I. Lettre datée du 25 octobre
Au Salon de 1834, cette notoriété devait recevoir sa consécration officielle. Le Napoléon au 7'etour de l'île d'Elbe eut nn succès incontestable et valut à Bellangé la croix de chevalier de la Légion d'honneur.
Gravée pour diverses publications, lithographiée par Fauteur lui-même, cette scène est presque universellement connue.
C'est le Napoléon légendaire en redingote grise, marchant seul en avant de ses grenadiers de Tile d'Elbe, muets et sombres, l'arme sous le bras, et l'antithèse des bataillons joyeux poussant des vivats, détachant leurs cocardes blanches et enlevant en l'air, avec allégresse, les shakos qui se balancent joyeusement à la pointe des baïonnettes.
L'anecdote de ce 5" de ligne envoyé de Grenoble pour fermer le passage à la troupe de Napoléon est devenue populaire. « Parmi vous, s'il en est un qui veuille tuer son ancien général, son empereiu-, il le peut, leur dit Napoléon, me voilà. » L'hésitation et un bourdonnement confus, puis des acclamations d'enthousiasme, des rangs confondus, des soldats qui se « disputent les regards du Petit Caporal » et « l'honneur de baiser cette redingote grise qui devait un
jour devenir historique » \ tel est le dénouement et la dernière phase de la rencontre.
Cette décoration de la Légion d'honneur que Bellangé méritait certainement, mais n'espérait peutêtre pas si prompte, nous a valu une lettre bien drolatique de son ami Charlet qui avait préparé « la chose ». 11 avait déjeuné « avec le pouvoir », et « le chevalier en herbe et en transes » avait beau s'en défendre modestement. « J'ai vu, tenu, palpé », lui écrivait Charlet avec une autorité sans réplique, et presque aussi fier de sa phrase que César dictant son : Ve?n', vidi, vici. J'ai vu, tenu, palpé ». Cela était irrésistible, en effet.
La Bataille de Fleiiviis (1835), a-t-on dit % fut « l'œuf dont le talent de Bellangé est sorti tout entier. On y retrouve le point de départ des chemins divers dans lesquels il devait rayonner. Des groupes compris savamment, des types variés, tous expressifs, la précision dans le geste, de l'esprit, de l'entrain, quelques scènes de sentiment; c'est un des meilleurs tableaux officiels de Versailles, c'est aussi la meilleure parmi les grandes toiles de l'artiste, et néanmoins il s'est élevé bien au-dessus de cette composition dans ses tableaux de chevalet ».
Nous décrirons plus loin en effet quelques-unes de ces charmantes scènes familières.
Deux ans plus tard, la Bataille de Wagram (1837) (Musée de Versailles) fut une des vastes compositions
T. E. Marco de S3.\nt-Y{i\zi\YC^ Histoire anecdotique de Nupoléon. 2. M. Ernest Cliesneau.
qui achevèrent de consacrer la réputation du peintre.
Une extrême facilité à faire mouvoir librement des masses énormes sur un champ de bataille, telle était une des plus hautes facultés de Bellangé. La bataille de Wag-ram rentrait parfaitement dans ce programme et l'audacieuse manœuvre de cette artillerie traversant au galop des champs de blé pour se mettre en position et mitrailler l'armée autrichienne, était bien l'épisode caractéristique, l'artiste devait choisir.
L'année suivante, en 1838, de nouveaux tableaux de Bellangé destinés au musée de Versailles tenaient encore fort honorablement leur place au Salon. Mais ils n'étaient pas seuls et parmi les tableaux d'un genre familier et sans prétention, il en était un d'une verve charmante, réunissant des types admirablement étudiés, nous voulons parler de la Maîtresse femme, une inspiration digne de Charlet.
Sur le seuil d'un cabaret de campagne, une vieille et robuste paysanne en grand bonnet, en manteletde toile, car la scène se passe un dimanche, veut réintégrer son mari au domicile conjugal.
Elle porte sur son bras la veste et le chapeau du délinquant, et de la main gauche, d'un mouvement sans réplique, impérieux, sans dureté, mais irrésistible, elle indique à son mari la route de la maison.
Le pauvre ivrogne titubant à demi, pliant sur ses genoux, lui fait pourtant de sincères protestations. On l'a entraîné, c'est évident ; l'un de ses amis qu'il soutient à peine n'y est pour rien 5 un troisième, le bonnet penché sur ses yeux, n'est pas plus coupable. Un autre compagnon, un soldat, a beau essayer de le
lo HIPPOLYTE BELLANGE ET SON ŒUVRE.
retenir en protestant qu'on ne s'en va pas ainsi. Au milieu du tohu-bohu des tabourets renversés, un
Fragment du tableau de H. Bellangc. — La Maîtresse femme. Collection Eugène Dutuit (Rouen).
moutard boit à même les bouteilles. Rien n'émeut ni ne distrait la Mailrcsse femme : « A la maison, et plus
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vite que ça», et les protestations du pauvre homme tombent dans l'oreille d'une sourde.
La fig-ure de la vieille paysanne et celle du mari sont deux trouvailles, vraies à crier ; normandes jusqu'au bout des oreilles, habilement et savamment peintes, prises sur nature enfin.
Le Billet de logement du Salon de 1841 avait les mêmes qualités de peinture, les têtes étaient surtout très finement modelées, et non pas d'une touche mesquine. De plus, l'ensemble était d'une couleur fort agréable.
Au Salon suivant (1842), le Napoléon à Wagram et le Meunier, son Fils et son A ne, furent reproduits tous deux, l'un en gravure, l'autre en lithographie.
Bellangé a souvent aimé à réunir dans un même Salon les tableaux de bataille et les sujets de genre. Cependant au Salon de 1843 ^^^ envoi ne comprenait qu'une seule œuvre destinée encore au musée de Versailles.
Cette Bataille de la Corogne, cette déroute de l'armée anglaise sous les ordres de sir John Moor, par les troupes du maréchal Soult, est une des très bonnes toiles de ce musée de Versailles 5 curieuse
encyclopédie peinte qui est loin d^ètre irréprochable et qui aurait pu être plus mauvaise, il faut l'avouer, puisqu'elle fut exécutée sur commande à bref délai. 11 est des époques riches cependant en talents divers, auxquelles de pareils essais ne pourraient même être tentés, l'avortement en serait inévitable. Bien que nombre d'œuvres de ce temps aient considérablement vieilli, ce fut, il faut en convenir, une brillante époque que celle où Bellang-é et tant d'autres prenaient part aux Salons annuels.
Les salons d'un critique qui n'aimait pas les talents bourgeois, mais qui sut découvrir les maîtres à une époque où le public paraissait se liguer contre eux, les Salons de Thoré en font foi.
Certes parmi ces Salons il est d'étranges appréciations qui durent paraître plus étranges encore lorsque le Constitutionnel leur ouvrit ses colonnes. On dut être fort étonné de voir qu'un critique osait s'élever contre Paul Delaroche, « l'idole de la bourgeoisie », mais déclai-ait à jamais illustre un homme comme Delacroix, auquel des gens — il en existe encore — n'ont jamais pu passer ses " chevaux violets et ses hommes coquelicot ». Cette dernière opinion n'eut jamais heureusement force de loi et maintenant les toiles du grand coloriste, bien que mal placées dans les médiocres appartements du Louvre, pompeusement baptisées du nom de nouvelles salles, sont de la famille, cela est incontestable.
Après une visite aux chefs-d'œuvre de Raphaël, de Léonard de Vinci, de Murillo, de Rembrandt, de Velazquez, de Rubens, on peut regarder un Delà-
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croix, un Géricault et quelques autres peu nombreux; mais il est des œuvres devant lesquelles il faut prudemment fermer les yeux; la secousse serait trop violente.
V. Thoré était peut-être un juge sévère, mais c'étaitun critique convaincu. Aussi avons-nous été fort heureux de trouver dans un de ses salons une appréciation fort honorable de la bataille d'Ocana, grande composition très mouvementée, destinée à servir de pendant à la Bataille de la Corogne du Salon de 1843.
Ce tableau, disait Thoré, était une des meilleures batailles, avec de petits personnages, du Salon de 1845 \ Les groupes, continuait-il, sont vivement entremêlés et chaque soldat conserve son expression originale.
V. Thoré ne néglige pas non plus de rappeler que « M. Bellangé, M. Charlet et M. Rafîet sont les trois artistes qui entendent le mieux la reproduction des troupiers de l'Empire, ce type presque perdu aujourd'hui, et ils seront certainement après Gros, ajoute-t-il, les historiens de cette époque guerroyante ».
Il est important de recueillir dans cette biographie de Bellangé cet aveu daté de 1845. Les trois noms de Bellangé, de Charlet et de Raffet doivent être inséparables à tout jamais. Mais il semblerait vraiment que le long séjour de Bellangé en province — dix-sept années de demi-exil, suivant l'expression de M. Francis Wey — avait prédisposé à une trop injuste élimination.
1. le Salon de 1845 précédé d'une lettre à Béranger^ page 107. Paris, Alliance des Arts, 1845.
Deux ans après son succès au Salon de 183 5 ^ Bellangé en efîet avait quitté Paris et était devenu conservateur du musée de Rouen. « Le musée de Rouen ne saurait être en meilleures mains que celles de M. Bellang-é, » disait encore Thoré, et pendant dix-sept ans l'artiste travailla ardemment loin de Paris.
Bien qu'il ait soulagé de nombreuses infortunes, il ne fut pas épargné par le destin. A la perte d'un fils chéri, auquel M. Chesneau a consacré quelques lignes émues * devaient se joindre de pénibles préoccupations :
En 1848, dit M. Chesneau, j'achevais ma troisième comme externe au collège de Rouen; j'étais placé pendant les classes à côté d'un enfant déjà grand, au profil élégant et tin, aux yeux clairs et doux. Le charme de sa nature très distinguée lui gagnait de prime abord l'affection de ses condisciples; sa bonté la lui conservait. 11 avait en outre un don très prisé, très envié des enfants, il dessinait lestement et nous abandonnait volontiers ses spirituels croquis de soldats, de chevaux, d'équipements et de harnachements mili-