FRANÇOIS ET HENRI IIP
CE mal qui nous est venu du nouveau monde^ et qu'on ne connaissait point au nôtre il y a environ deux cents ans, se fit bientôt connaître, à Paris et à la Cour, aux gens qui courent aveuglément après leurs plaisirs.
Guichardin demeure d'accord, et tout le monde avec lui, que les Espagnols le gagnèrent dans les îles découvertes par Christophe Colomb, rapportèrent à Naples et que les Français, peu de temps après, s'étant rendus maîtres de la ville, le prirent là, qui est le seul
I. Extrait de : Argens. Mémoires historiques et secrets concernant les amours des Rois de France.
fruit des conquêtes que firent nos pères delà les Monts^ sous la conduite de Charles VIIL
Les Français^ à ce que dit Guichardin^ rappelaient le Mal de Naples; les Italiens le bolle ô il mal di Napoli; d'autres le nomment la contagion indienne; les Allemands la gale d'Espagne. Présentement en Italie c'est le Mal francese et n'a point d'autre nom.
Les registres de la Chambre du Conseil du Parlement de l'année 1496 le qualifient ainsi : Une certaine maladie contagieuse surnommée la grosse vérole qui, depuis deux ans^ a eu grand cours en ce royaume. Si bien que^ selon les registres du Parlement^ ce mal ne commença à se faire connaître à Paris qu'en 1494 : et cependant les historiens de ce temps-là assurent que ce fut un an auparavant, mais si cruellement, et de sorte que, comme une peste maligne, son venin se répandait partout.
Fernel dit qu'il ressemblait si peu à celui d'à présent qu'à peine croit-on que ce serait le même, tant la différence en est grande et, de fait, ceux qui l'avaient alors enduraient tous les maux imaginables. Ce n'étaient qu'ulcères séreux, et qu'on aurait pris pour du gland, à en juger par la grosseur et par la couleur, d'où sortait une boue vilaine et infecte qui faisait bondir le cœur.
Ils avaient le visage have, d'un noir verdâtre, d'ailleurs si couvert de plaies, de cica-
trices et de pustules qu'il ne se peut rien voir de si hideux^ si bien qu'en les voyant chacun fuyait non seulement d'eux mais de tous les autres qui venaient à les toucher ou en approcher de trop près*
Ce mal épouvantable toucha si fort de compassion que le Parlement^ Tévêque de Paris^ le Prévost des marchands et sa suite^ assistés des plus gros bourgeois^ s'assemblèrent exprès pour y remédier* Dans cette assemblée quelques statuts furent dressés et entre autres :
Qu'il serait fait défense à tels malades de sortir de chez eux^ ni de leurs hôpitaux* Ensuite on vint à délibérer sur les moyens possibles de subvenir à leurs misères et les faire subsister^ de crainte que le mal ne passât plus avant et ne se communiquât par la fréquentation* Pour cela^ d'abord les maisons furent taxées à une certaine somme* Un logis d'assez grande étendue fut loué au faubourg Saint- Germain avec dessein^ s'il ne suffisait pas^ d'y joindre quelque grange ou autres lieux tout contre* L'Évêque ensuite^ avec les gens du Roi du Châtelet^ travailla à dresser des ordonnances^ tant pour l'entretien de ces malades que pour les guérir promptement* Le Parlement^ cependant^ voyant que tout ceci^ attendu la nécessité pressante^ allait bien lentement^ afin de faire marcher un peu plus vite^ en
1496^ le 6 mars, enjoignit aux officiers du Roi du Châtelet d'y pourvoir et, là dessus, commit Martin de Bellefaye, Conseiller de la Cour, pour y assister, avecTEvêque et les magistrats de la ville et, pour lors, les articles suivants furent dressés, à savoir :
Qu'à chaque porte de la ville il y aurait des gens députés par le Prévost des marchands afin d'empêcher qu'il n'y entrât personne atteint de cette maladie*
Que les étrangers, tant hommes que femmes, qiii, avant d'entrer, l'avaient déjà, en sortiraient dans vingt-quatre heures sans pouvoir y rentrer qu'après être guéris.
Qu'à la porte Saint- Jacques aussi bien qu'à celle de Saint-Denis, ils feraient écrire leur nom et là recevraient 4 sols Parisis pour leur servir à s'en retourner che2; eux. Qu'aucun du reste ne fût si hardi, n'étant pas étranger, de prendre cet argent ou de retourner à Paris qu'il ne fût en parfaite santé.
Tous les hommes, au reste, dans le même temps et sous la même peine, devaient se rend.re au faubourg Saint- Germain, au logis que j'ai dit. Quant aux femmes elles devaient se retirer aux maisons qu'on était après à leurs recherches et, dans ces deux endroits, tant les uns que les autres ne devaient manquer de rien.
A l'égard des gens âgés et des pauvres honteux, il leur fut permis de demeurer chacun
chez soi et de s'y renfermer^ sous les mêmes peines et dans le temps même, avec parole à ceux qui étaient en nécessité de leur envoyer tout ce qu'il leur faudrait, outre la permission de se faire recommander à la paroisse et qu'on quêtât pour eux* Mais enfin il fut à tous défendu de sortir sous peine de la Hart* Bien plus, le Prévost de Paris eut ordre d'ordonner aux Commissaires et aux sergents de mettre hors de la ville tout autant de gens atteints de cette maladie qu'ils rencontreraient dans les rues; sinon, de les mettre en prison afin d'être punis corporellement*
Tant de beaux règlements n'empêchèrent pas le mal d'aller son train. Le mal de Naples était en effet une maladie contagieuse non seulement lorsqu'il commença à paraître mais même dans les années qui suivirent. Son venin était si dangereux que la peste la plus maligne ne l'est pas davantage. Une infinité de personnes de tout sexe, de tout âge et de toutes conditions le gagnèrent d'abord. Il n'y a point de savant médecin qui ne dise que c'était un mal nouveau, incurable, inconnu, et c'est pour cela sans doute qu'on lui a donné tant de noms différents. Saumaise, cependant, dans son Livre des années dimatériques, montre que les Anciens le connaissaient et parce que Marius, qui écrivait il y a plus de mille ans, fait mention d'une maladie nommée variola^
Tabbé Ménage a prétendu qu'en cet endroit il entendait parler de la vérole^ contre Tavis des plus savants médecins qui tiennent que ce mot signifie tout autre chose*
Quoi qu'il en soit^ François I^^ gagna le mal de Naples après avoir déjà éprouvé tous les autres^ au rapport de Mathieu^ dont il fut longtemps en langueur avec de si grandes douleurs que quelquefois elles lui arrachaient ces paroles de la bouche : « Dieu me punit par où j'ai péché* » Louise de Savoie^ sa mère^ assure que^ dès Tâge de dix-huit ans^ il commençait à prendre du mal et dit dans son journal qu'en 1512^ le 4 septembre^ « il eut un mal en la part de secrète nature* » Si elle n'était morte avant lui elle n'aurait pas oublié sans doute que cette maladie attira les autres et aurait marqué le temps qu'il vint à les gagner toutes^ autant les anciennes que les nouvelles et peut-être aurait-elle ajouté qu'elles le firent mourir*
Touchant sa mort aussi bien que le mal qui en fut cause^ on fit l'épigramme suivante :
Uan mille cinq cent quarante sept François mourut à Rambouillet De la vérole qu'il avait.
De son temps le bruit courait qu'une ferronnière de Paris^ belle par excellence (aussi ne l'appelait-on que la belle Ferronnière) lui donna ce mal qu'elle avait eu de son mari^ qui^
pour se venger du Roi, Talla prendre exprès dans un lieu infâme. Le bruit courait encore que ce Prince en avait fait part à la Duchesse d'Etampes mais que, jeune comme elle Tétait et Fernel lui ayant fait prendre du lait d'ânesse, elle guérit avec le temps.
Pour François pr, tout excellent que fut ce médecin, il n'en put être guéri, celui-ci n^ayant osé hasarder sur lui le mercure, faute d'en savoir toutes les propriétés qu'on a découvertes depuis. Dans le livre qu'il a fait de la cure de ce mal se voient les remèdes dont il usa pour guérir Messières, Prieur de Saint- Denis-de-la-Chartre et un médecin docte et en estime.
Henri III eut cette maladie de même que son aïeul et qui lui fit perdre les cheveux : et quoique sur un des côtés de certain morceau d'or de l'An 1490, c'est-à-dire bien longtemps avant le règne de ce Prince, que m'a montré le docte et curieux Seguin, Doyen de Saint- Germain-de-l'Auxerrois, il s'y voit une perruque longue, frisée, bien garnie et faite comme celles que portent aujourd'hui les hommes les plus propres, néanmoins, soit que l'mvention en fut perdue, il se vit réduit à prendre une calotte où ses cheveux étaient cousus, mais si mal faite qu'il la couvrait toujours de sa toque, sans l'ôter devant qui que
ce fût^ non pas même devant sa mère, sa femme, ni les ambassadeurs; ce qui fait voir, en passant, que l'invention des perruques n'est pas nouvelle en France et que ce n'est pas d'aujourd'hui que le mal de Naples fait tomber les cheveux* Aussi, dans le siècle passé, on l'appelait Pelade^ par ironie, nom que j'ai oublié parmi les autres qui lui ont été donnés mais qui se lit dans un quatrain du Catholicon, sur le Duc de Mayenne :
La pelade vous avez prise Par la brèche que vous savez; Gardez-la puisque vous Tavez Car elle est de bonne prise*
On sait au reste qui la lui donna au siège de Rouen et, de plus, le proverbe qui en court* (Mais je m'arrête, encore qu'ayant toutes les envies du monde de nommer, non seulement celle qui lui fit ce beau présent, mais encore les Princes et autres grands seigneurs qu'on vit tondus si joliment et sans rasoirs*)
Or, pour montrer que ceci n'est point une médisance, Ciaconius rapporte que le Cardinal Briconnet en mourut et les autres historiens du temps que d'autres cardinaux comme*** (mais ce serait révéler bien des secrets et flétrir un peu trop la pourpre)* Il suffit de dire que tant d'autres de leurs collègues craignirent si peu de leur ressembler
que les satiriques d'alors ajoutèrent à cette maladie un autre nom et l'appelèrent la vertu cardinale. Enfin ce mal devint si commun qu'il fut tourné en raillerie au point qu'un homme de qualité^ sans respect de son père ni de sa mère^ qui l'avaient^ fut si dénaturé^ du moins fut asse2; impie^ après leur mort^ de vouloir leur donner pour épitaphe ces vers :
Ici dessous la Mort rongea Deux corps, qui ont rongé
Broûage* Ils auraient rongé davantage Mais la vérole les rongea.