‹ Hippocrate par lui-même, ou Commentaires sur les Aphorismes, d'après les écrits vrais et supposés d'HippocrateChapitre 59 sur 103 · OBSERVATIONS PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES

Une partie des remarques sur la précédente section a trait aux épigénèses , qui sont , en général , d’un mauvais présage , puisqu’elles constituent un mal nouveau contre lequel la nature doit lutter, malgré son épuisement , à la suite des efforts qu’il lui a fallu opposer à un premier; dont les progrès n’ont été ni ralentis ni suspendus. Quoi qu’il en soit , ces épigénèses sont à distinguer soigneusement entrfelles : les unes sont d’un très -bon augure, en ce qu’elles indiquent que la nature ne reste pas tout à fait sans ressource , et qu’elle tend à se relever avec avantage , en déterminant des raouveraens qui ne dépendent que d’elle; les autres sont nécessairement funestes, en ce que l’atfection n’interrompt pas son cours , et que les accidens qui surviennent sont une suite nécessaire de l’empire qu’elle prend , de l’abandon qui lui est fait du malade incapable de résister par lui-même , et dont la fin est irrévocablement décidée.

Lorsqu’on voit des douleurs externes ou profondes de la tête , se calmer à la suite d’un écoulement de sérosité-;

SECTION Vt.

mucus ou de sang , par le nez , la boucKe ou les oreilles; les hémorrhotdes mettre un terme aux néphrites, aux mélancolies, à la manie ; l’éternuement guérir le hoquet ; le vomissement dissiper le flux de ventre; celuici ou la dj^senterie abattre l’ophthalmie , l’engbrgement splénique, et résoudre les infiltrations et les épanchemens séreux ; quand on observe qu’un malade pris de fièvre ardente ne délire plus dès qu’il lui survient des tremblemens , et que la fièvre est un remède contre les douleurs non inflammatoires des hypochondres , peut-on ne pas reconnaître une autocratie à laquelle des facultés conservatrices restent encore, lors même que tout paraît désespéré au médecin le plus expérimenté ? La nature exerce donc long-temps cette merveilleuse suprématie ; elle sait donc créer de nouvelles lésions de fonctions , opérer des révulsions salutaires , imprimer des mouvemens autres que ceux qu’on aperçoit , enfin ouvrir des voies nouvelles que des praticiens ont déjà su apprécier, puisqu’un cerfain nombre s’est occupé avec avantage de substituer aux maladies qui existent, des affections d’un autre genre, comme moyens puissans de guérison.

Le second ordre d’épigénèses, comprend une foule d’accidens qui sont une suite nécessaire de la marche non interrompue d’une maladie qui tend à la destruction de l’individu. Au nombre de ces phénomènes d’un aussi mauvais présage , on compte l'incurabilité des ulcères observés chez les hydropiques , et la toux qui vient tourmenter ces malheureux , près de succomber. On ne doit pas oublier la dysenterie , à laquelle succèdent l’ascite , la lienterie , dans les cas d’engorgemens chroniques de la rate ; il importe également de noter la dureté du foie chez les ictériques ; le volvulus , qui lue en sept jours , à moins que la fièvre n’intervienne , lorsqu’il complique la slrangurie ; la respiration luctueuse, remarquable dans

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le cours de quelques affections fébriles aigues ; enfin la perte de l’appétit avec ou sans fièvre, après de longs rel’âchemens du ventre. Ces exemples, auxquels on en trouvera d’autres à ajouter quand il s’agira de la section suivante , ne font distinguer aucun mouvement salutaire de la nature; ils constatent les ravages de la maladie , qui ii’éprouve plus de résistance , qui est en possession d’une malheureuse victime qu’il lui tarde d’immoler. Telles sont les circonstances qui distinguent entr’elles les épigénèses, que les médecins n’étudient peut-être pas assez, et qui doivent fixer toute leur attention.

Indices d’une irritation locale quelconque, des douleurs insupportables sont à considérer comme une maladie surajoutée , qu’il est souvent pressant de calmer avant de tenter la guérison de celle dont elles sont l’effet direct. Non seulement elles diffèrent entr’elles par leur siège et leur intensité , mais encore elles sont difficiles à dissiper chez les vieillards , quand elles sont fixées sur les reins et la vessie. Après avoir énoncé que les douleurs de ventre sont plus ou moins violentes en raison de leur profondeur, Hippocrate dit un mot du rhuma-^ tisme et de la goutte. Selon lui , la saignée est le remède de toute douleur rhumatismale qui , du dos, descend au coude ; c’est à l’aide du même moyen , ou du vin ou du bain, des fomentations ou des purgatifs, que l’on guérit les yeux attaqués du même mal. L’oracle de Cos nous avertit encore que des mucosités s’amassent dans l’arli-^ culation, toutes les fois que l’os de la cuisse quitte sa place et la reprend , à la suite d’une douleur coxale chronique, et que les personnes trop long-temps tourmentées de celte cruelle maladie, boitent et voient leur ctiissè maigrir, si on ne les cautérise profondément. C’est dans cette sixième section des aphorismes, que les médecins apprennent, pour la première fois, que la goutte épargne

les eunuques, les femmes encore réglées , elles adolescens qui ne connaissent pas les plaisirs de Vénus.

Il sera question d’ulcères dont l’atFaissement et l’aspect poli ne satisfont pas, dont la trop longue durée fait que les os s’exfolient, et que les cicatrices restent enfoncées : sous forme d’efflorescences larges, i|s ne causent pas une grande démangeaison. On verra que les plaies , réputées mortelles , si elles intéressent quelque viscère du thorax ou de l’abdomen, ne se réunissent pas et ne sont suivies d’aucune réparation , si elles Appartiennent aux os , aux cartilages , aux tendons , aux nerfs , à la lèvre ou au prépuce 5 qu’elles donnent la mort à une portion d’épiploon dont elles facilitent la sortie du ventre ; enfin qu’elles s’accompagnent de fièvre et de vomissement bilieux , si le siège est au cerveau .

Il est impossible de rapprocher avec utilité un certain nombre d’aphorismes de cette section , parce qu’ils n’ont entr’eux aucune liaison. En effet, que conclure de ces énoncés? La santé est plus ou moins parfaite, selon que les narines ou les parties sexuelles sont plus ou moins humides ; le sang épanché' dans une cavité se convertit nécessairement en pus ; la crainte et la tristesse trop prolongées tiennent de la mélancolie ; celle-ci est dangereuse lorsqu’il se forme un dépôt d’humeurs , lequel indique un affaiblissement de tout le corps , la convulsion , la manie ou la cécité. Personne n’ignore que l’apoplexie ne soit sur -tout fréquente de quarante à soixante ans; qu’une partie du blanc de l’œil aperçue pendant le sommeil , est un signe fâcheux et presque certain de mort , s’il n’existe ni flux de ventre spontané ou provoqué, ni état vermineux ou convulsif; que ceux-là périssent prématurément, que l’asthme ou une toux violente et continuelle rendent bossus avant la puberté. L’expérience confirme chaque jour qu’il vaut

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mieux abandonner lès cancers occultes , que les traiter \ que la convulsion et le . hoquet peuvent être l’efiFet de trop de plénitude ou d’épuisement; qu’il n’est pas toujours facile de reconnaître un abcès dont le foyer est profond et le pus fort épais. Est-il bien démontré que les bègues ne sont guère sujets aux flux de ventre, et que les individus qui rendent des rots acides deviennent . rarement pleurétiques?

S’il est vrai que l’ouverture de la saphène guérit queU quefoisla ditflculté d’uriner, non dépendante d’une lésion organique , il est constant aussi qu’il ne faut jamais enitreprendre la cure radicale des hémorrhoïdaires , qu’on exposerait à l’hydropisie et à la phthisie. La médecine prophylactique était connue du temps d’Hippocrate, qui recommande de choisir la saison du printemps pour saigner et purger ceux qui en ont besoin : on avait également des aperçus relatifs aux érysipèles, dont le siège peut se transporter du dehors au- dedans ou du dedans audehors: et, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, le prince des médecins jette les premières bases de la doctrine des métastases.

Cette espèce de conversion des maladies est assez fréquente; mais l’étendue des développemens dans lesquels il faudrait entrer, force à n’en parler ici que d’une manière très -succincte. métastase est le changement du siège d’une maladie , transporté d’une partie sur une autre. C’est ainsi que l’érysipèle court souvent d’un bras à un autre , du ventre ou du dos sur un point opposé o'u plus éloigné, ou sur les membres abdominaux; c’est ainsi que le rhumatisme, la goutte, l’arlhritis voyagent de l’extérieur à l’intérieur de la tête , de la poitrine ou du ventre , et reviennent quelquefois sur le lieu primitivement affecté. Cette mobilité est souvent très - funeste , toutes les fois quelle s’exerce sur des organes doirt l’inté'-

SËCTIÔN vt. 55-/

gritê des fonctions ne peut être altérée impunément; elle est au contraire très-avantageuse quand, des parties internes, elle se dirige sur les externes, dont la lésion a moins d’influeiice sur les fonctions vitales. C’est ce retour du dedans au -dehors que les médecins doivent observer, en n’oubliant jamais que, sur lui, repose la doctrine des révulsions et des dérivations, si utilement appliquée dans le traitement d’une foule de maladies aiguës et chroniques.

On a aussi défini la métastase , le transport d’une humeur morbifique d’une partie sur une autre. Gn appuyé cette idée de plusieurs exemples, savoir : de l’érysipèle, de la miliaire, de la rougeole, de la scarlatine, des dartres , qui abandonnent brusquement la peau , et dont la disparition est immédiatement suivie d’affection cérébrale, pulmonaire, précordiale, d’une fièvre quelconque, etc. On cite encore comme effet du transport d’un reste d’humeur morbifique, ces abcès, ces tumeurs phlegmoneuses , scrophuleuses , qui s’observent à la suite de la petite -vérole, de maladies pestilentielles, épidémiques ou contagieuses. Dans le premier cas , la métastase humorale ne paraît pas trop admissiblé par quiconque àe persuade que tout exanthème disparaît et se dissipe par le fait même de l’invasion d’une maladie constitutionnelle très-grave , dont l’altération des forces radicales est un symptôme prédominant. D’une autre part , les convalescens reprenneiit de l’énergie et de la vigueur, leur état de maladie est terminé , à l’époque où les tégumens et le tissu cellulaire sont le siège de phlegmons , d’abcès , et même de gangrène. La métastase humorale se présente donc sous deux rapports très -opposés, qui tendent à rendre son existence douteuse , relativement au mécanisme d’après lequel on explique sa formation.

APHORISMES d’hIPPOCRATë ,

J , In diuturnis intestinorum lœvitatihus ructus acidus superveniens , qui priiis non fuit y signum bonum, (§ix.)

Galien fait connaître l’opinion que deux médecins de l’antiquité ont eue de la lienterie, dont il à déjà été question , aphorisme 22 de la troisième section. Diocl.ès la décrit ainsi; Déjection humide, mousseuse, crue, abondante et prompte , immédiatement après qu’on a bu ou mangé. Praxagoras prenait la prompte déjection pour caractère principal de la maladie ; il la faisait dépendre de l’état lisse des intestins, du jéjunum sur-tout. Enfin, selon Galien lui-même , les selles ne sont pas fréquentes , parce que les alimens n’éprouvent aucune espèce de coction dans l’estomac ; mais ceux-ci sont rendus à peu près tels qu’on les a pris , parce qu'ils ne séjournent pas assez dans ce viscère.

Les rots , vents et flatuosités qui sortent avec bruit de la bouche , sont présentés comme d’un augure favorable, quand ils laissent un goût aigre ou acide ; en effet, ils indiquent un retour des forces organiques et celui des propriétés digestives. Ces éructations sonores , lorsqu’elles s’annoncent pour la première fois et persistent, ont paru si utiles, qu’Hippocrate n’a pas craint d’en proposer la provocation. Diuturnis et trahentibus intesiinoruni lævitatibus , ructus acidus bono est, qui priùs non adfuit, qualis Demœnatæ cùntigit; quem et arte parare licet. Nam et hujusce modi perlurbationes , prions statûs immutationes qfferunt; Jortè etiam intestinorum lævitatem acidi ructus so h unt : s anatus estveratri potione (i).

Le pronostic exprimé par l’aphorisme , n’est appuyé.

(1) Epidem , lib. u , sect. ii, p. 3io.

SECTION VI, APH. 1,2. S 5g

que de robservation concernant Demænate : on peut en dire autant des tentatives indiquées pour déterminer, à l’aide de l’ellébore, la formation des vents dans l’estomac, et leur sortie bruyante par la bouche. Quoi qu’il en soit, on trouve ici l’idée mère de cette médecine perturbatrice , au moyen de laquelle il est possible de convertir des mouvemens morbides en d’autres qui sont salutaires ; de cette médecine préconisée de nos jours par Hunter, Barthès, Dumas , etc., et dont les applications ont eu de si beaux résultats. Pourvu que le marasme n’existe pas , qu’il n’y ait ni ulcération ni engorgement squirrheux, on traite avec succès la lient erie par des vomitifs, qui font évacuer par le haut seulement, autant que possible, ou qui ne causent que des nausées. L’ipéeacüanha à dose réfractée , réussit très-souvent 5 et on lui fait succéder avec avantage la rhubarbe , en substance , en décoction ou en teinture aromatisée. Le premier médicament passe pour posséder une propriété à la fois émétique et astringente ; et le second est reconnu comme relâchant et tonique : plus tard , le quinquina , les préparations martiales et les eaux minérales gazeuses trou-/ vent leur place.

a. Quibus nares naturâ humidiores y et genitura humidior, imperfectiùs sani sunt : quibus vero contraria > perféctiùs. (§ n.)

Des traducteurs et des commentateurs ont pris le mot genitura pour synonyme de semen génitale. Leur opinion paraîtra fondée à quiconque tràduira trop littéralement ce passage , dont l’aphorisme semble être extrait ; Quibus nares naturâ humidiores , et semen génitale humidîus ac copiosius, iiminùs salubriter degunt. Plurimi autem , quibus ex morbo istud accidit, contrà se ha-

54o At>Honisi«:ES d’hippocïiate *

berit (ï). Cette opinion sera au contraire errbnêe pour celui qui se rappellera qu’Hippocrate désigne souvent sous les noms desewera, genitum, ces mucosités abondantes qui coulent de lurèthre chez l’homme, ou du vagin chez la femme. Un des symptômes du tabès dorsal est un flux prostatique très-débilitant, écoulement d’une 3nucosité que le père de la médecine appelle semen génitale. Ce liquide n’est pas le produit d’une sécrétion testiculaire . Ubi mingit, aùt ventrem exonérât, prodit îpsi

génitale semen multum ac liquidwn (2).

Par humidité du nez et des parties sexuelles , Hippocrate annonce avoir observé ces sécrétions trop abondantes des surfaces muqueuses , dont il ne désigne que les deux extrêmes. Mais l’idée s’étend aux membranes, pharyngée, laryngée, trachéale et bronchique; elle fixe l’attention sur la leucorrhée ou fl^eurs blanches , sur ces écoulemens muqueux qui proviennent des intestins ou du rectum. On les observe chez les scrofuleux ; ils indiquent toujours une santé d’autant plus mauvaise , qu’ils sont plus abondans et plus anciens. Ils sont capables d’épuiser et de précipiter dans le marasme, lorsque leur quantité est excessive.

3. In longis djsenteriis appetitus prostratus, malum : et cum febre, pejus. (§ ix.)

Ce n’est point dans cette maladie seule que la perle de l’appétit est remarquable ; c’est dans toutes les lésions organiques portées au dernier degré ; dans tous les flux prodigieux de sérosités , de pus ; enfip dans les évacuations colliquatives , qu’il n’est pas au pouvoir de l’art

(0 -Epidem., lib. vi , sect. vi , p. 347. (a) De morh., lib. ii, tabes dorsalis.

de réprimer. La fièvre lente , hectique , est un symptôme qui persiste jusqu’à la mort.

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