables, C’est que l’on raconte une histoire toute semblable d’Érasistrate , qui découvrit, au moyen du pouls, que la maladie du jeune Antiochus , fils de Séleucus Nicanor, était une maladie d’amour. ( Voir Galien, Com. I in Progn., t. ù, p. 18, t. XVIII ; et Étienne, Scholia in Progn. ; p. 7A, éd. de Dietz. } Enfin , cette anecdote n’est racontée que par des historiens très récents , et , comme on sait , fort peu croyables.

Le Biographe rapporte encore que la peste ravageant l’Illyrie et d’autres contrées barbares, Hippocrate fut mandé par les rois de ces nations, mais qu’ayant appris, par les ambassadeurs , la direction des vents qui régnaient dans leur pays , il prédit que la peste attaquerait la Grèce, et refusa de partir, réservant ses services pour sa patrie. C’est alors que, suivant le Decret et le Discours de Thessalus , Hippocrate , après s’ôtre fait précéder de ses fils et de son gendre , se rendit lui-même en Grèce; il traversa la Thessalie, la Phocide, la Béolie, réprimant partout les ravages de la peste, et arriva enfin dans Athènes, où le fléau semblait s’être concentré.

« L’auteur du livre de la Thériaque à Pison et Aëtius disent qu’IIippocrate chassa la peste en faisant allumer de grands feux par toute la ville, et en ordonnant de suspendre

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partout des couronnes de fleurs odorantes. Actuarius va plus loin; il connaît l’antidote dont Hippocrate se servit pour guérir les Athéniens , et il en donne la formule ; un manuscrit latin de la Bibliothèque Royale (n° 7028) , encore plus précis, assure qu’Hippocrate venu à Athènes, remarqua que les forgerons et tous ceux qui travaillaient avec le feu étaient exempts de la maladie pestilentielle. Il en conclut qu’il fallait purifier par le feu l’air de la ville. En conséquence , il lit faire de grands tas de bois qu’on incendia ; l’air étant purifié , la maladie cessa , et les Athéniens élevèrent au médecin une statue de fer avec cette inscription : A Hippocrate , notre sauveur et notre bienfaiteur. Je ne sais d’où viennent ces amplifications au manuscrit dont l’écriture est fort ancienne. » (M. Littré, t. I, p. U0 et 41. )

Tout ce récit n’est évidemment qu’un tissu de faussetés. D’abord la peste dont parle le Biographe est évidemment celle qui ravagea l’Attique sous Périclès, et dont Thucydide a laissé un tableau si effrayant et si plein de vérité. Or, comme Schulz l’a très bien remarqué le premier, cet historien n’eût pas manqué de parler des succès d’Hippocrate, s’il était vrai qu’il se fût acquis une grande renommée par la manière presque miraculeuse dont il sut arrêter le fléau. Thucydide dit , au contraire, que tous les moyens de l’art furent impuissants, et que les médecins furent les premières victimes de la peste. Nous savons , du reste , que ces grands fléaux ne se laissent pas détourner par l’art humain , qu’ils suivent leur cours en dépit de tout ce qu’on peut leur opposer , et qu’ils s’épuisent d’eux-mêmes. Nous en avons eu une preuve terrible dans cette épidémie dévastatrice qui , il y a quelques années , parcourut l’Europe sous le nom de choléra. Voici une seconde preuve de la fausseté de ce récit; elle a été donnée par Schoencke dans sa dissertation intitulée : De

suit HITPOC.KATE. xxix

Peste Pendis mate Athenienscs afflig. (Lipsiæ, 1821 , in-4°, p. 43). Hippocrate est né en 460 (av. J.-C.) ; la peste éclata en 428, il n’avait donc alors que trente-deux ans. Ainsi, d’une part, il est invraisemblable qu’à cette époque il ait eu assez de renom pour avoir été mandé par les rois barbares pour combattre le fléau, et d’une autre part, il est impossible qu’à trente-deux ans il eût eu des fils et un gendre en état d’aller porter secours aux différentes villes de la Grèce. Voici une troisième preuve de celte fausseté : elle est également due à Schoencke. Soranus fait venir la peste d’Illvrie , et Thucydide dit positivement qu’elle arriva d’Éthiopie , et qu’elle se déclara d’abord au Pirée. Enlin , et cette dernière preuve a été parfaitement établie par M. Houdart (p. 37), Hippocrate n’est jamais venu à Athènes ; cela ressort de ses écrits , où l’on ne trouve aucune mention directe de cette terrible peste qui ravagea la Grèce , et où l’on ne voit même rien qui puisse se rapporter indirectement à cette peste , telle que nous l’a décrite Thucydide ; cela ressort aussi du témoignage de Galien , qui dit positivement (de Humcro iis tnodis prolapso quos Hippocrates non vidit., t. XVIII, p. 347 et 348), que Smyrnc, et le plus petit quartier de Rome, renfermaient plus d’habitants que la plus grande ville où Hippocrate ait jamais exercé.

C’est encore d’après les pièces apocryphes annexées aux œuvres du médecin de Cos que Soranus et, après lui, Dacier, ont raconté que les Athéniens menaçant l’île de Cos d’une invasion , Hippocrate détourna l’orage en allant lui-même implorer le secours des peuples voisins, et en envoyant son fils Thessalus à Athènes pour conjurer les Athéniens d’épargner sa patrie. C’est aussi dans la prétendue correspondance d’Hippocrate, que Soranus, Tzetzes, Diogène de Lai:rte et Suidas ont puisé le récit de ce fameux voyage qu’Hippo-

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crate, à la demande des Abdéritains, entreprit pour guérir la folie de Déiuocrite. Mais évidemment, outre que l’origine de cette légende est fort suspecte , elle porte en elle-même la preuve de sa fausseté; d’une part, le fait a été raconté si diversement, et d’un autre côté, il est accompagné de circonstances si absurdes, qu’il devient tout à fait incroyable, comme l'ont très bien démontré Schulz ( Hist . med. , p. 179), Gruner ( Censura , p. 200 et 201), Bayle dans son Dict. historique ( art. Démocrite ) , et M. Houdart ( p. 56 et suiv. ).

C’est toujours dans cette même correspondance que l’on a trouvé le superbe refus que fit Hippocrate de se rendre à la cour d’Artaxercès pour y secourir les Barbares contre la peste; refus tant exalté par les uns, tant blâmé par les autres , et qui ne doit plus nous intéresser que par le beau tableau qu’il a inspiré à un artiste célèbre; tableau dont tous les médecins ont placé la gravure dans leur cabinet pour avoir sans cesse devant les yeux un modèle du désintéressement médical!

Enfin, Tzetzes prétend qu’Hippocrate , bibliothécaire à Cos, brûla les anciens livres des médecins, Andréas dit que ce fut la bibliothèque de Cnidc qu’il brûla. Yarron et Pline rapportent qu’après s’être servi des écrits que renfermait le temple d’Esculape à Cos, Hippocrate avait incendié le temple et la bibliothèque, et s’était, après ce crime, réfugié en Grèce. On reconnaît facilement la fausseté de cette imputation par cela seul que les uns disent que ce fut le YpajAfAaTOfuXâxiov (dépôt de livres) de Cos qu’il incendia, les autres, celui de Cnide; d’ailieors cette fable est en contradiction évidente avec les excellentes qualités qu’on prête à Hippocrate, et avec le rôle important qu’on lui fait jouer dans les affaires publiques de son pays; assurément, ni Cœ n’au-

SUR HIPPOCRATE. XXXj

rait eu tant de confiance en l’intervention d’Hippocrate , ni Athènes tant de condescendance pour ses prières s’il n’eût été qu’un incendiaire ; Platon et Aristote n’en eussent pas parlé en d’aussi excellents ternies, et sa réputation ne se serait pas accrue si vite et étendue si loin.

Après une vie si bien enrichie de faits extraordinaires, il était naturel que la mort d’IIippocratc fût accompagnée de quelque chose de miraculeux. Soranus rapporte, en effet, que longtemps un essaim d’abeilles est venu déposer son miel sur la tombe du divin vieillard , et que les nourrices trouvaient dans ce miel un remède certain contre les aphthes dont leurs enfants étaient atteints. Meibom n’a pas craint de consacrer ce misérable conte en s’écriant : Que la nature semblait pro~ clamer à travers ce tombeau que Dieu avait apporté aux hommes par Hippocrate la véritable médecine (p. 210-16). Il n’y a pas jusqu’au costume d’Hippocrate qui n’ait donné lieu h des discussions puériles et absurdes. Je vais rapporter ce que le Biographe anonyme dit sur la manière dont le médecin de Cos couvrait sa tète : je demande pardon au lecteur de lui mettre, sous les yeux de pareilles futilités; mais elles serviront mieux que tout ce que je pourrais dire ü montrer la valeur qu’on doit accorder au témoignage de tels historiens, qui ne prouvent , par de semblables récits, que leur ignorance et la fausseté de leur esprit.

« Hippocrate est presque toujours représenté la tête cou- « verte, suivant les uns du piléus , comme Ulysse, parccque « cette coiffure était une marque de noblesse , et suivant les « autres, des pans de son manteau. Quelques-uns veulent « que ce soit par bienséance, pour cacher la nudité de sa tête « qui était chauve ; d’autres , pour montrer qu’elle était « faible ; ceux-ci prétendent que cette manière de repré- « senter Hippocrate indique que le principal siège de l’in-

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« tclligence ne doit pas être sans défense ; ceux-là , qu’elle « signifie que le médecin de Cos aimait les voyages ; d’autres, « que ses ouvrages sont obscurs ; d’autres enfin , qu’il faut « éviter, même dans l’état de santé, tout ce qui peut nuire. « Certains pensent qu’il rejetait sur sa tête les plis de son k manteau , afin de conserver le libre usage de ses mains. »

La vie privée d’Hippocrate ne nous est pas plus connüe que sa vie publique ; et l’on ne trouve rien dans ses écrits qui supplée au silence absolu que ses contemporains gardent sur ce point. Mais il est possible , en parcourant ses ouvrages , de recueillir plusieurs traits saillants qui donnent une grande et complète idée de son caractère médical , et qui remplacent ainsi les détails intimes qu’on aimerait à retrouver sur un homme dont la renommée est si populaire.

Les biographes modernes , renchérissant à cet égard sur les biographes anciens *, ont rivalisé de zèle pour nous montrer le divin vieillard orné de toutes les vertus, doué des plus brillantes qualités, enrichi des plus beaux dons de la nature \ Assurément ce côté du panégyrique d’IIip-

1 Soranus se contente de dire qu’Hippocrate méprisa les richesses , qu’il se fit remarquer par l’austérité de ses mœurs , et qu’il eut une grande affection pour les Grecs.

J Voici en ce genre un curieux spécimen ; je le transcris ici volontiers à cause de sa date reculée et de sa forme ingénue : « Quand à sa « propriété naturelle, il (Hippocrate) auoit en hayne, et horreur, « et abomination toutes popes , et uoluptés mondaines , et ucnc- « reiques charnalilés : et contraignoit scs disciples par iurement « d’estre taciturnes , et de garder silence , aussi modestie, et mâsueo tude, ou humilité tant en mœurs, qu’en habitz : et ce tesmoingne « sainct Hierome. Et restaura la science de Médecine perdue près « de cinq cents ans, asscauoir de puis Esculapius. Le dit Hyppocras fut

SUR HIPPOCRATE

xvxiij

pocrate est le plus respectable; il a un but pratique très élevé , et qui mérite dts éloges. Mais s’il est permis au Roman de recourir aux fictions pour instruire les hommes, l’Histoire doit se montrer plus sévère , et ne peut tirer d’enseignements que des faits qu’elle juge vrais ou extrêmement probables. Me tenant donc dans de justes limites, je n’irai pas, avec Dacier, Dornier et tant d’autres, représenter Hippocrate comme ayant réalisé la perfection sur la terre; je n’irai pas le revêtir de toutes les précieuses qualités que les auteurs du traité des Préceptes et de la Bienséance présentent comme l’apanage du vrai médecin ; mais je n’irai pas non plus, avec M. Houdart , réduire à néant toutes ces belles qualités qu’on prête à l’illustre vieillard, et effacer tous les traits de ce beau caractère moral qu’on s’est plu à proposer à notre imitation.

Ce qui distingue surtout le chef de l’école de Cos , c’est une haute idée de la médecine, de son étendue, de sa difficulté , de son but ; un grand souci de la dignité médicale, un vif sentiment des devoirs de sa profession , une répulsion profonde pour ceux qui la compromettaient , soit par leur charlatanisme, soit par leurs mauvaises pratiques *, enfin,

« petit de corps, et stature, mais beau , et élégant de forme : et auoit « bonne , et puissante teste , et marchoit tardivement , et tout beau ,

« fort pensif, et de peu de parole, et tardiue, et n’estoit grand men- * geur, ny gourmant. » La vie d' Hyppocrales , tirée de l’ouvrage suivant: Le Livre des Presaiges dv divin Hyppocrates, divisé en troys parties. Item, ta Protestation , que le dict Hijppocratcs faisait faire à ses disciples. Le tout nouvellement translaté par maislre Pierre Fernei, Docteur en Médecine. A Lyon , chés Ksticnnc Dolet, à l’enseigne de la Dotoire , in-8“, 1542.

4 M. Littré (t. I , p. 470) a très heureusement rapproché la guerre qu’Hippocrate a livrée aux charlatans de celle que Socrate faisait, à la même époque , aux sophistes qui inondaient la Grèce.

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une sollicitude continuelle de la -guérison , ou du moins du soulagement des malades.

Dans le traité du Régime , Hippocrate dit qu’on doit appliquer son intelligence à toutes les parties de l’art , et qu’il faut que le médecin tende toujours vers le mieux. Dans ce même traité, il s’élève avec force contre les médecins qui se contredisent mutuellement dans leurs prescriptions, et qui, de cette manière , discréditent tellement leur profession aux yeux du vulgaire , qu’on se persuade qu’il n’y a réellement point de médecine.

Dans le traité de Y Ancienne médecine, il combat avec une inflexible logique ceux qui font reposer la science sur des hypothèses. Il déclare que la médecine est dès longtemps en possession de toutes choses ; qu’elle est en possession d’un principe et d’une méthode qu’elle a trouvés. Plus loin , il ajoute que c’est à l’aide de la médecine qu’on arrivera à une vraie connaissance de la nature humaine. Dans le traité des Articulations, on lit cette phrase remarquable, et qui s’applique <\ notre temps comme à celui d’Hippocrate : » Quand il existe plusieurs procédés, il faut choisir celui qui fait le moins d’étalage ; quiconque ne prétend pas éblouir les yeux du vulgaire par un vain appareil sentira que telle doit être la conduite d’un homme d’honneur et d’un véritable médecin. » (Trad. de M. Littré. ) Dans ce même traité , l’auteur jette le ridicule sur les charlatans, qui cherchent, par leurs pratiques extraordinaires, bien plus à captiver la foule qu’à guérir le malade. Dans le premier livre des Epidémies (voir p. 266 et note 6 ) , il est dit qu’il y a dans les maladies deux choses : soulager ou ne pas nuire; que l’art est constitué par trois termes : la maladie , le malade , le médecin ; que le médecin est le ministre de l’art, et que le malade doit concourir avec le médecin à combattre son mal. Dans le traité

SUR HIPPOCRATE

du Pronostic , Hippocrate recommande au médecin de gagner la confiance et d’obtenir de la considération et du respect par l’attention qu’il mettra dans l’examen et dans l’interrogation du malade , et par la sûreté de son pronostic. Dans le traité des Airs , des Eaux et des Lieux, il veut que le praticien, en arrivant dans une ville , recueille toutes les données qui peuvent l’éclairer sur la nature et le traitement des maladies qui se présenteront à son observation. Dans le Serment , pièce qu’on ne saurait refuser à Hippocrate , il est parlé , en très beaux termes, des devoirs du médecin envers ceux qui lui ont enseigné son art, de la sainteté de sa vie, de sa discrétion , de sa réserve dans ses rapports avec les malades , et du soin qu’il doit avoir d’écarter d’eux tout ce qui pourrait leur nuire. Ënûn , la magnifique sentence qui ouvre le livre des Aphorismes résume , par un trait de génie , les profondes méditations du vieillard de Cos sur l’étendue de l’art , sur ses difficultés , sur scs moyens et sur son exercice»

Ces passages réunis prouvent qu’ Hippocrate avait tout ensemble une grande expérience médicale et une grande pratique des hommes ; qu’il n’avait pas seulement étudié en médecin, mais en philosophe, et qu’il joignait la noblesse du caractère à la profondeur de l’esprit. Son école hérita de la tendance morale qu’il sut imposer à l’enseignement de la médecine ; on le voit dans la Loi, dans le Médecin, dans le traité des Airs, qui débute par des réflexions fort sensées sur l’utilité de la médecine, sur les ennuis, sur les répugnances qu’il faut vaincre pour l’exercer , sur le peu de fruit que le médecin retire de sa profession, sur l’ingratitude des malades, et sur le défaut de discernement que le vulgaire met à juger ce qui concerne la médecine. L’auteur du traité des Glandes dit que le médecin doit être un homme de bien, ayant la prudeuce et l’habileté nécessaires à l’exer-

XXXVj NOTICE

cice de sa profession ; enfin , on lit dans le traité de la Bienséance :

« Il faut rallier la philosophie à la médecine et la médecine à la philosophie, car le médecin philosophe est égal aux dieux. Il n’y a pas grande différence entre l’une et l’autre science , et tout ce qui convient à la philosophie s’applique également à la médecine : désintéressement, bonnes mœurs, modestie, simplicité, bonne réputation , jugement sain , sang-froid , tranquillité d’amc , affabilité , pureté , gravité du langage , connaissance des choses utiles et nécessaires à la pratique de la vie , fuite des œuvres impures , absence de toute crainte superstitieuse des dieux, grandeur d’ame divine. Il est de l’essence de ces deux sciences de faire éviter l’intempérance , le charlatanisme , l’insatiable avidité , les appétits déréglés , la rapine , l’impudence. Elles apprennent aussi à bien apprécier ceux avec lesquels on est en rapport ; elles donnent le sentiment des devoirs de l’amitié ; elles enseignent la manière de diriger convenablement et à propos ses enfants et sa fortune. Une certaine philosophie est donc unie à la médecine , puisque le médecin possède la plupart de ses qualités. La connaissance des dieux est inhérente à la médecine , car elle trouve dans l’étude des maladies et de leurs symptômes une multitude de raisons d’honorer les dieux. — Les médecins reconnaissent la supériorité des dieux ; car la toute-puissance ne réside pas dans la médecine elle-même ; les médecins , il est vrai , soignent beaucoup de maladies , mais , grâce aux dieux , un grand nombre guérissent d’elles-mêmes. »

Un dernier trait à ajouter au caractère médical d’Hippocrate, c’est qu’il a joué de son temps le rôle d’un puissant réformateur et d’un chef d’école : il est ardent à combattre les pratiques et les doctrines qui ne sont pas les siennes ; il

SUR HIPPOCRATE. XXXVij

déploie une grande puissance de raisonnement pour établir ses propres idées, et dans plusieurs de ses écrits, par exemple, dans le traité du Régime, dans ceux des Fractures , des Articulations , et aussi dans le livre des Airs , des Eaux et des Lieux, il combat tour à tour la mauvaise direction qu’on donne au régime des malades, les procédés vicieux que l’on met en usage pour la réduction des fractures ou des luxations, ou pour le redressement des gibbosités; enfin, il s’élève avec force contre la croyance vulgaire qui attribue quelque chose de divin aux maladies. Cette seule considération prouverait que la médecine était déjà florissante du temps d’Hippocrate, qu’elle occupait beaucoup d’intelligences , et qu’il n’en est pas le père , comme on l’a si souvent répété. Du reste , luimême nous apprend, dans le traité de V Ancienne Médecine, comme on l’a vu plus haut , que cette science était depuis longtemps en possession de toutes choses, en possession d’un principe et d’une méthode qu’elle avait trouvés. Cette vérité ressort encore des débats qui s’élevèrent entre l’école de Cnide et l’école de Cos ; elle ressort enfin d’une foule de témoignages anciens sur l’état de la médecine et des médecins avant Hippocrate.

En résumé, le médecin de Cos, comme on l’a vu par les témoignages de Platon et d’Aristote , a joui de son vivant d’une réputation étendue qu’il méritait à tous égards comme praticien , comme professeur et comme écrivain. U eut la gloire de faire prévaloir l’école de Cos sur toutes les autres écoles de la Grèce , et notamment sur celle de Cnide. Après sa mort, les dogmatiques ou rationalistes l’ayant choisi pour chef, sa renommée prit un rapide accroissement; et quand on songea à rassembler les productions littéraires de la médecine grecque , celles de l’école de Cos furent toutes rapportées h Hippocrate comme à un centre commun , comme

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au type du beau et du vrai , comme au prince, et en quelque sorte au créateur de la science. Le soin que les bibliothécaires d’Alexandrie prirent de ses ouvrages regardés comme authentiques, l’empressement que les médecins et les grammairiens de cette époque mirent à les commenter et à les expliquer, témoignent assez de l’importance qu’on y attachait.

Les éloges que Galien a prodigués à Hippocrate , qu’il airpelle très divin ( de Dieb. judicat.3 I, 2, p. 775), ont grandement contribué à étendre son nom et à affermir son autorité. Suidas l’apjielle le plus illustre des médecins; il affirme que ses écrits sont plutôt l’œuvre d’un dieu que celle d’un homme. De Ilaen a dit que les préceptes du divin vieillard sont comme les oracles d’Apollon, et Baglivi n’a pas craint d’avancer que l’antiquité n’avait point vu son égal , et que les âges futurs ne verraient point son semblable. On a appelé Hippocrate le miracle de Ut nature; l’astre duquel émane toute lumière; l'étoile polaire qu’il n’est pas possible de perdre de vue sans s’égarer. On sait que le vénérable Chaussier découvrait sa tête chaque fois qu’il prononçait le nom d’Hippocrate. On connaît cette ambitieuse dexise : Olân Cous , nunc Monspcliensis Hippocrates. On sait que tous les efforts du chef de l’école dite physiologique n’ont pu arracher Hippocrate de son sanctuaire , et que des médecins se sont enrôlés sous la bannière de l’illustre chef de l’école de Cos, pour défendre et propager sa doctrine. Mais, il faut bien le dire, ces formules d’éloges exagérés, ces excès d’admiration ne sont, pour un grand nombre, qu’une sorte de religieuse tradition , qu’on accepte et qu’on transmet $ans contrôle. On exalte beaucoup Hippocrate, mais on ne le lit guère; il semble, en un mot, qu’on sacrifie à un dieu inconnu. Je me plais à croire qu’on n’aura bientôt plus à alléguer la difficulté du texte, l’insuffisance des traductions latines, l’infidélité

SUR HIPPOCRATE

des traductions françaises et l’obscurité des doctrines, et que l’achèvement du beau monument que M. Littré élève à Hippocrate , à la médecine et à la philologie avec une patience si infatigable , avec de si pénibles labeurs , avec une science si étendue et si profonde , ôtera désormais tout prétexte au peu d’empressement qu'on met à se familiariser avec les ouvrages du prince, sinon du père de la médecine.

Puissent aussi mes modestes efforts ne pas rester tout à fait infructueux , et contribuer en quelque chose à faciliter l’étude des ouvrages d’Hippocrate et à les faire aimer. C’est là le premier but de mon travail , et je trouverai , dans son accomplissement , la plus précieuse récompense du soin que j’ai pris et des longues recherches auxquelles je me suis livré pour que ce volume ne fût pas trop indigne de mes lecteurs, et du grand nom auquel j’ai consacré mes premiers travaux.

INTRODUCTION

Le Serment est, par la beauté de la forme et par l’élévation des idées, un des plus précieux monuments de la littérature grecque; c’est la pièce la plus ancienne et la plus vénérable des archives de la famille des Asclépiades. Il est probable que la formule s’en était perpétuée par tradition depuis longues années , quand Hippocrate l'a définitivement rédigée telle que nous la possédons. Les autorités les plus imposantes, les preuves les plus irrécusables s’élèvent en faveurde son authenticité. Nous trouvons parmi les anciens les témoignages d’Érotien , de Srribonius-Largus , de Soranus, de saint Jérôme , de saint Grégoire de Nazianze , de Th . Priscianus , de. Suidas ; parmi les modernes, ceux de Lémos, de Foës , de Mcibom, de Triller, de Bocrr.er, de Gruner, d’Ackermann , de M. Littré 1 , et

‘ Induit en erreur par Triller ( cf. Opusc., I a , p. 105 ), M. Littré avait mis en tête de ces témoignages celui d’Arislophaite d’après un passage des Thesmophoriazuses (vers 272- 4, éd. de li.), auquel il avait donné un sens qui sécartedu texte et de la pensée de l’auteur (cf. OEuv. d'Uipp. lutrod., p. 31 ); mais il a reconnu plus lard .cf. Ibid t. 2, AverL, p. xlviii;, avec MM. Iioissonade et Letronne, qui s'appuient de l’autorité du scholiastede Ravcnne . que ce passage se rapporte à un Hippocrate d’Atliéncs en butte aux traits satiriques d'Aristophane , à cause de ia stupidité de ses Bis. Un autre scholiaste , G. Rourdin, qui vivait de i517 à i570 et qui écrivait en grec, suppose qu'il s'agit ici d'un Hippocrate qui avait dans sa boutique les images et les statues des dieux Les sources où Rourdin a puisé celle ingénieuse inlcr-

LE SEKMEKT.

de beaucoup d'autres. J'ajouterai , suivant ia remarque de ce dernier, que la rédaction du Serment date évidemment d’une époque où les confréries médicales étaient en pleine vigueur, ce qui ne peut guère se rapporter qu’au temps où florissait Hippocrate. D’ailleurs Platon (de Lcg. îv, p. 720, A ) confirme ce qui est dit dans le Serment sur la transmission de la science aux enfants par les pères, transmission qui a fait la gloire des Asclépiades et en particulier de ceux de Cos. Il nous apprend , en effet , qu’il y avait deux espèces de gens traitant les malades : les serviteurs des médecins, appelés aussi médecins et qui n’apprenaient que par routine; les médecins proprement dits, formés par une vocation naturelle et par les préceptes de leurs pères. J’apporte une preuve nouvelle do l'authenticité du Serment en établissant dans la note 5) que la double forme d'enseignement admise dans ce petit traité le place à peu près certainementà l’époque de Platon, contemporain d’Hippocrate. — Le Serment, qui imprimait quelque chose de si solennel et de si sacré à l’exercice de l’art, était prononcé par les médecins au moment où ils allaient entrer en fonctions.

Celte petite pièce se divise en trois parties : la première comprend l’invocation; la deuxième l'exposition des devoirs que le médecin s'engage à remplir envers son précepteur, scs propres élèves, ses malades cl envers lui-même; la troisième contient prccalion.

Je jure par Apollon médecin, par Esculape , par Iiygie et Panacée (1) , je prends à témoin tous les dieux et toutes les déesses (2) d’accomplir fidèlement , autant qu’il dépendra de mon pouvoir et de mon intelligence , ce serment et cet engagement écrit ; de regarder comme mon père celui qui in’a enseigné cet art , de veiller à sa subsistance , de pourvoir libéralement à ses besoins , de considérer scs enfants comme

prétalion sont inconnues , elle n'a donc aucun poids. Frilzschc , dans son édition des Thesmophoriasuscs , Leipzig , 1838 , change le texte en s’autorisant bien à tort du ms. de Ravennc, et veut qu’on lise 'XuxpA ro-J* ( conducteur de porcs) au lieu d’'ljtn6Xf *T0v»i. ( cf. p. toi, sqq.). Du reste, le passage en question a été très-mal compris des traducteurs français d’Aristophane.

» Ol’K.02 ; JlSltiRASDt*.

mes propres frères (3) , de leur apprendre cet art sans salaire et sans aucune stipulation (ô) s’ils veulent l’étudier ; de communiquer les préceptes vulgaires , les connaissances secrètes et tout le reste de la doctrine (5) à mes enfants , à ceux de mon maître et aux adeptes qui se seront enrôlés et que l’on aura fait jurer selon la loi médicale, mais à aucun autre. Je ferai servir suivant mon pouvoir et mon discernement le régime diététique au soulagement des malades; j’éloignerai d’eux tout ce qui pourrait leur être nuisible et toute espèce de maléfice ; jamais je n’administrerai un médicament mortel à qui que ce soit, quelques sollicitations qu’on me fasse ; jamais je ne serai l’auteur d’un semblable conseil ; je ne mettrai pas aux femmes de pessaire abortif (6). Je conserverai ma vie pure et sainte aussi bien que mon art. Je ne taillerai jamais les calculeux , mais je les adresserai à ceux qui s’occupent spécialement de cette opération (7). Dans toutes les maisons où j’entrerai, ce sera pour le soulagement des malades, me conservant pur de toute iniquité volontaire , m’abstenant de toute espèce de débauche (8) , m’interdisant tout commerce honteux , soit avec les femmes , soit avec les hommes , libres ou esclaves. Les choses que je verrai ou que j’entendrai dire dans l’exercicede mon art , ou hors de mes fonctions dans le commerce des hommes, et qui ne devront pas être divulguées (9), je les tairai, les regardant comme des secrets inviolables.

Si j’accomplis fidèlement mon sermeut , si je ne faillis point, puissé-je passer des jours heureux, recueillir les fruits de mon art et vivre honoré de tous les hommes et de la postérité la plus reculée ; mais si je viole mon serment , si je me parjure , que tout le contraire m’arrive !

LA LOI

INTRODUCTION

Si N'o.usî ne signifiait que !a loi comme l'entendent les jurisconsultes, le contenu de cette petite pièce ne répondrait pas à son litre, car c'est moins une loi que le préambule , que les considérants d'une loi. MaisNouo* dans les auteurs grecs et , en particulier, dans Hippocrate , est pris dans un très-grand nombre d’acceptions différentes ' ; il doit signifier ici l’ensemble des préceptes d’après lesquels on se forme à une science ou à un art. L’auteur se propose en effet de tracer d’une manière générale la route a suivre dans l’étude de la médecine. Attaquant d’abord les mauvais médecins, vrais figurants de théâtre , qui perdent l’art par leur ignorance et leur témérité, il envient, par une conséquence toute naturelle, à indiquer les moyens qu’il juge capables de mettre fin à ces abus; et c’est à ce propos qu’il compare si ingénieusement l'étude de la médecine à la culture des plantes.

La Loi est rangée par Érolicn dans les livres qui concernent l’élude de l’art en général ; c’est un de ces traités appelés isugogiques, c’est-à-dire servant d’introduction. Admise comme légitime par Lémos , par Heurn , par Sprengel , rejetée par Mcrcuriali , Gruner, Grimm et Ackerrnann , celle pièce a été composée à une époque où la médecine n’étant déjà plus le monopole des corporations, était tombée en quelque sorte dans le domaine public, et de là dans les mains des charlatans, d’où l’auteur s’efforce de l’arracher.

La Loi n’offre pas de caractère bien tranché; il n’est donc pas facile d’en préciser l’origine , et , si ce n’est par la dernière phrase, elle n’a pas d’analogie avec le Serment, pièce toute sacerdotale cl d’une date évidemment plus reculée.

LA LOI *

1. La médecine est de tous les arts le plus relevé; mais l’ignorance de ceux qui l’exercent, le peu de discernement de

' Cf. Focs , acon., et Erolicn , éd. de Franz, p. 260 et 262 , au mol Nd/wj.

“ 3S0J10S , Le.v.

LA LOI

ceux qui jugent les médecins, l’ont, à notre époque, rabaissé au-dessous de tous les autres. Voici , ce me semble , le principal motif de ce préjugé : c’est que la médecine est la seule profession [dont le mauvais exercice] n’est puni dans les villes que par l’ignominie. Mais l’ignominie ne blesse pas ceux qui en sont pétris; car de pareils médecins ressemblent exactement aux figurants qu’on introduit dans les tragédies ; comme ceux-ci ont le maintien , l’habit et le masque d’un acteur, mais ne sont pas des acteurs, de même il est beaucoup de médecins de nom , et fort peu (1) de fait.

2. Celui qui veut arriver à une connaissance intime de la médecine doit réunir les dispositions naturelles, une science acquise, un séjour favorable [aux études] (2), une instruction commencée dès l’enfance (3) , l’amour du travail et une longue application. Il faut donc mettre au premier rang les dispositions naturelles ; car si la nature résiste , tout effort devient inutile. Mais si la nature elle-même conduit pour le mieux , on arrive à l'instruction dans l’art ; on doit l’acquérir avec intelligence en se formant dès le jeune âge dans un séjour parfaitement approprié à l’étude; il est encore besoin d’y apporter pendant longtemps une application soutenue , afin que la science germe dans l’esprit et produise heureusement des fruits en pleine maturité. Ce qu’on observe dans la culture des plantes s’applique également à l’étude de la médecine. Notre nature, c’est le champ; le précepte du maître , c’est la semence ; l’étude commencée dès le jeune âge rappelle la saison où la semence doit être confiée à la terre ; le séjour dans un lieu favorable à l’enseignement, c’est l’air qui nourrit les plantes qu’il entoure ; l’assiduité à l’étude , c’est le labourage (ù). Enfin le temps fortifie toutes ces choses pour les amener à parfaite maturité. C’est après avoir apporté ces conditions nécessaires à l’étude de la médecine, c’est après en avoir pris une connaissance exacte, qu’il faut parcourir les villes (5) , afin de n’être pas réputé seulement médecin de nom , mais médecin de fait (6) ; car l’inexpérience est , pour ceux qui la possèdent , un mauvais

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trésor , un mauvais fond , toujours nuisible pendant le sommeil comme pendant la veille (7). Elle ne connaît ni la tranquillité d ’àme , ni la gaîté du cœur : c’est la mère de la timidité et de la témérité. La timidité décèle l’impuissance , et la témérité l’iguorance de l’art ; car il y a deux choses, La science et l’opinion ; celle-là conduit au savoir, celle-ci à l’ignorance.

3. Au reste , les choses saintes sont révélées à ceux qui sont saints ; mais il n’est point licite de les confier aux profanes avant qu’ils ne soient initiés aux mystères de la science.

DE L’ART

INTRODUCTION

De tout temps il s’esl trouvé des ignorants pour nier l'existence de l’art, et des ingrats pour en déprécier les mérites, comme aussi de tout temps il s’esl trouvé de mauvais médecins pour le compromettre alors qu’ils devaient le soutenir. L’école hippocratique s est élevée souvent et avec force contre les uns et contre les autres. Après ces plaidoyers antiques , beaucoup d’autres ont été écrits en faveur de la médecine; et de ces derniers le plus célèbre est peut-être celui do Cabanis intitulé : du Degré de certitude en médecine. Toutefois entre l’auteur du traité del’^rl etCabanis, il y a cette di férence immense que le premier prouve l’existence de la médecine par les principes les plus généraux et par une sorte d’abstraction , c'est-à-dire en posant l’art en dehors de son application et de celui qui l’exerce ; tandis que le second, raisonnant a posteriori, cherche à établir que la médecine a un degré positif de certitude, c està-dire une existence réelle , en démontrant que ses éléments reposent sur des bases certaines, que sa méthode est rationnelle, et que ses dogmes ne sont pas si variables qu’on affecte de le proclamer.

Voici maintenant, dégagés de tous les accessoires dont ils sont environnés, les raisonnements sur lesquels l’auteur hippocratique appuie sa démonstration de la médecine.

1°. Il établit en principe général qu’il n’y a point d'art qui ne réponde à une réalité substantielle (oùiia), c’est-à-dire qui n ait un objet déterminé, un ensemble de phénomènes sur lesquels il s'exerce, ou, comme il l’appelle, une forme, un genre{t\io ;)• Or, ajoute-t-il, dans sa pensée , l’objet de la médecine, les phénomènes observables sur lesquels elle s’exerce, en un mot, son USoi, ce sont les maladies. La preuve de la réalité de la médecine se tire donc de son objet même.

2 . Des malades ont été guéris en suivant un traitement médical, cela est incontestable; mais, objecte-t-on, tous ne l’ont pas été ; donc le salut de ceux qui l’ont été doit être rapporté à la fortune. — Comment peut-on raisonnablement attribuer la toule puis-

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sance à la fortune quand on n’a pas voulu l'invoquer toute seule à son secours, quand on a fait intervenir un autre élément véritablement actif, la médecine ?

3°. C’est l'argument le plus complet et le plus probant. * — Il y a des gens qui ont été guéris sans médecin. Cela est vrai : mais comment se sont-ils guéris, si ce n’est en évitant ou en faisant telle ou telle chose ? or éviter ou faire telle ou telle chose, n’est-ee pas faire réellement de la médecine? — Voilà donc l’existence de la médecine prouvée en dehors de son application méthodique. Mais , ajoute notre auteur, pour établir la nécessité d’un art médical, comme le malade ne connaît pas la nature de son mal, comme le trouble de son esprit, comme l’alTaiblissement de son corps ne lui permettent pas de diriger son traitement avec sûreté , il est indispensable qu'il se remette entre les mains d’un homme qui a spécialement étudié, et qui de plus a expérimenté ce qu’il faut faire cl ce qu’il faut éviter dans telle ou telle maladie. — Du reste, dit-il plus loin , s’il n’est pas indifférent d’appliquer plutôt un remède qu’un autre , de suivre tel ou tel régime ; si dans la médecine le bien et le mal ont leurs limites tracées, comment cela ne constitue-t-il pas un art? Je dis qu’il n’y a pas d’art là où il n’y a rien de bien ni rien de mal ; mais quand ces deux choses se rencontrent à la fois , il n'est pas possible que ce soit le produit de l’absence de l’art.

•i”. On nie l’existence de la médecine parce qu’elle n’entreprend rien pour les maladies incurables ; mais celle objection est absurde, car la médecine n’est pas toute-puissante , elle ne saurait aller audelà des limites qui lui sont assignées par la nature ; autant vaudrait dire que l’art du forgeron n’existe pas, parce qu’il ne peut plus s’exercer quand le feu vient à manquer.

L’auteur, poursuivant toujours la suite de son raisonnement, divise les maladies en maladies apparentes et en maladies cachées; ces dernières sont les plus nombreuses; l’obscurité de leur diagnostic tient tout à la fois à leur siège, à leur nature , et au peu de renseignements que le malade peut fournir sur son état. Telles sont les causes qui expliquent, d’une part, la circonspection du médecin , son embarras ; et d'une autre, le progrès que fait le mal, sans qu’on puisse l’entraver, faute de le bien connaître, et parlant de pouvoir lui opposer les remèdes convenables. Celui donc qui est assez habile pour triompher de ces maladies , mérite bien plus d'honneur que celui qui s'attaque aux maladies incurables.

Ces considérations sur les maladies cachées montrent encore quelle importance l’auteur donne au diagnostic ; car il soutient que

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si l’art est capable de découvrir le mal , il est aussi capable de le guérir : ce principe est un pas immense dans l’élude et dans l’application de l'art ; il marque un très grand progrès sur la véritable médecine de l'école de Cos, qui , tout attachée à la contemplation et à la description des symptômes ainsi qu’à l'étiologie générale, s’occupait bien plus de prévoir et d'annoncer l’issue d’une maladie que de reconnaître les désordres qu'elle produisait dans l’organisme.

Je ne terminerai pas cette analyse sans faire ressortir tout ce qu’il y a d’ingénieux et de véritablement pratique dans la méthode artificielle de diagnostic que l’auteur propose pour forcer la nature à révéler les signes qui semblent vouloir se dérober aux investigations du médecin. Le principe de celle méthode explorative est demeuré dans la pratique de la médecine et de la chirurgie ; son application seule a été modifiée par les progrès de la science.

Comme on le voit par ce qui précède, le traité de VArl est l’un des plus profonds et des plus curieux de la collection hippocratique’ Tl est l’œuvre d'un philosophe et d’un médecin distingue ; il serait donc très intéressant pour l’histoire de la science d’en déterminer la date Celle date ne doit pas être très récente; cependant elle me semble de beaucoup postérieure à celle des écrits qu’on peut légitimement attribuer à Hippocrate; je ne puis qu’indiquer ici les raisons sur lesquelles je me fonde. J'ai déjà montré que l’importance donnée au diagnostic détachait franchement ce traité de la véritable doctrine hippocratique; j’ai fait ressortir dans mes notes quelques particularités anatomiques qui prouvent des connaissances avancées; je vais m’arrêter un instant sur les doctrines philosophiques que l’auteur a mises en avant pour soutenir son argumentation; elles rattachent évidemment le traité de l 'Art à l’école d'Aristote; et si cet opuscule ne reproduit pas dans toute son intégrité la pure doctrine du mailrc , il retrace certainement celle de ses élèves immédiats. L’auteur hippocratique rattache à iïooî (la forme, l’objet générique), à oviU ( la substance i , à peu près les mêmes idées que le chef du péripatétisme ; comme lui , Il nie que la spontanéité soit autre chose qu’un nom ; il n’accorde à la fortune , c'est-à-dire au hasard, qu'une part tout à fait secondaire dans la production des phénomènes ; enfin, il regarde le pourquoi [ri Sti n) d’une chose, c’est-à-dire la cause qui fait qu’une chose arrive et qui la contient en réalité , comme la source première de sa démonstration Ces

* Cf. sur ce dernier point, Aristote : Dern. analyt., I, 13 ; II, il, 12, dans l'éiJ. de M. B. Saint-Hilaire , t. III, p. 78, 234 et 241. On verra que le otù Ti de l'auteur hippocratique est une corruption du rd ôtdrt d'Aristote. L’élève avait conservé la doctrine ; il avait oublié la formule.

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doctrines se sont légèrement altérées en passant du maître aux disciples; mais il est impossible de méconnaître leur identité et leur véritable origine, car on ne les retrouve pas dans la science philosophique avant Aristote.

Le traité de l 'Art, dont Héraclide de Tarante avait commenté un mot ÛTrojJsov ) ' , est admis par Érolien ’ dans la collection hippocratique ; Galien n'y fait aucune allusion ; Suidas l'attribue , sans aucun fondement, à Hippocrate fils de Gnosidicus ; car il est très certainement postérieur à notre Hippocrate, et n'a aucun rapport direct avec les ouvrages universellement reconnus comme authentiques ; en sorte qu’on ne peut guère le rattacher positivement à ceux qui sont sortis de l’école de Cos. Toutefois je ne pense pas qu'on puisse, avec Sprengel (Apol. des liipp., p. 84) le regarder comme appartenant à l'école médicale d’Alexandrie ; car Héraclide, qui vivait précisément à celte époque , ne l'aurait assurément pas commenté. M. Littré { t. I", p. 366) a cherche à établir quelques rapprochements entre le traité de YArl cl ceux du Régime en trois livres , du Pronostic et des Airs. Ces rapprochements me paraissent un peu forcés pour ce qui regarde le traité du liegime , et inexacts pour ce qui est des deux autres. Je ne m’arrête qu’à ce dernier point. M. Littré dit : « il (l’auteur du traité de « VArt) recommande aux médecins de ne pas donner leurs soins « aux malades incurables , et celle recommandation se lit aussi « dans le Pronostic. » Je n'ai rien trouvé dans cc traité qui justifiât celte assertion; on lit seulement dans le préambule : « Il est impossible de rendre la santé à tous les malades; » proposition exprimée plus laconiquement par l’auteur du traité de VArt, qui soutient (p. 13) n que la médecine ne peut pas tout. » Mais celle analogie de pensée est bien banale et bien insignifiante. M. Littré dit encore : « Vers la fin (du traité de YArl) il se trouve,

« sur le souille vital , des idées fort analogues à celles qu’on lit dans « le traité des Airs (llrpi puaoâ»). » L’auteur du traité de VArt dit ( p. 18) que les interstices laissées dans les chairs, sont remplies de pneuma dans l’état de santé, et d'ichor dans l’état de maladie, tandis que l’auteur du traité des Airs regarde comme anormale la présence de l'air dans les chairs, et lui attribue toutes sortes de désordres ; et cet air intérieur il l’appelle y-ser, et non 7tvj . mot dont il se sert pour désigner l’air en général. Toutc-

> Cf. Erotien, glossaire; p. 371, éd. de Franz.

’ Ibid , p. 21. — Mercuriali le rejette comme indigne d’Hippocrale. ( CL Cens, inopp. Ilipp., p. 18.) — Gruner cf. Cens , p 78), le regarde comme défectueux A certains égards, mais, à beaucoup d’autres, comme digne d’un grand médecin.

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fois , le traité dés Airs a avec celui de l’^rl un rapport de doctrine assez important qui a échappé aux minutieuses et infatigables explorations de M. Littré. On lit en effet au commencement du premier opuscule : « Celui qui connaîtrait les causes desmaladics serait très- « capable d’y porter remède; » ce que l’auteur du traité de l’Art exprime en ces termes : « La même science qui fait découvrir les « causes des maladies, enseigne aussi quels sont tous les traitements « qui en arrêtent les progrès » (p. 20). Mais c’est surtout avec un passage qui semble égare dans le traité des Régions dans l’homme , que celui de l 'Art m'a paru avoir des rapports directs et curieux; ce passage est trop intéressant pour que je ne le traduise pas ici : « Il « me semble que la médecine , j’entends celle qui est arrivée à ce v point d’apprendre [à connaître] le caractère [des maladies] et [à « saisir] l’occasion, est inventée tout entière; en effet, celui qui sait « ainsi la médecine n'allcnd rien du tout de la fortune, mais il • réussira, qu’il ait ou non la fortune avec lui. La médecine tout « entière est fortement assise , et les plus belles découvertes dont « elle peut disposer ne paraissent pas avoir besoin de la fortune,

« car la fortune est indépendante, «t ne se laisse pas commander;

« elle ne se rend pas au désir de l’homme; la science, au con- « traire, se laisse commander; elle mène à d'heureux résultats, u lorsque celui qui sait s’en servir, le veut; après cola . quel besoin •i la médecine a t-elle de la fortune? S’il existe des remèdes qui •< aient une action évidente contre les maladies, ainsi que je le « pense . les remèdes n’ont rien à attendre de la fortune pour pro- « curer la santé, puisqu’ils sont remèdes. Mais s’il est utile d'avoir « le concours de la fortune quand on les administre , ils n’ont pas « plus d’action que ce qui n’est pas remède, et c’est grâce à la « fortune qu’ils rendent la santé , quand on les oppose aux mala- « dies- .

« D’un autre côté ' , celui qui bannit de la médecine et de tous « les autres arts la fortune , en disant que ce ne sont pas ceux qui « font bien une chose qui sont secondés par elle , me parait être en u opposition avec la vérité ; il me semble, au contraire , que ceuxu là seulement sont favorisés ou abandonnés par la fortune qui font « bien ou mal une chose : être favorisé de la fortune , c’est bien « faire , et c’est ce que font les gens habiles dans une science. Ne * « point être favorisé par elle , c’est ne pas bien faire ce qu’on ne

‘ Si : ce mot. nécessaire pour rendre toute la pensée de l'auteur et pour Taire ressortir l’opposition qu'il veut marquer, manque dansFoës, éd. de Genève, p. 423 et éd. de KUbn, t. II, p. i49 ; il se trouve dans le ms. 2255 et dans l'édit, de Bâle, p. 73 , 1. 50.

12 RF. L’ART.

« sait pas ; et celui qui ne sait pas, comment en scrait-il favorisé ? n En supposant même qu'il le fût en quelque chose, ce succès ne « vaudrait pas la peine qu’on en parlât ; car celui qui fait mal , ne « saurait réussir complètement, puisqu’il manque dans d’autres « choses qui sont convenables. »

DE L’ART a.

1. Il est des hommes qui se font un art de vilipender (1) les arts. Qu’ils arrivent au résultat qu’ils s’imaginent , ce n’est pas ce que je dis (2) ; mais ils font étalage de leur propre savoir (3). Pour moi, découvrir quelqu’une des choses qui n’ont pas été’ découvertes , et qui , découverte, vaut mieux que si elle ne l’était pas (ô), comme aussi porter à son dernier terme une découverte qui n’est qu’ébauchée , me semble un but et une œuvre d’intelligence. Au contraire, s’attacher par un honteux artifice de paroles à flétrir les découvertes d’autrui, non pour y corriger quelque chose, mais bien pour dénigrer les travaux des savants auprès des ignorants, cela ne me paraît être ni un but, ni une œuvre d’intelligence ; mais bien plutôt une preuve de mauvaise nature (5) , ou d’impéritie , car c’est aux ignorants seuls que convient une semblable occupation ; ce sont eux qui s’efforcent ( mais leur puissance ne répond pas à leur méchanceté) (6) de calomnier les ouvrages des autres s’ils sont bons, et de s’en moquer s’ils sont mauvais. Que ceux qui en ont le pouvoir, que ce soin peut toucher et qui y ont quelque intérêt , repoussent les individus qui attaquent de cette manière les autres arts; mon discours est dirigé seulement contre ceux qui attaquent la médecine (7) ; il sera violent à cause de ceux qui veulent ainsi censurer (8), étendu h cause de l’art qu’il défend , puissant à cause de la sagesse qui a présidé à la formation de cet art.

2. En principe général, il me semble qu’il n’y a aucun art qui ne réponde à une réalité ; car il est déraisonnable de

» IIEPl TEXNHS , ns artp .

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considérer comme n’étant pas, quelqu’une des choses qui sont. Et en effet, pour les choses qui ne sont pas, quelle réalité substantielle pourrait-on y observer pour affirmer qu’elles sont; car s’il est possible de voir les choses qui sont, de même qu’il est impossible de voir celles qui ne sont pas, comment pourrait-on croire que ces choses-là n’existent pas, dont on peut voir par les yeux et comprendre par l’esprit l’existence réelle? Mais bien loin de là, il n’en est pas ainsi (9). Ce qui existe est toujours vu, toujours connu; ce qui n’existe pas ne peut être ni vu ni connu. C’est pourquoi les formes (10) des arts qui ont été démontrés comme tels sont connues, et il n’en est aucun qui ne repose sur quelque fonne observable ; je pense même que les noms d’un art se tirent des formes ; il est absurde , en effet , de croire que les formes soient le produit des noms : cela est impossible; car les noms sont réglés par la coutume, tandis que les formes ne sont pas réglées par la coutume, mais sont des productions spontanées de la nature (11). Si l’on n’a pas suffisamment compris ce qui précède, on le trouvera plus clairement exposé dans d’autres traités (12).

3. Quant à la médecine (car c’est d’elle qu’il s’agit ici) , j’en donnerai la démonstration , et je vais d’abord définir ce que j’entends par la médecine (13) : c’est délivrer complètement les malades de leurs souffrances, mitiger les maladies très intenses, et ne rien entreprendre pour ceux que l’excès du mal a vaincus ; sachant bien que la médecine ne peut pas tout (14). •Établir donc qu’elle arrive à ces résultats , et qu’elle peut y arriver dans toutes les circonstances, c’est ce que je vais faire dans le reste de mon discours. En même temps que je démontrerai l’existence de cet art, je ruinerai les arguments de ceux qui s’imaginent l’avilir, et je les prendrai en défaut sur les ]>oints où ils se croient le plus forts.

4. Or, mon raisonnement s’appuie sur un principe que tout le monde m’accordera; on ne disconviendra pas, en effet, que des malades ont été radicalement guéris après

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avoir été traités par la médecine ; mais par cela même que tous ne l’ont pas été , on accuse l’art , et ceux qui en disent le plus de mal prétendent , en se fondant sur ceux qui ont succombé à la maladie, que la guérison des malades est l’ouvrage de la fortune et non celui de l’art ; quant à moi , je ne (15) refuse pas à la fortune toute espèce d’influence, et je suis persuadé que ceux qui sont mal soignés dansleurs maladies sont le plus souvent sous le coup de l’infortune, et que ceux qui sont bien soignés jouissent de la bonne fortune; mais d’un autre côté, comment se peut-il que ceux qui ont été guéris attribuent leur guérison à toute autre chose qu’à l’art, si c’est en ayant recours à lui qu’ils ont échappé à la mort ; une preuve qu’ils ne voulaient pas avoir en perspective la forme nue de la fortune (16) , c’est qu’ils se sont confiés à la médecine ; de telle sorte qu’ils sont quittes de reconnaissance envers la fortune , mais qu’ils ne le sont pas envers l’art; car, du moment qu’ils ont tourné les yeux avec confiance vers la médecine, c’est qu’ils en ont vu la réalité et qu’ils en ont reconnu la puissance par l’heureux résultat de son intervention.

5. Mais l’on va m’objecter que beaucoup de malades ont été guéris sans avoir recours au médecin : je ne nie pas cela , je crois même qu’il est très possible de se rencontrer avec la médecine sans se servir de médecin (17) ; non pas qu’on puisse discerner dans cet art ce qui est convenable de ce qui ne l’est pas, mais il peut arriver qu’on emploie les mômes remèdes qui auraient été prescrits si on avait fait venir un médecin. Ceci est déjà une grande preuve de la réalité de l’art; si réel et si grand que ceux mômes qui ne croient pas à son existence lui sont redevables de leur salut. De toute nécessité, les personnes malades et guéries sans avoir eu recours au médecin, savent qu’elles ont été guéries en faisant ou en évitant telle ou telle chose (18) , car c’est l’abstinence ou l’abondance des boissons et de la nourriture , l’usage ou le non usage des bains , la fatigue ou le repos, le sommeil ou la veille, ou le concours (19) de toutes

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ces choses qui les a guéries. De plus, quand ils étaient soulagés, il leur a fallu de toute nécessité pouvoir discerner ce qui les soulageait , comme aussi ce qui leur nuisait quand ils étaient incommodés (20). Il n’est pas à la vérité donné à tout le monde de déterminer parfaitement ce qui nuit ou ce qui soulage ; mais le malade qui sera capable de louer ou de blâmer [avec discernement] quelque chose du régime qui l’a guéri, trouvera que tout cela est de la médecine (21). Les fautes mêmes n’attestent pas moins que les succès toute la réalité de l’art : telle chose a soulagé , c’est qu’elle a été administrée à propos; telle autre a nui, c’est qu’elle n’a pas été administrée à propos. Quand le bien et le mal ont chacun leurs limites tracées , comment cela ne constitue-t-il pas un art ? Je dis qu’il n’y a pas d’art là où il n’y a rien de bien ni rien de mal ; mais quand ces deux choses se rencontrent à la fois , il n’est pas possible que ce soit le produit de l’absence de l’art (22).

6. Toutefois, s’il n’y avait dans la médecine et entre les mains des médecins d’autre mode de traitement que l’usage des remèdes purgatifs et resserrants , mes paroles auraient très peu de poids ; mais on voit les médecins les plus renommés guérir , soit par le régime , soit par d’autres moyens tels , qu’il n’est , je ne dis pas un médecin , mais pas même un individu quelconque, si ignorant qu’il soit de la médecine , qui ose soutenir que là il n’y ait point d’art. Si donc il n’est rien d’inutile entre les mains des médecins habiles et dans la médecine elle-même, si dans la plupart des plantes et des préparations artificielles on rencontre des espèces de remèdes et des moyens de traitement, il n’est plus possible aux malades guéris sans médecins de croire raisonnablement leur guérison spontanée : car alléguer la spontanéité, c’est ne rien dire ; en effet, dans tout ce qui arrive on trouvera qu’il y a un pourquoi cela arrive , et que c’est dans son powquoi qu’existe la chose elle-même. Ce qu’on appelle spontané n’a aucune réalité substantielle, mais seulement un nom (23). La médecine , au contraire ,

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consiste réellement dans le pourquoi et dans la prévoyance des effets (2/i) : aussi apparaît-elle et apparaîtrart-elle toujours comme ayant une réalité. Voilà ce qu’on pourrait répondre à ceux qui disputent les guérisons à l’art pour les attribuer à la fortune.

7. Quant à ceux qui prétextent la mort des malades pour anéantir l’art , je me demande avec surprise sur quels arguments plausibles ils se sont appuyés pour rejeter la cause de la mort des malades , non sur leur infortune (25) , mais sur la science de ceux qui exercent la médecine ; comme s’il était plus ordinaire aux médecins de prescrire de mauvais traitements, qu’aux malades de violer les ordonnances. Cependant il est beaucoup plus naturel aux malades de ne pouvoir remplir exactement les ordonnances qu’au médecin de prescrire ce qui ne convient pas. En effet, le médecin est sain de corps et d’esprit lorsqu’il entreprend un traitement; il se guide sur le présent et sur le passé qui a de l’analogie avec ce qu’il a sous les yeux , de telle sorte que les malades sont quelquefois contraints d'avouer que c’est grâce 5 lui qu’ils sont sauvés ; tandis que les malades, ne connaissant ni la nature ni les causes de leur mal , ignorant quelles en seront les suites , et ce qui arrive dans des cas analogues (26), placés sous la dépendance des médecins, souffrant dans le présent , effrayés de l’avenir , remplis de leurs maux , vides de nourriture , désirent ce qui est plus propre à entretenir la maladie qu’à la guérir, et redoutent la mort , sans rien faire pour supporter courageusement leur mal. Eh bien , lequel est le plus probable, ou que les malades, dans de semblables dispositions, feront ce qui leur est prescrit par le médecin, ou qu’ils feront d’autres choses que celles qui auront été ordonnées, ou bien que Je médecin (se trouvant dans les conditions dont j’ai parlé plus haut) ordonnera ce qui ne convient pas? n’est-il donc pas beaucoup plus vraisemblable que celuici prescrira uu traitement convenable, et que celui-là ne pourra le suivre exactement, et qu’en le négligeant il court à la mort ; et la cause de cette mort , les mauvais raisonneurs

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la font retomber sur ceux qui en sont innocents pour en décharger les véritables auteurs.

8. Quelques-uns, sous prétexte que les médecins ne veulent rien entreprendre pour ceux que l’excès du mal surmonte, attaquent la médecine. Ils disent qu’elle n’entreprend que les maladies qui se guériraient d’elles-mêmes, tandis qu’elle ne touche pas 5 celles qui réclament de grands (27) secours. Or, dit-on, si l’art existait , il guérirait tout également; mais si ceux qui tiennent ce langage blâmaient les médecins de ne pas les traiter pour la folie quand ils raisonnent ainsi , leur blâme serait bien plus légitime que celui qu’ils élèvent; car prétendre que l’art a de la puissance dans les choses où il n’y a plus d’art possible, ou que la nature peut agir sur les choses qu’elle n’a pas engendrées, c’est ne pas s’apercevoir qu’on joint la démence à la stupidité bien plus encore qu’à l’impéritie; ce qu’il nous est donné d’obtenir à l’aide des instruments mis à notre portée par la nature ou par l’art , nous pouvons le mettre en œuvre; pour tout le reste nous ne le pouvons pas. Lors donc qu’un homme est attaqué d’un mal (28) plus fort que tous les instruments de la médecine , il ne faut point compter que la médecine puisse jamais triompher de ce mal. Sans aller plus loin , de tout ce qui sert à brûler en médecine, le feu est ce qui brûle avec le plus d’intensité; beaucoup d’autres moyens lui sont inférieurs. Or, il n’est pas encore constant que parmi les plus petits maux, les plus graves soient incurables ; mais comment n’est-il pas évident que parmi les grands maux les plus graves ne sauraient être guéris (29) ? Ce que le feu ne peut pas opérer, n’est-il pas manifeste que ce qu’il n’a pas détruit réclame un autre art et n’a rien à attendre de celui qui n’a que le feu pour instrument? J’applique le même raisonnement aux autres moyens dont se sert la médecine. S’ils ne (30) répondent pas aux espérances du médecin , il faut en accuser la violence du mal, mais (31) non pas l’art. Ceux donc qui blâment les médecins qui n’entreprennent rien (32) pour les

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malades vaincus par l’excès du mal , les poussent à soigner aussi bien les maux incurables que ceux qui peuvent guérir. En donnant de pareils conseils , ils font l’admiration des médecins de nom , mais ils sont la risée des médecins de fait. Ceux qui sont expérimentés dans la pratique de l’art ne se soucient pas du blâme de tels insensés , ou des éloges qu’ils en reçoivent, mais ils se règlent (33) sur les hommes qui se rendent compte et de ce qui fait le succès des praticiens quand leurs cures arrivent à bonne (in, et de ce qui est cause de leurs mers lorsqu’elles échouent; et qui savent aussi, parmi les imperfections , distinguer celles qui sont imputables à l’ouvrier, de celles qui le sont à la matière mise en œuvre. Pour ce qui est des autres arts, j’en parlerai dans un autre temps et dans un autre discours. Quant aux choses qui regardent la médecine, ce qu’elles sont, comment il faut les juger, on l’a déjà appris par ce qui précède , ou on l’apprendra par ce qui suit.

9. Pour les médecins versés dans la connaissance de l’art , il y a des maladies qui ont un siège apparent , et elles sont peu nombreuses ; il y en a qui ont un siège caché, et c’est le plus grand nombre. Les maladies concentrées dans l’intérieur du corps sont cachées (3ii) ; celles qui se manifestent par des efflorescences ou par des changements de couleur (35) à la peau , ou par des tumeurs (36) , sont évidentes ; en effet , par la vue et par le toucher, on peut reconnaître la dureté (37) ou la souplesse qu’elles présentent ; on peut aussi discerner les maladies qui sont froides de celles qui sont chaudes ; car les maladies sont rendues évidentes par l’absence ou par la présence de chacune de ces choses [du froid et du chaud , de la dureté ou de la souplesse]. Le traitement de toutes ces maladies doit donc toujours être exempt de fautes , non qu’il soit facile , mais parce qu’on en a déterminé les moyens; or ne les a pas déterminés qui a voulu, mais seulement ceux qui en ont été capables , et cette capacité appartient à ceux qui ne trouvent point obstacle dans leur éducation , et qui n’ont pas à se plaindre de la na-

DÉ L’ART

tore. Ainsi, pour les maladies externes, l’art doit être riche en ressources ; cependant dans celles qui sont moins évidentes il ne doit pas en manquer complètement ; ces dernières maladies sont celles qui ont rapport aux os et aux cavités(38) , et le corps n’en a pas seulement une, mais plusieurs. Deux de ces cavités reçoivent et rendent les aliments. Un plus grand nombre d’autres ne sont connues que de ceux qui en ont fait un objet d’études spéciales. Tout membre entouré de chair arrondie , appelée muscle , renferme une cavité. Toute partie qui n’est pas d’adhérence naturelle, qu’elle soit recouverte de chair ou de peau , est creuse et remplie de pneuma dans l’état de santé , d'ichor dans l’état de maladie. Les bras ont une chair semblable , les jambes en ont également , et les cuisses aussi. On démontre l’existence de ces interstices aussi bien sur les parties dépourvues de chair que sur les parties charnues. Tels sont le thorax , qui recouvre le foie ; le globe de la tête (39) , où réside l’encéphale ; le dos, qui répond au poumon. Il n’est pas une seule de ces parties qui n’ait un vide , divisé par une multitude de cloisons (ùü) presque semblables à des vaisseaux et contenant des matières utiles ou nuisibles. Il y a d’ailleurs une infinité de vaisseaux et de nerfs qui n’étant point au milieu des chairs, mais étendus (Zil) le long des os, forment les ligaments des articulations. Or les articulations [ sont des espaces] dans lesquels se meuvent des têtes d’os jointes ensemble ; il n’en est aucune qui n’offre une apparence écumeuse (ù2) , qui ne présente dans son intérieur des anfractuosités que Vic/tor ( synovie ) rend évidentes ; lorsque ces articulations sont ouvertes, Yichor s’échappe avec abondance et en causant de vives douleurs. Aucune de ces parties dont je viens de parler ne peut être perçue par la vue : aussi j’appelle les maladies [qui les attaquent] des maladies cachées, et l’art les juge ainsi; il ne peut pas en triompher complètement , parce que ces parties sont cachées, mais il en triomphe autant que possible (ù3) ; cela est possible autant que la nature du malade se prête à être pénétrée.

DE L’ÂfcT.

el que l’investigateur apporte dans ses recherches des dispositions naturelles. Il faut en effet beaucoup plus de peine et de temps pour connaître ces maladies , que si elles étaient perçues par les yeux (44) ; ce qui se dérobe à la pénétration des yeux du corps n’échappe pas à la vue de l’esprit. Toutes les souffrances que le malade éprouve , parce que son mal n’est pas promptement découvert, il ne faut pas les attribuer au médecin, mais à la nature du malade ou de la maladie. En effet , comme le médecin ne peut voir de ses propres yeux le point souffrant , ni le connaître par les détails qu’on lui donne , il le cherche par le raisonnement ; car celui qui est atteint d’une maladie cachée , quand il essaie de la faire connaître aux médecins, en parle plutôt par opinion que de science certaine ; car s’il connaissait sa maladie il ne se mettrait pas entre les mains des médecins; en effet, la même science qui fait découvrir les causes des maladies enseigne aussi quels sont tous les traitements qui en arrêtent les progrès : ne pouvant donc tirer des paroles du malade rien de clair et de certain , il faut bien que le médecin tourne ses vues ailleurs (45) ; ainsi ces retards, ce n’est pas l’art qui les cause, mais la nature même du corps. Éclairé sur le mal , l’art entreprend de le traiter et s’applique à user plutôt de prudence que de témérité , de douceur que de force : et l’art , s’il est capable de découvrir le mal , sera également capable de rendre la santé au malade (46). Si le malade succombe dans une maladie connue, c’est qu’il a fait venir trop tard le médecin , ou que la rapidité du mal l’a tué. Car si la maladie et le remède marchent de front (47) , la maladie ne marche pas plus vite [que le remède] ; si le mal devance le remède , il gagne de vitesse sur lui ; et le mal gagne de vitesse à cause du resserrement (48) des organes au milieu desquels les maladies ne se développent pas à découvert; elles s’aggravent (49) à cause de la négligence des malades ; car ce n’est pas quand le mal commence , mais quand il est tout à fait formé qu’ils veulent être guéris. Aussi je regarde la puissance de l’art comme plus admirable lorsqu’il guérit quelques-

unes de ces maladies cachées, que lorsqu’il entreprend ce qu’il ne peut exécuter (50) ; or, rien de semblable ne se voit dans aucun des arts mécaniques inventés jusqu’ici. Eu effet tout art mécanique qui s’exerce avec le feu est suspendu si le feu vient à manquer ; mais on le reprend aussitôt que le feu est rallumé. Il en est de même des arts qui s’exercent sur des matières faciles à retoucher : de ceux par exemple qui mettent en œuvre le bois ou le cuir, qui s’exercent par le dessin sur le fer ou sur l’airain , et de beaucoup d’autres semblables (51) : les ouvrages faits avec ou à l’aide de ces substances, bien qu’il soit facile de les retoucher, ne doivent pas être confectionnés plus vite qu’il ne convient pour l’ctre artistement ; et si un des instruments vient à manquer, on est obligé de suspendre le travail ; et bien que cette interruption ne soit pas favorable aux arts , néanmoins on la préfère.

10. Quant à la médecine, dans les empyèmes, dans les maladies du foie ou dans celles des reins (52) et dans toutes celles des cavités , ne pouvant faire d’observations directes (53) (et cela est très évident pour tous) , elle appelle en aide d’autres ressources; elle interroge la clarté et la rudesse de la parole, la lenteur ou la célérité de la respiration, (5ô) la nature des flux qui sont habituels à chacun et qui s’échappent par telle ou telle voie ; elle les étudie par l’odeur, la couleur, la ténuité, la consistance; elle pèse la valeur de ces signes qui lui font reconnaître les parties déjà lésées et deviner celles qui pourront le devenir. Quand ces signes no se montrent pas et que la nature ne les manifeste pas d’ellcmême , le médecin a trouvé des moyens de contrainte à l’aide desquels la nature innocemment violentée produit ces signes. Ainsi excitée, elle montre au médecin habile dans son art ce qu’il doit faire. Tantôt , par l’acrimonie des aliments solides et des boissons, il force la chaleur innée à dissiper au dehors une humeur phlegmatique, en sorte qu’il distingue quelqu’une des choses qu’il s’efforcait de reconnaître; tantôt, par des marches dans des chemins escarpés ou par des courses, il force la respiration de lui fournir des in-

1>£ l’art.

(lices certains des maladies ; enfui en provoquant la sueur il jugera la nature de la maladie (55) par celle des humeurs chaudes exhalées. Les matières excrétées par la vessie donnent plus de lumières sur les maladies que les matières excrétées par les chairs. La médecine a aussi découvert certains aliments et certaines boissons qui développant plus de chaleur que les matières dont le corps est échauffé, en déterminent la fonte et l’écoulement , ce qui n’aurait pas lieu si elles n’étaient pas soumises à l’action [de ces aliments et de ces boissons]. Toutes ces choses, qui réagissent les unes sur les autres et les unes par les autres, traversent le corps et dévoilent la maladie. Ne vous étonnez donc pas que le médecin apporte tant de lenteur à asseoir son jugement sur une maladie, tant de circonspection pour en entreprendre le traitement (56) , puisqu’il n’arrive que par des voies si éloignées et si étrangères à la connaissance parfaite de la thérapeutique. Que la médecine trouve facilement en elle les moyens de porter des secours efficaces, qu’elle ait raison de refuser le traitement des maladies incurables (57) , et qu’elle soigne avec un succès infaillible celles qu’elle entreprend (58) , c’est ce que l’on peut voir dans ce traité , c’est ce que les médecins habiles démontrent encore mieux par des faits que par des paroles. Ne s’étudiant pas (59) à bien discourir, ils pensent en effet inspirer une confiance plus solide en parlant plutôt aux yeux qu’aux oreilles.

DU MÉDECIN

INTRODUCTION

Ce traité n’a été admis que fort lard dans la collection hippocratique; ni Érolicn , ni Galien ne le mentionnent; Gtuner (Censura, p. 82-4 le rejette comme apocryphe, et son origine reste pour moi fort obscure, l'iercr ( Jiibl . ialr., t. I", p. 42) va sans doute trop loin quand il prétend que le traité du Médecin a clé rédigé après la division de l'art en médecine et en chirurgie , c'est-à-dire à l'époque où (lorissait l'école médicale d'Alexandrie , ainsi que Cclse le témoigne. On peut répondre à cette assertion quo la division de l'art est bien admise en fait dans le Médecin, mais qu'elle n’y est pas formulée en principe ; que les connaissances chirurgicales dont l’auteur fait preuve ne sont pas assez éloignées de l’école hippocratique pour qu’on puisse admettre pour le traité qui nous occupe une époque comparativement aussi récente; enfin que l’ipnismecsl trop pur pour qu’il ait pu être imité par quelque faussaire, ainsi qu’il a été fait pour les Lettres.

Le titre ne répond pas au contenu de eet opuscule , qui serait mieux intitulé du Chirurgien que du Médecin , mais il faut savoir que le mot ixrpbÿ est demeuré chez les Grecs avec sa signification primitive, qui était de qualifier tous ceux qui traitaient les maladies avec ou sans le secours de la main. De même, jusqu’à l’écoîe d’Alexandrie, le mot fut exclusivement employé

pour désigner tout ce qui concernait l’art de guérir.

Le Médecin a été rédigé en faveur des commençants ; il ne contient que les éléments de la science; car « les notions plus élevées exigent pour les comprendre une connaissance approfondie de la médecine, et ne sont à la portée que îles individus déjà fort avancés dans cet art. » Mais l’auteur prend soin de renvoyer fréquemment à d’autres écrits où il a parlé pins amplement des matières chirurgicales ; le traité qui nous reste n'est donc qu’un faible débris d’un grand travail assurément très regrettable pour l’histoire et peutêtre pour la pratique de l’art. Ce fragment, que les âges ont respecté, n’en offre pas moins un grand intérêt pour les amateurs de l'antiquité.

Après avoir rappelé les qualités extérieures que doit posséder

24 DU MÉDECIN

le médecin, et s’ètrc arrêté sur la disposition de son O IJicinc , l’auteur enseigne comment il faut appliquer les bandages et faire les incisions ; puis il indique les deux especes de ventouses en usage de son temps , et explique la manière dont elles agissent ; vient ensuite une description de la saignée; description assez obscure et incomplète, mais fort précieuse à cause de son ancienneté. Je signalerai encore ce qui est dit de la chirurgie des abcès, de ia classification des ulcères et de leur mode de pansement. Cette chirurgie antique s’éloigne en beaucoup de points de la nôtre, néanmoins elle a consacré bien des principes et des procédés qui n’ont pas vieilli. Le traité du Médecin est terminé par quelques réflexions sur les plaies par armes de guerre , et sur l’importance qu’il y a à bien reconnaître les symptômes propres aux blessures faites par chaque espèce d’armes en usage.

DU MÉDECIN a.

1. Cet écrit est la règle de conduite du médecin et lui enseigne la manière de dis{>oser son officine. Il est de règle pour un médecin de conserver, autant que sa nature le lui permet , le teint frais et de l’embonpoint ; car le vulgaire s’imagine qu’un médecin qui n’a pas ainsi une bonne apparence ne doit pas bien soigner les autres (1). Il faut qu’il soit propre sur sa personne , qu’il ait un vêtement décent (2) et des parfums suaves dont l’odeur ne soit désagréable pour personne; car cela plaît beaucoup aux malades; il doit rechercher cet esprit de modération qui ne consiste pas seulement dans le silence, mais encore dans une vie parfaitement réglée ; en effet, rien ne contribue autant à 1a bonne réputation. Il doit joindre de belles manières à des mœurs douces ; et s’il se montre tel , il passera aux yeux de tous pour un homme respectable, pour un philanthrope et pour un observateur des convenances (3). Les malades ne font aucun cas de trop d’empressement et de trop de promptitude à agir ( bien que ce soit tout à fait dans leur intérêt) ; le médecin doit donc veiller à son autorité ('-i) , car les mêmes offices rendus aux

» JIEl’t UiTiOÏ, DE MEDICO.

DU MÉDECIN

mêmes personnes, gagnent du prix en raison de leur rareté. Quant à son extérieur , le médecin doit avoir le visage grave sans dureté; autrement il paraîtrait arrogant et misanthrope. D’un autre côté , celui qui s’abandonne à un rire immodéré et à une gaîté excessive devient insupportable ; aussi doit-il grandement éviter ce défaut. Que la justice accompagne le médecin dans toutes ses relations; la justice doit, en beaucoup de circonstances,' lui offrir un ferme appui , car il a de nombreuses et étroites relations avec ses malades : en effet ils s’abandonnent sans réserve entre ses mains; à toute heure il est en rapport avec les femmes, les jeunes fdles, en contact avec les objets les plus précieux. Au milieu de tout cela, il doit rester maître de lui -même. Tel doit, être le médecin et pour l’ame et pour le corps. Quant aux préceptes qui concernent l’exercice de l’art médical, préceptes à l’aide desquels il est possible de devenir artiste, il convient de présenter d’abord dans leur ensemble ceux par lesquels le médecin devrait commencer son instruction ; or , tout ce qui se fait dans l’officine est à peu près du ressort des étudiants.

2. Il faut d’abord que le médecin choisisse pour son ha- * bilation un lieu [convenable] , et il le sera s’il n’y souffle aucun vent incommode , si le soleil ou une lumière vive ne s’y fait pas sentir d’une manière fâcheuse ; une lumière éclatante n’est pas nuisible pour les médecins, mais il n’en est pas de même pour les malades ; on doit absolument éviter la lumière éclatante, laquelle cause les maladies des yeux. Il est donc de précepte qu’il en soit ainsi , afin qu’elle ne vienne jamais frapper directement sur les yeux ; car cela nuit beaucoup à ceux qui ont la vue faible , et la moindre cause suffit pour troubler les yeux faibles ; telle est la manière de ménager la lumière (5)* — Que les sièges soient aulant'que possible d’une hauteur égale (6) , afin qu’ils soient commodes pour les malades. — Que le médecin ne se serve d’airain que pour ses instruments, car il me semble que c’est d’une coquetterie insupportable que de se servir d’ustensiles de ce métal.

DU MÉDECIN

— Qu’il donne à ceux qu’il traite de l’eau bonne à boire et pure. — Que les linges à absterger (7) soient propres et mollets ; qu’il ait pour les yeux , des compresses ; pour les blessures , des éponges (8) ; car toutes ces choses sont par elles-mêmes d’un grand secours. — Tous ses instruments doivent être appropriés à leur usage, et pour la grandeur, et pour le poids , et pour leur délicatesse. Il veillera à ce que tout ce dont il se sert soit parfaitement convenable , et particulièrement ce qui doit être eu contact avec les parties malades : tels sout les bandages, les drogues, les compresses qu’on met autour des plaies et les cataplasmes (9) ; car toutes ces choses séjournent longtemps sur les parties malades. D’un autre côté , lever l’appareil , rafraîchir , nettoyer les plaies , faire des fomentations , tout cela doit être exécuté en peu de temps. Quand il s’agit de faire quelque chose, il faut considérer le plus ou le moins , car le bon emploi de ces deux choses est propice ; mais , si on les néglige , il en résulte de grands dommages.

3. Il y a en médecine une espèce particulière de bandage dont le médecin peut se servir avec utilité (10) ; car ce bandage présente deux grands avantages dont il faut savoir user, c’est de pouvoir comprimer ou serrer plus légèrement suivant qu’il est nécessaire. — C’est d’après les différentes époques de l’année qu’il faut se régler pour couvrir ou découvrir la partie malade ; cependant on doit faire en sorte de ne pas se laisser tromper par la faiblesse de la partie et de ne pas rester embarrassé sur ce que l’on doit faire (11). Il faut faire peu de cas des bandages recherchés, qui, sans avoir en eux-mêmes aucune utilité , ne sont bous que pour l’ostentation. Tout cela est insipide , sent 1q charlatanisme , et souvent même nuit à celui qui est en traitement; en effet , le malade ne demande pas d’ornement , mais du soulagement.

4. Pour les opérations chirurgicales qui se font par le fer et par le feu , la vitesse et la lenteur sont également recommaudables [suivant les cas] , car on a besoin de l’une et de

Dü MÉDECIN.

l’autre. Toutes les fois que l’opération ne consiste que dans une seule incision, on doit faire cette incision promptement , car ceux que l’on opère ressentent de la douleur, et il faut que cette douleur dure le moins de temps possible ; c’est ce qui arrivera si l’incision est rapide ; mais quand il est nécessaire de faire plusieurs incisions , l’opération doit se pratiquer avec des temps d’arrêt , parce qu’une opération faite d’un seul coup cause une douleur vive et continue : au contraire , si on laisse des intervalles , on donne quelque relâche aux malades (12).

5. Voici ce qu’il faut dire au sujet des instruments : nous recommandons de ne pas se servir indifféremment pour toutes les parties du corps de lancettes (13) aiguës ou de lancettes larges ; car il y a telle partie dans le corps d’où le sang s’échappe si vite qu’il est difficile de l’arrêter : telles sont , par exemple, les varices (lé) et certaines autres veines, sur lesquelles on ne doit pratiquer que de petites incisions, car il est alors impossible que le sang coule trop abondamment; et il est quelquefois utile de tirer du sang de ces veines ; mais pour les autres parties où il n’y a point de danger, et où le sang n’est pas trop subtil , il faut se servir de larges lancettes. De cette manière le sang coulera ; autrement il ne sortirait point du tout ; or il est très honteux de ne point obtenir dans une opération ce que l’on veut.

6. Nous disons (15) qu’il y a deux sortes de ventouses (16) en usage; lorsque la fluxion est rassemblée en un point fort éloigné de la superficie des chairs, il faut que la ventouse ait le col étroit, mais qu’elle ait un large ventre , qu’elle ne soit pas allongée du côté que la main saisit , et qu’elle ne soit pas pesante. Les ventouses de cette espèce attirent en droite ligne et amènent parfaitement vers la superficie des chairs les humeurs éloignées. Lorsque le mal est répandu à travers (17) les chairs, la ventouse, semblable du reste à celle qui vient d’être décrite, doit avoir le col large. Avec cette forme elle attirera de tous côtés les humeurs uuisibies au point convenable. On ne regarde (18) pas

DU MÉDECIN

le col d’une ventouse comme large , s’il ne peut embrasser une grande étendue de chairs; quand elle est pesante, elle affaisse les parties superficielles et attire trop puissamment des parties profondes , et de cette manière on laisse souvent subsister le mal. Donc, dans les fluxions profondes (19) et éloignées des parties superficielles , des ventouses à large col attirent beaucoup du reste des chairs; il en résulte que l’humidité attirée de ces parties s’oppose à la sortie de Yichor qui vient de plus bas, en sorte que l’humeur malsaine reste, et que celle qui n’est pas nuisible est enlevée. Quant à la grandeur des ventouses , on la déterminera d’après les parties du corps sur lesquelles on veut les appliquer. Lorsqu’il est nécessaire de scarifier (20) , il faut le faire profondément , car le sang doit sortir des parties sur lesquelles on opère. Autrement [si on ne veut pas extraire de sang] , on ne touchera pas au rond que la ventouse a élevé , car la chair de la partie malade est trop tendue (21) [ pour qu’en la touchant on n’en fasse pas sortir le sang]. On se servira de lancettes convexes qui ne soient pas trop étroites de la pointe (22) , car il vient quelquefois des humeurs gluantes et épaisses, et il est à craindre qu’elles ne s’arrêtent au passage quand l’ouverture est trop petite.

7. Quant aux veines des bras, il convient de les maintenir par des ligatures. Souvent, en effet, la chair qui couvre la veine n’est pas bien unie avec elle, en sorte que la chair venant à glisser, les deux ouvertures [celle de la peau et celle de la veine ] ne répondent plus l’une à l’autre , et il arrive alors que le vaisseau se gonfle sous les chairs dont il est recouvert, que le sang ne peut plus s’écouler au dehors, que, par suite, dans beaucoup de cas, il se forme du pus. Aussi une telle opération produit évidemment deux inconvénients ; de la souffrance pour celui qui est opéré, et un grand discrédit pour l’opérateur (23). Le même précepte s’applique à toutes les veines. Tels sont les instruments qui doivent nécessairement trouver place dans l’officine , et que l’élève doit s’habituer à manier habilement. Tout le monde peut se servir

DU MÉDECIN. 29

des instruments à arracher les dents (24) et à inciser la luette (25) , car l’emploi paraît en être très simple.

8. Quant aux abcès (26) et aux ulcères (27) , ce sont de graves maladies. Il faut beaucoup d’art pour reconnaître les abcès dès leur début, {jour les dissoudre et pour les empêcher de se former en collection. Mais quand ils sont arrivés à ce point, on doit les faire aboutir à un endroit visible et de peu d’étendue, et amener la collection à un degré égal de maturité dans tout l’abcès. Car s’il n’est pas également mûr, il est à craindre qu’il ne crève et qu’il ne se forme un ulcère très difficile à guérir. Il faut donc rendre la matière homogène par une coction uniforme , et ne pas ouvrir l’abcès avant le temps , ni le laisser s’ouvrir spontanément. Nous avons indiqué ailleurs ce qui procure une coction égale.

9. Les ulcères semblent avoir quatre directions différentes : les uns se portent vers la profondeur des parties ; ce sont les ulcères fistuleux, et tous ceux qui, recouverts d’une cicatrice, sont creux au dedans; les autres se montrent à la surface des chairs : ce sont les ulcères avec carnosités. Une troisième espèce s’étend en largeur : ce sont les ulcères scrpigineux; il en est une quatrième espèce, et c’est la seule dont la marche paraisse conforme à la nature (28). Tels sont les accidents qui arrivent aux chairs. Le même mode de traitement convient à tous (29). Ailleurs nous avons exposé leurs signes et la manière de les traiter. Les moyens de dissoudre tout abcès , qu’il soit plein , vide ou étendu en largeur, ont été indiqués dans d’autres ouvrages.

10. Voici ce qui en est des cataplasmes. Apportez beaucoup de soin pour les compresses quand il est besoin de les appliquer sur les parties malades. Proportionnez la compresse à l’ulcère ; appliquez le cataplasme tout autour de l’ulcère (30) ; cette manière d’employer le cataplasme est conforme aux règles de l’art et d’une très grande efficacité. La vertu des substances médicamenteuses placées autour de l’ulcère paraît être de favoriser sa guérison et de maintenir la compresse; quant au cataplasme, il soulage les parties extérieures de

Dû MÉDECIN.

l’ulcère. Telle est la manière de se servir de ces remèdes. Quant à l’opportunité pour l’emploi de chacun , quant à la connaissance de leurs propriétés , nous devons abandonner toutes ces considérations comme exigeant [pour les comprendre] une connaissance approfondie de la médecine, et comme n’étant à la portée que des individus déjà fort avancés dans cet art.

11. A ce que nous venons de dire se rattache la chirurgie des blessures reçues à la guerre , et ce qui regarde l’extraction des traits. On a fort peu d’occasions de s’en occuper dans l’intérieur de nos villes ; car, à toutes les époques, il est rare qu’il y ait au sein des villes de véritables guerres (31); mais ces accidents [les blessures par armes de guerre] arrivent souvent , continuellement même dans les expéditions contre les ennemis du dehors. Aussi celui qui veut devenir bon chirurgien doit s’enrôler et suivre les armées qui vont faire la guerre contre les ennemis : c’est ainsi qu’il deviendra très exercé dans cette branche de l’art. — Je vais indiquer sur cette matière ce qui me paraît réclamer le plus d’art : bien reconnaître les symptômes propres [aux blessures] faites par chaque espèce d’arme en usage est la partie la plus importante de l’art et en particulier de cette partie de la chirurgie. Avec ces connaissances, on ne laissera jamais, faute de connaître son mal, un blessé qui n’aurait pas d’abord été pansé convenablement (32). Celui-là seul qui se sera exercé à apprécier la valeur des symptômes le traitera suivant les règles de l’art. — Mais toutes ces choses ont été exposées dans nos autres ouvrages (33).

PRORRÏIÉTIQUES.

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