‹ Hippocrate & Vénus [electronic resource]Chapitre 30 sur 35 · I. Extrait des Mémoires de Philippe de Commynes · texte numérisé non relu

I. Extrait des Mémoires de Philippe de Commynes

médecin* Il lui fut baillé un clystère. Les fenêtres furent ouvertes pour lui donner de Tair et incontinent quelque peu de parole lui vint^ puis le sens. Il monta à cheval^ et retourna aux Forges car ce mal lui prit en une petite paroisse^ à un quart de lieue de là où il était allé entendre la messe*

Ledit Seigneur fut bien pansé et faisait des signes de ce qu'il fallait dire* Entre autres choses demanda Tofificial de Tours pour se confesser et fit signe qu'on me mandât car j'étais allé à Argenton qui est à dix lieues de là* Quand j'arrivai je le trouvai à table^ et^ avec lui, maître Jean Fumée qui autrefois avait été médecin du feu roi Charles et à cette heure, dont je parle, maître des requêtes et un autre médecin appelé maître Claude* Il entendait peu de ce qu'on lui disait mais de douleur il n'en sentait point*

Il me fit signe que je couchasse en la chambre* Il ne formait guère de mots* Je le servis durant quatre jours à table et à l'entour de sa personne comme valet de chambre, ce dont je sentais une grande fierté et un grand honneur pour la manière dont il recevait mes soins* Au bout de quelques jours la parole et le sens commencèrent à lui revenir et il lui semblait que personne ne l'entendait aussi bien que moi, aussi voulait-il que je fusse toujours auprès de lui*

Il se confessa audit officiai en ma présence car autrement ne se fussent entendus ni compris* Il n'avait point de grandes paroles à dire s'étant confessé peu de jours auparavant car^ lorsque les rois de France veulent toucher les malades des écrouelles^ ils se confessent et lui n'y manquait point une fois la semaine. Si les autres ne le font points ils ont grand tort car il y a toujours abondance de malades.

Lorsqu'il se trouva un peu amendé^ il commença de s'enquérir de ceux qui l'avaient tenu par force. On lui donna les noms et il les chassa tous de sa maison. A aucuns il leur enleva leurs offices et jamais ne les revit. A d'autres^ comme Monseigneur de Segré et Gilbert de Graflay^ Seigneur de Champeroux^ il ne leur ôta rien, mais les renvoya. Beaucoup furent stupéfaits de cette fantaisie, blâmant ce cas et disant qu'ils l'avaient fait pour le mieux — ce qui était vrai — mais les imaginations des princes sont diverses et ne les peuvent pas toujours comprendre ceux qui se mêlent d'en parler. Le Roi n'avait alors aucune crainte aussi grande que de perdre son autorité, qui était très forte, et qu'on lui désobéît en quelque chose que ce fût.

D'autre part il savait que le roi Charles, son père, quand il prit la maladie dont il mourut, commença de s'imaginer qu'on le voulait empoisonner à la requête de son fils et se confirma

si fort dans cette idée que, par la suite, ne voulut plus manger, par quoi le conseil des médecins réuni, ainsi que ses plus grands et spéciaux serviteurs, décida qu'on le ferait manger par force. Ainsi fut fait par grande délibération et ordre des personnes qui le servaient et lui fut mis des coulis dans la bouche* Puis, après cette action de force, ledit roi Charles mourut*

Ledit roi Louis le onzième qui, de tout temps, avait blâmé cette façon, en prit d'autant plus d'humeur de ce qu'on l'avait tenu par force et en faisait surtout le semblant car sa principale préoccupation était surtout la crainte qu'on le voulût maîtriser en toutes autres choses, comme par exemple en ses affaires, sous prétexte que son sens n'était ni bon ni suffisant*

Quand il eut infligé ce traitement à ceux dont je viens de parler, il s'enquit de l'expédition du Conseil et des dépêches qu'on avait faites en dix ou douze jours qu'il avait été malade* L'évêque d'Albi, son frère, le gouverneur de Bourgogne, le Seigneur de Lude avaient pris les affaires en charge car ils étaient logés sous la chambre du Roi, en deux petites chambrettes, et s'étaient trouvés là quand la maladie survint* Le Roi voulait voir les lettres et choses qui arrivaient à chaque heure* On lui montrait les principales et je les lui lisais* Il

faisait semblant de les entendre et les prenait en sa main et faisait semblant de les lire bien qu'il n'en eût pas le pouvoir. Il disait quelque mot et faisait signe des réponses qu'il désirait qu'on fît.

Nous faisions peu d'expéditions^ attendant la fin de cette maladie, car c'était un maître avec qui il fallait marcher droit. Cette maladie lui dura bien environ quin2;e jours et il revint à son premier état quant au sens et à la parole mais il demeura très faible et en grande inquiétude de retourner à ses malaises. Car naturellement il était enclin à ne vouloir bien souvent croire le conseil des médecins.

Quoi qu'il en soit, dès qu'il se sentit mieux, il délivra ce cardinal Baluë qu'il avait tenu quatorze ans prisonnier bien que maintes fois il eût été requis de le libérer sur la demande du Siège Apostolique, mais s'en était abstenu. Pour lors s'en fit absoudre par un bref que lui envoya notre Saint Père le Pape à sa requête.

Quand ce mal lui prit, ceux qui étaient près de lui le tinrent pour mort et ordonnèrent plusieurs mandements pour que soit interrompue une taille excessive et cruelle ordonnée par lui, sur le conseil de Monseigneur des Cordes, son lieutenant en Picardie, afin de pourvoir à l'entretien de dix mille hommes de pied toujours prêts et de deux mille cinq cents prisonniers, lequel camp, pourvu de

chariots pour Tenclore et de tentes^ coûtait quin2;e mille francs Tan*

Quand ce camp fut prêt^ il Talla voir en Normandie auprès du Pont de TArche^ en une vallée où étaient ces Suisses* De là s'en retourna à Tours auquel lieu lui reprit la maladie et derechef perdit la parole et fut deux heures qu'on croyait qu'il fût mort* Il était dans une galerie^ couché sur une paillasse et plusieurs avec lui* Monseigneur de Bouchage et moi le vouâmes à Monseigneur Saint- Claude^ la parole lui revint et^ sur l'heure, alla par la maison, très faible* Telle fut la seconde maladie l'an mille quatre cent quatre-vingt et un et allait par pays comme par devant*

Il alla che2; moi à Argenton, là où il fut, un mois, fort malade, et là entreprit le voyage de Saint- Claude où il avait été voué, comme vous ave2; entendu* A mon retour du Dauphiné où il m'avait envoyé, le Roi me manda de venir vers lui à Beaujeu en Beaujolais et je fus ébahi de le voir tant maigre et défait, et me demandais comment il pourrait aller par pays, mais son grand cœur le portait* Il donnait tous les mois dix mille écus à son médecin qui, en cinq mois, reçut de lui cinquante-quatre mille écus*

Notre Roi était en ce Plessis avec peu de gens, sauf les archers* Il semblait davantage,

à le voir^ homme mort que vif, tant était maigre comme jamais personne n'eût pu le croire* Il se vêtait richement et ne portait que robes de satin cramoisi, fourrées de bonne martre, et en donnait à ceux qui en voulaient* Et il faisait parler de lui parmi le monde, comme jamais Roi ne le fit, de peur que, comme j'ai dit, on ne le tînt pour mort* Aussi chacun de ceux qui ne le voyaient point mais entendaient parler des œuvres qu'il faisait pouvait à peine croire qu'il fût malade* Ce qu'il commandait était incontinent accompli, sans nulle difficulté, touchant les choses que l'on pensait nécessaires pour sa santé et qui lui étaient envoyées de toutes les parties du monde* Le pape Sixte fut informé que, pour sa dévotion, le Roi désirait avoir le corporal sur quoi chantait Monseigneur Saint Pierre* Aussitôt 1' envoi fut fait avec plusieurs autres reliques* La Sainte Ampoule qui n'avait jamais bougé du saint lieu de Reims lui fut apportée jusqu'en sa chambre au Plessis* Elle était encore sur son buffet à l'heure de sa mort et il avait l'intention d'en prendre la même onction qu'il avait reçue le jour de son sacre, tant et si bien que beaucoup croyaient qu'il s'en voulait oindre le corps en entier, ce qui est peu vraisemblable* Car ladite Sainte Ampoule est fort petite et il n'y a pas grande matière dedans* Je la vis à l'heure dont je parle

et aussi quand le Roi fut mis en terre à Notre- Dame de Cléry. Par toutes les choses susdites on peut connaître le sens et la grandeur de notre Roi et combien il était honoré et estimé par le monde et comme les choses spirituelles de dévotion étaient employées pour lui allonger la vie^ aussi bien que les choses temporelles* Toutefois tout cela n'y fit rien et il fallait qu'il passât par où les autres sont passés*

Bientôt après que le Roi eut parlé à Monseigneur le Dauphin, son fils, et achevé son mariage, lui prit la maladie dont il partit de ce monde, d'un lundi jusqu'au samedi du mois d'août mille quatre cent quatre vingt trois* Et comme j'étais présent à cette maladie, en veux dire quelque chose*

Dès que le mal lui prit, il perdit la parole, comme autrefois avait déjà fait* Et tant était malade qu'à grand peine pouvait-il porter la main jusqu'à sa bouche et était tant maigre et défait qu'il faisait pitié à tous ceux qui le voyaient* Il appela le Seigneur de Beaujeu, mari de sa fille, à présent Duc de Bourbon, et lui commanda d'aller à Amboise voir son dit fils qui y était, en lui défendant qu'aucunes gens n'en approchassent* Et lui dit plusieurs bonnes choses et fort notables* Et si ledit Seigneur eût observé en tout ces commandements je crois que c'eût été le profit du royaume et le sien particulier, vu les choses advenues depuis*

Après il envoya le chancelier et toute sa séquelle porter les sceaux au Roi son fils en même temps que partie des archers de sa garde et capitaines puis sa vénerie et fauconnerie et quantité d'autres choses* Et à tous ceux qui allaient devers son fils^ à Amboise^ les priait de le bien servir et par tous lui mandait quelque chose*

La parole jamais ne lui manqua depuis qu'il en recouvra Tusage^ ni le sens^ ni jamais n'eut l'un et l'autre si bons : car constamment il se vidait^ ce qui lui ôtait toute la fumée de la tête* Jamais il ne se plaignait^ comme font toutes sortes de gens quand ils se sentent maL Quant à moi je suis de cette nature et ne suis pas le seuL D'ailleurs ne dit-on pas que se plaindre allège la douleur?

Souvent il disait quelques paroles pleines de bon sens et cela dura toute sa maladie depuis le lundi jusqu'au samedi soin Or^ je veux faire comparaison des maux et des douleurs qu'il a fait souffrir avec ceux qu'il a soufferts avant de mourir pour ce que j'espère qu'ils l'auront mené en Paradis et que ces maux seront comptés pour son Purgatoire* Et si n'ont été si grands que ceux qu'il a fait souffrir à plusieurs^ il faut bien dire qu'il avait autres et plus grands offices en ce monde que ces derniers n'avaient*

Toujours avait espérance en ce bon ermite

qui était au Plessis et qu'il avait fait venir de Calabre. Et incessamment il envoyait auprès de lui^ disant qu'il lui allongerait bien sa vie car^ malgré toutes ses ordonnances^ la confiance lui demeurait et aussi Tespérance d'échapper à la mort^ ce qui eût bien étonné l'assemblée qu'il avait envoyée à Amboise auprès du nouveau Roi^ si cela fût advenu.

Or^ pour cette espérance qu'il gardait en ledit ermite^ il fut avisé par certains théologiens qu'il ne devait plus avoir d'espoir qu'en la miséricorde de Dieu et que cela lui serait déclaré en présence de son médecin^ maître Jacques Coictier^ en qui il avait pleine confiance et à qui il baillait chaque mois dix mille écus^ comptant qu'il lui allongerait bien la vie^ ceci afin qu'il pensât seulement à sa conscience et abandonnât toutes autres imaginations.

Ce qui fut fait et ainsi les susdits signifièrent sa mort à notre Roi en brèves et rudes paroles^ disant : « Sire^ il faut que nous nous acquittions d'un pénible devoir. N'aye2; plus d'espérance en ce saint homme^ ni en autre chose^ car sûrement il en est fait de vous et, pour ce, penser à votre conscience car n'y a nul remède. » Auxquels mots asse^ brefs le Roi répondit : « J'ai espérance que Dieu m'aidera et, par aventure, je ne suis pas si malade que vous pense2;. »

Quelle douleur ce lui dut être d'entendre

cette nouvelle car jamais homme ne craignit plus la mort et ne fit tant de choses pour y porter remède* Et il avait^ tout le long de sa vie^ dit à ses serviteurs et à moi-même que, si on le voyait en cette nécessité de mort, on ne prît point la peine de lui faire tant de discours mais qu^on Tamenât seulement à se confesser sans prononcer ce cruel mot de mort, car il pensait ne pas avoir asse2; grand cœur pour entendre pareille sentence si cruelle.

Toutefois il Fendura vertueusement et toutes autres choses jusqu'à sa mort et mieux que nul homme que j'ai jamais vu mourir. A son fils qu'il nomma Roi, il manda plusieurs choses, et se confessa très bien et dit plusieurs oraisons se rapportant chacune au sacrement qu'il recevait, lesquels lui-même demanda. Et parlait aussi sec comme si jamais n'eût été malade, et parlait de toutes choses qui pouvaient servir à son fils, entre autres choses que le Seigneur des Cordes ne bougeât d'avec son dit fils de six mois et qu'on le priât de ne mener nulle pratique sur Calais ni ailleurs et qu'après son trépas le royaume fût tenu en paix cinq ou six ans, ce que jamais n'avait pu souffrir en sa vie. Et à la vérité le royaume en avait bon besoin, tant maigre et pauvre qu'il était malgré son étendue. Il ordonna qu'on ne prît pas débat en Bretagne et qu'on laissât vivre en paix le Duc François ainsi que

semblablement tous les voisins du royaume jusqu'à ce que le Roi fût grand et en âge de disposer de tout à son plaisir*

J'avais commencé précédemment à faire comparaison des maux qu'il avait fait souffrir à aucuns qui vivaient avec lui, dont, avant de mourir, il avait souffert les semblables* Et s'ils n'étaient si grands ni si longs, ils l'étaient tout de même vu sa nature qui exigeait une obéissance plus absolue que nul autre en son temps, par quoi le plus petit mot de réponse contre sa volonté lui était une punition cruelle à endurer* J'ai dit comment lui avait été signifiée la mort, mais quelque cinq ou six mois avant sa mort tous les hommes, et principalement ceux qui étaient le plus dignes de montrer leur autorité, lui étaient suspects* Il avait crainte de son fils et le faisait étroitement garder* Il doutait, à la fin, de sa fille et de son gendre, à présent duc de Bourbon, et voulait savoir quelles gens entraient au Plessis* Il ordonnait à ses capitaines des gardes d'aller tâter les arrivants pour voir s'ils ne cachaient point de brigandine, sous leur robe* Or, regardes; s'il était bien payé d'avoir fait vivre beaucoup de gens en suspicion et crainte sous lui? Et de quelles gens pouvait-il avoir sûreté puisque de ses fils, fille et gendre il avait suspicion ? Et quelle douleur était au Roi d'avoir cette peur et ces passions? Il avait son médecin, appelé maître

Jacques Coictier^ à qui^ en cinq mois^ il donna cinquante-quatre mille écus comptant^ ce qui revenait à dix mille écus pour le mois^ et révêché d^Amiens pour son neveu et autres offices et terres pour lui et ses amis. Ledit

médecin lui était très rude^ au point que Ton n'oserait traiter un valet comme celui-ci faisait à son maître^ mais tant ledit Seigneur craignait son médecin qu'il ne Teût osé renvoyer^ bien qu'il s'en plaignît à ceux qui l'entouraient^ car ledit médecin lui disait audacieusement : « Je sais bien qu'un matin vous me renverre2; comme vous faites des autres mais^ par un grand serment que je fais^ vous ne vivre2; point huit jours après> » Ce mot l'épouvantait si fort qu'ensuite le Roi ne faisait que le flatter et le combler de cadeaux. Cela lui était un grand Purgatoire en ce monde vu l'extrême obéissance qu'il avait toujours exigée de tant de gens de bien et de grands hommes.

Je n'ai point dit tout cela pour seulement parler des suspicions de notre Roi mais pour dire que sa patience a été semblable à celle qu'il a fait porter aux autres^ comme en ses maladies bien gardées et douloureuses pour lui et qu'il craignait beaucoup avant même qu'elles lui advinssent^ et aussi afin que ceux qui viendraient après lui fussent un peu plus pitoyables du peuple et moins âpres à punir qu'il n'avait été.

Après tant de peur, suspicions et douleurs. Notre Seigneur fit miracle sur lui et le guérit tant de l'âme que du corps, comme toujours à l'accoutumée en faisant ses miracles, car il l'ôta de ce misérable monde en grande santé

de sens et d'entendement et bonne mémoire : ayant reçu tous les sacrements^ sans souffrir aucun mal ni douleur que Ton connût, mais toujours parlant, jusqu'à une patenôtre de la mort, ordonnant sa sépulture, nommant ceux qui devraient l'accompagner par chemin et disant qu'il espérait ne mourir que le samedi. Et Notre Dame, en qui toujours avait eu confiance et dévotion et prière, lui accorda cette grâce car il décéda le samedi pénultième jour d'août l'an mille quatre cent quatre-vingt-trois, à huit heures du soir, au lieudit du Plessis où il avait pris maladie le lundi de devant*

Notre Seigneur ait son âme et la veuille avoir reçue en son royaume de Paradis.

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