Extrait des Mémoires de Madame de Motîevilîe
car elle se trouvait mal aussi; mais quand elle sut que cette fille était chez la Reine, sa mère, et qu'elle jouait avec le Roi, Monsieur et Madame, dans sa chambre, elle en fut excessivement affligée* Comme alors je me trouvais près d'elle, elle me commanda d'en aller parler à la Reine-Mère* Je trouvai cette grande Princesse enfermée dans son Oratoire, apparemment fort incommodée de ce que le Roi avait fait* Aussitôt qu'elle me vit elle rougit et ne voyant que trop dans ses yeux qu'elle devinait mon ambassade, je ne lui en dis rien*
A quelque temps de là, la Reine-Mère sentit de considérables douleurs à son sein* Elle fut surprise de voir combien le mal empira en peu de temps* Les médecins qu'elle avait consultés lui mettaient alors de la ciguë qui ne lui faisait point de bien* Elle avait eu le dessein, à ce qu'elle me fit l'honneur de me dire, de se mettre entre les mains de Vallot, premier médecin du Roi, qui, pour être versé dans la connaissance des simples et de la chimie, paraissait devoir connaître des remèdes spécifiques pour cette maladie* Mais ce dernier miontra tant de faiblesse à soutenir ses avis contre ceux qui lui étaient opposés, qu'elle en fut dégoûtée*
Seguin, qui était son premier médecin, était un savant à la mode de la Faculté de Paris, qui est de saigner toujours et de ne se servir point des autres remèdes* Il n'avait
guère d'expérience car il était venu jeune au service de la Reine» Par surcroît de malheur^ il était passionné et n'estimait le conseil de personne^ se bornant à s'opposer à tout ce que Ton proposait pour elle^ si bien que, pendant cette indécision, son mal devint si grand qu'il fallut y apporter aussitôt des remèdes extrêmes* Ainsi cette Princesse, ne trouvant du secours en personne, fut contrainte de s'abandonner aux passions des hommes qui la tourmentèrent plus que son propre maL Les uns étaient pour Vallot, les autres lui étaient contraires et, pour être trop grande et trop aimée, elle se vit sans consolation ni remède*
Elle me disait parfois qu'ayant vu des cancers à des religieuses qui en étaient mortes toutes pourries, elle avait toujours eu de l'horreur pour cette maladie mais que, si Dieu permettait qu'elle en fusse attaquée, il fallait avoir patience, qu'il était le maître et qu'il était juste de le bénir en tous temps*
Elle continuait de mettre sur son sein de cette ciguë qui paraissait l'empirer beaucoup* Je le dis à Vallot* Il me répondit froidement que, s'il avait été seul, il y aurait plus de quin2;e jours qu'elle n'en mettrait plus* Je fus surprise de voir que de petits égards empêchaient cet homme de dire la vérité et de la soutenir, en lui faisant hasarder la vie d'une Princesse si grande et si utile au monde*
Ce fut à Noël, au Val-de- Grâce, que son mal se déclara tout d'un coup très grand et incurable* Elle eut une mauvaise nuit et, le lendemain, quand les médecins la pansèrent, ils trouvèrent son sein en tel état qu'ils en
furent étonnés^ Elle connut leur surprise à leur visage et toutes les femmes qui le virent se mirent à pleuren Elle seule ne fit aucune plainte mais les consola en leur faisant voir rentière soumission qu'elle avait à la volonté de Dieu*
On fit aussitôt une consultation des plus célèbres médecins et chirurgiens de Paris* Ils conclurent tous que ce mal était un cancer et qu'il était sans remède* Le Roi fit arrêter qu'elle se servirait de Vallot^ son premier médecin^ quoique ce qui paraissait avoir si fort empiré son mal vînt de ce qu'il y avait mis depuis quelques jours* Puis^ voyant que ces remèdes ne la soulageaient points elle se laissa aller aux conseils de plusieurs personnes qui lui parlèrent d'un pauvre prêtre de village^ nommé Gendron^ qui avait acquis quelque réputation en pansant les miséreux* Cet homme lui promit qu'il endurcirait son sein comme une pierre et qu'ensuite elle oublierait qu'elle avait eu cette maladie* Mais Gendron ne parlait pas de bonne foi car il n'avait pas asse2; expérimenté ses remèdes pour en répondre* Ce remède était chaud et par conséquent violent* La Reine -Mère en sentit de grandes douleurs mais alors elle commença de former en elle-même une forte résolution de s'accoutumer à la souffrance* Elle passa de cette sorte tout l'hiver^ pendant lequel son mal
fut grande Peu à peu^ son cancer empira et commença à s'ouvrir^ ce qui donnait de grandes inquiétudes à ceux qui s'intéressaient à sa vie.
Le Printemps ayant fait naître dans Tesprit du Roi le désir d'aller à Saint- Germain^ toute la Cour y partit le 20 avriL La Reine-Mère voulut en profiter pour aller coucher à Saint- Cloud^ che^ Monsieur^ où elle crut se divertir. Mais sa nuit fut mauvaise^ ses douleurs violentes^ et de là datent ses grandes souffrances dont elle ne sortit que par la mort. Le lendemain^ elle se mit dans la Berge de Monsieur et^ par voie d'eau^ alla retrouver le Roi à Saint- Germain.
Le dimanche^ jour de la Sainte- Trinité^ la Reine -Mère souffrait toujours de la fièvre et de Térésipèle qui lui couvrait quasi la moitié du corps.
Son bras^ du côté de son cancer^ était si gros et si enflé qu'il avait fallu^ le matin^ couper la manche de sa chemise pour la lui ôter. La nuit^ elle fut fort malade et eut encore deux redoublements de fièvre. Au matin on la saigna pour la seconde fois. Elle fut mal tout le jour et les médecins paraissaient confondus mais^ sur le soir^ elle se porta mieux et je m'en revins à Paris. On nous manda^ le lendemain^ que son amendement continuait et même que son sein lui faisait moindre mal parce que
Térésipèle^ qui avait beaucoup purgée avait soulagé cette partie*
Le Roi ne négligeait rien de ce qui regardait la vie de la Reine- Mère* Il faisait faire des expériences à ceux qui se présentaient pour la traiter et travaillait avec une grande application à lui trouver des remèdes et des médecins* Mais^ pendant ce temps^ le mal devenait chaque jour plus incurable* J'espérais plus en cet AUiot de Lorraine^ dont tout le monde vantait les talents^ qu'en nul autre^ car Vallot et Guernant^ qui avaient visité les malades qu'il traitait^ l'estimaient* La Reine-Mère craignait ses remèdes qu'elle savait violents et sentait qu'il était destiné non pas à la guérir mais à devenir son bourreau* Un de mes plus grands déplaisirs est d'avoir eu part à la résolution qu'on prit d'utiliser ses services*
Le 25 juillet^ la reine d'Angleterre arriva en France pour aller prendre les eaux à Bourbon* Ce même jour^ la Reine-Mère eut à souffrir une recrudescence à ses misères* Il lui sortit une tumeur sous le bras de l'autre côté de son cancer* On espéra qu'elle se résoudrait mais en vain* Le jour de sainte Anne^ la fièvre t augmenta beaucoup et la Reine-Mère souffrit de grandes douleurs* Le Roi^ qui était alors à Versailles^ vint la voir* C'est alors qu'il fut décidé qu'on lui percerait son abcès à coups de lancette*
Le dimanche^ en revenant des RécoUets^ je rencontrai des gens qui me dirent que Topération avait été faite et que tout allait pour le mieux du monde tant il est vrai que les courtisans^ toujours flatteurs^ croiraient manquer aux lois de la Politique en disant la vérité une seule fois dans leur vie*
L'amendement fut malheureusement de courte durée*
Les médecins^ après plusieurs consultations^ décidèrent que^ pour exposer la malade aux remèdes d'Alliot, il fallait la faire ramener à Paris* Mais Tétat où elle était paraissait rendre la chose impossible* Les douleurs de son cancer étaient excessives^ son abcès ne rendait pas de matières louables, elle était faible et les médecins n'osaient espérer en elle asse^ de force pour souffrir cette fatigue* Ils la firent tout de même partir de Saint- Germain parce qu'ils crurent sans doute que le Roi le désirait* Je suis persuadée, pour ma part, que si le Roi eut pensé que sa mère eût eu tant de peine à quitter cette retraite, il n'aurait jamais souffert qu'on lui fît cette violence et aurait eu horreur de cette complaisance des médecins*
Après donc qu'on eut fait résoudre la Reine-Mère à partir, on lui mit de l'eau de chaux dans sa plaie et on la plaça dans sa chaise pour être reportée au Louvre* J'appris en même temps par Monsieur que la gangrène
était en la plaie. Aussitôt je courus au Louvre attendre qu'elle arrivât, ce qui ne tarda pas beaucoup.
Lorsqu'elle fut au lit, on redoubla Teau de chaux et ses douleurs redoublèrent aussi. Elles furent même si excessives que, de son aveu, elle se vit prête à entrer dans le désespoir et qu'enfin, ayant atteint les limites de la douleur, cette admirable Princesse s'écria pour la première fois qu'elle n'en pouvait plus.
Après quelques jours de cet état, les remèdes surmontèrent enfin la gangrène, mais son ulcère demeura en si mauvais état qu'il fut jugé par les médecins être un second cancer ou un ulcère chancreux. Alliot disait qu'il ne la trouvait pas en état de lui appliquer ses remèdes et nul enfin ne lui donnait aucune espérance m de guérison, ni de vie.
Le 22 août, la Reine-Mère se trouva tout à coup beaucoup mieux. Sa plaie devint plus belle, elle commença de se remplir et sa fièvre dmimua tout à fait si bien qu'elle se trouva capable de supporter les remèdes d'AUiot.
Il commença, pour notre malheur, de les lui appliquer, et la Reine-Mère, sortant d'un tourment, rentra aussitôt dans un autre qui ne fut guère moins violent mais bien plus long. D'abord AlHot, pour engager cette illustre malade^ à ses cruautés, adoucit la force de ses remèdes. Il mortifiait la chair et ensuite on la
coupait par tranches^ avec un rasoir. Cette opération était étonnante à voir. Elle se faisait le matin et le soir en présence de toute la famille royale^ des médecins^ chirurgiens et de toutes les personnes qui avaient Thonneur de servir cette Princesse. Elle avait sans doute de la peine d'exposer à la vue de tant de personnes une portion de son corps où ce monstre qu'elle portait au sein n'empêchait pas qu'il y eût encore de quoi l'admirer. Mais^ alors^ elle ne regardait plus en elle qu'avec une sainte horreur ce qui avait été le sujet de sa vanité. Elle se voyait couper la chair avec une patience et une douceur extraordinaires^ disant que personne ne pourrissait qu'après sa mort et que^ pour elle^ Dieu l'avait condamnée à pourrir pendant sa vie.
Ses douleurs s'augmentèrent excessivement quand les remèdes d'AUiot approchèrent de la chair vive. Elle en vint enfin à une telle extrémité de souffrance qu'ayant perdu l'usage de dormir^ on lui faisait prendre toutes les nuits du jus du pavot. Et quoiqu'il fut aisé de juger que ce remède la conduisait plus vite à la mort^ il était impossible d'en blâmer l'usage^ parce que ce soulagement si funeste mettait quelque répit dans son supplice. Il y eut néanmoins des jours où Vallot et Guernant^ après l'avoir tant de fois condamnée^ dirent qu'elle ne mourrait pas de son mal, mais ils se trom-
pèrent en tout et jamais je ne les ai vus faire de jugements certains sur cette maladie.
Le jour des Rois^ 6 janvier 1666^ la Reine- Mère retomba dans de nouveaux accidents. La fièvre lui redoubla et il parut un autre érésipèle que Ton dit être Teffet ordinaire de cette maladie. Plusieurs personnes lui proposèrent de quitter AUiot et de se mettre entre les mains d'un homme qui se disait de Milan et prétendait posséder un remède infaillible. L'indifférence de la Reine-Mère en ce qui concernait sa vie était si grande qu'elle ne paraissait point avoir de volonté déterminée. Elle s'abandonnait entièrement à la volonté de Dieu et renvoyait au Roi ceux qui lui donnaient des conseils. Enfin les médecins^ désespérés et ne sachant que faire, la persuadèrent de se servir du Milanais. Le 9 janvier, cet homme lui appliqua ses remèdes mais ils ne firent que hâter sa mort. Son martyre fut même augmenté de par la puanteur qui sortait de son sein, incommodité qui lui fit me dire un jour, tout bas : « Dieu veut en cela me châtier d'avoir eu trop d'amour-propre de mon corps et d'en avoir trop aimé la beauté. »
Le 15 janvier on lui donna une médecine que les médecins jugeaient favorable mais, la nuit suivante, elle fut très malade. Sa douleur fut si grande que les larmes lui sortaient des yeux avec abondance, mais elle disait : « Je ne
pleure pas, c'est la douleur qui force ces larmes à sortir* »
Le 17 janvier, je trouvai Monsieur seul auprès d'elle, au chevet de son lit* Je me mis à genoux et comme je voulus lui toucher le pouls, elle me fit Thonneur de me dire : « Je souffre beaucoup, il n'y a pas d'endroits de mon corps où je ne sente de grandes douleurs* Mais Dieu le veut et je le veux bien aussi de tout mon cœur* » Les larmes m' étant venues aux yeux d'entendre ces admirables paroles, je me retirai d'auprès d'elle*
Le lundi, je retournai au Louvre de bon matin* La Reine-Mère avait beaucoup souffert et me parut soudain avoir plus de soixante ans car son corps, par l'enflure de ses bras, de ses mains et de son visage, était si appesanti qu'à peine pouvait-elle lever la tête et hausser les mains jusqu'à sa bouche* Le remède du Milanais, étant de soi fort violent, avait fait consommer les chairs du sein trop promptement et les esprits étant dissipés, la nature n'avait plus de force pour jeter dehors l'humeur de l'érésipèle* Cette humeur s'était tellement jetée entre peau et chair que ses épaules commençaient à s'ulcérer et, comme elle était toujours couchée sur le dos, elle y sentait beaucoup de mal* Elle me demanda de les toucher* Je les trouvai déjà pleines de glandes* Je le dis aux médecins afin de les obliger à y mettre quelque
chose* Ils le promirent et je vins le dire à la Reine-Mère* Elle me répondit : « J'ai abandonné mon corps à la Justice de Dieu^ les hommes en feront ce qu'il leur plaira* » Comme les hommes étaient destinés à la faire souffrir^ ils ne mirent rien sur ses épaules*
Sur les trois heures après midi, son redoublement la prit et les médecins trouvèrent qu'elle empirait* L'Archevêque d'Auch alors lui parla plus positivement des approches de la mort, ce qu'elle reçut à son ordinaire, car il y avait longtemps qu'elle était accoutumée à cette harangue*
Le soir, les inquiétudes redoublèrent à cause d'une fâcheuse toux qui survint à la malade, par où l'on jugea que l'humeur du cancer se jetait sur la poitrine et que c'était une marque certaine du malheur qui allait arriver*
Le lendemain mardi, les mauvais accidents qui paraissaient devoir nous priver de notre illustre Princesse augmentèrent encore* Le soir, elle désira que son lit fût refait* Elle fut obéie avec beaucoup de peine car elle était faible et fort pesante* Aussitôt qu'elle y fut remise les médecins, ayant trouvé son pouls fort mauvais, conseillèrent au Roi de lui faire recevoir le saint Viatique* L'Archevêque d'Auch entra pour l'y préparer* Dans ce moment, je n'étais pas auprès de cette grande
Princesse» Mais ceux qui en étaient le plus proche me dirent qu^alors sa voix changea et que^ malgré sa fermeté ordinaire^ Thorreur naturelle que tous les hommes sentent à la vue de leur destruction^ eut en elle son effet. Pour ma part^ lorsque je revins dans la chambre^ je ne m'aperçus pas de ce changement. Elle ne donna aucun signe de faiblesse et ne témoigna d'aucun attendrissement sur elle-même. Elle voulut alors parler au Roi et fit retirer tout le monde. Elle voulut ensuite parler à Monsieur. Après toutes ces choses^ on ne pensa plus qu'à faire recevoir le saint Viatique à la Reine -Mère.
Quand la cérémonie fut terminée^ la Reine fit fermer les rideaux de son lit^ comme pour reprendre ses esprits et pour penser sans doute à ce qu'elle venait de faire et à ce qui allait lui arriver. Au bout de quelque temps^ elle fit ouvrir ces rideaux et^ appelant son médecin^ elle lui tendit le bras et lui dit : « Monsieur Seguin^ tàtez mon pouls^ il me semble que je m'affaiblis. » Il lui répondit : « Oui, Madame. » Et cette constante Princesse, courageuse jusqu'à ses derniers moments, ajouta seulement : « Je sentais bien que cela devait être ainsi. »
Elle répéta deux fois la même chose et, connaissant que son pouls diminuait toujours, elle dit à l'Archevêque d'Auch avec empressement : « Ah! mon Dieu! ne me laisser pas mourir sans l'Extrême- Onction. » Comme il lui fut
répondu qu'il ne fallait pas qu'elle s'en inquiétât^ elle persista^ tant et si bien qu'on lui dit qu'elle était déjà sur l'autel de son Oratoire* Il fallut la lui donner bientôt après parce que l'on connut qu'elle s'affaiblissait beaucoup* Elle la reçut avec de grandes marques de dévotion et avec la même tranquillité d'esprit que si elle eût été en pleine santé*
Après que la Reine- Mère eut reçu ce dernier sacrement^ elle demeura quelque temps en repos et ses yeux alors commencèrent à se couvrir des vapeurs de la mort^ mais^ ayant entendu le Roi parler auprès d'elle^ elle les rouvrit et, le regardant, elle lui dit par une surprise pleine d'émotion et de tendresse : « Ah! Voilà le Roi! » Et, après l'avoir considéré avec une attention qui paraissait procéder du cœur et de l'âme, touchée d'un sentiment naturel qui l'avait réveillée d'un assoupissement aussi funeste, elle lui dit : « Ailes;, mon fils, alle2; souper* »
A partir du moment où elle eut fait voir au Roi ses dernières tendresses, la Reine- Mère commença de s'affaiblir entièrement et sa poitrine à s'embarrasser* Elle connut que l'heure de quitter la vie approchait* Elle appela Seguin, son médecin, et lui demanda si la toux qu'elle avait n'était pas le râle de la mort et, comme il se retira sans faire de réponse, elle entendit ce que son silence voulait dire et
demeura fort en paix* On vit ensuite la Nature s'anéantir peu à peu en elle^ ses forces diminuer^ sa vie finir^ et ses yeux commencèrent alors à se fermer pour jamais aux choses de la terre*
Le Roi et la Reine furent dans la chambre jusques à près de minuit^ appuyés contre la table d'argent qui était en ce lieu^ au dehors du balustre de son lit* Le Roi regardait en silence celle qui lui avait donné la vie perdre doucement la sienne^ prouvant par là que la vie de rhomme n'est qu'une vapeur qui s'élève de la terre et se dissipe en un moment* Ce grand Prince^ apparemment occupé à cette méditation^ vit que tout d'un coup^ la Reine-Mère s'affaiblissait et laissait pencher sa tête du côté gauche* Alors il se fit un grand cri dans la ruelle^ à cause que beaucoup de ceux qui étaient auprès d'elle^ ayant vu cette convulsion^ crurent qu'elle allait expirer* Ces cris la réveillèrent* Elle ouvrit les yeux qui^ dans leur langueur^ me parurent avoir encore de la beauté* Elle nous regarda même avec un air de douceur où sa bonté parut nous vouloir dire pour notre consolation : « Je vis encore* »
Après être revenue de cette faiblesse, elle se remit dans sa posture ordinaire, à demi sur son séant, sa tête appuyée sur de petits oreillers* De cette manière, elle nous fit voir en elle une gravité et une paix qui nous marquaient
visiblement qu'après avoir fait toutes les actions d'une humble chrétienne et d'une véritable pénitente^ elle voulait aussi mourir avec la majesté d'une Reine^ dont le courage voulait soutenir sans faiblesse les funestes angoisses de la mort*
Le Roi étant accouru au bruit qui se fit auprès de sa mère lorsqu'elle s'était comme évanouie^ et l'ayant vue dans cet état, il souffrit ce que la nature et la bonté de son cœur l'obligèrent de sentir. Il pâlit, les jambes lui manquèrent et il fallut le soutenir de peur qu'il ne tombât* Alors on le força à se retirer* Il entra dans le cabinet des bains où il fallut lui jeter de l'eau sur le visage*
Depuis cet accident, la Reine-Mère entra en agonie qui fut longue et pleine de souffrance mais qui fut sans doute profitable à celle qui l'endurait car elle en fit de continuelles offrandes à Dieu* Une fois seulement elle tendit le bras à son médecin et lui dit, voulant parler de son pouls : « Il n'y en a plus* » Ensuite son agonie se fit si forte et si rude que, sentant ses maux augmenter et ses forces diminuer, elle dit avec peine à l'Archevêque d'Auch : « Je souffre beaucoup, ne mourrai-je % pas bientôt? » Elle eut peu après une petite convulsion qui nous fit croire qu'elle allait passer : elle en revint* Mais dès lors elle perdit la parole et la dernière qu'elle prononça avec
beaucoup de difficulté fut pour demander la Croix.
Et^ pendant que nous méditions sur notre misère commune et que nous pleurions sur notre chère et admirable Princesse, nous vîmes que, quittant la terre où elle avait régné si glorieusement, elle passa de cette vie à l'immortalité et fut paraître devant son juste Juge où, sans doute, elle a trouvé dans sa Miséricorde le pardon de ses péchés, la récompense de ses vertus et la fin de ses souffrances.
Ce fut le mercredi, vingtième jour de janvier, entre quatre et cinq heures du matin.